samedi 24 octobre 2026

SOULÈVEMENT ? (par Temps Critique)

 


Le fil historique des luttes lycéennes

La différence avec les anciens mouvements lycéens depuis trois décennies, c’est l’absence d’une opposition à un projet ou à une loi qui cristallisait les énergies et rassemblait les forces dispersées.

Opposition à la loi Devaquet en 86, au CIP en 1994, puis au CPE en 2006, etc., c’est-à-dire un objet unique de refus et bien perçu par tous constituant l’unité du mouvement, sa dynamique. Certes, lorsque le projet ou la loi était soit retiré, soit modifié, cette cohérence unitaire s’affaissait ; mais il y avait une unité certaine.

Ces dernières semaines, ce refus unitaire n’existe pas. Les « revendications », qui d’ailleurs ne sont pas désignées comme telles et rappellent un peu les Cahiers de doléances, sont floues, indéterminées, dispersées. On a vu apparaître des demandes de réduction des heures de cours à côté d’exigences sur le délabrement des locaux (c’est pourtant un lycée neuf qui a brûlé) et aussi les professeurs non remplacés, etc. Cette globalité et cette hétérogénéité des demandes portent certes sur les conditions de travail et de vie, mais justement, c’est cette globalité qui rend les actions moins perceptibles par l’intérieur comme par l’extérieur des agitations.

Si « le sens du travail scolaire est posé », il est posé en termes de quantité d’heures de cours : moins d’heures de cours. Ceci ajouté au fait que depuis 15 ou 20 ans, il n’y a pas de travail à domicile imposé. On arrive alors à cette perte cognitive observée et mesurée, sans que les dimensions qualitatives du développement cognitif ne puissent émerger.

Quant à « remettre en cause l’institution » et critiquer le rapport élèves-professeurs, un tel objectif politique avait encore un sens jusque dans les années 80 et 90, il n’en a plus aujourd’hui.

Comme les autres « institutions » dans tous les domaines, les médiations étatiques et sociales de l’ancienne institution scolaire sont résorbées jusqu’à devenir... évanescentes.

Dans la puissante et omnipotente dynamique de l’IA, ce qu’enseigne le professeur tend à devenir superflu, son savoir n’est plus qu’un savoir parmi les autres, comparé à celui des réseaux sociaux. Cela accroît son propre sentiment de dévalorisation, qui rejaillit sur la perception qu’en ont les élèves. Toutefois et contradictoirement, cela n’empêche pas ces derniers de revendiquer formellement des professeurs en plus ou des remplacements et de plutôt s’opposer, comme les étudiants d’ailleurs, aux cours organisés « en distanciel ». Le rapprochement enseignants/élèves se fait alors sur la commune conscience d’une indignité faite à l’école en général et à ceux qui y enseignent ou y apprennent.

Par ailleurs, on peut voir dans les premières formes d’actions devant et à l’intérieur des lycées certaines dimensions émeutières qui ont dépassé les syndicats lycéens, nombre de lycéens mobilisés et l’encadrement des établissements.

D’où la violence de la réponse policière. Là aussi, il y a de fortes différences avec les mouvements lycéens d’hier, qui subissaient cette violence plus qu’ils n’y participaient.

En 2006, au moment du mouvement anti-CPE, nous avons produit deux brochures sur la question des blocages dans lesquels nous disions que par rapport à la génération précédente des « héritiers », les étudiants d’aujourd’hui ne sont pas reconnus par la société capitalisée (on pourrait le dater de 1994 et du moment CIP où émane l’idée d’un SMIC jeune).

Le slogan « Ni CPE ni CDI » qui transparaît marginalement indique en creux le maximum de radicalité du mouvement incluant encore la critique du travail, alors qu’aujourd’hui la radicalité politique revendiquée semble s’exprimer dans les termes de l’antifascisme de l’empathie pour LFI ou du soutien à la Palestine.

Dans un supplément au no 14 faisant le bilan des luttes lycéennes et étudiantes entre 1986 et 2006, nous terminions par : « Parce qu’il a comporté une dimension de “commune étudiante”, mais qu’il a vite dépassé cette seule dimension, le moment révolutionnaire de Mai-68 a représenté une référence pour tous les mouvements étudiants-lycéens qui ont surgi depuis. Mais cette référence s’est avérée plus symbolique qu’effective puisque les deux interventions majeures de “l’insurrection étudiante” de 1968, à savoir la critique de l’université et des lycées comme institutions de classe et la jonction étudiant-travailleurs comme alliance révolutionnaire nécessaire ne constituent plus des objectifs politiques déterminants ni pour les lycéens ni pour les étudiants. La décomposition de l’ancienne société de classe et la crise de sa recomposition dans la société capitalisée ont vidé de leur substance l’université et le travail productif. En affrontant cette contradiction historique concrètement, les mouvements lycéens-étudiants ont permis à celles et ceux qui combattent la domination de ne pas se tromper d’époque, ce qui explique l’ambivalence de tous ces mouvements vis-à-vis de 1968 ».

Malgré tout ce qu’on peut lire et entendre, il n’y a pas de continuité entre Mai-68 et aujourd’hui ; nous ne sommes plus dans la même époque, même s’il existe encore une mémoire des événements révolutionnaires qui perdure.

Quelques remarques sur le mouvement

« Ces moments où on prend conscience que l’on appartient à un temps plus grand que celui de sa propre vie » (Marine Atlan)


– Le mouvement lycéen part de ses propres conditions dégradées d’études et de vie et non d’un refus de projet de réforme ; en cela, il est plus proche du mouvement des Gilets jaunes que les précédents.

– Le sens du travail scolaire est posé mais sans remise en cause de l’institution ni même du rapport enseignants/élèves et encore moins de l’utilisation de l’IA. Toutes les revendications semblent mises au même niveau comme des « Cahiers de doléances », mais qui n’auraient pas été formalisés comme tels. Néanmoins, certains essayistes parlent du caractère qualitatif des exigences du mouvement ; ainsi, Yannick Haenel dans Libération, le 16 octobre 2026 déplace la question traditionnelle posée (ou non) aux jeunes : « Que veux-tu faire dans ta vie ? » c’est-à-dire centrée sur le faire, la réalisation, jadis le travail, etc. vers une question plus existentielle : « Qu’attendez-vous de votre vie ? »

Autrement dit, il introduit un horizon d’attente pour les jeunes (ici les lycéens) qui ne les enferme pas dans les conditions actuelles qui inquiètent les jeunes : trouver des revenus, ne pas être limité dans sa jouissance immédiate ou ses aspirations futures, menace climatique, guerres, etc.

Ce déplacement est toutefois réduit à sa seule dimension individuelle, subjective, particulière du jeune individu pris en soi. C’est la question elle-même « Qu’attendez-vous de votre vie ? » qui contient cette orientation solipsiste et donc qui efface ou annule les dimensions collectives de la vie.

Le subjectivisme de Haenel s’exprime aussi sur la citation de Hegel concernant la satisfaction bornée de l’individu qui « mesure l’étendue de sa perte ». Alors que chez Hegel il s’agit d’abord de l’insatisfaction historique, Haenel la rabat sur l’insatisfaction individuelle.

Toutefois, les revendications plus quantitatives ou concrètes sont nombreuses et se rapprochent finalement de celles des enseignants sur le sujet, ce qui n’est guère porteur de dynamique interne puisque le lien entre les deux ne peut se faire que sur le moins-disant et la prédominance du double langage enseignant ; on y reviendra.

– Le stress de l’orientation par Parcoursup est patent, mais le lien entre la quasi-absence de sélection avant Parcoursup et le tri qui s’y opère ne semble pas saisi comme relation de cause à effet en l’absence de numerus clausus, qui n’est plus depuis longtemps une menace sauf en médecine. Encore un exemple de fausse conscience.

– La référence à des « Actes » chez les lycéens est clairement un clin d’œil au mouvement des Gilets jaunes, même si son positionnement politique n’est guère plus clair. L’ancrage à gauche est plus le fait d’une avant-garde autoproclamée et de l’empreinte étudiante sur le mouvement que d’un vrai positionnement partisan. La présence de nombreux drapeaux tricolores parmi les manifestants, y compris avec le A cerclé de l’anarchie, n’est pas fait pour clarifier la chose, alors que presque aucun drapeau rouge n’est en vue.

– L’action lycéenne renoue avec une caractéristique qui avait été forte jusqu’en 1994 et la lutte contre le Contrat d’insertion professionnelle (CIP), à savoir l’alliance entre les lycées professionnels d’une part et les lycées techniques et généraux d’autre part, ce qui a produit une rupture de territorialisation que la révolte des banlieues de 2005, laissée à elle-même par des étudiants qui allaient s’insurger dans leur coin, et blocages en 2006, avait quasiment consacrée. Les pratiques de rapines et rackets entre les deux composantes de la révolte jeune de l’époque n’avaient fait qu’envenimer les choses jusqu’à des prémisses de revirement en 2023 où une certaine unité s’était recréée en protestation après le meurtre de Nahel, mais dans le contexte plus général et, a priori, favorable, de la lutte autour des retraites.

– À l’origine, la territorialisation de la révolte maintient quand même une spécificité de centrage sur les établissements en périphérie et banlieue où des affrontements et actions spécifiques ont lieu. Sans parler de planification de la lutte et de coordination, il y a des essais d’auto-organisation sans que cela apparaisse comme un but et prenne une forme précise. Dans les centres-villes, l’effet établissement joue moins du fait du plus grand brassage sociologique et géographique des élèves. Le blocage n’est donc qu’un point de départ, parfois précédé de quelques AG, vers l’extérieur et une manifestation en centre-ville. L’intervention intempestive des forces de l’ordre pour disperser les élèves et lever les barrages renforce cette tendance à l’extériorisation de la lutte et par ailleurs s’avère complètement contradictoire avec l’idée ministérielle de débats citoyens internes aux établissements. L’annonce vient en effet d’être faite d’une demi-journée par semaine de « démocratie interne » sous forme d’assemblées générales pour que les lycéens discutent de leurs problèmes et qu’ils formulent leurs propositions. Le syndicat national des proviseurs a dit qu’ils « n’y comprenaient plus rien » et qu’ils refusent d’organiser la chose. Il est difficile de ne pas penser aux « Grands débats » organisés par Macron après l’événement Gilets jaunes.

