Le fil historique des luttes lycéennes
La différence avec les anciens
mouvements lycéens depuis trois décennies, c’est l’absence
d’une opposition à un projet ou à une loi qui cristallisait les
énergies et rassemblait les forces dispersées.
Opposition à la loi Devaquet en 86, au
CIP en 1994, puis au CPE en 2006, etc., c’est-à-dire un objet
unique de refus et bien perçu par tous constituant l’unité du
mouvement, sa dynamique. Certes, lorsque le projet ou la loi était
soit retiré, soit modifié, cette cohérence unitaire s’affaissait ;
mais il y avait une unité certaine.
Ces dernières semaines, ce refus
unitaire n’existe pas. Les « revendications », qui
d’ailleurs ne sont pas désignées comme telles et rappellent un
peu les Cahiers de doléances, sont floues, indéterminées,
dispersées. On a vu apparaître des demandes de réduction des
heures de cours à côté d’exigences sur le délabrement des
locaux (c’est pourtant un lycée neuf qui a brûlé) et aussi les
professeurs non remplacés, etc. Cette globalité et cette
hétérogénéité des demandes portent certes sur les conditions de
travail et de vie, mais justement, c’est cette globalité qui rend
les actions moins perceptibles par l’intérieur comme par
l’extérieur des agitations.
Si « le sens du travail scolaire
est posé », il est posé en termes de quantité d’heures de
cours : moins d’heures de cours. Ceci ajouté au fait que
depuis 15 ou 20 ans, il n’y a pas de travail à domicile imposé.
On arrive alors à cette perte cognitive observée et mesurée, sans
que les dimensions qualitatives du développement cognitif ne
puissent émerger.
Quant à « remettre en cause
l’institution » et critiquer le rapport élèves-professeurs,
un tel objectif politique avait encore un sens jusque dans les
années 80 et 90, il n’en a plus aujourd’hui.
Comme les autres « institutions »
dans tous les domaines, les médiations étatiques et sociales de
l’ancienne institution scolaire sont résorbées jusqu’à
devenir... évanescentes.
Dans la puissante et omnipotente
dynamique de l’IA, ce qu’enseigne le professeur tend à devenir
superflu, son savoir n’est plus qu’un savoir parmi les autres,
comparé à celui des réseaux sociaux. Cela accroît son propre
sentiment de dévalorisation, qui rejaillit sur la perception qu’en
ont les élèves. Toutefois et contradictoirement, cela n’empêche
pas ces derniers de revendiquer formellement des professeurs en plus
ou des remplacements et de plutôt s’opposer, comme les étudiants
d’ailleurs, aux cours organisés « en distanciel ». Le
rapprochement enseignants/élèves se fait alors sur la commune
conscience d’une indignité faite à l’école en général et à
ceux qui y enseignent ou y apprennent.
Par ailleurs, on peut voir dans les
premières formes d’actions devant et à l’intérieur des lycées
certaines dimensions émeutières qui ont dépassé les syndicats
lycéens, nombre de lycéens mobilisés et l’encadrement des
établissements.
D’où la violence de la réponse
policière. Là aussi, il y a de fortes différences avec les
mouvements lycéens d’hier, qui subissaient cette violence plus
qu’ils n’y participaient.
En 2006, au moment du mouvement
anti-CPE, nous avons produit deux brochures sur la question des
blocages dans lesquels nous disions que par rapport à la génération
précédente des « héritiers », les étudiants
d’aujourd’hui ne sont pas reconnus par la société capitalisée
(on pourrait le dater de 1994 et du moment CIP où émane l’idée
d’un SMIC jeune).
Le slogan « Ni CPE ni CDI »
qui transparaît marginalement indique en creux le maximum de
radicalité du mouvement incluant encore la critique du travail,
alors qu’aujourd’hui la radicalité politique revendiquée semble
s’exprimer dans les termes de l’antifascisme de l’empathie pour
LFI ou du soutien à la Palestine.
