jeudi 14 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 24-25-26 sur 26

 


QUELQUES MOMENTS FORTS

forcément occultés de cette véritable lutte de classe intégrée dans la lutte pour l'indépendance.

Les Conseils dans les Mines de Hongai-Campha *

Au moment où Ho chi Minh avait pris le pouvoir dans le nord en août 1945, dans l'enthousiasme de la libération, les 30 000 mineurs des Charbonnages de Hongai-Campha, ont cru qu'ils étaient libres de prendre leur destin en main. Ils ont élu des Conseils pour gérer eux-mêmes la production minière. Ils contrôlaient les services publics du district, les chemins de fer, le télégraphe, ils appliquèrent le principe du salaire égal pour tous à tous les échelons du travail manuel et intellectuel. Ils se sont même attaqués à l'analphabétisme en organisant des cours entre eux. Ainsi la vie s'est-elle organisée dans cette Commune ouvrière, sans chef, sans flics. Mais le mouvement était resté isolé, donc terriblement vulnérable; les troupes du gouvernement provisoire de Ho chi Minh furent envoyées afin d'encercler le district des Mines; leur commandant interpelle les mineurs invoquant la nécessité de l'union nationale, et, afin de les amener à reddition, promet le maintien d'un certain statu quo de leur Commune. Cela n'a pas traîné : non seulement il fait arrêter tous les délégués ouvriers élus, mais il remplace immédiatement les Conseils par une nouvelle hiérarchie de cadres Viet minh. Et bientôt règne sur le district, après trois mois d'autonomie révolutionnaire, l'ordre militaro-policier de la stalinienne.

Les mouvements autonomes de paysans

Au Tonkin et dans le Nord Annam, les paysans, sous la pression de la famine et qui se sont rappelés le mot d'ordre du Parti Communiste Indochinois en 1930, avaient refusé l'union nationale avec les propriétaires fonciers et avaient poussé les Comités du peuple à confisquer les biens des riches et à leur remettre la terre : Ils sauraient, eux, lui faire produire davantage et la récolte ne serait pas détournée vers la spéculation. Ho chi Minh là aussi, ne tarda pas à mater ces initiatives. Une circulaire de novembre 1945 aux Comités provinciaux proclame le rétablissement d'une hiérarchie pyramidale conforme à celle du Viet minh. La hiérarchie stalinienne fit intervenir sa police et imposa manu militari la restitution des terres et des biens aux propriétaires fonciers.

Dans le Sud, dans la région du Mékong, les paysans se sont aussi spontanément emparés des terres de leurs exploiteurs. Des militants staliniens — pour avoir essayé de les retenir — ont failli être lynchés par les expropriateurs. Dans la presse paraît un communiqué du commissaire de l'Intérieur du gouvernement de facto stalinien : « Seront impitoyablement punis ceux qui auront poussé les paysans à s'emparer des propriétés foncières. La révolution communiste, qui résoudra le problème agraire, n'a pas encore eu lieu. Notre gouvernement est un gouvernement démocratique et bourgeois bien que les communistes soient au pouvoir. »

Les Comités du peuple « A la même époque, en septembre 1945, à Saïgon, le lendemain d'une grande démonstration de force stalinienne, nous distribuons un tract, .au nom de la Ligue des communistes internationalistes, sur la place du Marché central, qui appelle la population à s'armer, à s'organiser en Comités du peuple, à constituer des milices populaires... Les gens cherchent à se procurer des armes. Dans Saïgon, des Comités du peuple (réminiscence des Comités d'action de 1936) surgissent spontanément, nombreux, comme organismes de gestion locale. Déjà, au mois d'août, les ouvriers des quartiers de Saïgon avaient élu les leurs. Des embryons de Conseils populaires poussent partout ; le dynamisme apparaît irrésistible. La Ligue se déploie dans la coordination de ce mouvement. Nous ouvrons dans un quartier populaire de Saïgon un local, où les délégués élus peuvent se rassembler, protégés par des ouvriers armés. Ces délégués diffusèrent une déclaration dans laquelle ils affirmaient leur indépendance vis-à-vis du gouvernement de facto stalinien et leur condamnation résolue de toute atteinte à l'autonomie des décisions ouvrières et paysannes. Le gouvernement stalinien a envoyé ses flics et jeté les délégués en prison pour les traduire devant un tribunal dit populaire. »

NGO VAN

La Milice ouvrière « Le soir de l'insurrection de Saïgon, le 23 septembre 1945, les ouvriers des Ateliers de Tramways décident de participer à l'insurrection contre le retour des Français en toute autonomie. Dans l'esprit internationaliste de la Ligue, prenant à la lettre les appels à l'armement du peuple, ils ont rompu avec la Confédération générale du Travail stalinienne, baptisée, et se sont rassemblés en une milice (une appellation inspirée de la Guerre d'Espagne). La soixantaine de combattants s'est organisée en groupes de onze placés chacun sous la responsabilité d'un camarade choisi par nous-mêmes. La Milice ouvrière prend position au centre de la première ligne du front, pendant l'encerclement de Saïgon occupé par les troupes anglaises et françaises. Elle a ainsi participé au combat contre les forces coloniales en essayant de créer une organisation révolutionnaire qui ne doive rien à des stratégies imposées du sommet. » •

NGO VAN

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Du FRONT POPULAIRE A LA LIBÉRATION

L’objet de ce bref recueil de citations est de permettre d'entamer des discussions sur la question coloniale, à partir de la première réunion de l'Infokiosque consacre aux camps de travail pour les travailleurs vietnamiens en France (1939-1952). C'est pourquoi les citations ne couvrent que la période comprise entre le Front populaire et les lendemains de la Libération, ou le PCF accéda pour la première fois à la tète de l’État, avec Maurice Thorez comme vice-président du Conseil, pour tenter de remettre sur pied, sous le nouveau vocable d'Union française, ('Empire colonial français. C'est d'ailleurs des 1935 que les députes du PCF votent au Parlement, au nom de la défense de la démocratie, les crédits militaires du gouvernement Laval — donc en particulier les crédits des opérations coloniales ('oppose de ce qu'ils avaient fait depuis 1920, contrairement a la SFIO. Leur masque était tombe. Bien entendu, la stigmatisation du nationalisme des partis de gauche français n'implique nulle complaisance envers celui des partis et des organisations de libération nationale, tels que le parti communiste indochinois.

LE PARTI ( SOCIAL-DEMOCRATE AU POUVOIR (1936-1938)

« Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer a elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture. » Leon Blum, discours a Ia Chambre sur la question coloniale, 1934.

« La politique coloniale socialiste aura d'autant plus de chance d’être constructive et durablement féconde qu'elle se préoccupera mains de communiquer d'une manière directe l’idéologie socialiste aux indigences [...1. II faut prendre garde au déchaînement de forces incontrôlables, a la situation confuse et instable, impropre a toute construction positive, qui pourraient sortir d'une action oïl des notions mai digérées de lutte des classes, certains fanatismes religieux, la nature émotive des Africains, la dissimulation islamique et asiatique et toutes sortes d'influences souterraines se rencontreraient en des réactions complexes et imprévisibles. » Marius Moutet, ministre socialiste des Colonies, Le Populaire, organe de la SFIO, 1937.

« Vous maintiendrez l'ordre public par tous les moyens légitimes et légaux même par poursuites. L'ordre français doit régner en Indochine comme ailleurs dans ('Empire. » Marius Moutet, circulaire au délégué général du Front populaire en Indochine, a propos des grèves de masse en Cochinchine, 1937.

« La France entend rester fidèle a sa tradition de terre d'asile. Ii ne serait pas cependant admissible que des étrangers puissent sur notre territoire prendre part de manière active aux discussions de politique intérieure et provoquer des troubles et du désordre. » Marx Dormoy, ministre socialiste de l’Intérieur, circulaire aux préfets sur la participation des « indigènes » a Ia grève générale en France et ('expulsion des « tètes chaudes » vers leurs colonies respectives, 1937.

« Le décret a pour but d'atteindre tous ceux qui en quelque lieu et par quelque moyen que ce soit, ont convoqué soit des indigènes algériens, soit des résidents en Algérie, à des désordres ou manifestations contre la souveraineté française, a la résistance active ou passive contre ('application des lois, décrets, règlements ou ordres de l’autorité publique. » Raoul Aubaud, radical, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, discours à la Chambre, sur ('application du décret Regnier de 1934 du gouvernement de droite Laval, pour interdire I'Etoile nord-africaine, organisation nationaliste de gauche, et emprisonner ses leaders, comme Messali Hadj, 1937.

« A I'heure actuelle, l’intérêt supérieur du mouvement ouvrier français et du mouvement ouvrier international — prolétaires allemands en premier lieu — c'est de faire échec partout au fascisme hitlérien, de lui refuser partout de nouveaux moyens de puissance et de domination. L’intérêt non mains évident des peuples des colonies françaises — considère sous ('angle de leur émancipation nationale et sociale — c'est de rester unis a un peuple chez lequel subsistent encore heureusement les notions de liberté et d’égalité des races. » Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, Avant-Garde, organe des Jeunesses communistes, 1936.

« Pour les peuples colonises, le droit au divorce n’entraîne pas ('obligation de divorcer [...1 Mieux vaut rester unis. » Maurice Thorez, discours au X' congres du PCF, 1937, pour justifier ('alliance de l'URSS avec les démocraties contre l'Axe, et donc, la reconnaissance de leurs empires coloniaux respectifs.

« Si quelques fous songeaient a dépouiller la France de son domaine colonial, toutes les énergies françaises et toutes les consciences droites dans le monde se révolteraient contre pareille tentative. » Jean Jaurès, L’Humanité, 1904.

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« Si la question décisive du moment, c'est la lutte victorieuse contre le fascisme, l'intérêt des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France et non dans une attitude qui pourrait favoriser les entreprises du fascisme et placer par exemple l'Algérie, la Tunisie, le Maroc sous le joug de Mussolini et de Hitler. » Maurice Thorez, Œuvres choisies, 1938.

Le parti communiste français au pouvoir (1945-1947) Sur l'Algérie

« Nous le disons avec netteté et sans équivoque, si les populations de la France d'outre-mer ont le droit de se séparer de la métropole, cette séparation, à l'heure présente, irait à l'encontre des intérêts de ces populations E...] car elles ne sont pas en état de garantir leur existence indépendante. »

Henri Lozeray, membre du BP du PCF, Les Cahiers du communisme, avril 1945.

« Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l'émeute [...] il y va de la défense de la république française, métropole et territoires d'outre-mer, une et indivisible. » Communiqué du BP du PCF, sur les émeutes de masse en Algérie, justifiant l'ordre donné par le ministre communiste de l'Aviation, Charles Tillon (ex-chef des FTP) de bombarder les régions de Sétif et de Guelma, mai 1945.

« La CGT appelle les travailleurs musulmans et européens à déjouer les manœuvres criminelles du Parti du peuple algérien du Messali Hadj, au service des ennemis du peuple. Travailleurs, restez unis au sein de la grande Confédération générale du travail... Tous ensemble, nous irons vers le bien-être, dans la liberté; nous ferons une Algérie amie de la France nouvelle, plus belle, plus démocratique, plus heureuse. » Communiqué de la section algérienne de la CGT, mai 1945.

« Les tueries de Guelma et de Sétif sont la manifestation d'un complot fasciste qui a trouvé des agents dans les milieux nationalistes arabes. » Etienne Fajon, porte-parole du PCF à la tribune de la Chambre des députés, juillet 1945.

« La thèse de l'indépendance immédiate de l'Algérie, préconisée par le Parti du peuple algérien (PPA) conduirait aux pires déboires. La situation actuelle de l'Algérie, pays colonial dont l'économie a été volontairement maintenue dans un état arriéré, le ferait passer immédiatement sous la coupe des trusts américains. » Léon Feix, membre du BP du PCF, Les Cahiers du communisme, septembre 1947.

Sur l'Indochine « Le stade des négociations avec Ho Chi Minh n'est pas dépassé. Il est nécessaire d'envoyer une commission d'enquête parlementaire en Indochine. » L'Humanité, après le bombardement d'Haiphong par l'amiral d'Argenlieu et le vote des crédits par la fraction parlementaire du PCF pour l'envoi du corps expéditionnaire, composé en partie d'ex-FTP, novembre 1946.

« L'intérêt national exige le maintien de l'influence et des positions françaises en Extrême-Orient. La poursuite des hostilités contre le peuple du Vietnam en violation des principes de la Constitution aboutirait infailliblement à ruiner ces positions et cette influence, comme ce fut le cas naguère en Syrie et au Liban. » L'éditorialiste des Cahiers du communisme justifie la position du PCF lors du vote des budgets militaires pour l'Indochine. Le groupe parlementaire s'abstient tandis que les cinq ministres évitent de « rompre la solidarité ministérielle ». Résultat, les crédits sont octroyés. Et en mars 1947, Maurice Thorez, vice-président du Conseil dans le gouvernement Ramadier, signe l'ordre d'intervention militaire contre les Vietnamiens, (mars-avril 1947).

« Notre parti n'a jamais approuvé la politique de désagrégation de l'Union française en Indochine. [...] Pour la maintenir, il faut octroyer certains droits démocratiques aux peuples colonisés. » Maurice Thorez, XI' congrès du PCF, après l'exclusion des ministres communistes du gouvernement Ramadier, juin 1947.