Mais cette pseudo-anticipation va bien sûr tourner court. C’est dire aussi l’état de haute fébrilité dans lequel se trouvent « les autorités ».

– Il est difficile de qualifier exactement l’action lycéenne et sa nature de mouvement. Tout d’abord, les revendications avancées sont nombreuses et parfois contradictoires (plus ou au contraire moins d’heures de cours par exemple), parce que les situations ne sont pas identiques. Ensuite, l’avant-garde de fait lycéenne ou/et ses organisations préexistantes ont imposé d’entrée de jeu, du fait du caractère très minoritaire d’origine, avant la répression policière, une tactique de blocage qui a rendu plus difficile l’organisation des AG internes comme elles existaient, par exemple, en 1994. Cela permettait d’avoir une rampe de lancement pour la manifestation de rue à partir de la « base arrière » que représente le lycée à la fois pour organiser la lutte à l’intérieur et vers l’extérieur sans pour cela trop s’exposer à l’intervention des forces de police, qui n’entrent que rarement dans les établissements du secondaire.

Si on revient sur les expériences du passé, on s’aperçoit que hormis peut-être en 1968 où s’esquissèrent quelques discussions et réformes, par exemple autour du règlement intérieur, du type de notation, etc., les lycées peuvent cristalliser un mécontentement où une révolte et un ancrage, mais pas une base arrière comme ont pu l’être les universités et naturellement les usines. Sortir apparaît alors comme la seule solution pour s’exprimer ensemble, rendre le mouvement visible et aussi l’élargir. Hormis quelques départs en « sauvage », le plus simple est alors de rejoindre le centre-ville.

Ce n’est pas sans conséquence puisque l’absence de coordination1 née de la lutte installe les pseudo-syndicats lycéens en donneurs d’ordre de la stratégie à suivre, une stratégie de manifestations déclarées avec trajets anticipés et de convergence des luttes aussi velléitaire qu’artificielle.

De la pratique à l’idéologie du blocage

Cela apparaissait en 2006 comme une stratégie de lutte adéquate semblant se substituer aux AG de 1986 et 1994, puisque les universités ne fournissaient plus de véritable base arrière au mouvement du fait de l’absence de vie étudiante effective et aussi du fait de la désertion des lieux par les éléments les plus radicaux, par exemple les insurrectionnistes. Mais ce qui était une technique paralysant l’activité routinière des lieux de transmission du savoir est rapidement devenu une idéologie et une pratique mimétique palliative à la faiblesse des mobilisations successives depuis 2006. Le blocage permettait ainsi des fermetures temporaires, des fermetures administratives et des incidents aux portes. Tendant à survaloriser la visibilisation par la couverture médiatique qu’elle occasionnait.

Les observateurs extérieurs (sans doute de gauche) constatent que le blocage n’est pas en soi une violence et correspondrait aux piquets de grève d’usine. Pourtant le blocage d’usine s’accompagne le plus souvent de l’occupation alors que le blocage scolaire tend à vider les lieux. Dans le cas des universités et campus, cela donne même aux directions et présidences la possibilité de fermetures administratives qui nuisent à l’organisation d’AG ou autres formes d’action.

Le rôle des étudiants

Comme on avait pu le voir pendant le mouvement de Gilets jaunes, toute stratégie politique de convergence des luttes est dans les faits politicienne ou bureaucratique dans le sens inversé d’une convergence de ceux qui ne luttent pas en actes vers ceux qui sont déjà dans la lutte, mais en en inversant les priorités. Tout cela sur la base d’une définition de la lutte complètement abstraite2.

Or, comme ils ont l’habitude de le faire depuis quelques années, les étudiants, incapables de développer un mouvement propre, ont pris la tête et les rênes des manifestations centrales, reléguant souvent les lycéens en milieu de cortège. Comme d’habitude aussi, leurs slogans politiques qui leur semblent radicaux, alors qu’ils sont simplistes et pavloviens (ACAB, Siamo tutti antifascisti), ont recouvert les quelques allusions lycéennes et enseignantes aux conditions de vie et d’étude des lycéens (et des enseignants d’ailleurs) qui étaient plus portées par des pancartes individuelles souvent inventives… et en rapport avec le schmilblick. La virulence de la répression a aussi permis une unification des slogans en ce sens anti-flic et beaucoup de lycéens, dès lors qu’ils quittaient le lycée pour la rue, ont troqué leurs pancartes revendicatives ou inventives pour proclamer leur haine de la police.

Des enseignants avec… ou parce qu’ils sont parents

Dans le marasme actuel, la majorité des adultes en tout cas semblait contente de se réchauffer un peu, au soleil en plus, tout en n’évitant pas le caractère protecteur plus que paternaliste de leur solidarité, comme s’ils n’avaient pas vraiment matière à être eux aussi en colère ; c’est qu’il n’y a pas ou plus de « communauté scolaire » comme on pouvait encore l’affirmer avant les années 2000. Pour qu’elle existe a minima, il faut qu’il y ait un échange de droits et de devoirs, même inégal, une confiance et non une défiance réciproque produite aussi par un double langage et les violences réelles qui traversent une institution en crise profonde. Les enseignants sont d’ailleurs historiquement méfiants de tout contact à égalité dans la lutte car forcément elle remet en cause, même temporairement, l’inégalité fondatrice des savoirs. L’enseignant peut donc soutenir la lutte des élèves, mais y participer réellement n’est que le fait d’une toute petite minorité non significative et à quelque époque que ce soit. Dans une situation de crise aiguë de reproduction des institutions, même les enseignants parfois saignés à blanc par la dégradation de l’institution s’en portent contradictoirement les garants car c’est bien connu, il ne faut pas scier la branche… Ils sont donc très partagés sur le blocage car il influe sur le fonctionnement de l’institution et plus favorables à une action vers l’extérieur, à condition qu’elle soit respectueuse et organisée puisque la plupart des élèves sont mineurs. Toutefois, cela se heurte à la réponse étatique qui est tout sauf respectueuse, et là aussi les traces sont nombreuses et marquantes telle l’humiliation subie par des collégiens de Mantes-la-Jolie en 2018 (arrestation en groupe, genoux à terre, mains sur la tête) qui avait nourri le mouvement des Gilets jaunes naissant.

Dans ces conditions, la répression sauvage a transformé beaucoup de professeurs en parents ou grands-parents qui ont eu peur pour leurs enfants et les enfants en général, avec tout à coup l’impression que beaucoup d’élèves n’étaient que des enfants, à qui on parle pourtant de plus en plus souvent comme à des adultes et à qui on demande du travail, des efforts et jusqu’à un projet et — pourquoi pas — un plan de carrière. Il y a effectivement eu solidarité même si elle a pu prendre des tours paternalistes.

Une exception française ?

Est-ce que la France constituerait un contre-exemple général, en dehors même de la question de la jeunesse, avec une sorte de pérennité du désordre, de la contestation et de la répression depuis dix ans, mais aussi par ses possibles références régulièrement convoquées (à la Révolution française, à son article 35 sur la légitimité de la révolte, aux Canuts qui préféreraient mourir debout que vivre à genoux, au Gavroche de 1832 anticipant 1848, aux pétroleuses de la Commune, à Mai-68 et ses barricades3) ? Ce qui est rassurant, c’est que malgré la rupture du fil rouge des luttes de classes historiques, la mémoire des périodes révolutionnaires de notre histoire perdure, alors même que nous avons énoncé, du point de vue théorique, l’achèvement du temps historique et dialectique4. La Révolution française ainsi que des événements comme 1848, la Commune semble plus rattachée à l’idée de lutte du peuple que de lutte de classes, mais par rapport aux identitaires de droite, sans que la référence à un peuple « français » soit évoquée comme discriminant. En tout cas, elle rompt avec l’actualisme dominant et l’absence de projection alternative telle qu’elle pouvait encore apparaître jusqu’à la fin des années 1970.

À l’émission du dimanche 18 octobre de C politique sur France 5 sur la violence légitime face à la violence lycéenne, un spécialiste de ces questions, Sébastian Roché, a fait remarquer que seule la police française avait ce comportement en Europe, alors qu’elle n’est contrôlée qu’en interne par l’IGPN, ce qu’a aussi révélé le Conseil de l’Europe. Mais comme dit le dicton populaire : est-ce que c’est la poule ou l’œuf qui est l’origine de la chose ? Ce qui est sûr, c’est qu’à part quelques tirs de mortiers et des actes de violence limités, les lycéens, les étudiants et même les Black Blocs ou assimilés se présentent désarmés devant les forces de l’ordre — à l’inverse de la situation de Mai-68 où beaucoup de manifestants étaient équipés — et face à des Robocops bien mieux outillés dorénavant qu’ils ne l’étaient à l’époque.

Cette constante de la répression ne concerne pas que ladite médiatique GenZ, loin de là, puisque pendant la bataille des retraites, des responsables syndicaux furent attaqués par les forces de police le 1er mai5 et enfin les Gilets jaunes ne sont pas rattachables à la GenZ. En effet, les rassemblements du 17 octobre ont agrégé des personnes d’âges, d’origine et de milieux différents, à la manière des Gilets jaunes mais dans un cadre élargi qui dépassait le côté velléitaire du « Tous Gilets jaunes », mais sans en avoir ni la force ni la dynamique.

Ce qui est nouveau, c’est la qualification de « violence urbaine » appliquée aux lycéens, qui dénie toute spécificité catégorielle et légitimité à leur révolte, contrairement à 1968, 1986, 1994 et 2006, alors que dans leurs revendications, ils ne demandent bien souvent que ce qui leur est dû dans le cadre du service public d’éducation.

Mais il y a bien une constante de la stratégie répressive contre la jeunesse scolarisée. Lors des manifestations de 1986, c’est de nombreux blessés et un mort (Malik Oussekine), avec l’utilisation des voltigeurs6 ; en 1994 à Nantes et à Lyon, les tendances émeutières sont déjà présentes et la riposte policière est forte. La différence, c’est qu’aujourd’hui et depuis les GJ, la violence policière est systématisée en guise de réponse et surtout, certaines armes létales sont utilisées qui ne l’étaient pas précédemment.