Dans un supplément au no 14
faisant le bilan des luttes lycéennes et étudiantes entre 1986 et
2006, nous terminions par : « Parce qu’il a comporté
une dimension de “commune étudiante”, mais qu’il a vite
dépassé cette seule dimension, le moment révolutionnaire de Mai-68
a représenté une référence pour tous les mouvements
étudiants-lycéens qui ont surgi depuis. Mais cette référence
s’est avérée plus symbolique qu’effective puisque les deux
interventions majeures de “l’insurrection étudiante” de 1968,
à savoir la critique de l’université et des lycées comme
institutions de classe et la jonction étudiant-travailleurs comme
alliance révolutionnaire nécessaire ne constituent plus des
objectifs politiques déterminants ni pour les lycéens ni pour les
étudiants. La décomposition de l’ancienne société de classe et
la crise de sa recomposition dans la société capitalisée ont vidé
de leur substance l’université et le travail productif. En
affrontant cette contradiction historique concrètement, les
mouvements lycéens-étudiants ont permis à celles et ceux qui
combattent la domination de ne pas se tromper d’époque, ce qui
explique l’ambivalence de tous ces mouvements vis-à-vis de 1968 ».
Malgré tout ce qu’on peut lire et
entendre, il n’y a pas de continuité entre Mai-68 et aujourd’hui ;
nous ne sommes plus dans la même époque, même s’il existe encore
une mémoire des événements révolutionnaires qui perdure.
Quelques remarques sur le mouvement
« Ces
moments où on prend conscience que l’on appartient à un temps
plus grand que celui de sa propre vie » (Marine Atlan)
– Le mouvement lycéen part de
ses propres conditions dégradées d’études et de vie et non d’un
refus de projet de réforme ; en cela, il est plus proche
du mouvement des Gilets jaunes que les précédents.
– Le sens du travail scolaire
est posé mais sans remise en cause de l’institution ni même du
rapport enseignants/élèves et encore moins de l’utilisation de
l’IA. Toutes les revendications semblent mises au même niveau
comme des « Cahiers de doléances », mais qui n’auraient
pas été formalisés comme tels. Néanmoins, certains essayistes
parlent du caractère qualitatif des exigences du mouvement ;
ainsi, Yannick Haenel dans Libération, le 16 octobre 2026
déplace la question traditionnelle posée (ou non) aux jeunes :
« Que veux-tu faire dans ta vie ? » c’est-à-dire
centrée sur le faire, la réalisation, jadis le travail, etc. vers
une question plus existentielle : « Qu’attendez-vous de
votre vie ? »
Autrement dit, il introduit un horizon
d’attente pour les jeunes (ici les lycéens) qui ne les enferme pas
dans les conditions actuelles qui inquiètent les jeunes :
trouver des revenus, ne pas être limité dans sa jouissance
immédiate ou ses aspirations futures, menace climatique, guerres,
etc.
Ce déplacement est toutefois réduit à
sa seule dimension individuelle, subjective, particulière du jeune
individu pris en soi. C’est la question elle-même
« Qu’attendez-vous de votre vie ? » qui contient
cette orientation solipsiste et donc qui efface ou annule les
dimensions collectives de la vie.
Le subjectivisme de Haenel s’exprime
aussi sur la citation de Hegel concernant la satisfaction bornée de
l’individu qui « mesure l’étendue de sa perte ».
Alors que chez Hegel il s’agit d’abord de l’insatisfaction
historique, Haenel la rabat sur l’insatisfaction individuelle.
Toutefois, les revendications plus
quantitatives ou concrètes sont nombreuses et se rapprochent
finalement de celles des enseignants sur le sujet, ce qui n’est
guère porteur de dynamique interne puisque le lien entre les deux ne
peut se faire que sur le moins-disant et la prédominance du double
langage enseignant ; on y reviendra.
– Le stress de l’orientation
par Parcoursup est patent, mais le lien entre la quasi-absence de
sélection avant Parcoursup et le tri qui s’y opère ne semble pas
saisi comme relation de cause à effet en l’absence de numerus
clausus, qui n’est plus depuis longtemps une menace sauf en
médecine. Encore un exemple de fausse conscience.
– La référence à des
« Actes » chez les lycéens est clairement un clin d’œil
au mouvement des Gilets jaunes, même si son positionnement politique
n’est guère plus clair. L’ancrage à gauche est plus le fait
d’une avant-garde autoproclamée et de l’empreinte étudiante sur
le mouvement que d’un vrai positionnement partisan. La présence de
nombreux drapeaux tricolores parmi les manifestants, y compris avec
le A cerclé de l’anarchie, n’est pas fait pour clarifier la
chose, alors que presque aucun drapeau rouge n’est en vue.
