Malthus méritait une meilleure postérité.
Robert
Malthus
est
toujours
cité
par
les
défenseurs
des
limites
de
la
croissance,
mais
le
fait
qu’il
ait totalement inversé sa position
constitue le premier grand démenti opposé à la théorie de
l’épuisement de la nature, démenti infligé par son inventeur
même.
Estimé
par certains et détesté par d’autres, Malthus s’est fait
connaître comme l’auteur de l’Essai sur le
principe de population1,
ouvrage dont la première édition date de 1798. Généralement, on
se souvient uniquement de sa thèse centrale selon laquelle la
population tend à croître dans le cadre d’une progression
géométrique tandis que la production agricole a tendance à croître
selon une progression arithmétique. Malthus mérite mieux que cette
caricature.
Tout d’abord parce qu’il fut le premier
professeur d’économie en Angleterre, et que peu d’individus
peuvent se vanter d’avoir initié une discipline scientifique dans
leur pays. En outre, Malthus enseigna l’économie au Collège de la
Compagnie des Indes orientales, institution destinée à former les
employés de cette entreprise. Cette société occupait une place de
premier rang à l’époque, parce qu’elle fut, avant les grandes
transnationales contemporaines, la plus pure expression de la
souveraineté de l’entreprise. D’autre part, la Compagnie des
Indes participa à la genèse de la formation de la fonction publique
moderne dans les pays anglo-saxons, inspirant des réformes
administratives en Grande-Bretagne puis aux États-Unis.
De
plus, si les prévisions contenues dans la thèse de Malthus
connurent un échec retentissant, sa théorie elle-même n’était
pas entièrement dépourvue de justification. Dans les conditions
démographiques de l’époque, émettre l’hypothèse que la
population allait se multiplier de façon géométrique et doubler
tous les vingt-cinq ans avait une certaine base réaliste ; en outre,
lorsque l’Essai sur le principe de population fut publié,
la population européenne comptait environ 150 millions d’habitants
et la population mondiale 750 millions, chiffre quasiment équivalent
à celui de la population européenne actuelle, alors que la
population mondiale dépasse maintenant les 7 milliards. Le plus
grand échec de l’Essai sur le principe de population fut de
supposer que la production alimentaire aurait tendance à suivre une
progression arithmétique simple, ce qui n’avait pas de fondement
empirique valable. Et comme, dans la réalité, l’augmentation de
la production agricole dépassa de beaucoup la croissance
démographique, la relation entre les deux tendances ne correspondit
pas aux prévisions de Malthus.
Cependant,
on oublie souvent que Malthus a fini par avoir en partie raison,
puisque l’humanité s’est mise à limiter les naissances. Il est
vrai que cette limitation s’est produite d’une façon très
différente de celle qu’il souhaitait, dans la mesure où son
moralisme religieux ne lui permettrait pas d’accepter les méthodes
contraceptives actuelles. Il est vrai aussi que, dans les pays où a
lieu la stabilisation démographique, elle a été causée par des
raisons ignorées par Malthus et qu’il ne pouvait pas anticiper.
Malthus espérait que la raison amènerait les êtres humains à
diminuer leur descendance, alors que, dans les pays riches, les
facteurs économiques ont eu un rôle plus important que celui de la
raison, ou se sont superposés à elle, dans la mesure où il est
devenu rentable d’avoir moins d’enfants. Dans un système
d’exploitation fondé principalement sur la plus-value absolue, la
productivité est faible et les familles pauvres ont intérêt à
engendrer une nombreuse progéniture, qui serve rapidement de
main-d’œuvre, aide à cultiver les champs, ou contribue au salaire
familial. Telle est la situation qui se rapproche du modèle
malthusien. Dans un système d’exploitation fondé principalement
sur la plus-value relative, cependant, la productivité est élevée
et les familles ont intérêt à avoir moins d’enfants. J’ai
exposé ce mécanisme dans mon livre, Economia dos conflitos
sociais en ces termes :
«Dans
les périodes et les régions où le capitalisme a été capable de
développer considérablement le processus
de la
plus-value
relative, il
a pu
ainsi assurer
un taux
de croissance
significatif
des salaires
1 Disponible en version papier (Flammarion, 1992) et sur
http://classiques.uqac.ca/classiques/maltus_thomas_robert/malthus.html
en
termes matériels, et cela a eu un double effet combiné. D’une
part, l’augmentation de la productivité libère de la force de
travail dans chaque branche de la production, ce qui permet d’ouvrir
de nouvelles branches ;
et, tandis
que le
nombre de
travailleurs
est en
excédent dans
les secteurs
où l’on
constate une
augmentation de la productivité, dans l’économie considérée
globalement cette augmentation entraîne
la réduction du volume de la force de
travail par rapport au volume des éléments du capital constant
; cela provoque donc aussi une diminution
de la demande capitaliste en travailleurs par rapport à
l’augmentation du nombre de biens produits. Ce contexte est
absolument opposé à toute croissance démographique significative
et incite les familles ouvrières à ne pas procréer davantage
d’enfants que ceux susceptibles de répondre à une demande
d’emploi dont la tendance connaît clairement une baisse relative.