Mais aujourd’hui, l’attribution du qualificatif de violence urbaine semble surdéterminée par le fait que les troubles à l’« ordre public » se manifestaient jusque-là plutôt en banlieue et périphérie, ce qui rappelait le modèle de la révolte de 2005 et a fortiori les révoltes des années 1980 à Vaulx-en-Velin et aux Minguettes de Vénissieux. Aujourd’hui, quand ce type d’action se répand, c’est de la périphérie au centre, dans une tout autre configuration que 2005. D’abord avec le mouvement des Gilets jaunes fin 2018, puis avec le mouvement de protestation pour la mort de Nahel en 2023.

Néanmoins, le centrage de manifestations autour de la répression ou de la violence ne débouche pas politiquement. L’expérience montre que quand c’est cet aspect qui l’emporte sur le reste, une fois passé le pic de mobilisation qui se gonfle, on connaît une forte retombée, sauf si les secours viennent de l’extérieur comme en mai 68 avec la grève générale, aujourd’hui éventuelle, mais seulement si la greffe prenait et à un niveau d’amplitude et d’intensité suffisant.

Nous maintenons la distinction historique entre une insurrection et des émeutes. Le futur d’une émeute c’est une autre émeute, censée sans doute montrer une nouvelle fois que le pouvoir est faible et que les insurgés sont forts, ou tout simplement qu’ils existent. Cette hypothèse insurrectionniste sous-entend que les tenants de l’ordre établi seront, à la fin, tellement démoralisés par les « insurrections » à répétition qu’ils déserteront leurs institutions. Mais, a priori, il est plutôt saugrenu de supposer que ces derniers jetteront l’éponge par découragement face seulement à des incendies et des vitrines brisées.

Le traitement de l’information

Le traitement de l’information autour de ce mouvement des lycéens est vraiment marqué de l’approche actualiste. À cet égard, la référence faite par eux à 1968 n’est pas la reconnaissance d’une filiation historique des mouvements actuels en référence aux Comités d’action lycéens (CAL) de 1968 ou aux revendications de l’époque, mais au contraire une façon de gommer une certaine constante de cette colère et agitation qui va animer les luttes lycéennes, dont certaines sont carrément occultées comme celle de 1973 contre la révocation des sursis militaires de la loi Debré, comme est aussi occulté le grand mouvement lycéen de 1994 contre le Contrat d’Insertion Professionnelle (CIP). Il leur importe en effet de toujours faire le buzz sur le présent et donc, dans un premier temps, de l’isoler. Il en est de même pour ce qui est du niveau de déprédation ou de la violence, en oubliant celles de 2005 de la révolte des banlieues : même oubli pour la destruction de la mairie du Puy-en-Velay pendant le mouvement des Gilets jaunes, place à celle de Limoges ; enfin, les pillages seraient d’un niveau exceptionnel, alors que toute une partie des boutiques à l’arrière et sur les Champs-Élysées ont été dévastées tel Le Fouquet’s, restaurant de luxe, pendant l’acte XVIII du 16 mars 2019, qui n’a pu rouvrir ses portes qu’en juillet. De nombreux Gilets jaunes ont d’ailleurs été arrêtés avec les bras chargés de marchandises, mais plutôt comme souvenir parisien pour Gilet jaune de province ou de la campagne, que comme appropriation égoïste ou marchande.

Les médias possèdent une autre corde à leur arc quand ils font vibrer la dimension générationnelle et internationaliste de la GenZ, en en faisant le signe d’un conflit de générations, comme ils avaient déjà essayé de le faire dans les années suivant 1968. Certes, il y a bien une dimension internationale, mais le mouvement des places en Espagne, le mouvement des parapluies à Hong-Kong, les Gilets jaunes en France, la lutte contre la police fédérale de l’immigration (ICE) à Minneapolis, l’émeute de Baltimore de 2015, la lutte contre les grandes bassines ou le TAV dans le Val d’Aoste n’ont pas grand-chose à voir avec la GenZ. Ce que conjuguent ces révoltes et actions n’est pas tant l’âge de leurs protagonistes que le fait d’être sans leaders affirmés, l’utilisation des réseaux sociaux et cryptés, un sentiment de colère et une exigence de justice et d’égalité. Même sans désir clair de révolution et surtout de perspective, on y sent vibrer les émotions révolutionnaires7.

Multitude

Malgré des médias qui parlent de convergence parce que des Gilets jaunes et les syndicats ont appelé à rejoindre le mouvement lycéen, il ne s’agit pas d’une vraie convergence. Nous avons déjà précisé pourquoi le pôle étudiant des manifestants ne convergeait pas, mais phagocytait le mouvement lycéen. Pour les autres composantes, il s’agit plus d’appel à des présences individuelles que des appels de groupes ou de forces constituées, surtout dans les grandes villes dans lesquelles les Gilets jaunes n’ont plus aucun poids en tant que tels, alors qu’ils peuvent encore représenter quelque chose sur les petites villes et quelques ronds-points. Loin de nous l’idée de faire de la publicité à un concept de Hardt et Negri : la « multitude » — notion que nous avons critiquée dans « De la souveraineté nationale à l’“Empire”. Présentation et remarques critiques sur le livre Empire de M. Hardt et A. Negri »8 —, mais pour le moment, nous ne voyons pas de mot plus adéquat à la situation du 17 que celui-là. Une multitude qui se regarde, cherche à se comprendre et dans laquelle l’individualisation est à son comble, même si l’affinité plus sentimentale que politique joue aussi son rôle et sédimente d’ailleurs les lycéens depuis le début.

Mais le nombre de lycéens reste faible par rapport à l’ensemble des manifestants et il ne joue pas un rôle moteur dans la manifestation, puisqu’ils n’en prennent pas la tête et qu’ils ne manifestent pas en collectifs. On pourrait se féliciter de cette absence d’expression identitaire, mais si c’est pour se fondre dans la multitude sous la houlette d’étudiants qui sont sans doute en mouvement, mais sans former un mouvement, satisfaits semble-t-il de prendre la tête des manifestations sur des bases plus idéologiques que des revendications lycéennes qui peinent à se faire entendre… non seulement de la part du gouvernement, mais de la part des autres manifestants. La parole des lycéens n’a plus besoin d’être confisquée par les organisations syndicales et politiques, puisqu’elle l’est par le relatif consensus anti-flic et antifa des tenants de l’entre-soi.

À cela s’ajoute le fait qu’au-delà d’une émotion ponctuelle par rapport à la violence contre de très jeunes manifestants, peu de chances pour que les « ACAB » et « Tout le monde déteste la police » se diffusent dans le monde du travail ou même chez une grande partie des habitants des « quartiers » qui réclament, entre autres, plus de police de proximité et de services publics.

À nouveau la tentation insurrectionnelle

Ritchie T, du fond de sa prison in Lundi matin du 20 octobre 2026, parle de « ruissellement » en actes pour la journée du 17. L’image est bonne politiquement car elle détourne la théorie libérale, mais elle reste au niveau de l’imagerie parce que là, la différence, c’est qu’il y a eu beaucoup de pillages d’opportunité du fait que la police n’est pas intervenue ou mal ou insuffisamment et c’est que contrairement aux Gilets jaunes, il n’y avait pas vraiment d’objectif ; le centre-ville était simplement occupé et dans cette mesure l’opportunité de piller était complètement déconnectée d’un affrontement avec la police.

La passivité ou au moins le manque d’initiative politique de ce qu’on ne peut appeler que des « occupants » de la presqu’île de Lyon, par exemple, et non des « manifestants » s’est aussi manifestée par l’absence de toute attaque de banque, pourtant un caractère récurrent de la plupart des manifestations depuis dix ans. Le terme de « pillage » est d’ailleurs discutable : il y en a eu quand ça a brûlé, pour certaines grandes enseignes, mais la plupart du temps cela relevait plutôt de l’appropriation individuelle et collective à des fins qui n’étaient pas la destruction du monde de la consommation, c’est certain. Si on ose une comparaison historique, on peut rappeler que dans ce qui a été appelé le « pillage » du Quartier latin à Paris en juin 1971, le contenu des vitrines était distribué aux alentours ou abandonné par terre. De la même façon, mais enveloppée de l’idéologie maoïste populiste, on peut signaler la razzia au magasin d’alimentation de luxe Fauchon le bien nommé à Paris par des militants de la Gauche prolétarienne9.

Ce qui est sûr, c’est que la stratégie de nassage en amont par les flics, reproduite dans plusieurs villes dont Paris et Lyon, a été un échec. Ce qui peut en province expliquer la faible mobilisation et action policières ne peut pourtant pas l’être pour Paris où était concentré, comme le 24 mai 1968 d’ailleurs, le plus gros des forces de police nationales.

Révolte, émeutes et insurrections

Dans notre article « Un moment de révolte émeutière », in Lundi matin, no 392, le 4 août 2023, nous notions : « Tout d’abord, un point essentiel dans le glissement sémantique qui s’est produit entre 2005 et 2023, y compris dans Temps critiques. Ainsi, alors que dans notre article du no 14 (« La part du feu », 2005) nous faisions état d’une révolte des banlieues que nous étions à l’époque peu nombreux à saluer sans la mythifier, aujourd’hui, y compris donc au sein de la revue, si on en croit quelques courriers ou discussions orales, il semblerait que la question de la révolte soit passée au second plan ou même soit occultée par l’insistance nouvelle portée sur le phénomène « émeute », comme s’il surdéterminait ou concentrait tout ce qu’il y a à dire sur le sujet. Or, l’émeute n’est qu’une expression concrète, sous une forme particulière, de cette révolte première basée sur une colère et des émotions qui ne trouvent plus de transcription politique. » Mais depuis 2023, les derniers événements nous renforcent dans notre critique de l’idée exprimée par Joshua Glover, selon laquelle « L’émeute prime » (cf. « Une thèse émeutiste » in Temps critiques no 19, automne 2018) en tant que stratégie, alors que si elle prime, pour nous, c’est une limite10.

Les tendances insurrectionnistes, de toutes sortes, issues de « l’autonomie » comme du « Comité invisible » et ses greffons, qui constituent le noyau dur des activistes pour ce qu’ils considèrent comme une « violence révolutionnaire légitime », se piègent eux-mêmes, puisqu’en guise d’insurrection... ils ne peuvent que s’enfermer dans une émeute. Nous le disions ces dernières années en insistant sur « l’insurrection qui (ne) vient (pas) ».

Or, une émeute est clôturée sur elle-même, c’est une action immédiate, de l’instant, elle n’a pas de passé et pas d’avenir. Le futur d’une émeute… c’est une autre émeute et strictement rien d’autre. La révolte lycéenne se trouve donc englobée, dissoute, dans deux activismes sans issue : 

D’une part, celui de la « convergence des luttes » qui a, certes, rassemblé du monde le samedi 17 octobre, mais dont nous avons critiqué l’artificialité et le côté velléitaire (cf. supra).