– L’action lycéenne renoue
avec une caractéristique qui avait été forte jusqu’en 1994 et la
lutte contre le Contrat d’insertion professionnelle (CIP), à
savoir l’alliance entre les lycées professionnels d’une part et
les lycées techniques et généraux d’autre part, ce qui a produit
une rupture de territorialisation que la révolte des banlieues de
2005, laissée à elle-même par des étudiants qui allaient
s’insurger dans leur coin, et blocages en 2006, avait quasiment
consacrée. Les pratiques de rapines et rackets entre les deux
composantes de la révolte jeune de l’époque n’avaient fait
qu’envenimer les choses jusqu’à des prémisses de revirement en
2023 où une certaine unité s’était recréée en protestation
après le meurtre de Nahel, mais dans le contexte plus général et,
a priori, favorable, de la lutte autour des retraites.
– À l’origine, la
territorialisation de la révolte maintient quand même une
spécificité de centrage sur les établissements en périphérie et
banlieue où des affrontements et actions spécifiques ont lieu. Sans
parler de planification de la lutte et de coordination, il y a des
essais d’auto-organisation sans que cela apparaisse comme un but et
prenne une forme précise. Dans les centres-villes, l’effet
établissement joue moins du fait du plus grand brassage sociologique
et géographique des élèves. Le blocage n’est donc qu’un point
de départ, parfois précédé de quelques AG, vers l’extérieur et
une manifestation en centre-ville. L’intervention intempestive des
forces de l’ordre pour disperser les élèves et lever les barrages
renforce cette tendance à l’extériorisation de la lutte et par
ailleurs s’avère complètement contradictoire avec l’idée
ministérielle de débats citoyens internes aux établissements.
L’annonce vient en effet d’être faite d’une demi-journée par
semaine de « démocratie interne » sous forme
d’assemblées générales pour que les lycéens discutent de leurs
problèmes et qu’ils formulent leurs propositions. Le syndicat
national des proviseurs a dit qu’ils « n’y comprenaient
plus rien » et qu’ils refusent d’organiser la chose. Il est
difficile de ne pas penser aux « Grands débats »
organisés par Macron après l’événement Gilets jaunes.
Mais cette pseudo-anticipation va bien
sûr tourner court. C’est dire aussi l’état de haute fébrilité
dans lequel se trouvent « les autorités ».
– Il est difficile de qualifier
exactement l’action lycéenne et sa nature de mouvement. Tout
d’abord, les revendications avancées sont nombreuses et parfois
contradictoires (plus ou au contraire moins d’heures de cours par
exemple), parce que les situations ne sont pas identiques. Ensuite,
l’avant-garde de fait lycéenne ou/et ses organisations
préexistantes ont imposé d’entrée de jeu, du fait du caractère
très minoritaire d’origine, avant la répression policière, une
tactique de blocage qui a rendu plus difficile l’organisation des
AG internes comme elles existaient, par exemple, en 1994. Cela
permettait d’avoir une rampe de lancement pour la manifestation de
rue à partir de la « base arrière » que représente le
lycée à la fois pour organiser la lutte à l’intérieur et vers
l’extérieur sans pour cela trop s’exposer à l’intervention
des forces de police, qui n’entrent que rarement dans les
établissements du secondaire.
Si on revient sur les expériences du
passé, on s’aperçoit que hormis peut-être en 1968 où
s’esquissèrent quelques discussions et réformes, par exemple
autour du règlement intérieur, du type de notation, etc., les
lycées peuvent cristalliser un mécontentement où une révolte et
un ancrage, mais pas une base arrière comme ont pu l’être les
universités et naturellement les usines. Sortir apparaît alors
comme la seule solution pour s’exprimer ensemble, rendre le
mouvement visible et aussi l’élargir. Hormis quelques départs en
« sauvage », le plus simple est alors de rejoindre le
centre-ville.