D’autre part, dans une situation où les salaires réels
augmentent, l’intérêt de chaque famille ouvrière est d’augmenter
légèrement la rémunération familiale grâce à l’emploi du père
et de la mère dans des entreprises, mais aussi de limiter le nombre
de ses enfants.
«Comme
le salaire familial est gagné seulement par les membres de la
famille qui travaillent dans des
entreprises, et comme la progression de leurs allocations, etc.,
n’est pas proportionnelle avec la progression des besoins liés au
nombre croissant d’enfants, les familles ouvrières ont intérêt à
limiter la taille de leur progéniture, afin de pouvoir effectivement
profiter de l’augmentation du niveau de vie permise par la
croissance réelle du salaire familial. Ces effets se combinent et se
renforcent mutuellement, de telle sorte que les capitalistes, tout
comme les familles ouvrières, ont intérêt à réduire la
procréation de futurs travailleurs. La plus-value relative, à
savoir, le développement capitaliste, implique donc d’abord, la
baisse du taux de croissance démographique, puis sa stabilisation à
un niveau très
faible2».
En
pratique, pour ce qui concerne le facteur démographique, tout s’est
passé dans les pays riches comme si les avertissements de Malthus
avaient été entendus. Cependant, le mécanisme prévu dans son
Essai sur le principe de population a fonctionné à l’envers,
puisque la croissance de la population a été entravée dans les
pays où la production alimentaire augmentait le plus, précisément
à cause de cette augmentation de l’offre de biens.
Dans ces circonstances, il importe de souligner
que, si le nom de Malthus a été associé à un modèle dans lequel
la demande tend à croître beaucoup plus rapidement que l’offre,
en fin de compte il consacra plus de temps et d’ingéniosité à
défendre une perspective inverse, selon laquelle l’économie est
menacée par le fait que la demande n’arrive pas à correspondre à
l’augmentation de l’offre. C’est à cause de ce second modèle
ignoré encore aujourd’hui par le grand public que j’ai fait
remarquer au début de cet article que Malthus méritait mieux que sa
réputation actuelle.
En 1820, Malthus publia les Principes
d’économie politique3, dont l’édition
posthume, revue et corrigée, parut seize ans plus tard. Je me réfère
ici à cette deuxième édition.
Dans
ce livre, la préoccupation centrale de Malthus porte sur la
possibilité qu’une quantité excessive de revenus soit épargnée,
que l’augmentation de la demande ne suffise pas à absorber
l’augmentation de l’offre, et donc que disparaisse ce qui stimule
la production de biens. Selon lui, «si la
conversion des revenus en capital poussée au-delà d’un certain
point doit nécessairement, grâce à la réduction de la demande
effective d’un produit, mettre au chômage les classes
travailleuses, il est évident que
l’adoption d’habitudes frugales
au-delà d’un certain niveau peut entraîner d’abord des
conséquences plus pénibles, puis une baisse accentuée de la
richesse et de la population» (p. 326). En
bref, «le principe de l’épargne, porté à
l’excès, détruira la stimulation de la production»
(p. 7). Notez que le concept de «demande
effective»,
central dans cette thèse, a été créé par Malthus, je crois dans
une étude publiée en 1800. Comme l’écrit Malthus dans les
Principes d’économie politique,
la plus grave des erreurs de
Jean-Baptiste Say,
James Mill
et David
Ricardo fut
de supposer
que l’accumulation
garantit la
demande, «ou
que la
consommation
des
travailleurs
employés par
ceux qui
veulent surtout
épargner
2
Economia dos
conflitos
sociais,
p. 99
du PDF
en ligne.