D’autre part, la forte poussée émeutière qui prend le dessus sur tout le reste et procure au moins un sentiment d’existence et en retour une forme de reconnaissance de la part d’un pouvoir qui n’en fait pas signe11.

Nous ajouterons tout simplement pour conclure que, du point de vue historique, une insurrection vise à obtenir autre chose que des dégâts matériels, qui, eux, peuvent être réduits à une valeur purement symbolique.


Temps critiques, le 23 octobre 2025


1 – Il existe certes une Coordination lycéenne nationale, mais elle semble regrouper les différentes organisations lycéennes préexistantes. Le fait que des comités locaux et par exemple d’Outremer la rejoigne ne nous semble pas changer la donne.


2 – Ainsi, des étudiants qui à quelques dizaines bloquent tout ou partie d’une université se disent « en lutte », même s’il n’y a que 10 % de grévistes et sans rien risquer de la part de leur administration, alors que pour un lycéen, même une absence non justifiée peur entraîner une sanction et nécessite une détermination qui n’a rien à voir avec l’expression d’une position politique en soi.


3 – À Lyon le 17 octobre, deux barricades sont mises en place près de l’Hôtel de Ville, une avec du matériel de chantier, rue Joseph Serlin, qui sera incendiée par la police et l’autre devant une entrée de la mairie, faite avec la référence explicite des gros pavés qui caractérisaient le revêtement de la chaussée, côté Rhône de la presqu’île à l’époque et devenus rares aujourd’hui. Présents sur place, nous avons discuté avec des jeunes, probablement « autonomes », de l’éventuelle portée politico-militaire de ces deux édifices. Ils en ont plutôt reconnu l’aspect symbolique et la volonté de marquer le coup.


4 – Jacques Wajnsztejn, L’Achèvement du temps historique, L’Harmattan, 2025.


5 – Il en a été de même ce 17 octobre avec 4 représentantes syndicales CGT blessées par une grenade de désencerclement à Toulouse, alors qu’elles figuraient en tête de manifestation et ne procédaient évidemment à aucune tactique d’encerclement !


6 – Voltigeurs ; unité de policiers à moto déployée lors des manifestations en France entre 1969, suite aux événements de Mai-68, et 1986. Comme leur nom l’indiquait plus ou moins, ils avaient pour mission de se faufiler rapidement au cœur des manifestations, en milieu urbain, afin de chasser les « casseurs ». Mises en cause dans la mort du jeune Malik Oussekine dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, alors que se déroulaient à Paris les protestations étudiantes contre la loi Devaquet, ces brigades armées de matraques ont été dissoutes, puis remplacées par les BRAV-M : créées en 2019 suite au mouvement des Gilets jaunes.


7 – Cf. Sophie Wahnich, Les émotions, la Révolution française et le présent. Exercices pratiques de conscience historique, CNRS Éditions, 2009.


8 – https://www.tempscritiques.net/spip.php?article175


9 – L’historien Jean-Claude Vimont décrit l’opération dans Les emprisonnements des maoïstes et la détention politique en France (1970-1971). Le 8 mai 1970, pour célébrer les deux ans de la contestation, un groupe d’une vingtaine de militants de la Gauche prolétarienne débarque à 13h30 dans le plus chic des magasins d’alimentation parisiens. « Après avoir immobilisé les vendeurs, ils entassèrent dans de grands sacs des blocs de foie gras truffé, des alcools fins, des pâtés en croûte, des marrons glacés qu’ils distribuèrent le lendemain dans des bidonvilles et foyers de travailleurs de Saint-Denis, de Nanterre et d’Ivry-sur-Seine. »

Dans Génération Tome 2. Les années de poudre, de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Seuil, p. 169-170, citent un tract expliquant l’opération :

« NOUS NE SOMMES PAS DES VOLEURS / NOUS SOMMES DES MAOÏSTES / Salaire moyen d’un OS : 3,50 francs l’heure / 1 kg de foie gras : 200 francs, soit 60 heures de travail / 1 kg de cake : 18,50 francs, soit 6 heures de travail / 1 kg de marrons glacés : 49 francs, soit 8 heures de travail / ALORS ? QUI SONT LES VOLEURS ? »


10 – Marx avait bien mis en évidence cette limite lorsqu’il écrivait à propos de la révolte émeutière des tisserands de Silésie (1844) : « Mais toutes les émeutes, sans exception, n’éclatent-elles pas dans la séparation funeste des hommes de la communauté humaine ? Toute émeute ne présuppose-t-elle pas cette séparation ? » (Gloses critiques à l’article « Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien »). Rappelons que pour Marx, à cette période de son œuvre, « l’être humain est la véritable communauté des hommes » ; pour lui, l’individu n’est donc pas séparable de la communauté humaine (Gemeinwesen). Or, dans l’émeute, l’individu est enfermé dans son individualité, dans sa subjectivité d’émeutier, cherchant à tirer de son action le meilleur profit pour lui-même ; aucune solidarité, d’aucune sorte, ne peut se manifester. Dans l’émeute, le pôle communauté humaine du rapport individu/communauté est absent. L’acte émeutier est un acte nihiliste sui generis.


11 – Cf. Xavier Crettiez in Le Monde, le 21 octobre 2026 « La violence “émeutière” en démocratie est, de l’intérieur, un grand moment de défoulement » :

« Mais, hier, la violence fut moins interactionnelle qu’existentielle. Elle semblait répondre à trois objectifs qu’un anglicisme facile pourrait résumer par “Fun, profit and ego”. Fun d’abord, car il ne faut jamais oublier que la violence des émeutiers en démocratie (où le risque de mourir d’une balle demeure faible) est, de l’intérieur, un grand moment de défoulement et d’adrénaline. Si la violence effraie à l’extérieur, ceux qui la pratiquent peuvent tirer un vrai plaisir dans la fuite devant les charges de CRS, dans les coups échangés, dans l’évitement des tirs de grenades lacrymogènes qu’il faudra renvoyer à l’envoyeur sous l’œil admiratif des pairs ou dans les ruses déployées pour déjouer les stratégies d’encerclement. La violence de rue est un jeu, certes dangereux mais excitant. Profit ensuite, car ce grand moment de licence qu’est l’émeute permet aux moins fortunés — ou aux plus avides — de profiter par le pillage des signes extérieurs de la réussite matérielle. Le choix des magasins de luxe, de marques sportives ou de téléphonie n’est pas un hasard, d’autant que ces produits se revendent bien. Enfin, Ego fait référence à cette capacité qu’a la violence à grandir celui qui la pratique. L’homme ordinaire devient guerrier. La violence grandit l’estime de soi du délinquant (qui ne craint rien) comme du militant (qui témoigne ainsi de la radicalité de son engagement). Elle sera d’autant plus valorisante que dans le monde social ordinaire l’individu bénéficie d’une faible reconnaissance, faute de métier valorisé ou de signes extérieurs de réussite. Source de plaisir, de profit, la violence est aussi, dans certains milieux, source de reconnaissance ».


vendredi 23 octobre 2026

17 octobre : après la mobilisation massive, un pas de plus dans l’autoritarisme (reporterre)

 


Les colères ont donc convergé. Lycéens, étudiatobreocnts, Gilets jaunes, défenseurs des services publics, militants pour la justice climatique... 800 000 personnes ont manifesté dans les rues en France samedi, selon la CGT.
Au-delà des formations juridiques et de
« street médic », les membres d'Extinction Rebellion ont aussi accroché un gilet jaune sur la statue de la place de la République.
Ces images de convergence des luttes ont été éclipsées par celles des pillages relayées en boucle par les médias dominants. Pour le sociologue Michel Kokoreff,
« il est vital qu’un contre-récit puisse se diffuser, d’expliquer pourquoi la situation a complètement dégénéré et de rappeler la responsabilité écrasante du gouvernement ».
Car la répression policière puis judiciaire a atteint des sommets. Des manifestants gazés et nassés, des personnes blessées, deux autres décédées... Au tribunal correctionnel de Bobigny, où
Reporterre a assisté aux comparutions immédiates hier, la réponse judiciaire était bien « impitoyable », conformément à la demande du ministre de la Justice Gérald Darmanin.
Le gouvernement s’est servi des violences pour imposer son récit et faire un pas de plus dans l’autoritarisme. Avec l'appui de la droite et de l'extrême droite, il désigne encore les mêmes coupables. Après l’ultragauche et La France insoumise, c’est désormais au tour du mouvement écologiste radical.
La raison : le suspect de l’incendie de la mairie de Limoges est un militant écologiste de 34 ans fiché S, qui a déjà participé à des actions des Soulèvements de la Terre. Aussitôt, CNews l’a qualifié de
«potentiel terroriste».

MANIFESTATIONS: QUI SEME LE DESORDRE ? (louvrier)

 


 

mardi 20 octobre 2026

INFOBREF N°583-octobre 2026

 

 



Rubrique la question du logement

L’expulsion de Maricarmen en Espagne et la crise mondiale du logement

Santiago Guillen, Alex Lantier

Des manifestants campent sur la Plaza del Sol dans la capitale espagnole Madrid, le dimanche 27 septembre 2026, suite à l'expulsion mercredi dernier de Maricarmen, 87 ans, pour réclamer des lois plus strictes afin de protéger les locataires. [AP Photo/Manu Fernandez]

Le 23 septembre, la police de Madrid a expulsé María del Carmen Abascal, 87 ans, connue sous le nom de Maricarmen, de son appartement du quartier du Retiro où elle vivait depuis 1956. Les forces anti-émeutes ont dispersé des centaines de sympathisants qui se trouvaient dans l'immeuble, et les secouristes l'ont évacuée sur une civière tandis que la foule scandait: «Tu n'es pas seule!»

La société propriétaire de son appartement exigeait plus de trois fois son ancien loyer. Son expulsion a déclenché des manifestations dans toute l'Espagne. Des millions de travailleurs dans le monde entier sont confrontés à la même menace: des loyers qu'ils ne peuvent plus payer et des propriétaires qui bénéficient du soutien des tribunaux et de la police.