Sur Madagascar « Malgré les événements tragiques de Madagascar, la meilleure solution pour l'île est de rester dans l'Union française. » Georges Cogniot, membre du BP du PCF et rédacteur en chef de L’humanité, juin 1947, après la répression sanglante de l'insurrection malgache, en mars 1947, autorisée par le vice-président du Conseil, Maurice Thorez, le ministre communiste de la Guerre, François Billoux, et le ministre socialiste des Colonies, Marius Moutet.

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mercredi 13 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 19-20-21-23-sur 26

 


Du temps de la colonisation française, l'Indochine comprenait le Vietnam, le Cambodge et le Laos. Les colonisateurs avait divisé le Vietnam en trois régions: le Tonkin au Nord, Bac Ky (pays du Nord), l'Annam au Centre, Trung Ky (pays du Centre) et la Cochinchine au Sud, Nam Ky (pays du Sud). Le Tonkin et l'Annam étaient des protectorats et la Cochinchine une colonie. Les Tonkinois et les Annamites appelés les « protégés français », administrés par les mandarins de la cour de Hué, sont soumis au régime juridique féodal (les peines comportent la bastonnade, la strangulation, la mort lente...), tandis que les Cochinchinois, appelés « sujets français », sont soumis à l'administration directe des Français, officiellement régie par le code pénal français modifié, non moins arbitraire. L'histoire du Vietnam avant 1945, c'est l'histoire de huit décennies de guerre des paysans contre le régime d'oppression et d’exploitation coloniale, révolte latente ou ouverte, spontanée ou sous l'égide de lettrés, de chefs religieux, de sociétés secrètes, et ceci dès la pénétration française.

Source essentielle des Repères: Vietnam, 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Ngo Van, L'insomniaque, Paris, 1995-1996, réédition Nautilus, Paris 2000.

Repères historiques

Dans le préambule à son livre Vietnam 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Ngo Van rappelle l'histoire de la conquête coloniale. il ra-conte la justification de l'entreprise coloniale par la « croisade catholique » lancée par Napoléon III. Et la prise de Saïgon en 1859. En fait, tout a commencé lorsqu'en 1615 des missionnaires jésuites français ont mis le pied en Cochinchine. Et les premiers forts, jalons de la colonisation proprement dite, même si, à l'époque, elle ne disait pas son nom, datent d'avant la révolution française: 1787. Arrivé en Cochinchine en 1767, Pigneau de Behaine, de la Société des missions étrangères de Paris, allait s'allier au le jeune Nguyen Anh survivant de la dynastie Nguyen, vaincue par les rebelles Tay son. Messager de Nguyen Anh, Pigneau de Behaine regagna la France pour demander à Louis XVI son aide militaire. C'était en 1787, l'année même où Nguyen van Nhac, le chef des Tay son, se proclamait empereur du Centre sous le nom de règne de Thai duc. Il vaut la peine de reproduire les arguments du missionnaire-guerrier utilisés pour convaincre Louis XVI d'intervenir (cf. l'encadré). Un traité d'alliance fut conclu entre « le roi .de Cochinchine » et le roi de France à Versailles le 28 novembre 1787: l'aide militaire française sera payée par la cession à la France du port principal Hoi nan (Tourane), la propriété de Poulo Condor, une entière liberté de commerce « pour les sujets du Roi Très Chrétien dans les États du Roi de Cochinchine, à l'exclusion de toutes autres nations européennes. [...] Les Français pourraient faire tous les établissements qu'ils jugeraient utiles, tant pour leur navigation et leur commerce que pour caréner leurs vaisseaux et pour en construire. » « Ainsi, Pigneau de Behaine, devenu évêque d'Adran, fut-il le précurseur de la

bourgeoisie dans l'entreprise coloniale qui allait prendre tout son essor sous le Second Empire et surtout sous la llle République. Il repartit de France en décembre avec des promesses. Il ne reçut aucune aide officielle, mais eut celle, très importante, des riches commerçants français de I'ile de France (aujourd'hui La Réunion), de I'ile de Bourbon (aujourd'hui Maurice) et de l'établissement français de Pondichéry. Le 24 juillet 1789, il débarquait au cap Saint-Jacques avec ses mercenaires, militaires déserteurs ou congédiés des vaisseaux du roi et "attirés par le goût des aventures" et suivi de nombreux bateaux français bien pourvus d'armes et de munitions... » Ngo Van Nguyen Anh, dès son entrée en vainqueur dans Hué le 12 juin 1801. Le 20 juillet 1802, il annexait le fief des Trinh, autre dynastie puissante du Vietnam. En 1806, il se proclama empereur du Vietnam, sous le nom de règne de Gia long. Gia long conçut son État comme Empire du Milieu au Sud, qui étendrait sa suzeraineté sur les royaumes cambodgien, laos, siamois, les tribus moï... Il promulgua un code moyenâgeux copié des Chinois et qui porte son nom, institua le culte de Confucius dans des Van mieu (Temples des lettres), ouvrit des écoles classiques pour la formation des mandarins. Tout cela au sein d'un peuple accablé, où un grand nombre de villageois abandonnait leurs terres, vu l'impossibilité de supporter les taxes et les corvées. On dénombra 73 révoltes de paysans sous le fondateur de la dynastie (1802-1819), 234 sous Minh mang (1820-1841) et 103 sous Tu duc (1847-1883), y compris celles des minorités ethniques. Elles étaient conduites par des chefs paysans, des lettrés, des princes Lê, des mandarins, des notables.

En panique devant ces révoltes Minh mang, le successeur de Gia long, rompit avec la tolérance de son père pour la christianisation qui minait le fondement de l'ordre social confucéen traditionnel, ciment de l'autorité royale. En 1825, son premier édit dénonçait « la religion perverse des Européens qui corrompt le cœur des hommes et les bonnes coutumes ». De 1835 à 1838, neuf missionnaires (français ou espagnols) furent mis à mort; prêtres et fidèles annamites périrent également. Sous l'Empereur,

« Le roi légitime, détrôné par un usurpateur [...] m'a envoyé moi-même [avec son fils unique âgé de six ans] implorer l'assis-tance du roi de France [...]. La Cochinchine [...] est d'une richesse et d'une activité de production véritablement extraordinaires. [...] Les matières propres au commerce intérieur et extérieur sont : l'or, le poivre, la cannelle, la soie écrue, les soieries travaillées, le coton, l'indigo, le fer, le thé, la cire, l'ivoire, la gomme-gutte, le vernis, la laque, l'aloès, la casse, le bois de sapan, l'huile de bois, le bois d'aigle, le calambac, le bois de marqueterie, les arèques, le fil d'ananas, le riz sec, des bois de construction admirables, le brai, etc. En résumé, un établissement français à la Cochinchine donnerait le moyen certain de contrebalancer la grande influence de la nation anglaise dans tous les gouvernements de l'Inde [...1. La somme d'argent que l'on y consacrerait ne saurait, en tout cas, être mieux placée, puisqu'elle produirait les avantages véritables et importants que la France en retirerait à bref délai pour son influence politique et commerciale [...]. »

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      Tu duc qui lui succéda quatre missionnaires français et un évêque espagnol furent décapités en 1852. En janvier 1857, le missionnaire lazariste P. Huc suggéra à Napoléon III d'« établir sur des bases solides l'influence française dans l'Indochine » : « L'occupation de la Cochinchine, territoire auquel la France a un droit incontestable (sic), est la chose la plus facile du monde, écrit-il à l'empereur. La population [catholique] [...] gémit sous la plus abominable tyrannie. Elle nous accueillerait comme des libérateurs et des bienfaiteurs. »

 Napoléon III décida la « croisade catholique ». Saïgon est prise en 1859. Le port est ouvert aux navires marchands, les coffres français se remplissent, les exportations sont évaluées à 100000 tonnes de denrées. Le ler mars 1861, l'empereur Tu duc engage « le peuple à se soulever », met à prix la tête des Français, mais aussi des Annamites au service des Français. L'avance française en Cochinchine ne s'en poursuit pas moins malgré les révoltes qui embrasent la Cochinchine. Truong cong Dinh, le chef de la résistance militaire, fait afficher en plein marché de Mytho une proclamation appelant la population aux armes et met à prix la tête des "barbares occidentaux". En vain. La force militaire française l'emporte partout. « En 1864, quelque 5 000 lettrés réunis à Hué à l'occasion des concours mandarinaux, prenant connaissance du traité de 1862, conjurèrent l'empereur d’exterminer les catholiques qui faisaient cause commune avec les envahisseurs et menacèrent de boycotter les examens. Même réaction des lettrés à Namdinh. Cette agitation de l'intelligentsia augure la désintégration du ciment confucianiste qui unissait le souverain et le "peuple" et se concrétisera dans la révolte des Van than (littéralement lettrés notables). » Ngo Van 

    Dans toute la Cochinchine des révoltes éclatent, c'est l'état de guerre permanent. Au prix de massacres, les annexions françaises continuent. On peut ainsi dire sans exagérer que la guerre coloniale a en fait commencé à partir du moment où les premières troupes françaises ont mis le pied en Indochine en 1859. Le pouvoir colonial une fois établi dans le pays, a mené une guerre permanente contre la population paysanne et ouvrière en révolte latente ou ouverte, larvée ou insurrectionnelle. 

 La llle République, proclamée le 4 septembre 1870, poursuivra la conquête. Le Mékong s'étant révélé impraticable pour le commerce avec la Chine, il fallait obtenir l'accord de la Cour d'Annam pour naviguer librement sur le Fleuve Rouge jusqu'au Yunnan. C'est dans ce but que le gouverneur de Cochinchine délégua Francis Garnier au Tonkin où le commerçant français Dupuis qui transportait des armes au mépris des mandarins était en difficulté avec eux. Le 20 novembre 1873, E Garnier lança ses 250 soldats à l'assaut de la citadelle de Hanoi.

Traité du 15 mars 1874 

     Des négociations avaient été entamées avec la Cour et aboutirent au « traité de paix,d'amitié et d'alliance perpétuelle entre la France et le royaume d’Annal », signé à Saïgon le 15 mars 1874. Ce traité arrachait à Tu duc la reconnaissance de la souveraineté française sur la Cochinchine, l'octroi de la liberté religieuse aux chrétiens avec leur admission à tous con-cours et emplois publics ainsi que l'ouverture du Fleuve Rouge au commerce de la France entre la Chine et les ports de Qui nhon, Hai-phong et Hanoi. Cependant, le Tonkin n'était pas soumis et sa conquête se poursuivit sous le gouvernement Jules Ferry (1883-1885). 

     Au lendemain de la Commune, Renan, maître à penser de Ferry avait diagnostiqué, dès 1871, dans sa Réforme intellectuelle et morale : « Un pays qui ne colonise pas est voué infailliblement au socialisme. » Ferry dit que« la paix sociale est une question de débouchés » et développe, à la Chambre le 28 juillet 1885, un cours d'économie politique et de morale :

 « La colonisation est fille de la politique industrielle. [...] l'exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique et le champ d'emploi des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l'étendue du marché étranger [...] L'Europe peut être considérée aujourd'hui comme une mai-son de commerce qui voit décroître son chiffre d'affaires. La consommation européenne est saturée; il faut faire surgir de nouvelles couches de consommateurs [...] Les colonies sont pour les pays riches le placement de capitaux le plus avantageux. [...] et au nom d'une idée de la civilisation « de la plus haute portée. [...] Il faut le dire ouvertement: les races supérieures ont un droit vis a vis des races inférieures » et pas seulement un droit, proclame-t-il noble-ment, « Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Et de jeter les troupes sur la Tunisie, sur Madagascar, le Congo, poursuivant la con-quête jusqu'au Tonkin.

 L'Indochine est une colonie non de peuplement, mais d'exploitation de matières premières (charbon, minerais, caoutchouc, riz, coton...) et de main d’œuvre bon marché. Il faut des coolies esclaves dans les mines de charbon, dans les plantations de caoutchouc, dans les domaines agricoles, les manufactures. Et le pays devient un marché exclusif pour les produits de l'industrie française. Dans leurs grandes lignes, les rapports des classes sociales sont les suivants. La paysannerie forme l'immense majorité de la population exploitée par les propriétaires terriens; un prolétariat agricole s'est développé dans les rizières, dans les concessions accordées aux grandes compagnies, plantations de caoutchouc et autres et les domaines de la Mission catholique, formant les trois quarts de la population indochinoise. D'un autre côté, émerge un prolétariat nouveau industriel (mines, grandes sociétés —dragages, travaux publics, électricité, ciment, distilleries, transports — en somme industries nouvelles). Ce prolétariat est durement exploité, n'ayant pas encore d'expérience de lutte. Et la bourgeoisie européenne et chinoise remorque la bourgeoisie indigène et domestique une partie de la petite bourgeoisie à l'aide d'un appareil militaire et administratif relative-ment important. 