3
Principles of
Political
Economy,
Considered with
a View
to their
Practical
Application,
Augustus
M. Kelley, 1964. [Traduit en français chez
Nabu Press, 2012, (NdT)].
puisse
créer une demande effective pour les marchandises, encourageant
ainsi une croissance continue du produit»
(p. 322). Malthus établit ainsi une distinction entre capacité
potentielle de production et production réelle, distinction qui
découle de la demande effective. «Un homme
qui n’a que son travail peut créer, ou ne pas créer, une demande
effective de produits, selon que son travail est l’objet, ou n’est
pas l’objet, de la demande de ceux qui disposent de ces produits»
(pp. 311-312).
La thèse centrale des Principes
d’économie politique avait déjà été
préparée, entre 1814 et 1817, dans le cadre de la correspondance
assidue entre Malthus et Ricardo ; la discussion sur ce sujet se
poursuivit en 1818 par la publication de la première édition de
l’ouvrage. Les deux économistes poursuivirent leur échange
régulier de lettres4 en énonçant leurs arguments
respectifs, sans jamais arriver à se convaincre. Ils répétaient
sans cesse «votre dernière lettre est loin de me convaincre»,
etc., mais, malgré cela, leur correspondance se poursuivit,
heureusement, car nous pouvons aujourd’hui suivre l’évolution de
leur pensée.
Déjà,
dans sa lettre du 6 juillet 1814, Malthus considérait que «le
grand élément de la demande effective – le désir de consommer de
ceux qui possèdent des revenus suffisants a toujours
nécessairement
une grande
influence» et il
ajoutait que Ricardo «le
néglige trop»
(volume VI, p. 112). Il revint sur ce sujet le 11 septembre de la
même année: «Il est vrai qu’un pays a la
possibilité d’acheter tout ce
qu’il
produit, mais
je peux
facilement
imaginer qu’il
ne le
veuille pas
[...]» (volume
VI, p.
132).
«Tout
ce qui est arrivé dernièrement semble conforter mon idée de
l’efficacité toute-puissante de la demande»,
écrivit-il dans une lettre adressée à Ricardo le 11 janvier 1817,
«et montre
que nous
sommes vraiment très loin de dépendre
seulement de l’offre» (volume XI, p. x).
Jusque-là,
les économistes s’étaient surtout concentrés sur le risque
inverse, celui que la demande dépasse la production, ce qui
conduirait à une crise de la capitalisation et donc une crise de la
production. Peur compréhensible parce que la nouvelle économie
bourgeoise commençait à peine à imposer ses critères à une élite
encore imprégnée par les normes de comportement de la noblesse,
dont le statut était défini par le luxe et des dettes permanentes.
Mais,
à l’époque où Malthus écrivit les Principes
d’économie
politique, le fait
de concevoir le danger inverse révèle chez cet auteur une
remarquable capacité d’anticipation même s’il présenta cette
idée comme le fruit d’une simple observation de la réalité.
«Pratiquement dans le monde entier, la vraie
richesse de tous les Etats que nous connaissons est bien inférieure
à leurs capacités productives» (p. 313).
Malthus envisagea même que, si la Grande-Bretagne diminuait
durablement le taux de croissance de sa consommation, les
manufactures et l’agriculture déclineraient, le pays
s’appauvrirait et se dépeuplerait. Les
symptômes de
la crise
anglaise durant
ces années,
écrivit-il dans
une lettre
à Ricardo
le 16 juillet 1821, «me
semblent exactement semblables à ceux qui résulteraient d’une
transformation soudaine du travail improductif en travail productif
et de la diminution de la consommation improductive»
(volume IX, p. 21).
Cette
thèse de Malthus doit être distinguée de celle défendue par
Sismondi, parce que, même si les résultats arithmétiques peuvent
être confondus, ils obéissent à des mécanismes inverses. Des
auteurs comme Sismondi, qui adoptent une perspective de
sous-consommation, supposent que le chômage tend à augmenter et que
les salaires ont tendance à diminuer et à se maintenir à un niveau
minimum, donc que les profits des capitalistes s’opposent à
l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés. Selon Sismondi,
l’État doit intervenir pour freiner l’augmentation de la
production et modérer le rythme du progrès technique. Une grande
partie de la soi-disant «gauche» actuelle devrait se
regarder dans le miroir de Sismondi. Au contraire, Malthus
envisageait la perspective d’une surproduction, c’est-à-dire la
capacité technique d’accroître le volume des produits, quel que
soit ce qui arrive aux salaires ; pour lui, la solution des crises ne
résidait pas dans une limitation de l’offre, mais dans une
augmentation de la demande.