Maricarmen a payé son loyer. Elle a perdu son logement à cause du bail signé par son père en 1956, sous l'ancien système espagnol de contrôle des loyers. Selon une loi de 1994, un enfant héritant d'un tel bail ne peut le conserver que deux ans, sauf s'il souffre d'un handicap d'au moins 65 pour cent, or le handicap de Maricarmen est évalué à 50 pour cent. La famille propriétaire de l'immeuble l'a vendu en 2018, et en mars 2020, la société Urbagestión, le nouveau propriétaire de l'appartement, a intenté une action en justice pour mettre fin à son bail.

Un tribunal de Madrid a statué en sa faveur en janvier 2022. La cour d'appel provinciale a infirmé cette décision en juin 2022, et en décembre 2023, la Cour suprême a refusé d'examiner son pourvoi. Urbagestión réclamait 2 650 € par mois, puis 1 650 €, à une femme dont la retraite s'élève à environ 1 450 €. L'organisme a refusé une offre d'un donateur anonyme visant à combler la différence.

En juin, un comité des Nations Unies a demandé à l'Espagne de suspendre l'expulsion le temps d'examiner son cas, ou bien de lui fournir un logement de remplacement convenable. Le tribunal a ignoré cette demande.

Depuis son lit d'hôpital, Maricarmen a publié une vidéo combative. « Je n'ai pas réussi à défendre mon foyer, mais je me suis battue pour que d'autres apprennent à se battre pour le leur », a-t-elle déclaré. Appelant ses auditeurs à « se battre », elle a ajouté : « Ce que je veux, c'est que ce problème des fonds-vautours soit éradiqué une fois pour toutes. »

En réponse, le 26 septembre, des dizaines de milliers de personnes ont défilé à Madrid sous le slogan «Plus jamais de Maricarmen», tandis que des manifestations avaient lieu à Barcelone, Séville, Valence, Malaga et dans d'autres villes. Des locataires ont ensuite installé un campement à la Puerta del Sol, place occupée en 2011 par le mouvement de masse contre l'austérité. Ces protestations font suite à deux années de manifestations ayant rassemblé des centaines de milliers de personnes à travers l'Espagne contre la flambée des loyers.

Le syndicat des locataires de Madrid, à l'origine de la manifestation, estimait la foule à 300 000 personnes, tandis que la délégation du gouvernement central à Madrid n'en annonçait que 25 000. Des manifestations étaient prévues ce jour-là dans 40 villes, après des rassemblements dans 16 villes en début de semaine. Dimanche soir, près de 200 tentes étaient installées à la Puerta del Sol, dans un campement majoritairement jeune, comptant de nombreuses personnes sans expérience politique, rapportait le quotidien Público. Lundi, des manifestants bloquaient la Diagonal, l'une des principales avenues de Barcelone.

Le même jour, Urbagestión accepta de laisser Maricarmen réintégrer son appartement, après plus de quatre heures de négociations menées sous l'égide de la société de logement de la ville de Madrid. Elle devait signer un bail de huit ans avec un loyer plafonné à 30 pour cent de ses revenus, mais devait encore approuver l'accord depuis son lit d'hôpital. La société céda après cinq jours de manifestations. Le Syndicat des locataires de Madrid maintint son campement à la Puerta del Sol, et sa porte-parole, Carolina Vilariño, déclara: « Cette affaire dépasse le cas de Maricarmen.»

Cette réaction témoigne des fortes tensions sociales qui se développent en Espagne et ailleurs. Au cours de la dernière décennie, les loyers des nouveaux baux en Espagne ont augmenté plus rapidement que les salaires. Le logement social représente moins de 2 pour cent du parc immobilier espagnol, contre une moyenne européenne d'environ 8 pour cent. Selon l'Institut national de la statistique, 44,3 pour cent des Espagnols âgés de 26 à 34 ans vivaient chez leurs parents en 2025. Quelque 272 000 expulsions ont été effectuées depuis l'arrivée au pouvoir de Pedro Sánchez en juin 2018, soit quelque 90 par jour.

Les prix de l'immobilier dans l'Union européenne ont augmenté de plus de 60 pour cent entre 2010 et 2025. Au Portugal, où les prix ont progressé de 16,5 pour cent sur un an jusqu'en juin, des manifestants ont défilé dans 16 villes en mars après l'adoption par le gouvernement de mesures visant à accélérer les expulsions. En Irlande, le nombre d'enfants sans-abri a été multiplié par sept depuis 2014.

En France, la police a procédé à un nombre record de 24 556 expulsions en 2024, année où 912 personnes sans domicile fixe sont décédées. En Angleterre, plus de 177 000 enfants vivent en hébergement temporaire, un chiffre également record.

Aux États-Unis, 22,7 millions de ménages locataires, un record, soit près de la moitié des locataires, ont consacré plus de 30 pour cent de leurs revenus au logement en 2024. Plus de 12 millions y ont consacré plus de la moitié. Selon les statistiques gouvernementales, plus de 745 000 personnes étaient sans abri en janvier 2025. En Ontario, au Canada, les demandes d’expulsion déposées par les propriétaires pour permettre à eux-mêmes ou à des proches d’emménager ont augmenté de 85 pour cent entre 2020 et 2023.

La société américaine de capital-investissement Blackstone a commencé à acquérir des appartements en Espagne en 2013 et était devenue en 2019 le premier bailleur privé du pays. Des banques comme JP Morgan, Bank of America et Deutsche Bank ont fourni 80 pour cent des fonds à un taux d'intérêt d'environ 3 pour cent, tout en obtenant leurs propres financements auprès de la Banque centrale européenne et de la Réserve fédérale à taux zéro, comme l'a rapporté le site d'information Infobae en mai. Une étude gouvernementale a révélé qu'en 2023, seuls quelque 39 pour cent des logements locatifs en Espagne appartenaient à des propriétaires individuels louant un seul logement.

Pour ces fonds d’investissement, un locataire titulaire d’un bail est simplement un coût à éliminer. Le cas de Maricarmen illustre ce schéma: un appartement à loyer modéré passe aux mains d’une société et le nouveau propriétaire utilise les tribunaux et la police pour expulser un locataire qui paie un loyer inférieur au prix du marché.

La crise du logement est indissociable de la guerre et de l'austérité. Les gouvernements du monde entier ont dépensé la somme record de 2 900 milliards de dollars pour leurs armées en 2025, « la onzième année consécutive de hausse » selon un rapport publié en avril par l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). En Europe centrale et occidentale, les dépenses ont progressé plus rapidement que jamais depuis la fin de la Guerre froide. En Espagne, elles ont augmenté de 50 pour cent en un an, pour atteindre 40,2 milliards de dollars, dans un pays où les logements sociaux représentent moins de 2 pour cent du parc locatif.

Le président américain Donald Trump a demandé au Congrès un budget de 1 500 milliards de dollars pour l’armée pour l’exercice budgétaire débutant le 1er octobre, soit une augmentation de 42 pour cent. En avril, la Maison-Blanche s’était vantée que cette somme « dépassait même les augmentations budgétaires de l’administration Reagan et se rapprochait des hausses historiques enregistrées juste avant la Seconde Guerre mondiale ». Ce même budget entraînerait une réduction de 73 milliards de dollars des dépenses non militaires.

Les gouvernements empruntent pour financer le réarmement et les taux d'intérêt augmentent. Le 16 septembre, la Réserve fédérale a relevé ses taux d'intérêt, une première depuis 2023. Le 24 septembre, la société de financement hypothécaire Freddie Mac a indiqué que le taux moyen des prêts hypothécaires à 30 ans aux États-Unis s'établissait à 7,03 pour cent, ce qui se traduira par une hausse des loyers pour les locataires.

En Allemagne, en mars 2025, les sociaux-démocrates se sont joints aux conservateurs pour lever la limite constitutionnelle des emprunts destinés aux dépenses militaires au-delà de 1 pour cent du PIB, et les Verts leur ont fourni les voix nécessaires pour obtenir la majorité des deux tiers dont ils avaient besoin.

Josh Turek, candidat démocrate au Sénat dans l'Iowa, a promis d'« interdire aux sociétés de capital-investissement de Wall Street d'acheter des maisons individuelles », mais les démocrates au Congrès ont voté le budget du Pentagone année après année. En Espagne, c'est le gouvernement de coalition du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et de Sumar qui a porté les dépenses militaires au-dessus de 2 pour cent du PIB pour la première fois depuis 1994, selon le SIPRI.

Le PSOE et ses partenaires de la pseudo-gauche comme Podemos ne résoudront pas la crise du logement car ils défendent les rapports de propriété capitalistes qui la produisent. Podemos, issu des manifestations de 2011, a formé le gouvernement avec le PSOE en 2020, et le parti dissident de Podemos, Sumar, continue d’y être. Ces gouvernements ont renfloué les grandes entreprises et les banques, et ont soutenu la guerre de l'OTAN contre la Russie en Ukraine, alors que les expulsions atteignaient en moyenne plus de 80 par jour. Leur action a été si hostile aux travailleurs que la coalition risque de perdre les élections de l'année prochaine face à une alliance du Parti populaire (de droite) et du parti d'extrême droite Vox.

La réaction massive à l'expulsion de Maricarmen témoigne de la profonde opposition de la classe ouvrière à l'ensemble du système politique en place. « C’est soit le système rentier, soit le gouvernement qui tombera», a déclaré Valeria Racu, porte-parole du syndicat des locataires, à la télévision. Pourtant, la principale revendication du syndicat est que ce même gouvernement, qui supervise cette crise, adopte un décret plus ambitieux sur le logement.

Il est impératif de tirer les leçons des manifestations de 2011 en Espagne. L'occupation de la Puerta del Sol cette année-là exprimait une opposition massive à l'austérité du gouvernement PSOE de José Luis Rodríguez Zapatero. Le problème n'était pas un manque de militantisme. Les forces qui la dominaient ont déclaré le mouvement « apolitique » et « sans leader », laissant ainsi le champ libre à ceux qui ont canalisé l'opposition vers Podemos et, finalement, vers le gouvernement.

Les mêmes questions se posent aujourd'hui, en Espagne comme à l'international. On ne peut garantir l'accès au logement tant que celui-ci restera une source de profit pour Blackstone et ses homologues. Un logement décent pour tous exige de nationaliser les promoteurs immobiliers et les banques, de les placer sous contrôle démocratique et de réorienter les ressources actuellement consacrées à la guerre vers les besoins sociaux.