Ce n’est pas sans conséquence
puisque l’absence de coordination
née de la lutte installe les pseudo-syndicats lycéens en donneurs
d’ordre de la stratégie à suivre, une stratégie de
manifestations déclarées avec trajets anticipés et de convergence
des luttes aussi velléitaire qu’artificielle.
De la pratique à l’idéologie du blocage
Cela apparaissait en 2006 comme une
stratégie de lutte adéquate semblant se substituer aux AG de 1986
et 1994, puisque les universités ne fournissaient plus de véritable
base arrière au mouvement du fait de l’absence de vie étudiante
effective et aussi du fait de la désertion des lieux par les
éléments les plus radicaux, par exemple les insurrectionnistes.
Mais ce qui était une technique paralysant l’activité routinière
des lieux de transmission du savoir est rapidement devenu une
idéologie et une pratique mimétique palliative à la faiblesse des
mobilisations successives depuis 2006. Le blocage permettait ainsi
des fermetures temporaires, des fermetures administratives et des
incidents aux portes. Tendant à survaloriser la visibilisation par
la couverture médiatique qu’elle occasionnait.
Les observateurs extérieurs (sans
doute de gauche) constatent que le blocage n’est pas en soi une
violence et correspondrait aux piquets de grève d’usine. Pourtant
le blocage d’usine s’accompagne le plus souvent de l’occupation
alors que le blocage scolaire tend à vider les lieux. Dans le cas
des universités et campus, cela donne même aux directions et
présidences la possibilité de fermetures administratives qui
nuisent à l’organisation d’AG ou autres formes d’action.
Le rôle des étudiants
Comme on avait pu le voir pendant le
mouvement de Gilets jaunes, toute stratégie politique de convergence
des luttes est dans les faits politicienne ou bureaucratique dans le
sens inversé d’une convergence de ceux qui ne luttent pas en actes
vers ceux qui sont déjà dans la lutte, mais en en inversant les
priorités. Tout cela sur la base d’une définition de la lutte
complètement abstraite.
Or, comme ils ont l’habitude de le
faire depuis quelques années, les étudiants, incapables de
développer un mouvement propre, ont pris la tête et les rênes des
manifestations centrales, reléguant souvent les lycéens en milieu
de cortège. Comme d’habitude aussi, leurs slogans politiques qui
leur semblent radicaux, alors qu’ils sont simplistes et pavloviens
(ACAB, Siamo tutti antifascisti), ont recouvert les quelques
allusions lycéennes et enseignantes aux conditions de vie et d’étude
des lycéens (et des enseignants d’ailleurs) qui étaient plus
portées par des pancartes individuelles souvent inventives… et en
rapport avec le schmilblick. La virulence de la répression a aussi
permis une unification des slogans en ce sens anti-flic et beaucoup
de lycéens, dès lors qu’ils quittaient le lycée pour la rue, ont
troqué leurs pancartes revendicatives ou inventives pour proclamer
leur haine de la police.
Des enseignants avec… ou parce qu’ils sont
parents
Dans le marasme actuel, la majorité
des adultes en tout cas semblait contente de se réchauffer un peu,
au soleil en plus, tout en n’évitant pas le caractère protecteur
plus que paternaliste de leur solidarité, comme s’ils n’avaient
pas vraiment matière à être eux aussi en colère ; c’est
qu’il n’y a pas ou plus de « communauté scolaire »
comme on pouvait encore l’affirmer avant les années 2000.
Pour qu’elle existe a minima, il faut qu’il y ait un
échange de droits et de devoirs, même inégal, une confiance et non
une défiance réciproque produite aussi par un double langage et les
violences réelles qui traversent une institution en crise profonde.
Les enseignants sont d’ailleurs historiquement méfiants de tout
contact à égalité dans la lutte car forcément elle remet en
cause, même temporairement, l’inégalité fondatrice des savoirs.