La masse de paysans pressurée, d'une part par les propriétaires fonciers, entre le bol de riz quotidien à peine assuré et la famine, d'autre part par le pouvoir colonial à travers l'impôt

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personnel — la capitation — que les pauvres arrivent difficilement à payer. Dans les plantations, les conditions étaient effroyables, du travail forcé d'esclave... Van a publié en annexe de son livre les résultats d'une enquête officielle aux plantations de caoutchouc de Mimot, des reportages sur les coolies des Charbonnages du Tonkin, sur la misère paysanne... A travers le rapport pourtant officiel de mars 1928 de l'inspecteur des affaires politiques Delamarre sur les plantations de Mimot, on découvre ceci : réveil à 3 heures du matin, rassemblement à 4 heures. Les coolies ne reviennent qu'à la nuit tombée. Le coolie est pour trois ans lié à la plantation par un contrat léonin qui lui interdit de travailler pour un autre employeur pendant cette durée. Les coolies engagés à 0,40 piastre par jour (au moment de la signature du contrat) ignoraient qu'avec les retenues pour la fourniture de riz, le remboursement des avances, les jours de repos non payés, et, en plus, les amendes, ils seraient loin de toucher 18 piastres par mois. Pour la ration alimentaire, on lit: « Les coolies employés sur les plantations de Mimot reçoivent de la société une ration de 1 sac de 100 kg de riz par quinzaine, au moment de la paye, pour huit personnes. Avant la désertion des 280 coolies, en février, on ne donnait que le même sac pour dix hommes... M. d'Ursel, que j'avais interrogé sur le pouvoir d'achat du salaire distribué à ses coolies, m'a simplement déclaré qu'ils touchaient suffisamment pour se procurer les "petites cochonneries" qu'ils ajoutaient à leur riz... « Les coolies, faute d'eau pour les ablutions auxquelles ils ne peuvent procéder qu'en se rendant à la source, en bas du mamelon, sont sales, atteints de gale et couverts de vermine, aussi bien sur la tête que sur le corps... D'autre part, les cas de dysenterie que j'ai constatés à Mimot permettent de se demander si l'eau de la source située en contrebas du cantonne-ment et que rien ne protège, n'est pas polluée par les excréments des nombreux coolies du camp qui ne disposent, pour satisfaire leurs besoins naturels, que de trous creusés sur les pentes conduisant à la source. » Sévices, punitions corporelles pleuvent: « L'ensemble de la main-d’œuvre est dirigé par M. Verhelst, Belge de 23 ans. Les dé-positions recueillies au cours de l'enquête menée sur les plantations de Mimot les 27 et 28 mars, ont permis d'établir les faits suivants: 1) Punition de 20 coups de rotin chacun, infligée à une douzaine de coolies. Le 21 mars, après l'appel du matin entre 4 heures et demie et 5 heures, une douzaine de coolies enfuis de la plantation ayant été rattrapés, ont été étendus devant les coolies rassemblés et, sur l'ordre de M. d'Ursel, directeur du Syndicat de Mimot, ont reçu chacun 20 coups de cadouille donnés par des caï et des surveillants. M.Verhelst a déclaré qu'il avait procédé à cette exécution par ordre, que d'ailleurs, les coolies avaient été avertis que tout déserteur recevrait 20 coups de rotin. 2) 26 coups de nerf de bœuf donnés .à Lê van Tao par M. Verhelst. La nuit même qui suivit cette exécution collective, trois autres coolies s'évadaient à nouveau. Seul, un nommé Lê van Tao, qui s'était en-gagé pour pouvoir envoyer des subsides à sa femme et à ses trois enfants restés au Tonkin, puisse être repris. Rattrapé immédiatement, il fut conduit à M.Verhelst vers 11 heures du soir. Celui-ci donna l'ordre de l'attacher à une colonne de la véranda en lui faisant passer les deux bras autour de la colonne et en lui réunissant les

mains avec des menottes dont la direction possède un certain nombre. Lê van Tao passa la nuit dans cette position. Le lendemain matin, 22 mars, M.Verhelst conduisit Lê van Tao, toujours menotté, devant les coolies rassemblés pour l'appel sur la place du campement. Il donna l'ordre au caï de l'équipe de Lê van Tao, nommé Lê van Toan, de le tenir par les pieds et à un autre Anna-mite, qui n'a pu être identifié — personne n'ayant voulu ou osé le dénoncer — de le tenir par les mains. De la déposition de Lê van Tao, ainsi que de nombreux autres témoins, il semble ressortir que Tao était ainsi tenu suspendu en l'air à environ 20 cm du sol, son pantalon lui ayant été retiré. Ainsi maintenu, Lê van Tao reçut de M. Verhelst, opérant lui-même, 26 coups de nerf de boeuf qui entamèrent la peau en provoquant des plaies qui suppuraient lorsque j'ai examiné ce coolie le 27 mars. Lê van Tao fut alors envoyé au travail et n'a pas été pansé. 3) Correction à coups de canne don-née par M. Verhelst à trois femmes, dont une enceinte... » Il y a des prisons et des cachots privés dans les plantations. Les maîtres ont le droit de vie et de mort sur les coolies...


De 1920 à 1945, les luttes... Si les guerres d'Indochine et du Viêt-Nam sont assez bien connues, il n'en est pas de même de la période qui a précédé, celle de 1920 à 1945, qui fut un moment de luttes intenses et d'un bouillonnement militant qui contribua de façon décisive aux futurs combats pour l'indépendance. Ces révolutionnaires se trouvaient donc engagés dans un combat sur

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« Y a des types qui sont fiers d'être Français !... Quand je vois les crimes que, nous le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent... Au Tonkin, par exemple, dans ce bon dieu de pays qu'on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités, Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pau-vres types se seraient bougrement passés de notre visite... Sales républicains de pa-cotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous qui rongez le populo plus que la vermine et l'abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d'humanité... Je vous ai vus, il y a dix-huit ans, votre gueule n'a pas changé : vous êtes restés Versaillais La férocité de chats tigres que vous avez foutue à martyriser les Communeux, vous l'employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois. » Le Père Peinard, 12 janvier 1890.

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deux fronts, contre la puissance coloniale française et contre le parti communiste aux ordres et aux méthodes de Staline. On comprend l'intérêt qu'a l'histoire officielle du Vietnam à passer sous silence, nier ou plus fréquemment calomnier les combattants révolutionnaires d'alors. Cette histoire officielle est reprise sans esprit critique pratiquement dans le monde entier et aussi en France. On ne saurait trop souligner l'incroyable servilité de ces historiens et journalistes à La Lacouture qui ont volé au secours de la victoire dans la sacralisation entres

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autres de Ho Chi Minh et du Vietcong et ainsi contribué à occulter tout un pan des lut-tes du passé d'autant plus facilement qu'il n'y avait pratiquement plus de survivants.


« Pour la période de 1920 à 1925, il faut rappeler l'existence du groupe dit des Cinq Dragons comme les appelaient leurs compatriotes, émigrés à Paris de 1920 à 1925. Il regroupe autour du vieil exilé Phan chau Trinh, Phan van Truong, Nguyen ai Quoc (le futur Ho Chi Minh), Nguyen the Truyen et Nguyen an Ninh. Leur dénonciation de l'abjection coloniale, leur projet de libération du pays pose les jalons de ce qu'on appellera la révolution indochinoise en 1930. » Ngo Va


Rentrés au Vietnam, en 1924-1926, Phan chau Trinh, Phan van Truong et Nguyen an Ninh affrontent directement le pouvoir colonial. Phan chau Trinh dans ses conférences exhorte la population à remplacer la morale nationale par la morale sociale. « Si nous voulons qu'un jour le Vietnam devienne indépendant, il faut propager l'idée de socialisme, de solidarité. Le livre de Phan van Truong, Une histoire de conspirateurs annamites à Paris, ou La Vérité sur l'Indochine, parue en 1928 à Saigon, eut une grande influence dans la prise de conscience historique des jeunes autochtones. (Il a été réédité par l'insomniaque.) Nguyen an Ninh publie en 1923 La Cloche Fêlée, journal semant la critique du pouvoir colonial. Sentant la situation bloquée au pays par un pouvoir aux aguets, il exhorte ceux qui le peuvent (des étudiants) à s'expatrier en France pour élargir leur horizon car, d'après lui, l'oppression vient de France, mais l'esprit de libération peut aussi venir de ce qui est aussi pour lui le pays de la Révolution française et de la Commune.


Parmi les étudiants qui émigrent en France, le parti communiste français en envoie un certain nombre à Moscou pour être formés comme révolutionnaires professionnels.I1s de-viendront des cadres staliniens du futur parti communiste indochinois en 1930. Quelques-uns parmi ces émigrés qui n'iront pas à Moscou, se méfiant de l'URSS des années 20, déjà sous la poigne de Staline. Nguyên ai Quôc (le futur Hô Chi Minh), contrairement aux autres dragons qui sont rentrés au pays se rend en 1923 à Moscou. Sous l'égide de la Ille Internationale il fonde ensuite en 1925 à Canton, en Chine, le Thanh niên cach mang dông chi hôi (l'Association des Jeunes camarades révolutionnaires), qui regroupe des révoltés émigrés en Chine et accueille de nouveaux émigrés arrivés de tout le pays. Après quelques mois de formation, ces révolutionnaires professionnels rentrent au pays (mais pas Ho Chi Minh !) Rapidement le niên s'implante surtout dans la paysannerie du Nord au Sud du Viêt-Nam, à partir des années 1925-1926.


En 1927, à Hanoï, Nguyên thai Hoc, et ses camarades étudiants, inspirés des Trois principes de Sun Yat-sen, forment le Parti national du Vietnam (VNQDD Viêtnam quôc dân dang) dont le but est de chasser les Français de l'Indochine et de constituer une république bourgeoise-démocratique. Comme moyens, ils prônent la conspiration, le complot militaire et le terrorisme. En février 1930, le Parti national du Vietnam fomente l'insurrection des tirailleurs de Yen-bay (Nord Vietnam). Elle fut noyée dans le sang et le Parti national du Vietnam fut annihilé.

Le groupement nationaliste proto-boichevik, forgé par Nguyên ai Quôc, le futur Ho Chi Minh, à Canton fut réorganisé en parti communiste indochinois en février 1930. A partir du Premier Mai 1930, le parti communiste organise des marches de paysans vers les centres administratifs pour demander la diminution de l'impôt personnel et un sursis de paiement, le Premier Mai étant la date limite du recouvre-ment. Le mouvement se développe essentiellement en Cochinchine et en Annam, Le pou-voir colonial répond par des fusillades à ces manifestations pacifiques. Nombre de paysans et de militants tombèrent sous les balles.

Le Parti applique la stratégie dite du Komintern, qui analyse le système capitaliste mondial comme étant au terme de sa dégénérescence (la première période étant son développement, la deuxième sa stabilisation), il oriente le mouvement de revendications économiques vers l'insurrection, pour renverser l'impérialisme colonial, prendre le pouvoir et instaurer un régime soviétique, suivant les directives de Moscou.

Dans le Nord Annam, se forment « les Soviets » du Nghê Tinh en septembre 1930, début 1931. Dans le Centre Annam, des postes militaires sont attaqués par des formations de guérilleros. Dans le Sud, la jacquerie naissante exécute des notables policiers. Une répression sanglante aura raison du mouvement paysan. Des milliers de paysans tombèrent, massacrés, emprisonnés, envoyés au bagne. Le parti communiste est quasi détruit.

Deux groupes d'opposition de gauche communiste naissent à l'intérieur du parti, qui critiquent sa politique dirigée principalement par des révolutionnaires professionnels « retour de Moscou », la base, n'étant que masse de manœuvre. Le groupe de Cochinchine (Sud Vietnam) rejoindra le groupe Op-position communiste de gauche, inspirée des idées de Trotski, formé en novembre 1931 à Saïgon par des étudiants expulsés de France. En bref, les trotskistes revendiquaient l'indépendance et la révolution sociale, la terre aux paysans et les usines aux ouvriers, tandis que les staliniens voulaient l'indépendance d'abord avec le socialisme comme seconde étape. Ce mouvement oppositionnel fut démantelé par la Sûreté politique française en août 1932.

Les procès de 21 militants de l'Opposition trotskiste le premier mai 1933, suivi de celui des 121 du parti communiste le 3 mai, marque la fin du mouvement souterrain, la plupart des militants sont en prison ou déportés dans les bagnes.