Les travailleurs ne peuvent mener ce combat en lançant des appels au PSOE, à Sumar ou à Podemos. Les travailleurs américains ne peuvent pas plus compter sur les Démocrates que sur Trump. Ce combat exige l'organisation indépendante de la classe ouvrière, au sein de comités de la base sur les lieux de travail et dans les quartiers, liés par-delà les frontières grâce à l'Alliance ouvrière internationale des comités de base (acronyme anglais IWA-RFC). Surtout, il requiert la construction d'une direction marxiste-internationaliste, c'est-à-dire trotskyste – le Comité international de la Quatrième Internationale – en Espagne et dans le monde entier.

(Article paru en anglais le 29 septembre 2026)



L’expropriation financière des ménages dans l’Argentine de Milei

26 août 2026 Alencontre * La Une, Argentine 0

Mobilisation le 21 août 2026 contre les mécanismes financiers d’endettement des ménages liés à la paupérisation croissante.

Par Esteban Mercatante

La difficulté à faire face aux dettes est devenue l’un des aspects les plus pressants de la catastrophe sociale provoquée par la politique économique de Milei. Les banques et les fintechs accaparent une part de plus en plus importante des revenus grâce à des taux usuraires.

Analyse de la dette des ménages

L’endettement des ménages sous le gouvernement de Milei se caractérise par une croissance d’une rapidité sans précédent. À l’heure actuelle, on recense 20,8 millions de personnes ayant contracté au moins un crédit formel dans le pays, dont 5,8 millions accusent un retard de paiement de plus de 90 jours sur leurs mensualités.

Le stock total de la dette des ménages s’élève, selon un rapport récent de l’association regroupant les fintechs, s’appuyant sur les données de la Banque centrale, à 82’800 milliards de pesos. Cela représente, en moyenne, un niveau d’endettement par personne de près de 4 millions de pesos [soit 2275 euros]. Par type de créancier, la dette se répartit comme suit:

  • 81,1% sont concentrés auprès des banques;

  • 11,7% relèvent des fintechs [sociétés utilisant la technologie financière telles que Mercado Pago (le géant des paiements de MercadoLibre), Ualá (banque numérique), Brubank et Naranja X];

  • 7,1% sont détenus par d’autres prestataires non bancaires.

Comme on peut le constater, les banques restent la principale source de financement des ménages, mais les fintechs ont créé un canal de crédit qui était pratiquement inexistant il y a à peine quelques années. Ce qui ressort de ce secteur, c’est qu’en termes de nombre de personnes concernées, son poids est bien plus important que ne le laisse apparaître la comparaison en volume. Alors que les banques comptent 14,3 millions de débiteurs, les fintech en comptent 10,1 millions, et les autres établissements de crédit 5,2 millions. Ces chiffres indiquent qu’il existe un vaste groupe de personnes qui ont simultanément des dettes auprès des banques, des fintechs ou d’autres créanciers. La particularité des fintechs réside dans le fait qu’elles financent un grand nombre de personnes en accordant des montants de prêt par personne plus modestes, comme le montre la comparaison avec le crédit octroyé par le système financier traditionnel.

Parallèlement, bien qu’elles regroupent moins d’emprunteurs et un volume de crédit nettement inférieur, les impayés concernent presque le même nombre de personnes en situation de défaut de paiement auprès des banques et des fintechs: respectivement 2,45 et 2,41 millions de personnes en défaut de paiement. Le secteur restant, où le volume de crédits et d’emprunteurs est moindre, est pourtant celui où les impayés sont les plus importants: 2,7 millions de personnes.

L’encours des prêts au secteur privé, exprimé en pourcentage du PIB, est passé de 5,2% en décembre 2023 à 13,6% en janvier 2026. La dette bancaire moyenne par ménage est passée de 377’664 pesos en 2023 à 5’702’809 pesos  en janvier 2026, ce qui implique une part croissante du salaire moyen annuel.

Contrairement aux cycles précédents axés sur les biens durables ou le logement, l’endettement actuel se concentre sur les dépenses courantes. Selon un rapport de Focus Market publié en avril, 58% des dettes liées aux cartes de crédit concernent l’achat de denrées alimentaires, 15% les vêtements et 11% les carburants. L’origine des dettes bancaires s’explique à 34% par le refinancement de cartes de crédit, à 19% par des crédits personnels, à 14% par des prêts sur gage et à seulement 6% par des crédits immobiliers. Les dettes liées aux obligations de base ont également augmenté: le non-paiement des charges de base est passé de 1,4% à 4,9%, celui des frais de scolarité de 0,7% à 3,1% et celui des services de 2,3% à 5,4%. Près de la moitié des ménages (48%) n’arrivent pas à joindre les deux bouts, et parmi eux, 25% ont dû s’endetter auprès d’établissements financiers ou par le biais de circuits informels.

***

«Quelqu’un leur a-t-il mis un pistolet sur la tempe?», s’interrogeait de manière rhétorique Javier Milei il y a quelques semaines à l’adresse des débiteurs, afin de se décharger de toute responsabilité et d’écarter l’idée que son gouvernement puisse intervenir. Les dépenses actuellement financées par le crédit témoignent d’une situation d’enlisement due à la baisse des revenus, qui a laissé une grande partie de la population sans autre choix que de recourir à des emprunts devenus impossibles à rembourser.

Le taux de défaut de paiement des ménages, qui avoisinait les 3% lorsque Milei a pris ses fonctions [décembre 2023], a atteint 12,8% en juin 2026, selon le rapport de la BCRA (Banque centrale de la République argentine). Il s’agit du niveau le plus élevé depuis que la BCRA dispose de données comparables. Par type de produit, en juin 2026, les prêts personnels affichaient un taux de défaut de paiement de 16,4%, les cartes de crédit de 12,6%, les prêts garantis par nantissement (sur gage) de 7,9% et les prêts hypothécaires de 1,6%. Les fintech affichent un taux de défaut de paiement de 22%.

Le cycle d’endettement sous Milei se distingue des précédents à trois égards. Premièrement, la rapidité: le taux de défaut de paiement actuel est passé de niveaux historiquement bas à des sommets inégalés depuis deux décennies en à peine 16 à 19 mois. Deuxièmement, la destination des crédits: les crédits actuels financent la consommation contrainte (alimentation, services, charges) dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat, et non l’investissement productif ni le logement comme lors de la période de l’UVA [Unidad de Valor Adquisitivo: outil financier qui s’ajuste régulièrement pour suivre l’inflation et protéger le pouvoir d’achat, ce qui était particulièrement important pour le paiement des prêts hypothécaires]. Troisièmement, l’hétérogénéité selon les circuits: le crédit non bancaire affiche des taux de défaut de paiement bien supérieurs à ceux de la banque traditionnelle, ce qui reflète le fait que les secteurs aux revenus les plus faibles recourent à des crédits plus coûteux et moins réglementés, faute de pouvoir accéder au système financier traditionnel. L’«inclusion financière» vantée par les fintechs a contribué à amplifier la rapidité et l’ampleur sans précédent de la crise d’endettement dont souffrent les ménages.

La danse des vampires

Ces derniers jours, les taux d’intérêt extrêmement usuraires (un adjectif qui reste en deçà de la réalité) pratiqués par les fintechs sur les crédits accordés ont fait grand bruit. Elles peuvent aller de 400% à 1000% par an (en tenant compte du coût financier total) et varient en outre considérablement selon le bénéficiaire du prêt, selon les mêmes critères indéchiffrables (sauf pour les propriétaires de l’algorithme) qui font qu’un même produit peut apparaître à des prix différents sur les rayons de Mercado Libre selon la personne qui navigue sur le site.

Le coût de financement scandaleux facturé par les fintechs a permis aux taux pratiqués par les banques de paraître raisonnables, même si celles-ci facturent aujourd’hui un taux de 120% (coût financier total) pour un prêt personnel. Autrement dit, le taux appliqué par les banques équivaut à 3,5 fois l’inflation annuelle selon les derniers chiffres disponibles (33,8%).

Les banques traditionnelles participent, tout autant que les fintechs, à ce que l’on pourrait définir, à l’instar de Costas Lapavistas, spécialiste du secteur financier, comme une «expropriation financière». L’auteur a utilisé ce terme pour désigner ce qui se produit lorsque les banques ou d’autres entités tirent des bénéfices financiers directement des revenus personnels des travailleurs et travailleuses ainsi que d’autres personnes. Il cherche à établir une distinction entre ce qui a constitué la source principale des banques depuis leur origine, à savoir leur activité principale consistant à prêter aux entreprises, et ce qui découle d’une extension de leurs activités, dans laquelle le crédit aux particuliers prend davantage d’ampleur et se présente sous des formes plus variées. Dans le cas du financement des entreprises, la source d’où provenait le profit de l’intermédiation financière était clairement une proportion de la masse de la plus-value que la classe capitaliste, considérée dans son ensemble, extrayait de la force de travail. Lorsqu’ils contractaient un crédit, les entrepreneurs devaient en supporter les coûts en prélevant une partie de leurs bénéfices. Mais la situation change lorsque le crédit bancaire aux particuliers prend une ampleur massive. Dans ce cas, les établissements financiers peuvent tirer des bénéfices significatifs directement des salaires et des rémunérations. Cela impose une charge supplémentaire sur le salaire, qui ne servira plus uniquement à couvrir les besoins de la main-d’œuvre, mais également à rembourser le montant emprunté, majoré des intérêts. Ce bénéfice que l’intermédiation financière tire au détriment du salaire est ce que Lapavitsas appelle «l’expropriation financière».

Pour Lapavitsas, l’ampleur atteinte par l’expropriation financière résulte d’une transformation structurelle dans laquelle ont convergé, d’une part, les besoins des établissements financiers d’étendre la portée des crédits aux particuliers face à l’affaiblissement du dynamisme d’autres sources de profits (telles que le financement des entreprises productives) et, d’autre part, «la participation croissante des travailleurs aux mécanismes de financement destinés à satisfaire des besoins fondamentaux, tels que le logement, l’éducation, la santé et la prévoyance vieillesse» [1].