Pour
résoudre la situation dans laquelle une épargne exagérée conduit
la demande à ne pas correspondre pas à l’augmentation de l’offre,
Malthus proposa, dans les Principes d’économie
politique, que l’on augmente la rémunération et le
nombre de salariés improductifs. Vous noterez qu’il avait adopté
une définition du travail productif et du travail improductif
correspondant à la matérialité des produits ; et, pour lui, les
services à la personne n’étaient pas donc directement productifs.
Selon Malthus, les ouvriers des manufactures, les agriculteurs et
aussi les travailleurs des services pouvaient
4
Cf. Piero Sraffa et M. H. Dobb (dir.), The
Works and
Correspondence
of David
Ricardo, Cambridge
University Press, 1951-1973.
épargner et appliquer cette épargne dans le
domaine de la consommation, mais seuls les ouvriers et les
agriculteurs étaient en mesure, dans le même temps, d’augmenter
la production.
De
plus, les améliorations techniques qui entraînent une augmentation
de la productivité signifient qu’un nombre décroissant de
travailleurs peut produire davantage de biens. Dans ces
circonstances, observa Malthus, si les riches épargnaient sur les
sommes versées aux salariés qui leur fournissent des services
personnels, ils contribueraient à ce que l’augmentation de la
consommation soit supérieure à l’augmentation de la production et
stimuleraient ainsi la production de biens. Pour éviter les crises,
il fallait donc augmenter le revenu salarial des travailleurs
improductifs qui consomment sans produire.
Après
la publication des Principes d’économie
politique, dans une lettre à Ricardo écrite
le 7 juillet 1821, Malthus insista :
«si une augmentation de la capacité de
production n’est pas accompagnée par une augmentation des dépenses
improductives, cela
réduira inévitablement les profits et mettra les travailleurs au
chômage» (volume IX, pp. 10-11).
Dans
les Principes
d’économie
politique, Malthus
expliqua que, contrairement à ce qui se passe avec les travailleurs
productifs, les travailleurs improductifs «sont
payés sur
les revenus,
et non
sur le
capital. Ils n’ont pas tendance à
augmenter les coûts et à réduire les profits. Au contraire, ils ne
modifient pas les coûts de production, dans la mesure où ces coûts
se rapportent aux quantités de travail requises
pour produire chaque bien, et néanmoins
ils augmentent les profits parce qu’ils accroissent la demande de
produits matériels par rapport à leur offre»
(p. 409). Cependant, Malthus ne se référait qu’aux travailleurs
improductifs dépendant des revenus privés, puisque les autres (tels
les soldats, les marins ou les fonctionnaires) étaient payés avec
les recettes des impôts et de la dette publique
; les avantages obtenus en ce qui concerne la
répartition des profits et l’augmentation de la demande pouvaient
être annulés par les inconvénients résultant de l’augmentation
des impôts.
En
résumé, selon les Principes d’économie
politique, il existe un niveau d’équilibre entre, d’une
part, l’épargne qui conduit à l’investissement et, de l’autre,
l’épargne qui amène la consommation à correspondre à
l’augmentation de l’offre. Si cet équilibre est rompu, l’excès
d’épargne, donc, l’insuffisance relative de la consommation,
entraîne qu’une partie de la nouvelle offre ne trouve pas
d’acheteurs, ce qui amènera de nombreux capitaux à ne pas
réaliser de profits et jettera de nombreux travailleurs au chômage,
supprimant l’incitation à la production. Dans les Principes
d’économie politique, c’est la question de la demande
effective qui explique les crises. Pour surmonter la crise, il
faudrait augmenter la demande sans que, dans une première phase, on
augmente la production, sinon le remède n’aurait pas d’effet.
Mais un tel résultat ne pourrait être atteint que si les riches
salarient un plus grand nombre de travailleurs improductifs,
c’est-à-dire ceux qui consomment sans produire. Cette augmentation
de la demande entraînerait, dans la phase suivante, la reprise de la
production, de sorte que l’offre pourrait correspondre à la
nouvelle demande, ce qui rentabiliserait les capitaux et
développerait l’emploi. La crise serait alors dépassée.