L’enseignant peut donc soutenir la lutte des élèves, mais y
participer réellement n’est que le fait d’une toute petite
minorité non significative et à quelque époque que ce soit. Dans
une situation de crise aiguë de reproduction des institutions, même
les enseignants parfois saignés à blanc par la dégradation de
l’institution s’en portent contradictoirement les garants car
c’est bien connu, il ne faut pas scier la branche… Ils sont donc
très partagés sur le blocage car il influe sur le fonctionnement de
l’institution et plus favorables à une action vers l’extérieur,
à condition qu’elle soit respectueuse et organisée puisque la
plupart des élèves sont mineurs. Toutefois, cela se heurte à la
réponse étatique qui est tout sauf respectueuse, et là aussi les
traces sont nombreuses et marquantes telle l’humiliation subie par
des collégiens de Mantes-la-Jolie en 2018 (arrestation en groupe,
genoux à terre, mains sur la tête) qui avait nourri le mouvement
des Gilets jaunes naissant.
Dans ces conditions, la répression
sauvage a transformé beaucoup de professeurs en parents ou
grands-parents qui ont eu peur pour leurs enfants et les enfants en
général, avec tout à coup l’impression que beaucoup d’élèves
n’étaient que des enfants, à qui on parle pourtant de plus en
plus souvent comme à des adultes et à qui on demande du travail,
des efforts et jusqu’à un projet et — pourquoi pas —
un plan de carrière. Il y a effectivement eu solidarité même
si elle a pu prendre des tours paternalistes.
Une exception française ?
Est-ce que la France constituerait un
contre-exemple général, en dehors même de la question de la
jeunesse, avec une sorte de pérennité du désordre, de la
contestation et de la répression depuis dix ans, mais aussi par ses
possibles références régulièrement convoquées (à la Révolution
française, à son article 35 sur la légitimité de la révolte,
aux Canuts qui préféreraient mourir debout que vivre à genoux, au
Gavroche de 1832 anticipant 1848, aux pétroleuses de la Commune, à
Mai-68 et ses barricades) ?
Ce qui est rassurant, c’est que malgré la rupture du fil rouge des
luttes de classes historiques, la mémoire des périodes
révolutionnaires de notre histoire perdure, alors même que nous
avons énoncé, du point de vue théorique, l’achèvement du temps
historique et dialectique.
La Révolution française ainsi que des événements comme 1848, la
Commune semble plus rattachée à l’idée de lutte du peuple que de
lutte de classes, mais par rapport aux identitaires de droite, sans
que la référence à un peuple « français » soit
évoquée comme discriminant. En tout cas, elle rompt avec
l’actualisme dominant et l’absence de projection alternative
telle qu’elle pouvait encore apparaître jusqu’à la fin des
années 1970.
À l’émission du dimanche 18 octobre
de C politique sur France 5 sur la violence légitime face
à la violence lycéenne, un spécialiste de ces questions, Sébastian
Roché, a fait remarquer que seule la police française avait ce
comportement en Europe, alors qu’elle n’est contrôlée qu’en
interne par l’IGPN, ce qu’a aussi révélé le Conseil de
l’Europe. Mais comme dit le dicton populaire : est-ce que
c’est la poule ou l’œuf qui est l’origine de la chose ?
Ce qui est sûr, c’est qu’à part quelques tirs de mortiers et
des actes de violence limités, les lycéens, les étudiants et même
les Black Blocs ou assimilés se présentent désarmés devant les
forces de l’ordre — à l’inverse de la situation de Mai-68 où
beaucoup de manifestants étaient équipés — et face à des
Robocops bien mieux outillés dorénavant qu’ils ne l’étaient à
l’époque.
Cette constante de la répression ne
concerne pas que ladite médiatique GenZ, loin de là, puisque
pendant la bataille des retraites, des responsables syndicaux furent
attaqués par les forces de police le 1er mai
et enfin les Gilets jaunes ne sont pas rattachables à la GenZ.
En effet, les rassemblements du 17 octobre ont agrégé des personnes
d’âges, d’origine et de milieux différents, à la manière des
Gilets jaunes mais dans un cadre élargi qui dépassait le côté
velléitaire du « Tous Gilets jaunes », mais sans en
avoir ni la force ni la dynamique.
Ce qui est nouveau, c’est la
qualification de « violence urbaine » appliquée aux
lycéens, qui dénie toute spécificité catégorielle et légitimité
à leur révolte, contrairement à 1968, 1986, 1994 et 2006, alors
que dans leurs revendications, ils ne demandent bien souvent que ce
qui leur est dû dans le cadre du service public d’éducation.