1933, c'est l'époque totalement insolite dans l'histoire d'un Front unique entre staliniens et trotskistes, qui s'est formé à l'occasion des élections municipales de Saïgon en avril 1933, autour de Nguyên an Ninh. A cette occasion, je crois qu'il faut évoquer la personnalité exceptionnelle de Nguyên an Ninh. A cette époque, les jeunes éveillés à la révolution étaient enthousiasmés par lui, ils n'ignoraient pas qu'à son retour de France en 1923, Nguyên an Ninh avait refusé un poste au barreau de Saïgon assorti d'une concession de terre que le gouverneur Cognacq lui avait offerts, méprisant ainsi d'intégrer la hiérarchie coloniale Le livre interdit En Maison centrale de Phan van Hùm paru en 1929, qui racontait sa vie et ses combats, circulait sous le manteau. C'est son charisme généreux et son influence qui permirent que les deux tendances communistes (staliniens et trotskistes) acceptent de former un front unique au sein du journal La Lutte en 1933. Elles firent ainsi cause commune de 1933 à 1937, phénomène unique dans l'histoire du mouvement communiste, mais d'une certain point de vue, pas trop étonnant car, sous le régime colonial, l'Indochine était une véritable prison et en réalité les prisonniers n'avaient parfois d'autre issue que de s'unir contre leurs garde-chiourme. Les deux tendances se sont entendues pour diffuser les idées de Marx, et pour s'abstenir de critiquer mutuellement leurs positions trotskiste

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ou stalinienne, afin de lutter ensemble contre le pouvoir colonial. En 1935, après le pacte Laval-Staline, des fissures apparaissent. Les staliniens du Viêt-Nam emboîtent le pas au parti communiste français, ne parlent plus d'abattre l'impérialisme français, se taisent sur la lutte des classes. Peu à peu, les staliniens publient dans La Lutte des documents de la 111e Internationale. Et ceci au moment du Front populaire qui était pour le maintien de l'Empire colonial, politique que les staliniens soutiennent et que les trotskistes combattent. La politique du parti communiste indochinois était sous l'influence directe du parti communiste français, qui prenait ses ordres à Moscou. Tout cela est contemporain des Procès de Moscou et des Journées de Barcelone en 1936-37. En mai 1937, sur ordre de Moscou, Gitton (cette sommité va plus tard collaborer avec les nazis) du bureau colonial du parti communiste français enjoint les staliniens vietnamiens de rompre avec les trotskistes. Les staliniens quittent le groupe La Lutte, et qualifient dans leur nouveau journal L'Avant-garde les trotskistes de « frères jumeaux du fascisme ». Il faut préciser que si l'influence des staliniens est enracinée chez les paysans, l'influence des trotskistes est prépondérante chez les ouvriers, coolies et journaliers des villes. En 1938-1939, le parti communiste indochinois se met à l'ombre du drapeau tricolore français. Il soutient la politique du gouvernement colonial pour la défense de l'Indochine contre la menace japonaise, allant jusqu'à sou-tenir le lancement d'un emprunt (préconisant des petites sommes pour que tous puissent participer à l'élan national) et le recrutement supplémentaire de tirailleurs annamites. C'est à cause de cette attitude impopulaire qu'ils furent vaincus dans leur coalition avec la bourgeoisie constitutionnaliste aux élections coloniales d'avril 1939, tandis que la liste trotskiste Ive Internationale de Ta thu Thau obtint trois élus (c'était une élection censitaire, mais les électeurs bourgeois et petit-bourgeois s'opposaient à la politique de défense nationale qui augmente impôts et taxes.) A ce moment-là, Ho chi Minh, qui était en Chine à Guilin, conseillent à ses camarades à Hanoi d'éliminer « politiquement » les trotskistes. (II sera écouté : ses partisans massacrèrent les trotskistes dès l'accession de Ho Chi Minh au pouvoir en 1945.) Mais, une fois élus, les trotskistes n'ont pu agir parce que, très vite, ce fut la répression à partir du 3 septembre 1939. Elle fait rage, elle est générale. Sont touchés les trotskistes, les staliniens, les nationalistes, les anciens con-damnés, tous sont arrêtés et envoyés au bagne ou dans les camps de concentration. De 1939 à 1940, lors du pacte Hitler-Staline, le parti communiste indochinois fit volte-face, considérant de nouveau l'impérialisme français comme l'ennemi : ils ne soutiennent plus le gouvernement colonial contre le Japon.(qui occupe l'Indochine en 1940 en laissant l'administration coloniale française exister sous son contrôle jusqu'au 9 mars 1945). C'est pourquoi après la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne, les staliniens déclenchent en novembre 1940, une insurrection paysanne en Cochinchine pour la prise du pouvoir. Cette stratégie en zigzag, ce brusque

retournement a eu des conséquences tragiques. L'insurrection fut noyée dans le sang. Il y aura des milliers de tués et de prisonniers et des centaines de condamnés à mort. De 1940 à 1945, ce fut l'absence de toute opposition contre l'administration française, sous la botte des Japonais. Tous les subversifs sont en prison, au bagne ou dans les camps de travail. En 1941, Nguyên ai Quoc, devenu Ho Chi Minh, met sous le boisseau l'étiquette communiste et crée le Viet minh (abrégé de Viet nam doc lap dong minh hoi, Front pour l'indé-pendance du Viêt-Nam). De son programme sont exclues la lutte de classes et la révolution agraire, pour ne pas effrayer bourgeois et propriétaires fonciers qu'il voulait rallier. Le Viet minh se consacre à l'organisation d'un réseau clandestin dans le Haut Tonkin et, dès novembre 1941, un premier groupe de guérilleros, embryon de la future était mis sur pied. L'organisation du Viet minh était pyramidale et autoritaire comme l'était celle du parti communiste indochinois et de son ancêtre le Thanh nien. Ses membres ne sont plus rassemblés dans des syndicats et unions paysannes... mais dans des cellules de base. En réalité, le Viet minh, c'est le parti communiste indochinois travesti. 1944. Ho chi Minh demande de l'aide aux fameux services secrets de l'OSS (Office of Strategic Service américain) qui lui fournit des armes et des instructeurs. Tran van Giàu, son homme lige du Sud, se met en rapport secret avec la Sûreté française gaulliste à Saïgon. 15 août 1945: capitulation japonaise. Les Alliés décident que le ViêtNam sera occupé au Nord du 16e parallèle par les troupes chi-noises de Tchang Kai Shek et au Sud par les troupes anglaises. Avant l'arrivée des troupes d'occupation, profitant d'un vide politique, et devant l'indifférence des Japonais vaincus, Ho

chi Minh prend le pouvoir à Hanoi, tandis que ses partisans prennent le pouvoir dans le Sud. Les troupes anglaises réarment les Français qui entreprennent la reconquête du Sud. C'est alors qu'éclate l'insurrection de Saïgon le 23 septembre 1945. Toutes les forces armées qui étaient contre le retour des Français dans le Sud — les sectes religieuses Cao dai et Hoa Hao, les différents groupes armés, dont les groupes trotskistes qui avaient tous affronté sur le terrain les troupes coloniales anglo-françaises — tous ont été ensuite détruits, physiquement éliminés par le Vietminh. Cela a commencé par l'assassinat des trotskistes et ensuite des chefs des autres formations, pour installer le pouvoir absolu du Viet minh dans la conduite de la résistance. Dans le Nord, Ho Chi Minh avait réussi à s'entendre avec les Chinois des troupes d'occupation pour se maintenir au pouvoir, jusqu'à l'arrivée du corps expéditionnaire français, qui les Chinois partis, entame la reconquête en décembre 1946. Comme dans le Sud, Ho Chi Minh avait fait assassiner tous les trotskistes, dès son avènement au pouvoir et détruits après le départ des Chinois les autres mouve-ments nationalistes de libération. Ainsi le Viet minh, qui était le mieux organisé, le plus implanté a réussi à supprimer toutes les autres tendances pour garder l'hégémonie absolue du pouvoir et de la conduite de la guerre. Nous voici au seuil de la guerre de trente ans.

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mardi 12 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 14-15-16-17-18 sur 26

 


DES VIETNAMIENS EN VAUCLUSE LE CAMP DE SORGUES (EXTRAITS)* PAR JEAN-MARC SIMON

Chaque année, les Vietnamiens de notre région se réunissent au printemps pour célébrer une fête. Il y a encore quelques années, elle s'appelait Fête du Têt; mais la date en était variable selon les années, et surtout selon les lieux. Nous avons donc assisté en 1986 à cette fête, organisée le 8 mai par la Fédération de Provence-Camargue de l'Union générale des Vietnamiens en France, dans le nord du Vaucluse. Près de 300 présents, sinon plus, venus du Vaucluse, du Gard, mais aussi de Marseille, de Montpellier, parfois de Lyon. Sans doute cette fête entre dans un cadre politique, puisque l'ambassadeur de la république socialiste du Vietnam devait y être présent, mais elle s'inscrit aussi en tant que manifestation de l'identité communautaire et traduit certainement un très vif désir de maintenir les liens avec le pays d'origine... Cette fête se déroulait près de Bollène, l'un des points de concentration des Vietnamiens dans le département. Peut-être faut-il dire aussi que c'est une municipalité communiste, et que le maire est venu faire un tour à la fête. Plus qu'une visite de courtoisie, ne s'agit-il pas de liens historiques établis avec l'une des composantes de la vie politique française? Ce qui le soulignerait encore, c'est la présence à cette fête d'un responsable de la fédération du PCF du Vaucluse, seul parti français représenté. Ces liens sont-ils dus au fait que le Vietnam appartient aujourd'hui au camp socialiste? En fait ne remontent-ils pas beaucoup plus loin, c'est-à-dire n'ont-ils pas un fondement historique? Nous nous trouvons là en présence de deux grandes questions. La première de sociologie: quelle est cette communauté vietnamienne? La seconde d'histoire: comment cette communauté s'est-elle établie ici, dans le Vaucluse, et quels ont été ses rapports avec la communauté française, dans le cadre de la région. 

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* Publié dans Les Études vauclusiennes, juillet-décembre 1986, d'après un mémoire de maîtrise présenté en 1986 à Aix-en-Provence sous la direction du professeur J.-I. Miege. 

 Origines de la communauté vietnamienne dans le Vaucluse

Rappelons pour mémoire que la population vietnamienne a vécu une succession de conflits, entre 1939 et 1975: • la deuxième guerre mondiale, 1939-1945 • la guerre de reconquête française: 1946 -1954

la guerre américaine et la coupure du pays en deux états ennemis, Nord-Vietnam et Sud-Vietnam.

1) La réquisition des jeunes Indochinois Le drame indochinois commence donc en 1939. L'exploitation coloniale atteint alors son apogée et il est logique que, dans cet état d'esprit, un « effort de guerre» supplémentaire soit demandé par la France à l'Indochine, «perle de son Empire colonial». Les colonies sont considérées comme des réservoirs destinés à venir en aide à la mère-patrie, la devise étant : « Tout pour la métropole. » Deux solutions se présentent: 1) développer, en Indochine même, une production de vivres et de matières premières destinées à la métropole, et essayer d'y implanter une industrie de guerre, 2) envoyer en France métropolitaine une partie de la main d’œuvre nombreuse et bon marché que pouvait fournir la colonie. Dès le 16 juillet 1939, le ministre des Colonies, Georges Mandel, nomme le général Catroux gouverneur de l'Indochine avec les directives suivantes: « La situation internationale est menaçante, écrit-il au nouveau gouverneur, il faut à cette heure un homme d'action à la tête de l'Indochine. La mise en état de défense du territoire colonial y doit être énergiquement accélérée, il faut faire sortir de terre et faire produire le plus tôt possible une usine de construction d'avions. » Malheureusement, l'invasion japonaise de l'île de Haï Nam, dès le 9 février, va freiner ce bel effort de mise en défense de la colonie et donc orienter différemment la politique de la métropole on va en venir à la deuxième

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solution, celle qui consistait à consacrer à la guerre européenne le maximum du potentiel humain en envoyant troupes et main d’œuvre vers la France. Le premier exode vietnamien vers la France sera donc un exode « forcé », un certain nombre de jeunes gens étant « requis » par village; et si cette ponction d'hommes se fait dans des conditions moins révoltantes qu'en Afrique puisqu'on laisse le choix des requis à la discrétion du maire, il fallait s'exécuter et obéir aux ordres. Rappelons, si besoin est, que les « libertés publiques étaient pratiquement inexistantes », c'est du moins ce qu'écrit M. Philippe Devillers dans son Histoire du Vietnam: « Ni la liberté de parole, ni la liberté de presse, ni la liberté de réunion, ni la liberté de se déplacer n'étaient accordées. » Pham Quynh, chef du gouvernement de Bao Dai, pouvait écrire : « Les Annamites sont des étrangers dans leur propre pays. » Toute révolte contre cette déportation massive de population était donc impossible (10 000 à 11 000 Européens « coiffent » alors 22 millions d'habitants); de plus, beaucoup de jeunes vietnamiens, loin de redouter ce départ vers la métropole, le souhaitent: certains trichent sur leur âge pour remplacer un frère aîné qui va se marier ou dont le travail est plus in-dispensable pour aider les parents; « La France, c'était l'aventure », nous dit l'un d'entre eux: ils attendent de ce voyage un possibilité de continuer leurs études dans de meilleures conditions, en tout cas, une possibilité de s'élever dans l'échelle sociale, selon le proverbe: « Di Môt ngay duong, hoc môt sàng khôn. » (Plus d'un jour de voyage, plus d'intelligence.) Par ailleurs, presque tous sont d'origine paysanne; or, le niveau de vie des paysans est très bas, en 1939 au Vietnam; si 92 à 94 % de la population vivent de l'agriculture, les champs sont trop petits, la récolte maigre par suite du manque d'engrais, et l'usure atteint des taux exorbitants de 40 à 80 %.

Enfin, les « rebelles » subissent des châtiments exemplaires: on s'en prend parfois à leur village tout entier pour les représailles, afin de décourager toute résistance d'envergure. On comprend mieux ainsi que les Vietnamiens se soient soumis sans problèmes à cette levée en masse de soldats et de travailleurs, qui les gênait peut-être moins que la réquisition de denrées à destination de la métropole (riz, maïs, caoutchouc, café, thé...) Cependant la politique coloniale ne semble pas avoir produit tous les fruits espérés, puisque, sur les 80 000 « travailleurs-soldats » attendus en 1939, seulement 20 000 travailleurs et 8 000 tirailleurs furent expatriés, fin 1939-début 1940.