Keynes
s’est inspiré du modèle de déséquilibre formulé par Malthus,
résultant de l’insuffisance de la demande, pour concevoir le genre
de déséquilibre où l’épargne augmente plus que
l’investissement. En ce qui concerne les solutions proposées à ce
déséquilibre, Malthus fut un précurseur de Keynes, puisqu’il
avait anticipé l’observation des différences sociales dans la
propension marginale à consommer ; il considérait que
l’accumulation des demandes provenant de personnes à faible revenu
et qui se répètent très fréquemment était beaucoup plus
importante qu’une seule demande d’une personne jouissant de
revenus élevés et qui achète des biens très durables (p. 374). Et
dans une lettre du 7 juillet 1821, postérieure à la première
édition des Principes d’économie
politique, Malthus décrivit clairement la relation entre
le niveau global de la consommation et la distribution du produit :
«la question principale est de savoir si [le produit] est
réparti entre les différentes parties intéressées de telle sorte
que cela crée une demande véritablement effective de la production
future» (volume IX, p. 10).
Cependant,
contrairement à ce qui sera mis en pratique un siècle plus tard,
dans le cadre du New Deal et de l’État-providence, Malthus se
méfiait de l’action gouvernementale. Pour lui, l’augmentation de
la dette publique était un outil d’intervention très risqué
: «nul
n’aurait l’idée de confier à un gouvernement quelconque les
moyens de procéder à une autre répartition des richesses en vue de
satisfaire l’intérêt général»
(Principes d’économie politique,
p. 410).
Malgré
cela, «quand nous nous efforçons d’aider
la classe ouvrière dans une période comme celle-ci [durant
les années suivant les guerres napoléoniennes], il
est préférable de leur donner un emploi dans les types de tâches
dont les résultats ne sont pas vendus sur le marché, telles que les
routes et les travaux
publics» (p. 429). Malthus craignait
certainement que ce type d’intervention entrave le réajustement
ultérieur des
marchés. Dans
l’ensemble, cependant,
«la décision de donner
un emploi aux
pauvres
pour qu’ils travaillent dans l’entretien des routes et les
travaux publics, et la tendance des propriétaires et des individus
riches à se faire construire des bâtiments, à améliorer et
embellir leurs terres et
à employer
des
travailleurs et
des domestiques
sont des
moyens à
notre
disposition et
plus aptes
à remédier aux inconvénients résultant de la perturbation de
l’équilibre entre production et consommation,
perturbation
causée par
le fait
que les
soldats, les
marins et
différentes
autres
catégories mobilisées pour la guerre
sont soudainement convertis en travailleurs productifs»
(p. 430).
Dans les Principes d’économie
politique, Malthus considéra que les travailleurs
productifs étaient en mesure d’augmenter la production à
l’intérieur de limites indéfinies, mais nécessairement
considérables.
«Il
est certainement exact que la richesse produit des besoins, mais il
est encore plus vrai que les besoins
produisent de la richesse», écrivit-il.
Cette affirmation contraste de façon frappante avec le modèle
démographique exposé dans l’Essai sur le
principe de population et inverse la relation
entre le rythme de croissance de la population et celui de la
production. «La
plupart des
difficultés à
transformer des pays non civilisés et
sous-peuplés en des pays civilisés et raisonnablement peuplés
proviennent du fait qu’il faut leur inspirer des besoins
susceptibles de les encourager à produire de la richesse»
(p. 403). Mais même sans tenir compte du colonialisme et en nous
limitant aux pays où le capitalisme était déjà installé, le fait
que, dans les Principes d’économie
politique, Malthus considère la demande
effective comme
une source
de problèmes
nous conduit
à penser
que si
la consommation
peut stimuler
la production, c’est parce que les limites
naturelles ont une certaine élasticité.