Mais il y a bien une constante de la
stratégie répressive contre la jeunesse scolarisée. Lors des
manifestations de 1986, c’est de nombreux blessés et un mort
(Malik Oussekine), avec l’utilisation des voltigeurs ;
en 1994 à Nantes et à Lyon, les tendances émeutières sont déjà
présentes et la riposte policière est forte. La différence, c’est
qu’aujourd’hui et depuis les GJ, la violence policière est
systématisée en guise de réponse et surtout, certaines armes
létales sont utilisées qui ne l’étaient pas précédemment.
Mais aujourd’hui, l’attribution du
qualificatif de violence urbaine semble surdéterminée par le fait
que les troubles à l’« ordre public » se manifestaient
jusque-là plutôt en banlieue et périphérie, ce qui rappelait le
modèle de la révolte de 2005 et a fortiori les révoltes des
années 1980 à Vaulx-en-Velin et aux Minguettes de Vénissieux.
Aujourd’hui, quand ce type d’action se répand, c’est de la
périphérie au centre, dans une tout autre configuration que 2005.
D’abord avec le mouvement des Gilets jaunes fin 2018, puis
avec le mouvement de protestation pour la mort de Nahel en 2023.
Néanmoins, le centrage de
manifestations autour de la répression ou de la violence ne débouche
pas politiquement. L’expérience montre que quand c’est cet
aspect qui l’emporte sur le reste, une fois passé le pic de
mobilisation qui se gonfle, on connaît une forte retombée, sauf si
les secours viennent de l’extérieur comme en mai 68 avec la grève
générale, aujourd’hui éventuelle, mais seulement si la greffe
prenait et à un niveau d’amplitude et d’intensité suffisant.
Nous maintenons la distinction
historique entre une insurrection et des émeutes. Le futur d’une
émeute c’est une autre émeute, censée sans doute montrer une
nouvelle fois que le pouvoir est faible et que les insurgés sont
forts, ou tout simplement qu’ils existent. Cette hypothèse
insurrectionniste sous-entend que les tenants de l’ordre établi
seront, à la fin, tellement démoralisés par les « insurrections »
à répétition qu’ils déserteront leurs institutions. Mais, a
priori, il est plutôt saugrenu de supposer que ces derniers
jetteront l’éponge par découragement face seulement à des
incendies et des vitrines brisées.
Le traitement de l’information
Le traitement de l’information autour
de ce mouvement des lycéens est vraiment marqué de l’approche
actualiste. À cet égard, la référence faite par eux à 1968 n’est
pas la reconnaissance d’une filiation historique des mouvements
actuels en référence aux Comités d’action lycéens (CAL) de 1968
ou aux revendications de l’époque, mais au contraire une façon de
gommer une certaine constante de cette colère et agitation qui va
animer les luttes lycéennes, dont certaines sont carrément
occultées comme celle de 1973 contre la révocation des sursis
militaires de la loi Debré, comme est aussi occulté le grand
mouvement lycéen de 1994 contre le Contrat d’Insertion
Professionnelle (CIP). Il leur importe en effet de toujours faire le
buzz sur le présent et donc, dans un premier temps, de
l’isoler. Il en est de même pour ce qui est du niveau de
déprédation ou de la violence, en oubliant celles de 2005 de la
révolte des banlieues : même oubli pour la destruction de la
mairie du Puy-en-Velay pendant le mouvement des Gilets jaunes, place
à celle de Limoges ; enfin, les pillages seraient d’un niveau
exceptionnel, alors que toute une partie des boutiques à l’arrière
et sur les Champs-Élysées ont été dévastées tel Le Fouquet’s,
restaurant de luxe, pendant l’acte XVIII du 16 mars 2019, qui n’a
pu rouvrir ses portes qu’en juillet. De nombreux Gilets jaunes ont
d’ailleurs été arrêtés avec les bras chargés de marchandises,
mais plutôt comme souvenir parisien pour Gilet jaune de province ou
de la campagne, que comme appropriation égoïste ou marchande.