Il ne s’agit pas simplement d’un type différent d’emprunteur, mais d’une relation économiquement asymétrique dont les banques peuvent tirer profit. Les institutions financières disposent d’avantages en matière d’information et de pouvoir qui leur permettent de traiter les particuliers différemment des entreprises capitalistes. Lorsqu’il s’agit d’entreprises d’une certaine envergure, celles-ci disposent d’un accès raisonnable à l’information et ne se trouvent pas en situation d’infériorité face aux institutions financières en termes de pouvoir social et économique. Les services financiers dont elles bénéficient sont nécessaires à la production et à la circulation de la valeur et de la plus-value. Les tarifs de ces services se situent généralement dans des limites déterminées, à chaque période, par la disponibilité du capital prêté et la rentabilité de l’accumulation réelle. Si tel n’était pas le cas, les entreprises capitalistes pourraient, en principe, contourner les mécanismes financiers existants; par exemple, en recourant davantage au crédit commercial (auprès de fournisseurs ou de clients) ou en mettant en place des mécanismes alternatifs à partir de zéro. En d’autres termes, les entreprises capitalistes qui recourent au financement effectuent des calculs économiques régis par la logique du cycle de leur propre capital. Par conséquent, et en moyenne, la rémunération perçue par les établissements financiers dans le cadre de leurs opérations avec les entreprises productives et commerciales s’aligne sur les exigences du capital social total. Cela ne s’applique bien sûr pas à une grande partie du secteur des PME, dont l’accès au crédit dans des pays comme l’Argentine est très limité, une situation qui s’aggrave d’autant plus que leur échelle de production est réduite.

En revanche, le financement destiné aux revenus personnels vise principalement à satisfaire des besoins fondamentaux: logement, retraites, consommation, assurances, etc. Il diffère qualitativement des financements orientés vers la production ou la circulation capitalistes. De plus, les travailleurs et autres personnes qui cherchent à satisfaire leurs besoins fondamentaux par le biais de la finance disposent de peu d’options pour contourner ou remplacer les mécanismes du système financier. C’est pourquoi les revenus individuels peuvent devenir l’objet d’une expropriation financière.

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Les dégâts du progrès

Les projets de data centers dans l’espace se multiplient, mais des contraintes techniques pèsent encore sur cette technologie encore balbutiante. Parmi elles, la question de la dissipation thermique des composants, difficile à mener dans l’espace

Nvidia, Google, SpaceX, les entreprises chinoises, et même les Européens… Tout le monde veut son data center dans l’espace. Ces centres de traitement de données deviennent de plus en plus capitaux dans nos sociétés, avec une demande toujours croissante, en raison de la numérisation continue de la société et du boom de l’intelligence artificielle.

Mais ce sont par ailleurs des installations ayant des besoins considérables en énergie. L’idée, en les positionnant dans l’espace, est de profiter au maximum de l’énergie solaire, en réduisant ou supprimant les contraintes terrestres : pas de nuages, fonctionnement quasi sans interruption et une efficacité bien plus importante.

La convection sur Terre, mais pas dans l’espace

Seulement voilà, il y a un problème : la chaleur générée par ces installations quand elles sont en marche. Sur Terre, quand un objet est chaud, il finit par se refroidir au contact de l’air par un phénomène appelé convection : c’est le transfert d’énergie entre un objet et son environnement. Sauf que dans le vide spatial, il n’y a ni liquide ni gaz (en quantité suffisante) pour, in fine, évacuer cette chaleur.

Et même si l’espace est froid, les engin en orbite reçoivent de plein fouet le rayonnement du Soleil, faute de protection atmosphérique. On estime qu’une face de satellite exposée au Soleil peut monter jusqu’à 150 degrés, tandis qu’à l’abri elle peut descendre à -120 degrés.

La solution ? Le rayonnement infrarouge

Seulement, un data center dont le rôle sera de recevoir et d’envoyer en permanence de grandes quantités de données, et de faire également des calculs informatiques en permanence, est susceptible de chauffer beaucoup plus.

Chez Nvidia, on assure que le vide spatial peut servir de « puits de chaleur infini », même sans convection. Tout se ferait par rayonnement infrarouge, autrement dit, par de la radiation. Ici, les ondes électromagnétiques s’échapperaient sans avoir besoin d’un moyen de transfert de chaleur pour évacuer les degrés en trop.

L’entreprise travaille sur le développement d’un radiateur d’un mètre sur un mètre pour évacuer la chaleur excessive, tout en maintenant une position adéquate au Soleil : récupérer tout à la fois l’énergie solaire via les panneaux tout en protégeant le cœur de l’installation.

Des radiateurs sur l’ISS pour évacuer la chaleur

En réalité, ce type de solution existe déjà. Le cas le plus emblématique est la Station spatiale internationale (ISS), qui dispose de structures pour dissiper la chaleur par rayonnement — en l’espèce, des radiateurs placés sur la poutre.Il s’agit de radiateurs en aluminium de 6m² liés à un échangeur thermique. La chaleur est transportée, dans un premier temps, par l’eau, puis c’est de l’ammoniac qui prend le relais. Toxique pour les humains, l’ammoniac a l’avantage de geler à une température bien plus basse que l’eau, 77 degrés, ce qui permet de fonctionner même dans l’espace.

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dimanche 18 octobre 2026

Brochure sur la revolte des cités française de 2005

Ci joint en PDF un ensemble d' analyse du groupe Echanges sur la révolte des cités françaises. suivi d'un complément d'un camarade

La révolte des cités françaises, symptôme d’un combat social mondial (avril 2006)

 

ÉMEUTES EN FRANCE, 2005, 2023 : MÊME IMPASSE


Après celles, très importantes de 2005, de nouvelles émeutes ont éclaté en territoire français, surtout dans les banlieues des grandes villes. Cette fois-ci, le conflit a été déclenché suite à l’assassinat d’un jeune de 17ans, Nahel, par des représentants de l’ordre public au service de la République française et de sa belle démocratie bien dictatoriale.

La réponse des jeunes prolétaires des banlieues ne s’est pas fait attendre. Leur haine légitime envers les autorités qui les méprisent s’est une fois de plus manifestée par la violence, par le pillage des magasins, par l’incendie du matériel urbain et des voitures, par l’attaque de commissariats, par le saccage des établissements publics et par l’affrontement direct contre la flicaille en surnombre et armée jusqu’au dent. La paix sociale a un prix, ce prix c’est la violence exercée légalement et impunément contre ceux qui visent à l’ébranler, même si c’est pour répondre à un assassinat légal venant perturber en premier lieu cette même paix sociale.

Comme toujours, le pouvoir dominant (gouvernement comme opposition) a réprouvé et réprimé directement (ou par son appui depuis l’opposition), le mouvement social dans la rue. Il a hypocritement critiqué le geste criminelle des assassins en uniforme, qui comme toujours ne risqueront pas grand-chose, nous faisant bien comprendre que le corps policier est là pour nous protéger, nous braves citoyens, et qu’ il est impossible d’éradiquer complètement les bavures même s’il faut tout faire pour les éviter. Errare humanum est, c’est bien connu ! Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme l’a si bien dit Monsieur Voltaire.

Mais tout ne va pas si bien. Nous pourrions même dire que tout va pour le pis dans le pire des mondes ! Si ce sont les banlieues qui tiennent le haut du pavé des émeutes (celles de 2005 comme celles de 2023) ce n’est pas un hasard. Ce sont les zones géographiques où se concentrent la plus grande misère humaine (matérielle comme intellectuelle), où il y a le plus de laissés pour compte, de marchandises humaines rejetées par le Capital comme prolétaires exploitables. Et de ce fait, contrairement à ce que pratiquement tout le monde croit, ce sont les zones géographiques qui ont le moins de poids réel pour pouvoir ébranler véritablement le système social d’exploitation capitaliste qui règne sur toutes les latitudes sans exceptions, et ce, malgré la détermination combative de ceux qui y survivent tant bien que mal. Il est bon de rappeler ici plusieurs choses importantes.

Il n’y a jamais eu de mouvements révolutionnaires dans l’histoire sans révolte, sans violence, sans une énorme envie d’en découdre avec les forces de l’ordre, les autorités, avec tout ce qui représente le maintien de la misère et de l’exploitation. La bourgeoisie le sait bien, elle qui, en tant que classe montante, s’est appuyée sur la révolte des classes inférieures à elle, pour mettre à bas le système féodal.

La solidarité a toujours été l’un des piliers fondamentaux du mouvement révolutionnaire. À ce titre, la révolte des banlieues qui s’est étendue, une fois de plus, à la vitesse grand V partout en France, dans les grandes villes comme dans les plus petites, c’est aussi notre révolte. Sans faire sienne la révolte des banlieues, malgré toutes les critiques qu’il faut en faire, aucun groupe, aucune organisation, aucun parti, aucun individu ne peut prétendre être révolutionnaire.

Mais la révolte, si elle en reste là, est battue d’avance. Les événements de 2005 le prouvent amplement. Il est primordial que cette révolte fasse un saut qualitatif. Et pour ce faire elle a besoin de l’appui d’autres secteurs du prolétariat, avant tout de ceux qui survivent en travaillant, exploités par le Capital. Ne nous trouvant pas dans une période particulièrement révolutionnaire, cet appui, qui devrait être naturel, est inexistant, et qui plus est, une grande partie des prolétaires (dans son acception purement sociologique) aurait plutôt tendance à réprouver ces « petits morveux formant des hordes sauvages » qui crament les voitures des prolos qui en ont besoin pour travailler ou se rendre au turbin. La classe capitaliste (toutes tendances politiques confondues) insiste bien entendu sur cet aspect des choses pour que ceux qu’elle méprise en réalité, s’affrontent entre eux au lieu de s’unir contre elle.

Or, cette union est indispensable, elle représente les prémisses du saut qualitatif qui ferait vraiment trembler le capitalisme et tous ses défenseurs. Pour l’instant, comme en 2005, malgré la durée et la dureté des événements, la classe dirigeante est préoccupée mais non point effrayée. Seuls quelques symboles sont touchés, elle peut donc manœuvrer à souhait, et prétendre qu’elle a bien compris qu’il faut améliorer la situation des banlieues où se concentrent majoritairement des immigrés, première, deuxième, troisième voire même quatrième génération qu’elle se propose de mieux intégrer dans la grande et belle République française ! Cette classe dominante prétend pouvoir se reprendre et mieux faire avec l’aide de tous les démocrates, une fois la paix sociale rétablie. C’est ce qu’elle affirmait déjà en 2005 et pourtant, la situation n’a fait qu’empirer.