2) Leur répartition en France Ils furent tous répartis dans le midi de la France, pour des raisons climatiques, et placés, selon les nécessités de l'effort de guerre, dans des poudreries comme Sorgues, ou encore dans des ateliers de la SNCF, de l'aviation, ou dans des arsenaux. Répartis en cinq unités baptisées « légions », ils furent basés à Marseille, Agde, Bergerac, Sorgues, Lyon, Vénissieux. La région de Sorgues semble avoir été la plus importante; soulignons son importance pour un petit département comme le Vaucluse. «A Sorgues, il y avait alors 5 000 Indochinois faisant partie de la 3° légion, et répartis en deux camps, Poinsard et Badafier. Le colonel de la Pommeraie, qui avait fait carrière en Indochine et parlait la langue du pays, exerçait le commandement. Sa femme était membre de la famille Générat qui a donné son nom à un quartier de Sorgues... » Monsieur le comte d'Aulan était chargé du ravitaillement. Voici la suite de son témoignage (Entretien du 20 juin 1986 au château d'Aulan, Drôme) : « Une partie de celui-ci venait de l'intendance militaire : les rations de riz, le pain, la

viande. M. d'Aulan allait dans les champs avec ses camions à gazogène, pour acheter les légumes, et les paysans étaient contents de ne pas avoir à s'occuper de la récolte et du transport. Les Indochinois s'occupaient eux-mêmes de leur cuisine. Ils fabriquaient du savon, et surtout coupaient du bois pour en faire du charbon pour les gazogènes. Le rendement était bon, et les travailleurs ne semblent pas avoir eu de problèmes particuliers. Ils fabriquaient aussi de la vannerie, et des meubles et des objets en bambou. Le bois de bambou venait des bords du Gardon (région d'Anduze), et de Montfaucon, dans la région de Châteauneuf-du-Pape, ainsi que de la propriété de M. Doléon à Sorgues. Ils fabriquaient aussi des tapis avec de l'alpha. Les compagnies de travailleurs étaient dispersées depuis Salin-de-Giraud (où ils travaillaient dans les salins) jusqu'à Buoux ou Ja-von. Les baraques du camp avaient été cons-truites rapidement, en briques, et l'hiver y était rude. Des chaussons et des pèlerines étaient distribués, mais les Indochinois avaient la passion du jeu, et bien souvent ils jouaient chaussures et nourriture. Une fois, en passant en car à Brantes, j'aperçus des Indochinois pieds nus en plein hiver: j'allais voir le colonel, mais il me ré-pondit: « On vient de leur en donner si on leur en donne à nouveau, le résultat sera le même. » (Voir, à ce sujet, le témoignage adverse d'Anh Vanh.)... Tonkinois, Laotiens, Cambodgiens étaient répartis en compagnies séparées, et chaque interprète avait un bâton. C'est avec lui qu'il punissait les fautes; le colonel m'avait dit: « Laissez-les régler leurs problèmes entre eux, ne vous en mêlez pas ! » Le Têt était une grande cérémonie avec des dragons en papier, des crêpes à la farine de riz, du nuoc nain et de l'eau-de-vie de riz. A la tête du camp se trouvait le colonel avec un capitaine adjoint (M. Lefranc) et des secrétaires. Au-dessous, trois commandants, dont un s'occupait du ravitaillement. Au-dessous, les ca-pitaines de compagnies, puis les interprètes. En plus, un garage avec une section réparation.

LE CAMP DE SORGUES, DE LA FIN DE LA GUERRE À SA DISPARITION

 

La guerre finie, ces Indochinois ne devaient-ils pas rentrer dans leur pays ? Au cours de 1946, le nombre des rapatriés s'élevait à 5 800, mais il en restait encore 16 000 fin 1946, et les services officiels prévoyaient que 7 000 devaient être encore rapatriés. Le camp de Sorgues et le Vaucluse hébergeaient 1 300 Indochinois; ils en abritaient donc une forte proportion. A travers l'histoire de ce camp, le camp de Badafier, nous pouvons appréhender les problèmes de la vie des Vietnamiens en France, mais très rapidement ceux-ci vont se trouver compliqués par les incidences du conflit qui va éclater au Vietnam même, entre les forces françaises et le nouveau gouvernement formé par Ho Chi Minh.


Répartition des unités vietnamiennes en France en juillet 1941

Base de Marseille: 15 compagnies, 4 200 hommes

Légion d'Agde: 13 compagnies, 3 000 hommes

Légion Bergerac: 10 compagnies, 2 400 hommes

Légion Sorgues: 16 compagnies, 4 000 hommes

Lyon-Venissieux : 6 compagnies, 1 300 hommes (groupement autonome)

Au total: 60 compagnies, soit 15000 hommes.

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N'oublions pas que ces Vietnamiens ont quitté leur pays depuis 1939, que depuis 1941 les Japonais ont occupé leur patrie, et qu'ils n'ont donc plus de nouvelles de leur famille. Pendant toute la période que nous allons examiner, la plupart sont inoccupés; à peine en compte-t-on 300 qui travaillent sur plus d'un millier. Le chômage est donc très important. D'autre part, ils sont soumis à un régime quasi militaire et, à plusieurs reprises, les autorités prétendent leur interdire de sortir du camp. Contradictoirement, ils semblent jouir de grandes libertés, et leur seul contact avec les autorités françaises se fait à travers des délégués qu'ils élisent eux-mêmes. Enfin, les relations entre les autorités françaises et les travailleurs indochinois, déjà difficiles en de telles circonstances, sont bientôt envenimées par les événements du Vietnam.

L'ORGANISATION DU CAMP DE BADAFIER

Nous parlons ici d'Indochinois et de Vietnamiens, mais les termes ne sont pas identiques. Nous savons qu'il y avait une très grande majorité d'Annamites, comme on disait à l'époque, et un rapport nous donne la composition de la « légion » en novembre 1947. Sur 948 qui résident au camp même, la l'e, la 16', la 17e, la 32e, la 38e compagnies sont composées d'Annamites, soit 287, 167, 105, 74 et 162 hommes, tan-dis que la 22e et la 23e comportent respective-ment 60 et 83 Cochinchinois, soit 143 au total.

(la 22e était arrivée quelques jours plus tôt, le 25 octobre, de Saint-Chamas). Un autre rapport du 9 juin 1947 déclarait que sur 882, soit l'effectif total du camp, il y avait 182 Cambodgiens (la 38e compagnie), 40 Cochinchinois (la 22e compagnie) et les Lao-tiens, en tout environ 300 hommes. Comme on s'en rend compte, les chiffres globaux sont fort fluctuants, et la composition varie fortement selon les arrivées et les départs. Ainsi, le 6 mai 1947, 432 travailleurs sont envoyés à Solliès-Pont, mais le 22 du même mois, 428 arrivent du camp Colgat à Marseille. Brassage dont on se demande s'il n'avait pas pour but d'empêcher les « indigènes » (c'est ainsi qu'ils sont souvent appelés dans les rap-ports) de s'organiser mais, au contraire sans doute, la diffusion de la propagande en a été favorisée... Nous connaissons à peu près l'organisation du camp. Chaque compagnie a eu son délégué élu (et, semble-t-il, au scrutin secret, contrôlé par les autorités françaises du camp). C'est ce délégué qui est chargé des relations entre ses compatriotes dont beaucoup ne parlent pas le français, ou le parlent très mal, et les autorités du camp, qui dépendent du ministère des Co-lonies. De plus, il y a à leur tête un délégué général, élu lui aussi. (Il nous semble parfois comprendre qu'il l'est au second degré, parfois qu'il l'est au suffrage direct.) C'est ce conseil qui ad-ministre véritablement le camp, et les autorités françaises considèrent que c'est lui qui détient le pouvoir et que l'administration du camp n'est pas assez ferme; de toute façon, comme l'écrit un fonctionnaire dans un rapport: « Seuls les délégués vietnamiens sont écoutés. » On voit mal comment il en serait autrement, car, de toute façon, en face du millier de Vietnamiens qui s'occupent de tous les services (ils sont 48 dans les cuisines et les bureaux au 29 avril

1948), on ne compte que 9 Européens : • Le commandant du camp, • Deux commandants de groupement ayant un grade équivalent à celui de capitaine, • Deux commandants de compagnie (id.), • Quatre officiers correspondant à des lieutenants. Plusieurs représentants de l'administration du camp sont accusés d'être des membres du parti communiste français et de prendre parti pour les Vietnamiens. Ces administrateurs ne disposent que d'un bureau « où l'intimité, nous dit un rapport (1er août 1947) est impossible, car les "indigènes" y circulent continuellement, et cherchent à y surprendre les conversations lorsqu'elles ont lieu. » Un rapport semble dire que les Indochinois ont leur propre justice, leur tribunal, leur prison, leur police. Cela nous paraît un peu contradictoire avec le fait qu'à plusieurs reprises des rapports signalent l'existence de tendances opposées parmi les travailleurs vietnamiens, et qu'aucun rapport ne fait état de quelque accident que ce soit entre eux. Les Vietnamiens en tout cas semblent remarquablement organisés. Ils reçoivent des journaux parisiens ou régionaux (Les rapports citent: l'Humanité, Franc-Tireur, Combat, La Marseillaise, Rouge-Midi...). Et chaque matin les responsables font une revue de presse, et lisent et commentent la presse pour leurs compatriotes, au haut-parleur. En mai 1947, il semble que cette tâche soit celle du secrétaire du commandant du camp. Plus tard, il semble que cela revienne au délégué général élu. Un autre rapport estime les lettrés à 6 % environ (en avril 1947) et leur attribue ce rôle de lecture et de commentaire. La personnalité de ces lettrés et évidemment du délégué général est donc essentielle. Nous verrons par la suite les problèmes politiques qui y sont liés.

Les problèmes dépassent en effet le camp de Sorgues. Les Vietnamiens l'ont compris et, pour les traiter, ils cherchent à constituer une autorité qui regroupe tous les camps. C'est la DGI (Délégation générale des Indochinois). Un des Indochinois que nous avons rencontrés, nous a parlé, mais d'une façon vague, d'une réunion qui avait lieu à Avignon pour élire ses délégués. S'agit-il du congrès de décembre 1944 en Avignon, à propos duquel nous avons trouvé une allusion ? En face de cette DGI, se dresse évidemment la DTI (Direction des travailleurs indochinois), organisme administratif qui dépend du ministère des Colonies. Peut-être aussi à un certain moment, fort court, lorsqu'elle a été représentée en France, la Délégation du Vietnam en France a-t-elle essayé de jouer un rôle. Le premier problème est celui d'assurer la vie de ces travailleurs. En mars 1947, les travailleurs indochinois touchent une indemnité de chômage de 10 F par jour et une prime d'alimentation de 70 F. Quelque temps plus tôt, le 22 février, un costume et une paire de chaussures ont été distribués à chacun d'eux. En fait, même si des incidents ont pour sujet (ou pour prétexte, comme le disent les rapports administratifs), la nourriture ou les objets de consommation, ce n'est pas le plus important. Le 1er août 1949, 30 sur 69 protestent contre la nourriture qui est donnée. Le 4 mars 1948, des incidents ont lieu à propos du savon, de l'huile, les administrateurs sont traités de voleurs et de filous ! Mais surtout, l'argent, envoyé par mandat, n'était pas arrivé. La question du chômage préoccupe aussi bien les autorités que les travailleurs. Les autorités cherchent à placer le maximum d'entre eux, mais les projets mirifiques d'en envoyer 500 à Saint-Rémy, 300 à Solliès-Pont n'aboutissent

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 pas. Il n'y en a jamais que 300 qui réussissent à travailler et 200 qui effectuent un travail clandestin. Les Vietnamiens de Carpentras et de Sorgues demandent dans un premier temps leur rapatriement. Le 19 novembre 1946, ils sont 800 à défiler pour aller à la préfecture, accompagnés d'un représentant de la CGT et d'un du PCF. Le 25 décembre 1946, les 5 compagnies du Camp Badafier, soit 1 022 hommes, déci-dent de se rendre à Avignon, après être sortis du camp individuellement. Ils sont alors dirigés par un conseil de 6 membres, la manifestation est dissoute. Comment? Pourquoi ? Questions pour le moment sans réponse. Déjà, le préfet insiste dans ses rapports au ministère de l'Intérieur sur les dangers que présente une telle masse d'un millier de personnes à 10 km de chez lui, et il demande sa dispersion. Le danger est accru, soulignent certains rapports, par la présence dans le même secteur d'un camp de condamnés de droit commun et d'un camp de prisonniers allemands. Un autre rapport — mais n'est-ce pas la phobie de l'épo-que — craint leur « rôle en cas d'insurrection armée » (une lettre anonyme avait dénoncé l'existence, chez certains d'entre eux, d'armes de guerre) et le préfet propose de les renvoyer dans un camp gardé militairement, comme celui de l'Ardoise, dans le Gard. La participation de 200 Vietnamiens à la manifestation du 1er Mai 1948 aux côtés de la CGT ne présente-telle pas elle aussi des dangers?

LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'INDOCHINE

Mais l'essentiel, ce qui détermine le reste, c'est l'évolution au Vietnam même des rapports entre le gouvernement Ho Chi Minh et les Français. Il faut rappeler un certain nombre d'événements, parce qu'ils ont eu leurs répercussions sur le camp de Sorgues. Comme on le sait, les troupes anglaises et françaises reprennent pied en Cochinchine après la capitulation japonaise, et le commandement allié confie aux Japonais le maintien de l'ordre. Nous trouvons dans les rapports mention d'une réunion le 4 novembre 1945, à la mairie d'Avignon, contre cette intervention franco-anglo-nipponne: 500 personnes ont écouté les orateurs du PC, du PS, de la CGT et des Indochinois, et se sont prononcées contre la guerre. Le 12 novembre, des rapports signalent des papillons et des affiches. Les jours suivants, à Orange, la 25e compagnie se prononce contre la guerre et, le 19, fait une grève de la faim. Les Vietnamiens se divisent alors, selon les rapports, en trois parties: les partisans du Viet minh, les partisans d'une collaboration avec les Français, les neutres ou simplement indifférents qui attendent la suite des événements. Mais déjà les incidents éclatent: à Cavaillon, après qu'un tract de la DGI ait été distribué par des membres du PCF, la 14e compagnie, soit 250 hommes, fait le 18 octobre 1945 une grève du travail (1 heure, semble-t-il) et de la faim. 800 militaires indochinois sont cernés par les CRS à Entraigues, nous dit Rouge-Midi, journal du PCF, le 27 octobre 1945. Entre Orange, Cavaillon et Entraigues, il y aurait à l'époque 1 700 Indochinois. Les conflits entre autorités françaises et « indigènes » (c'est ainsi qu'ils sont toujours qualifiés dans un certain nombre de rapports) prennent parfois des aspects clochemerlesques. Ainsi, en août et septembre 1949, pour la commémoration de la fondation de la république du Vietnam, les Vietnamiens arborent sur le camp le drapeau de la RDVN; les autorités envoient les gendarmes, une dizaine, puis les CRS, 60, le 12 septembre 1949. Et dès qu'ils sont partis, le drapeau « viet minh » est à nouveau hissé, et le petit jeu recommence... En effet, alors qu'en 1947 les autorités du camp et le préfet, comme nous allons le voir, avaient fait preuve de bon sens, une série d'instructions ministérielles interdisent le « drapeau vietminh » et, de façon absolue, « toute manifestation de caractère politique »... (Télé-gramme de l'Inspecteur général chef du Service central des travailleurs indochinois du 25 août 1949, et lettre du ministre de la France d'Outre-Mer, Coste-Floret, au ministre de l'Intérieur du 24 août, et télégramme secret du ministre de l'Intérieur au Préfet, du 30 août.) Une note d'information des Renseignements généraux au préfet du 19 octobre 1949 indique : « Comme cela a été indiqué antérieurement 1...] est inter-dit depuis août 1949 que les Indochinois arborent le drapeau du Viet Minh dans les centres dans lesquels ils sont hébergés. » Même si cet emblème, comme l'indique le même rapport, « est très peu visible de l'extérieur du camp », sa présence devient un symbole pour les uns et pour les autres. C'est ce qu'écrit le préfet au ministre de la France d'Outre-Mer le 15 octobre : « La situation [...] donne la preuve du mauvais esprit dont sont animés les travailleurs du camp de Sorgues, et qui ne saurait se prolonger sans que l'autorité des représentants de la force publique risque d'être gravement atteinte. » Le conflit à propos du drapeau, devenu le symbole de la libération face au colonialisme français, est ainsi à la fois infime et essentiel. Il traduit en Vaucluse l'évolution des rapports en Indochine même. Peut-être faudrait-il davantage distinguer les périodes tant que des ministres communistes ont été au gouvernement, (jusqu'au printemps 1947) les Vietnamiens ont subi une répression assez modérée, et en France même le mouvement populaire représentait une force non négligeable; enfin, la politique française en Indochine même hésitait entre la reconnaissance d'Ho Chi Minh et la guerre, Ho Chi Minh lui-même pratiquant le compromis. Par la suite, l'opération de police fait place à

la guerre ouverte qui va aller en s'intensifiant. La première période est donc marquée par des protestations, mais aussi des phases d'accalmie. Par la suite, c'est une épreuve de force presque quotidienne. Dès mars 1946, une résolution des Indochinois réclame « la libération des Annamites emprisonnés pour avoir demandé la reconnaissance du gouvernement du Vietnam du Nord » (note du 12 mars 1946 du préfet au ministre de l'Intérieur). A la suite du bombardement d'Haiphong en décembre 1946, nous trouvons que les Vietnamiens de Vairéas, à l'occasion de Noël, ont pris position contre la guerre. Sans doute n'ont-ils pas été les seuls. Les travailleurs vietnamiens, « réclament par dessus tout la cessation des hostilités entre la France et le Vietnam, et des négociations. » (Rapport du 10 mars 1947.) Après les accords du 6 mars entre le gouvernement français et Ho Chi Minh, les Vietnamiens du camp demandent la libération de ceux qui ont été arrêtés. De même, l'arrestation en France de Duong Bach Mai, représentant du gouvernement de la RDVN suscite des lettres de protestation au Président de la République et aux journaux (Rouge-Midi, La Marseillaise, L'Humanité, Franc-Tireur, le 22 mars 1947). Rien d'étonnant si de multiples rapports no-tent que les « indigènes » sont antifrançais. Le

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9 juin 1947, nous trouvons en effet: « Les indigènes, qui par leurs propos souhaitent la fin des hostilités en Indochine, ont un état d'esprit antifrançais. » Auparavant, une tournée théâtrale, venue du camp de Marseille, avait joué une pièce au contenu antifrançais: avec scènes de torture, et le drapeau français y était enlevé (en fait, il devait s'agir d'une mise en scène de l'histoire du Vietnam...) La pièce, dit le rapport, a obtenu un vif succès, et 15 000 F ont été collectés. (Rapport du 28 avril 1947.) Mais il faut évidemment relativiser: d'une part, à plusieurs reprises, nous lisons dans les rapports: « Tous sont à la CGT », c'est-à-dire qu'ils adhèrent à une organisation française, et qu'ils semblent entretenir les meilleurs rapports avec celle-ci et ses militants; d'autre part, nous allons voir que cela va poser un problème, ils arborent au camp côte à côte jusqu'au 15 octobre 1949, les drapeaux français et vietnamien. Ce n'est donc pas au peuple français qu'ils semblent s'opposer, mais au seul colonialisme. Le préfet lui aussi fait preuve de bon sens, puis-qu'il accepte que les Vietnamiens de Cavaillon commémorent le 3' anniversaire de la fondation de la république du Vietnam, pourvu que ce soit dans un local privé (23 août 1947); il est vrai que quelques jours auparavant 700 Vietnamiens avaient commémoré à Sorgues le 3' anniversaire de la révolution sans en demander la permission à qui que ce soit.

LES DIVISIONS POLITIQUES DES INDOCHINOIS

Ce n'est pas seulement par rapport à la France que les Vietnamiens se déterminent. Le 16 avril 1948, un rapport fait état d'une tension entre les 200 Cochinchinois et les 800 Tonkinois et se demande si cela ne recouvre pas des oppositions politiques entre les partisans de Bao Dai et ceux d'ho Chi Minh. C'est bien la seule fois d'ailleurs que sont évoqués les antagonismes régionaux, fait assez étonnant puisque le gouvernement français avait voulu jouer auparavant sur le séparatisme cochinchinois.

Mais surtout nous percevons leur évolution politique à travers des rapports fournis après l'élection des délégués. Des élections de délégués ont eu lieu du 15 au 22 juin 1947. C'est alors Nguyen Danh Dat, pourtant arrivé seule-ment de Marseille le 22 mai, qui est élu délégué général. En novembre, c'est Phan Dinh qui lui succède: « intelligent et actif », il est à la fois instituteur et interprète, il parle et écrit le français et donne des cours de français et de gnoc ngu; adhérent à la Ligue des émigrés indochinois, puis à la DGI, il est, nous signale-t-on, adhérent au PC. et abonné à La Vérité (rapport du 12 juin 1948). Depuis plusieurs mois, les trots-kystes s'implantaient dans le camp : « Il semble que depuis quelques temps, le parti commu-niste ait perdu un peu de son influence sur eux, ils délaissent en effet la presse communiste, et lisent avec intérêt par contre le journal La Vérité, organe de la IV Internationale. Ce journal fait l'objet de lectures et de commentaires des indigènes lettrés du camp, dont la proportion est de 6 % environ (rapport du 28 avril 1947). Un rapport du 12 juin 1948 fait état de trois tendances parmi les travailleurs: les partisans de Ho Chi Minh qui sont les plus nombreux, une minorité pour Bao Dat, et enfin les trotskystes. Le journal Vo San (Le Prolétaire) est signalé à plusieurs reprises parmi ceux diffusés au camp). Elections le 21 juin: Phan Dinh n'obtient que 12 % des voix, mais Hoe, trotskyste, « sectaire et agressif », en obtient 74 % pour le poste de délégué général. La plupart des délégués, constate le rapport, sont trotskystes: « Ce sont à présent les éléments trotskystes (la majorité des dirigeants font partie de la IV' Internationale), qui contrôlent entièrement l'effectif total du camp. Leur influence est extrêmement forte, et les partisans d'ho Chi Minh ont été évincés des postes de commande. C'est pourquoi, mal-gré l'état d'esprit actuel, en apparence calme,

un incident entre trotskystes et partisans d'Ho Chi Minh est toujours susceptible de se pro-duire. » (Rapport du 22 juin 1948.) C'est qu'en effet quelques jours plus tôt dans un rapport, nous trouvons la traduction d'une brochure antitrotskyste du parti communiste vietnamien, brochure qui fait part de décisions d'interdire le journal trotskyste Vo San comme contraire à Ho Chi Minh. Nous ne.pouvons que nous poser des questions à propos des prises de position, mais elles semblent avoir été quasi générales dans tous les camps de travailleurs indochinois.

LA LIQUIDATION DU CAMP

Dans un premier temps, les autorités françaises cherchent à se débarrasser des éléments indésirables. A la suite de l'arrestation d'un représentant du gouvernement d'Ho Chi Minh en France, Tran Ngoc Danh, délégué parlementaire, chef de la délégation du gouvernement de la RDVN à Paris, le 31 janvier 1948, au camp de Sorgues, 1 000 travailleurs indochinois réunis en assemblée, décident de protester en commençant une grève de la faim. Six meneurs sont arrêtés et transférés à Bias. On trouve alors mention d'un immense meeting (900 Indochinois y sont présents): les délégués des travailleurs avaient invité des orateurs de la CGT, du Front national et de l'Union des femmes françaises à venir y prendre la parole; une résolution est adoptée qui proteste « énergiquement contre l'arrestation illégale de leurs six camarades (dont quatre délégués syndicaux) que l'on a emmenés dans une direction inconnue ». Des lettres recommandées sont envoyées au Président de la République, au ministre de l'Intérieur, au ministre de la France d'Outre-Mer, aux Présidents du Conseil et de l'Assemblée nationale. Mais, surtout au cours de l'année 1948, ce sont des centaines de Vietnamiens qui vont être rapatriés de force vers leur pays. Le 15 juillet, le camp est cerné par les CRS, 35 Vietnamiens emmenés à Privas, puis acheminés vers le Vietnam.

Le 18 août 1948, des travailleurs indochinois, réunis en assemblée générale demandent leur rapatriement suivant l'ordre de leur arrivée, mais non pas dans les zones occupées, précisent-ils, et protestent énergiquement contre l'internement dans le camp du cap Saint-Jac-ques ou dans la prison centrale de Saigon. Le 7 septembre, 329 sont rapatriés: ils ont injurié le commandant. Le 22 septembre, 251 sont renvoyés au Vietnam; le 18 octobre, 520 ont un sort semblable. Le 16 mars 1949 enfin, il est signalé le départ de 300 autres. Mais sans doute faut-il tenir compte des transferts venant d'autres camps. De toute façon, l'effectif total qui était de 430 dont 376 au camp même en décembre 1948 ne sera plus que de 200 dont 160 au camp en août suivant, et bientôt le camp sera supprimé.


CONCLUSION

Le camp de Sorgues constitue donc une société différente de la société française environnante, non seulement parce qu'il est en opposition à celle-ci, mais parce que son évolution et les problèmes qui s'y posent sont radicalement autres. Morceau de Vietnam en terre vauclusienne ou communauté de travailleurs (la plu-part chômeurs !), évoluant de façon aberrante dans un entourage capitaliste, par suite de circonstances exceptionnelles, tant nationales que sociales? Nous en avons retracé longuement l'histoire d'après les documents trouvés aux archives départementales. Mais cette histoire ne semble plus concerner la communauté vietnamienne en Vaucluse, même si parmi elle certains ont sans doute été présents au camp. •

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LES TRAVAILLEURS INDOCHINOIS EN FRANCE

de 1939 à 1948*

En 1939, au moment où la guerre éclata, Georges Mandel fixa deux objectifs à l'Indochine: « Mobiliser la totalité des forces matérielles et morales de l'Indochine à une double fin, c'est-à-dire en vue de pourvoir à sa défense en cas d'agression et d’élever au plus haut degré sa contribution à l'effort de guerre de la métropole. » Pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle 90000 travailleurs et tirailleurs indochinois avaient été déplacés en métropole pour pallier la pénurie de main-d’œuvre et de chair à canon, les entrepreneurs avaient déploré le manque d'organisation nuisible à la rentabilité de cette main d’œuvre transplantée.