Les médias possèdent une autre corde
à leur arc quand ils font vibrer la dimension générationnelle et
internationaliste de la GenZ, en en faisant le signe d’un
conflit de générations, comme ils avaient déjà essayé de le
faire dans les années suivant 1968. Certes, il y a bien une
dimension internationale, mais le mouvement des places en Espagne, le
mouvement des parapluies à Hong-Kong, les Gilets jaunes en France,
la lutte contre la police fédérale de l’immigration (ICE) à
Minneapolis, l’émeute de Baltimore de 2015, la lutte contre les
grandes bassines ou le TAV dans le Val d’Aoste n’ont pas
grand-chose à voir avec la GenZ. Ce que conjuguent ces
révoltes et actions n’est pas tant l’âge de leurs protagonistes
que le fait d’être sans leaders affirmés, l’utilisation des
réseaux sociaux et cryptés, un sentiment de colère et une exigence
de justice et d’égalité. Même sans désir clair de révolution
et surtout de perspective, on y sent vibrer les émotions
révolutionnaires.
Multitude
Malgré des médias qui parlent de
convergence parce que des Gilets jaunes et les syndicats ont appelé
à rejoindre le mouvement lycéen, il ne s’agit pas d’une vraie
convergence. Nous avons déjà précisé pourquoi le pôle étudiant
des manifestants ne convergeait pas, mais phagocytait le mouvement
lycéen. Pour les autres composantes, il s’agit plus d’appel à
des présences individuelles que des appels de groupes ou de forces
constituées, surtout dans les grandes villes dans lesquelles les
Gilets jaunes n’ont plus aucun poids en tant que tels, alors qu’ils
peuvent encore représenter quelque chose sur les petites villes et
quelques ronds-points. Loin de nous l’idée de faire de la
publicité à un concept de Hardt et Negri : la « multitude »
— notion que nous avons critiquée dans « De la souveraineté
nationale à l’“Empire”. Présentation et remarques critiques
sur le livre Empire de M. Hardt et A. Negri »
—, mais pour le moment, nous ne voyons pas de mot plus adéquat à
la situation du 17 que celui-là. Une multitude qui se regarde,
cherche à se comprendre et dans laquelle l’individualisation est à
son comble, même si l’affinité plus sentimentale que politique
joue aussi son rôle et sédimente d’ailleurs les lycéens depuis
le début.
Mais le nombre de lycéens reste faible
par rapport à l’ensemble des manifestants et il ne joue pas un
rôle moteur dans la manifestation, puisqu’ils n’en prennent pas
la tête et qu’ils ne manifestent pas en collectifs. On pourrait se
féliciter de cette absence d’expression identitaire, mais si c’est
pour se fondre dans la multitude sous la houlette d’étudiants qui
sont sans doute en mouvement, mais sans former un mouvement,
satisfaits semble-t-il de prendre la tête des manifestations sur des
bases plus idéologiques que des revendications lycéennes qui
peinent à se faire entendre… non seulement de la part du
gouvernement, mais de la part des autres manifestants. La parole des
lycéens n’a plus besoin d’être confisquée par les
organisations syndicales et politiques, puisqu’elle l’est par le
relatif consensus anti-flic et antifa des tenants de l’entre-soi.
À cela s’ajoute le fait qu’au-delà
d’une émotion ponctuelle par rapport à la violence contre de très
jeunes manifestants, peu de chances pour que les « ACAB »
et « Tout le monde déteste la police » se diffusent dans
le monde du travail ou même chez une grande partie des habitants des
« quartiers » qui réclament, entre autres, plus de
police de proximité et de services publics.
À nouveau la tentation insurrectionnelle
Ritchie T, du fond de sa prison in
Lundi matin du 20 octobre 2026, parle de « ruissellement »
en actes pour la journée du 17. L’image est bonne politiquement
car elle détourne la théorie libérale, mais elle reste au niveau
de l’imagerie parce que là, la différence, c’est qu’il y a eu
beaucoup de pillages d’opportunité du fait que la police n’est
pas intervenue ou mal ou insuffisamment et c’est que contrairement
aux Gilets jaunes, il n’y avait pas vraiment d’objectif ; le
centre-ville était simplement occupé et dans cette mesure
l’opportunité de piller était complètement déconnectée d’un
affrontement avec la police.