C’est cette paix sociale qui est importante pour elle, car elle sait que c’est en mouvement que les choses peuvent changer, que c’est en mouvement que les prolos, les abrutis, les moins que rien, les laissés pour compte, les « échecs scolaires », la vermine, la racaille peuvent comprendre qu’ils doivent non seulement se passer de la classe dirigeantes et de tous ses sbires, mais en finir avec elle. Elle sait qu’en mouvement, les incultes, les « ratés » scolaires peuvent apprendre très vite et même s’intéresser à des idées dont ils n’avaient jusqu’à présent jamais entendu parler, d’où la nécessité de l’intervention des révolutionnaires (en action et en parole), même si, probablement, ils risquent eux aussi de se prendre une baffe, physiquement et moralement, tout simplement parce que pour l’instant, à l’état de révolte, les jeunes des banlieues ne voient et ne vivent que leur révolte ; ils se savent les déchets de ce système pourri, mais ne se voient pas comme des prolétaires devant exiger et obtenir la solidarité de l’ensemble des esclaves salariés, pas plus que ces derniers ne se posent le problème dans l’autre sens. En fait, les uns et les autres, qui font pourtant partie de la même classe sociale, n’entrevoient, pour l’instant, que la pérennité de leur situation.

En clair. La révolte des banlieues s’est étendue jusque dans les plus petites villes. Mais les centres de production et de distribution de la richesse sociale (accaparée par la seule classe capitalise) ont continué et continuent leur activité comme si rien n’était. Ceux qui en profitent continuent à le faire, comme si rien n’était. Leurs voitures sont au parking, dans les beaux quartiers. Elles ne brûlent pas ! Dans leur beaux appartement molletonnés, ils écoutent de la musique sans faire chier les voisins. C’est insonorisé. Leurs esclaves ne les font pas chier, c’est leurs voitures qui brûlent. Leurs usines, leurs bureaux, leurs moyens de transports fonctionnent sans problème. Et dans ce contexte, l’État, le suprême représentant du Capital et de l’ordre social qui règne, réussit toujours à arrêter les troubles.

Donc répression féroce tout d’abord, puis quelques promesses sociales alimentées, si besoin est, d’un peu de fric provenant de l’Union Européenne pour atteindre son but : éteindre le feu de la révolte.

Et après ? Après, comme en 2005, retour à la normale. La même misère pour les uns (ceux de ces banlieues), la même misère pour les autres (ceux qui ne sont plus ou n’ont jamais été dans celles-là). Et surtout, la même richesse pour ceux qui les exploitent et qui en jettent une partie (les marchandises à deux pattes dont ils n’ont plus besoin) dans les poubelles du chômage, de la marginalité et de la mort sociale.

Hier, aujourd’hui et demain, il faut savoir que rester dans les banlieues et continuer à brûler tout ce qui s’y trouve, c’est s’étouffer, même s’il y a quelques escapades en centre ville. Prendre de l’air, c’est prendre le large. C’est sortir des ghettos, se planter en plein centre des villes et à la sortie des bagnes de production pour y affirmer clairement qu’aucune intégration n’est possible dans une société qui n’a plus besoin de vous comme chair à exploitation, mais qui vous utilisera comme chair à canon en cas de guerre. Voyez en Ukraine et en Russie actuellement ! C’est sortir des ghettos pour gueuler à la face des travailleurs exploités que sans eux, le mouvement de révolte ne peut aller de l’avant, qu’il est foutu d’avance. Et qu’avoir la « chance » de travailler plus de huit heures dans cette satanée société, ce n’est pas une gloire, à l’heure où si l’on faisait table rase des lois du Capital, subvenir aux besoins vitaux de l’humanité ne requerrait que peu de temps et d’effort de la part des êtres humains enfin débarrassés des classes sociales, de l’État et de l’exploitation.

Aristote, qui défendait l’esclavage en son temps, n’avait-il pas affirmé, il y a bien longtemps maintenant : « …si chaque outil pouvait exécuter sans sommation ou bien de lui-même sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre de Dédale se mouvaient d’eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à leur travail sacré ; si par exemple, les navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’auraient plus besoin d’aide ni le maître d’esclaves ».

Des siècles et des siècles nous séparent de ces propos. La prophétie s’est plus qu’amplement réalisée. Et pourtant, nous en sommes toujours là. Un être humain peut en exploiter un autre. Il y a des esclaves, il y a des maîtres, et en plus, il y a des bouches en trop à nourrir dont les maîtres n’ont plus besoin comme esclaves. Y’a trop de trucs qui fonctionnent tout seul, y’a trop de travaux totalement inutiles, voire nocifs, histoire d’occuper les esclaves que les maîtres n’osent pas « libérer ». Car ces maîtres n’oublient pas que ce qu’ils font produire aux autres, ils doivent pouvoir le vendre pour en tirer profit, il faut donc des gens solvables !!

Pour se faire, en plus des postes de travail, y compris ceux maintenus artificiellement, ils disposent aussi de la délinquance tant décriée, hypocritement, qui se concentre surtout dans ces banlieues abandonnées des Dieux. En général, la population travailleuse ingurgite tous les propos assénés par les moyens de désinformation au service de la classe capitaliste, ce qui favorise la division des membres d’une même classe qui ont pourtant les mêmes intérêts. Les banlieues sont décrites comme les viviers de la délinquance, du petit trafic de drogue, du vol et du crime. Non sans raison, souvent d’ailleurs. Qu’elles soient majoritairement peuplées d’immigrés les rend en général encore moins respectables aux yeux des bons travailleurs atomisés bien français, qui se croient supérieurs et qui peuvent les mépriser tout comme ils sont eux-mêmes méprisés par la classe dominante. Et pourtant, ils contribuent tous, à leur manière, au bien-être des grands de la terre et à la dynamique du système qui appartient à ces derniers !!!

Nous citerons ici longuement, à ce propos, un texte de K. Marx trop peu connu qui met en lumière l’essentiel sur ce thème, précisément ce que notre belle société démocratique veut maintenir dans l’ombre, coûte que coûte.


« […] Un criminel produit des crimes. Si l’on considère de plus près le rapport entre cette dernière branche de production et l’ensemble de la société, on renoncera à bien des préjugés. Le criminel ne produit pas seulement des crimes mais aussi le droit criminel et par conséquent le professeur qui fait des cours sur le droit criminel, et jusqu’à l’inévitable manuel grâce auquel ce même professeur jette ses cours sur le marché général en tant que `marchandise´. […]

Le criminel produit en outre toute l’organisation de la police et de la justice criminelle, les agents, juges, bourreaux, juré, etc., et tous ces différents métiers qui constituent autant de catégories de la division sociale du travail ; elles développent les diverses facultés de l’esprit humain, créent de nouveaux besoins et de nouvelles manières de les satisfaire. À elle seule, la torture a donné lieu aux inventions mécaniques les plus ingénieuses et elle a occupé quantité d’honnêtes artisans à la production de ses instruments.

Le criminel produit une impression tantôt morale, tantôt tragique -suivant le cas- et rend aussi un `service´ aux émotions morales et esthétiques du public. Il produit non seulement les ouvrages sur le droit criminel, le Code pénal, les législateurs, mais aussi l’art, la littérature, des romans, voire des tragédies. […] Le criminel crée une diversion dans la monotonie et la tranquille assurance de la vie bourgeoise. Il la préserve de la léthargie et fait naître cette tension et cette émotivité inquiètes, sans quoi l’aiguillon de la concurrence finirait lui-même par s’émousser. Le criminel donne ainsi une impulsion aux forces productives [souligné par nous]. D’un côté, le crime enlève au marché du travail une partie de la population en excédent et diminue par là même la concurrence entre les ouvriers ; de l’autre côté, la lutte contre le crime absorbe une autre partie de la même population. Le criminel apparaît donc comme un de ces facteurs naturels `d’égalisation´ qui rétablissent l’équilibre salutaire et ouvrent toute une perspective d’occupations `utiles´. On pourrait mettre en évidence jusque dans les moindres détails cette influence du criminel sur le développement de la puissance productive, Les serrures auraient-elles atteint leur actuelle perfection s’il n’y avait pas de voleurs ? La fabrication des billets de banques en serait-elle arrivée à son niveau actuel de perfection sans les faux-monnayeurs ? Le microscope aurait-il pénétré dans le commerce courant s’il n’y avait pas la fraude commerciale ? La chimie pratique ne doit-elle pas autant à la falsification des produits et aux efforts faits pour le découvrir qu’au zèle honnête de produire des marchandises ? Par ses manières toujours renouvelées d’attaquer la propriété, le crime provoque sans cesse de nouveaux moyens de défense e ses effets sont aussi productifs que ceux des grèves qui influent sur l’invention des machines,

Et, pour quitter la sphère du crime privé – est-ce que nous aurions jamais eu un marché mondial ou simplement des nations, s’il n’y avait pas eu de crimes nationaux ? ».

Karl Marx, in Théories, 1863-1863.


Sans fioritures, la réalité crue, telle qu’elle était et est toujours !!!

Avec ou sans travail, délinquant ou pas, c’est la même mentalité que le capitalisme nous inculque. Avoir du fric ou crever. Et au sein de la délinquance, il y a aussi division en classes sociales. Le petit trafic de drogue (le petit dealer), le vol de voitures et piquer dans les supermarchés, est une chose, les grands détournements de fonds, la haute finance, le grand trafic de drogue, etc., en sont une autre. Même si le but et la mentalité sont équivalents, les uns le font pour survivre, les autres pour s’en mettre plein les fouilles. Ni les moyens pour obtenir du fric, ni les quantités obtenues ne sont les mêmes. C’est donc pourquoi il est plus que légitime qu’en habitant les banlieues on participe à la révolte, parce que précisément on a rien et qu’on a donc rien à perdre d’autre que « notre cité », ses voitures, ses commissariats, ses écoles, ses centre sociaux, et qui sait… UN MONDE À GAGNER !

Pour ce faire, il faut l’intervention active de l’ensemble de la classe exploitée qui doit retrouver les excellentes sensations de la solidarité de classe en visant le seul ennemi de l’humanité, le système social basé sur l’esclavage salarié et sa division en deux grandes classes historiquement antagoniques.

Comme le mouvement de subversion le criait en mai 68 : « Une seule solution, la révolution ! », sociale et internationale faut-il rajouter.

Prolétaires de tous les pays, unissons-nous. Supprimons les armées, les polices, la production de guerre, les frontières, le travail salarié !


Un Esclave Salarié Internationaliste





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