Création de la MOI

C'est pourquoi que déjà en 1926, une instruction du ministère du Travail avait prévu la création en temps de guerre d'un service de main-d’œuvre indigène, nord-africaine et coloniale, la MOI. C'était à la MOI qu'incombait la charge de recruter, d'acheminer et d'administrer les travailleurs coloniaux. Le 24 juillet 1934, une instruction générale vint compléter celle de 1926; elle prévoyait l'acheminement dans la métropole des travailleurs des différents territoires de l'Empire et leur organisation : ils devaient constituer des compagnies, formations de base regroupées en légions et en inspections régionales. Le vote de la loi sur « l'organisation générale de la nation en temps de guerre », le 2 juillet 1938, allait permettre l'application de ces textes en autorisant la réquisition des travailleurs non combattants pour remplacer les soldats français du front et notamment les travailleurs coloniaux (article 14 de la loi). En avril 1939, deux décrets complétèrent ce dispositif législatif relatif au recrutement et à l'organisation des travailleurs coloniaux. Le ministère du Travail était responsable de la main-d’œuvre. Néanmoins, le régime fixé en 1938-1939 par voie légale et réglementaire était le résultat d'un accord entre le ministre des Colonies, le ministre du Travail et le ministre de la Défense nationale. L'appel à l'Indochine s'inscrit désormais dans un scénario solidement établi qui élimine les improvisations de la Première Guerre mondiale. Mais le dispositif législatif ne concerne la main-d’œuvre qu'une fois à pied d’œuvre en métropole. Le problème du recrutement dans les colonies était abandonné aux autorités sur place. Le 29 août 1939 un arrêté fixa l'ouverture du droit de réquisition sur tout le territoire de l'Indochine. Du 20 octobre 1939 au 14 mai 1940, date du dernier embarquement, quatorze bateaux ont acheminé 19362 Indochinois en direction de la métropole. Les Annamites constituèrent plus de la moitié des contingents indochinois, le

Tonkin fournit plus d'un quart des effectifs alors que la Cochinchine n'apporta qu'une maigre contribution avec un millier d'hommes réquisitionnés. Ce déséquilibre du recrutement entre les diverses régions est à mettre en relation avec les différents liens coloniaux entretenus par la France avec les pays d'Indochine. L'Union indochinoise à la veille de la Seconde Guerre mondiale constituait en effet un ensemble disparate, soudé par une armature administrative centralisée et dominée économiquement par une société coloniale cohérente, composée de trois catégories principales: les fonctionnaires, les militaires et les « colons ». Elle était formée par toute une hiérarchie de fonctionnaires qui venaient après le gouverneur de Cochinchine, et les résidents supérieurs du Tonkin, d'Annam, du Cambodge et du Laos. Parmi ces fonctionnaires, on trouvait les auxiliaires indigènes de l'administration française qui constituaient, après le règne des lettrés, une nouvelle génération de notables avec la bourgeoisie des propriétaires fonciers. Intermédiaires entre la société coloniale et la masse des Indochinois, d'origine rurale, ils furent les relais « naturel » du recrutement des travailleurs coloniaux en Indochine. Au moment de la déclaration de guerre, ordre fut donné par le général Catroux, le premier militaire à accéder au poste de gouverneur général de l'Union, aux résidents supérieurs et au gouverneur de Cochinchine, de recruter des travailleurs civils pour former des contingents d'ONS destinés à la métropole. On parla tout d'abord de requis volontaires, mais, très vite, le recrutement prit l'allure d'un enrôlement forcé appliqué par les notables et magistrats indigènes municipaux. Ces derniers fournissaient ensuite une liste des requis qui, sur ordre du résident supérieur ou du gouverneur, étaient incorporés au fur et à mesure des possibilités

de transports, La collaboration des autorités indigènes a permis en peu de temps la mobilisation de milliers d'Indochinois. L'efficacité de l'application d'une politique coloniale en matière de main-d’œuvre indigène trouva son origine dans l'inféodation et le « loyalisme » des élites locales, une minorité qui tendait à se séparer du reste de la population. Leur rôle fut décisif, il explique en partie le déséquilibre dans le recrutement évoqué plus haut. Les responsables bouddhistes des pagodes ont joué aussi leur partie... « La main-d’œuvre cochinchinoise s'avérait également précieuse pour la prospérité de la colonie soumise à une administration directe. C'est également en Cochinchine que l'amélioration économique avait donné naissance à une bourgeoisie indigène politisée. Sa présence représentait un obstacle potentiel à une politique d'enrôlement. Celle-là, impopulaire, fut appliquée plus largement en Annam et au Tonkin, protectorats français plus pauvres, plus peuplés. La politique impériale pouvait là se retrancher derrière les autorités locales et indigènes puisque le recrutement s'opérait selon des modes de coercition fortement liés aux structures sociales et mentales traditionnelles. Même si l'appel aux volontaires n'y reçut pas un franc succès, l'enrôlement de force ne provoqua pas de résistance collective. Pourtant, 90 % des travailleurs déplacés furent recrutés de force dans la masse de la paysannerie pauvre. Arrachés brutalement à leurs rizières, les requis il-lettrés, non initiés au travail industriel vivaient jusqu'alors dans un univers traditionnel, coupé de la société coloniale. Les volontaires furent peu nombreux, un peu moins de 10 % des effectifs. Ils représen-

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* Principalement d'après un article de Liêm Khé Tran-Nu paru pour la première fois en 1989 dans le n° 10 (p. 5-21) du Bulletin du centre d'histoire de la France contemporaine publié à l'université de Nanterre (avec de larges extraits).

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taient cependant un maillon important dans le système d'organisation de déplacement de la main-d’œuvre indochinoise. La faiblesse relative des Français en Indochine, qui n'a jamais été une colonie de peuplement, exigeait le recours à ces volontaires pour former l’encadrement intermédiaire. Ceux-ci avaient tous le niveau d'études primaires. Ils furent immédiatement promus interprètes et surveillants (un surveillant pour 25 travailleurs). Leur engagement fut ressenti comme un signe de loyalisme. Une sorte de malentendu s'installa car, pour ces diplômés, l'engagement correspondait à un projet migratoire. Compte tenu de la faiblesse des bourses attribuées pour effectuer les études en métropole, il y avait dans cet engagement l'opportunité de faire un voyage en France, ce qui signifiait une possibilité d'élévation de leur niveau culturel et une chance de promotion sociale. Au rêve succéda rapidement le désenchantement. » Les notables et les autorités indigènes semblent avoir joué le jeu de la politique de transfert de la main-d’œuvre coloniale au profit de l'effort de guerre de la métropole. Parmi les enrôlés de force, certains (on ne connaît pas les chiffres) ont tenté de déserter, il y eut des suicides et des automutilations... Malgré la forte mobilisation des intermédiaires, l'objectif fixé n'a pas été atteint. Dès mars 1940, la MOI constate un déficit de 3 000 hommes sur l’effectif envisagé précédemment. Les réserves en hommes étaient inépuisables mais la question de l'encadrement et le problème des transports constituaient un palier difficile à franchir. Une note du cabinet de l'état-major constate que ces problèmes représentent « une limite a l'accroissement des effectifs allogènes que le souci de ménager le sang des Français souhaiterait plus considérables ». Au point de vue « qualitatif », les autorités industrielles ne sont pas satisfaites non plus.... Destinés à remplacer dans les industries de guerre les ouvriers français partis au front,les recrutés provenaient pour la quasi totalité d'entre eux des zones rurales pauvres de l’Indochine. Commentaire de la MOI qui envoya une circulaire relative à l'utilisation de la main-d’œuvre coloniale : « Les travailleurs indigènes ne sont pas interchangeables avec des ouvriers européens pas plus d'ailleurs qu'ils ne sont interchangeables entre eux quand ils appartiennent à des races différentes [...]. Les Indochinois ont pour les menus travaux des dispositions particulières [...]. Ils ont des facultés innées d'adaptation à des travaux d'exactitude, leur intelligence est assez éveillée [...] ils sont agiles et souples mais très sensibles au froid, il ne faut leur demander de travaux de force que tout à fait exceptionnellement... » La grande guerre avait fait naître un stéréotype de l'Indochinois qui s'impose désormais au début du nouveau conflit mondial.

Organisation et utilisation de la main-d’œuvre indochinoise

« Dépendant du ministère du Travail, les requis furent pris en charge par une administration, la MOI, qui, dans les faits, fonctionna de façon quasi autonome. Administration ci-vile, elle gérait une main-d’œuvre coloniale statutairement considérée comme une main-d’œuvre civile réquisitionnée pour le temps de guerre. Elle avait été conçue comme un service économique ayant pour objectif d'"employer économiquement la main-d’œuvre indochinoise" ». Son organisation interne, fixée par décret, comprenait en principe des services correspondant à tous les aspects de la vie quotidienne des travailleurs: section administrative et financière, section du personnel, section des œuvres sociales, inspection médicale... Le chef du service était désigné par le ministre parmi des hauts fonctionnaires du département du Travail. Il était assisté de plusieurs adjoints, officiers supérieurs ou administrateurs des colonies recrutés « dans la limite des crédits ouverts à cet effet » par le ministère. En novembre 1943, la MOI fut rattachée au Commissariat général à la main-d’œuvre, nouvellement créé. D'un strict point de vue administratif, l'organisation des travailleurs indochinois s'appuyait donc sur un service doté d'une armature solide et cohérente, peu entamée par les aléas de la guerre du fait de la souplesse des textes qui permettait une utilisation flexible de la main-d’œuvre coloniale.

Les travailleurs étaient organisés en compagnies et légions mis au service des industries de la Défense nationale dont les besoins en main-d’œuvre étaient centralisés par le ministère du Travail. Soumis à une discipline militaire, ces travailleurs étaient dirigés par des « cadres » indochinois, maintenus aux fonctions subalternes et jouant les intermédiaires vis-à-vis de l'encadrement français. Celui-ci était formé par les administrateurs, anciens administrateurs et élèves de l’École coloniale. Ils jouissaient d'une relative liberté d'action dans les camps, favorisés au demeurant, sous l'Occupation, par la désorganisation des services comme en témoigne le mauvais fonctionnement des services d'inspection prévus par la réglementation. La MOI constituait un monde particulier. Formée de travailleurs requis étrangers à la société civile et dotée d'un encadrement non sou-mis aux autorités militaires, elle ne connaissait aucune ingérence extérieure dans ses affaires. En son sein, les travailleurs coloniaux étaient organisés de façon étanche. La main-d’œuvre indochinoise relevait de services spécifiques. Dans ce contexte, une marge de manœuvre importante était laissée aux administrateurs. Les témoignages d'anciens requis sont unanimes pour dénoncer l'attitude brutale et arbitraire de l'encadrement français.

Dès leur arrivée, les travailleurs étaient disséminés sur tout le territoire français, installés dans des bâtiments ou sur des terrains transformés en campement, réquisitionnés par l’État, à proximité des lieux où était employée cette main-d’œuvre. Le requis ne touchait pas directement son salaire qui était versé par l'employeur à la MO. Cette dernière devait assurer l'entretien complet du requis et lui donner une « solde ». Les entreprises privées et les services publics pouvaient employer les travailleurs indochinois après avoir accepté les clauses du cahier des charges et signé un contrat de travail. Le salaire du requis était, en général, plus bas que les salaires régionaux officiellement accordés aux ouvriers européens « compte tenu du moindre rendement de la main-d’œuvre indochinoise ». Les entreprises bénéficiaient d'un certain nombre d'avantages comme l'exonération des diverses indemnités sur les accidents du travail, du versement de la cotisation patronale pour les assurances sociales et du versement des sommes prévues par le régime d'allocations familiales obligatoires. Les salaires des requis semblent avoir été la seule ressource financière de la MOI. En tant qu'organisme civil, la MOI fonctionnait plus comme un service économique à la recherche de moyens financiers pour équilibrer son budget que comme un service gérant un budget de type service public. De fin 1939 à juin 1940, les travailleurs indochinois furent principalement affectés aux cartoucheries et aux poudreries (1 797 à la poudrerie de Bourges, 1 798 à celle d'Angoulême, 1 634 à celle de Bergerac, 2 327 à celle de Bordeaux, 1 490 à celle de Sorgues, 1 332 à celle de Toulouse...). Dans les usines, les requis étaient soumis à la discipline du travail à la chaîne et du

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travail posté. La nature même du travail répétitif ne nécessitait pas une formation technique, les travailleurs s'y adaptèrent rapidement. La dé-faite de 1940 entraîna une nouvelle affectation de ces requis. On peut distinguer ici la « période sylvestre » (septembre 1941-novembre 1942) où les requis furent employés dans la coupe de bois et dans les travaux agricoles, et la « période industrielle » (novembre 1942-1944) où ils furent à nouveau affectés dans les usines . Ce découpage correspond à la césure de fin 1942: le tournant de la guerre. La « période sylvestre » était celle où la main-d’œuvre indochinoise contribuait encore à l'économie française contrairement à la « période industrielle » qui marqua, avec l'invasion de la zone libre par l'armée allemande, l'utilisation de cette main-d’œuvre au service de l'effort de guerre. Dès lors, plus de 6000 Indochinois (soit 43 % de l'effectif global) travaillèrent directement ou indirectement pour les troupes allemandes d’occupation sans compter les tirailleurs indochinois employés dans l'organisation Todt, notamment dans la construction du mur de l'Atlantique. On peut douter que les requis aient ressenti cette césure. Certes, ils étaient au courant de la dé-faite mais leur encadrement n'avait pas varié.