La passivité ou au moins le manque
d’initiative politique de ce qu’on ne peut appeler que des
« occupants » de la presqu’île de Lyon, par exemple,
et non des « manifestants » s’est aussi manifestée par
l’absence de toute attaque de banque, pourtant un caractère
récurrent de la plupart des manifestations depuis dix ans. Le terme
de « pillage » est d’ailleurs discutable : il y en
a eu quand ça a brûlé, pour certaines grandes enseignes, mais la
plupart du temps cela relevait plutôt de l’appropriation
individuelle et collective à des fins qui n’étaient pas la
destruction du monde de la consommation, c’est certain. Si on ose
une comparaison historique, on peut rappeler que dans ce qui a été
appelé le « pillage » du Quartier latin à Paris en juin
1971, le contenu des vitrines était distribué aux alentours ou
abandonné par terre. De la même façon, mais enveloppée de
l’idéologie maoïste populiste, on peut signaler la razzia au
magasin d’alimentation de luxe Fauchon le bien nommé à Paris par
des militants de la Gauche prolétarienne.
Ce qui est sûr, c’est que la
stratégie de nassage en amont par les flics, reproduite dans
plusieurs villes dont Paris et Lyon, a été un échec. Ce qui peut
en province expliquer la faible mobilisation et action policières ne
peut pourtant pas l’être pour Paris où était concentré, comme
le 24 mai 1968 d’ailleurs, le plus gros des forces de police
nationales.
Révolte, émeutes et insurrections
Dans notre article « Un moment de
révolte émeutière », in Lundi matin, no 392,
le 4 août 2023, nous notions : « Tout d’abord, un point
essentiel dans le glissement sémantique qui s’est produit entre
2005 et 2023, y compris dans Temps critiques. Ainsi, alors que
dans notre article du no 14 (« La part du
feu », 2005) nous faisions état d’une révolte des banlieues
que nous étions à l’époque peu nombreux à saluer sans la
mythifier, aujourd’hui, y compris donc au sein de la revue, si on
en croit quelques courriers ou discussions orales, il semblerait que
la question de la révolte soit passée au second plan ou même soit
occultée par l’insistance nouvelle portée sur le phénomène
« émeute », comme s’il surdéterminait ou concentrait
tout ce qu’il y a à dire sur le sujet. Or, l’émeute n’est
qu’une expression concrète, sous une forme particulière, de cette
révolte première basée sur une colère et des émotions qui ne
trouvent plus de transcription politique. » Mais depuis
2023, les derniers événements nous renforcent dans
notre critique de l’idée exprimée par Joshua Glover, selon
laquelle « L’émeute prime » (cf. « Une
thèse émeutiste »
in Temps critiques no 19, automne 2018)
en tant que stratégie, alors que si elle prime, pour nous, c’est
une limite.
Les tendances insurrectionnistes, de
toutes sortes, issues de « l’autonomie » comme du
« Comité invisible » et ses greffons, qui constituent le
noyau dur des activistes pour ce qu’ils considèrent comme une
« violence révolutionnaire légitime », se piègent
eux-mêmes, puisqu’en guise d’insurrection... ils ne peuvent que
s’enfermer dans une émeute. Nous le disions ces dernières années
en insistant sur « l’insurrection qui (ne) vient (pas) ».
Or, une émeute est clôturée sur
elle-même, c’est une action immédiate, de l’instant, elle n’a
pas de passé et pas d’avenir. Le futur d’une émeute… c’est
une autre émeute et strictement rien d’autre. La révolte lycéenne
se trouve donc englobée, dissoute, dans deux activismes sans
issue :
D’une part, celui de la « convergence
des luttes » qui a, certes, rassemblé du monde le samedi 17
octobre, mais dont nous avons critiqué l’artificialité et le côté
velléitaire (cf. supra).
D’autre part, la forte poussée
émeutière qui prend le dessus sur tout le reste et procure au moins
un sentiment d’existence et en retour une forme de reconnaissance
de la part d’un pouvoir qui n’en fait pas signe.
Nous ajouterons tout simplement pour
conclure que, du point de vue historique, une insurrection vise à
obtenir autre chose que des dégâts matériels, qui, eux, peuvent
être réduits à une valeur purement symbolique.
Temps critiques, le
23 octobre 2025