Pour la plupart cette guerre n'était pas la leur et la seule chose pour laquelle ils militaient était leur rapatriement au pays. Cette utilisation d'une main-d’œuvre massive et non qualifiée était associée à l'idée d'un rendement collectif des travailleurs confrontés aux tâches répétitives mais aussi dangereuses comme dans la manipulation des poudres. Un élève administrateur de la MOI exposait ce postulat du rendement collectif: « On savait fort bien qu'il était pratiquement impossible d'ob-tenir un rendement individuel analogue à ce-lui des ouvriers européens et l'on se contentait d'affecter massivement cette main-d’œuvre à des entreprises importantes pour en obtenir les meilleurs résultats totaux possibles. » Cette expérience, tout en se reposant sur celle de l’utilisation massive de la main-d’œuvre immigrée lors de la Première Guerre mondiale et dans l'entre-deux-guerres, préfigurait la planification des déplacements de la main-d’œuvre originaire des colonies françaises pour la reconstitution de l'après-guerre selon les objectifs du plan Monet.

Ce qui ressort des témoignages, c'est que les travailleurs ont surtout souffert des cadences de travail qui leur étaient imposées. Le nombre des décès fut le plus élevé en 1943 et 1944 au moment où on exigeait d'eux un plus haut rendement: de 2,5 % en 1942, le taux de mortalité passa à 18 % en 1943 et 17,5 % en 1944. C'est également au cours de ces années que les difficultés matérielles atteignirent leur paroxysme. Liée à un contexte général où la crise du ravitaillement affectait l'ensemble de la population française, l'austérité fut d'autant plus forte pour les requis que la désorganisation de la MOI rendait ses services inefficaces. Les requis souffrirent de la dégradation des logements, de l'insuffisance vestimentaire et surtout de la restriction des vivres, volée la plu-part par les gradés et les cadres pour leur usage personnel ou en faire du marché noir. La plupart du temps, les requis durent alors trouver leurs propres moyens de ravitaillement. Les témoignages et les rapports sont unanimes: les Indochinois mangeaient ce qu'ils pouvaient trouver, des fruits, des herbes... Dans ce con-texte, les vols étaient fréquents aux alentours des camps. En septembre et octobre 1944, sur quinze condamnations, quatorze concernaient le vol et le trafic des tickets de pain.

Les Indochinois en France: « fils protégés » ou étrangers indésirables?

« Aux souffrances physiques, il faut ajouter une dégradation de la situation morale. Le prolongement du séjour avivait les plaies du déracinement. La réponse de Vichy au désespoir des « fils protégés de la France » prit la forme d'une politique d'assistance sociale et morale fondée sur l'exaltation du folklore traditionnel et les pratiques sportives. Au moyen de la propagande radiophonique (émissions coloniales) et par la presse écrite Công Binh, l'objectif était

de créer un esprit de corps chez les coloniaux. Au lendemain de la Libération, l'administration conserva les principaux traits de ce dispositif d'encadrement moral et de contrôle social pour préparer un retour et une réinsertion en bon ordre. Les résultats n'eurent qu'un effet douteux si l'on en juge par les réactions des requis qui refusèrent peu à peu de jouer le jeu pour prendre en charge leur propre « animation » culturelle hors de la tutelle constante de l'administration coloniale qui les soumettait à des rapports d'autorité et d'infantilisation. Parqués dans les camps, les requis vivaient de fait une situation d'exclusion et de particularisme qui empêchait tout mouvement d'échange et d'insertion. De fait, les relations avec la population civile furent difficiles. D'une manière générale, les réactions françaises étaient nourries de préjugés entretenus par l'encadrement et par la presse.

Les Indochinois étaient dépeints tantôt comme des « cannibales » dangereux, tantôt comme des enfants innocents, mais toujours comme des hypocrites et des voleurs potentiels. Dominait aussi l'idée selon laquelle les Indochinois ne ressemblaient pas culturellement aux Français, n'étaient pas des adultes et appelaient donc une surveillance particulière. De tels stéréotypes fournissaient des justifications à l'entreprise colonialiste et au traitement infligé par la MOI. aux travailleurs coloniaux. On pouvait lire, en 1972 encore, dans L'Echo du Vidourle, un journal de Montpellier, ces quelques lignes qui donnent la mesure de l'interprétation caricaturale et fantasmatique des mœurs indochinoises: « Leur séjour ne fut pas particulièrement apprécié de la gent féline et canine. Le ravitaillement étant plutôt déficient à cette époque, chats et chiens furent souvent victimes de la gourmandise asiatique »

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Les sujets « protégés de la France », venus contribuer à la défense de la mère-patrie, demeurèrent des étrangers, des barbares. Dans ce contexte général, l'attitude de la classe ouvrière et celle des femmes méritent une attention particulière. On l'a déjà dit, leur encadrement ne favorisait guère les échanges avec la population locale. De plus, les barrières de la langue, l'espoir d'un rapatriement rapide n'encourageaient pas, du côté indochinois, les rencontres et les échanges. Si les relations furent limitées surtout aux cadres indochinois maîtrisant le Français, elles restèrent cordiales avec les travailleurs immigrés et les femmes. En vertu des stéréo-types, les Indochinois étaient souvent affectés dans les usines à des travaux minutieux (dans la fabrication de petites pièces par exemple) où ils côtoyaient une main-d’œuvre fortement féminisée. Les femmes, comme les Indochinois, étaient considérées par le patronat comme une main-d’œuvre appliquée, docile et silencieuse. Les conditions étaient donc réunies pour favoriser les liens d'affinité entre les Indochinois et les Françaises. Ils se sont effectivement tissés mal-gré les multiples avertissements professés par la MOI: « Les jeunes filles qui croiraient pouvoir épouser un Indochinois s'exposeraient à de ter-ribles déceptions...» Parmi le millier d'Indochinois qui ont opté pour une installation définitive en France, nombre d'entre eux se sont mariés avec une Française. [...I Mais ce phénomène de mariage mixte n'a concerné qu'une minorité de requis, les autres avaient, en effet, les yeux tournés vers l'Indochine où ils avaient laissé amis, famille, femmes et parfois enfants.

Un bras du Viet minh en métropole? Les résistances

Comme si la colère et les souffrances avaient été trop longtemps contenues, l'effervescence dans les camps des requis fut importante dès 1944. La Libération favorisa l'émergence de revendications pour une vie meilleure et suscita l'espoir d'un rapatriement rapide. A l'avant-garde du mouvement de revendication, on trouve des « cadres » indochinois. Partis volontairement dans l'espoir d'une promotion sociale et par attrait pour l'Occident, ils étaient cantonnés à des postes subalternes sous la haute surveillance des autorités françaises. Face à l'administration s'imposa une solidarité communautaire, interclassiste et en rupture avec l'ordre colonial représenté par l'administration MOI. Au sortir de la guerre, la rencontre avec la communauté étudiante indochinoise en France agit comme catalyseur du mouvement de revendication et d'auto-organisation. Cette communauté, implantée en France avant la guerre, avait déjà une identité communautaire forgée par une expérience politique acquise en métropole. Pour la plupart politisés, nationalistes ou marxistes convaincus, les étudiants et intellectuels indochinois trouvèrent dans les « cadres » indochinois d'indispensables et d'utiles relais pour la propagation de leurs idées et la politisation des requis. Isolés, les travailleurs y trouvèrent leur premier appui hors des camps. Le mouvement des travailleurs indochinois prit la forme d'un affrontement permanent avec l'administration. Il s'articulait autour de revendications sociales, économiques et poli-tiques. Les requis se lancèrent dans la bataille pour leur propre émancipation à l'égard de la MOI. Ils s'organisèrent dans les camps et rejoignirent les autres membres de leur communauté au Congrès des Indochinois de France qui se tint en Avignon, les 15, 16 et 17 décembre 1944, et réunit une centaine de délégués représentant les 25 000 Indochinois de France. Ce fut le congrès constitutif de la Délégation des Indochinois, désignée par ses membres comme « seul organisme représentant régulièrement la colonie indochinoise en France pour faire aboutir ses revendications sociales et politiques. La Délégation parlera au nom de l'Indochine toute entière... ». 

     Ce désir d'émancipation et cette volonté de se considérer comme citoyens libres à égalité avec les citoyens français était perceptible dès 1943, mais il s'accentua surtout début 1944...A la Libération, la MOI envisagea un moment la mobilisation militaire pour résoudre le problème du statut des requis coloniaux. Cette éventualité se heurta immédiatement à la volonté des Vietnamiens qui, en attendant leur rapatriement, désiraient être démobilisés et reconnus comme des travailleurs libres. Les revendications pour l'égalité des droits s'associèrent à une demande de formation professionnelle et de liberté syndicale. La première fut pour les uns un moyen d'insertion dans le monde du travail en France et pour les autres une promotion sociale assurée à leur retour. Pour tous, il s'agissait de réclamer leur dû à l'administration coloniale et à la France pour laquelle ils avaient, estimaient-ils, payé assez cher le prix du déracinement et leur contribution à l'effort de guerre. Sur le plan syndical, la MOI se trouva devant une situation de fait; de nombreux travailleurs étaient déjà affiliés à la CG. comme les 2 500 requis des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse syndiqués dès novembre 1944 Contrairement à une certaine mythologie ancrée dans la classe ouvrière française qui dé-signe l'Asiatique comme un briseur de grève (d'où le terme « jaune »), les requis indochinois firent preuve d'une grande combativité. Les relations entre les travailleurs indochinois, le PCF et la CGT s'intensifièrent à partir de l'automne 1945. Quand la ligne politique du PCF, à la suite de la « révolution » d'août, s'éloigna de la politique indochinoise du gouvernement provisoire... Le PCF concurrençait ainsi les trotskistes dans le domaine de l'inter-nationalisme, et cela à un moment où ces derniers connaissaient une influence importante chez les requis indochinois, grâce au travail effectué depuis la fin 1943 par le Groupe bolchevique-léniniste indochinois, formation de la IVe Internationale. Les trotskistes avaient été les premiers à s'interesser au sort des travailleurs indochinois en France... Le journal qu'ils animaient, Tranh Dau, était largement connu et lu dans les camps a partir de 1944-1945... Cependant le Viet minh de Ho Chi Minh veillait, qui voulait faire du combat contre la MOI, le bras armé du Vietminh en métropole. Les grèves se multiplièrent à chaque envoi du corps expéditionnaire, à chaque exaction du gouvernement français. Les meetings et manifestations étaient autant d'occasions pour interpeller l'opinion française. Parallèlement, les requis poursuivirent une politique de désobéissance civile dans les camps. Les travailleurs vietnamiens devenaient plus que jamais indésirables, tant en métropole que dans la colonie ou ils devaient repartir. 

La majorité des rapatriés fut formée par des ouvriers destinés à retrouver leur condition sociale d'avant leur départ. Cette situation fut d'autant plus douloureuse pour les requis que le retour en Indochine, après dix ans d'absence — avec tout ce que cela pouvait comporter de ruptures affectives —, leur laissait présager un sombre avenir. Le retour s'effectuait dans la peur et la honte, sans fanfare et sans honneur — quand il ne prenait pas l'allure d'une déportation politique. 

Déjà dès l'été 1944, le ministre des Colonies avait exprimé cette crainte: « Dans les conditions difficiles où nous rentrerons en Indochine, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser chacun de ces Indochinois se transformer

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en autant de propagandistes hostiles à la cause française. » A partir de 1946, en effet, le ministère de l'Intérieur et les préfets des départements où séjournaient les requis intervinrent avec insistance pour accélérer le rapatriement des requis dont la présence était ressentie comme une menace pour l'ordre public. On craignait, de plus, des heurts avec les rapatriés d'Indochine. Dès lors, les Indochinois furent consignés dans les camps et il fut hors de question de tolérer la propagande pour l'indépendance du Vietnam. La ligne de conduite des autorités ne pouvait dévier des principes généraux adoptés pour la politique indochinoise. Un décret du 18 octobre 1945, pris en Conseil des ministres, prononça la dissolution de la Délégation générale des Indochinois, qui continua néanmoins à exercer clandestinement ses activités. Parallèlement à cette décision, le gouvernement procéda à une série d'arrestations. Des membres de la Délégation furent mis aux arrêts, dont Tran Duc Thao, responsable de la Délégation, en vertu de l'article 80 du Code pénal: atteinte à l'intégrité du territoire français et à l'autorité de la France. L'administration cherchait à décapiter le mouvement. Elle en mesurait mal la profondeur car ses tentatives ne firent qu'aviver les tensions dans les camps. La politique d'isolement des «meneurs» et des «agitateurs» culmina en 1948 avec des arrestations en masse et l'internement des éléments jugés subversifs. En février 1948, plus de 120 travailleurs furent arrêtés, dirigés sur le camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne, et embarqués aussitôt en direction de la colonie. En juillet, le même scénario se reproduisit pour 300 autres travailleurs. A partir de 1948, avec la répression et les rapatriements, le mouvement s'essouffla. Les rapatriements prirent fin en 1952. Au total, sur les 20 000 requis, un millier choisirent l'installation définitive.

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 24-25-26 sur 26

  QUELQUES MOMENTS FORTS forcément occultés de cette véritable lutte de classe intégrée dans la lutte pour l'indépendance. Les Cons...