Déjà,
dans sa lettre à Ricardo du 9 octobre 1814, bien qu’il rappelle
«ce que j’ai écrit au sujet de la question
des aliments et de la population», Malthus
invoque l’apparition d’«améliorations»»
«à la fois dans
l’agriculture
et les
manufactures»
(volume VI, p. 140). Ce fut le point de vue qu’il adopta dans les
Principes d’économie politique et
il admet que, «comme cela arrive toujours,
les améliorations introduites dans les machines, la baisse des
bénéfices et l’augmentation des aptitudes [des
qualifications] dans les
fabriques comme l’agriculture font que l’on peut produire un
grand volume d’articles manufacturés beaucoup plus facilement
qu’auparavant, alors que l’accroissement des compétences
dans
l’agriculture
évite
qu’augmente
la difficulté
à obtenir
des matières
premières» (p
58). En admettant cela, Malthus accepte l’idée que les limites
naturelles sont extensibles au point qu’elles peuvent déclencher
des crises d’excès de la production par rapport à la demande
réelle.
Signalons
aussi la lettre qu’il écrivit à Ricardo, le 5 mai 1815, dans
laquelle il envisage la possibilité que la population n’augmente
pas proportionnellement à l’augmentation des capacités
productives, ce qui pourrait empêcher que l’offre crée sa propre
demande (volume VI, p. 225). Malthus avance dans cette lettre une
hypothèse exactement opposée au modèle qu’il avait défendu dans
l’Essai sur le principe
de population.
À
cet égard, lorsqu’il cite dans Le Capital5 un
passage des Principes d’économie politique où Malthus
indique la possibilité que la croissance de l’accumulation
capitaliste soit supérieure à la croissance de la population, on
peut s’étonner que Marx n’ait pas souligné que cette thèse
implique le renoncement au modèle démographique généralement
associé au nom de Malthus.
Dans
les Principes d’économie politique Malthus suivit, autant
qu’il lui était possible, La Richesse des
nations d’Adam Smith, et comme pour ses contemporains et
beaucoup de gens encore aujourd’hui, le travail de Smith était
dominé par la notion de la main invisible, la main invisible
des marchés, Malthus souligna l’inspiration développementaliste
de ce livre. En fait, les préoccupations développementalistes de
Malthus apparaissent clairement lorsqu’on constate que le chapitre
VII de la première édition des Principes d’économie
politique, «Sur les causes immédiates du progrès de la
richesse», est devenu, dans la deuxième édition et le livre II,
«Sur le progrès de la richesse», acquérant ainsi plus de relief
et d’autonomie. La nouvelle version de l’économie malthusienne
ne se présenta pas comme hétérodoxe face aux positions de Smith,
mais comme une polémique contre les lectures de Smith dont Ricardo
était le principal exposant.
Critiquant
la théorie ricardienne de la rente foncière, Malthus nia que la
rente fût assimilable à l’excédent du prix par rapport au coût
de production en raison d’un monopole. Dans les Principes
d’économie politique nous lisons que «la
fertilité de la terre lui confère la possibilité de produire une
rente, parce
qu’elle
produit un
volume
excédentaire
de biens
indispensables
qui dépasse
les besoins
des
5
Karl Marx,
Le Capital.
Critique de
l’Économie
Politique,
Éditions Sociales,
1973, volume
III, p.
78.
agriculteurs
; et la nature même des biens indispensables à la vie, quand ils
sont correctement répartis, tend de façon décisive et constante à
conférer une valeur à cet excédent, en augmentant une population
qui forme une demande» (p. 143). Malthus
attira l’attention sur le fait que les physiocrates avaient déjà
insisté sur
cette propriété
du sol
comme fondement
de la
rente ;
dans la
même perspective,
il ajouta
que
«la
rente est le résultat naturel d’une qualité inestimable de la
terre, que Dieu a donnée à l’humanité – la qualité d’être
capable de nourrir plus de gens que ceux qui doivent la travailler»
(pp. 147-148). Si la terre diminuait de moitié sa fécondité, nota
Malthus, l’économie serait sérieusement compromise
; dans ce cas, la plupart des terres aujourd’hui
cultivées seraient abandonnées, la rente diminuerait, et le déclin
économique réduirait la population et la demande.
Cette théorie de la rente est contraire au
modèle toujours associé au nom de Malthus, selon lequel la rente
tendrait vers l’infini, jusqu’à ce que la catastrophe
démographique la fasse tendre vers zéro. Dans les Principes
d’économie politique, cependant, le facteur de changement
n’est pas l’évolution démographique, mais la productivité de
la terre, dont l’augmentation provoquerait une croissance de la
population et stimulerait l’économie, accroissant ainsi la rente.
Bien que Malthus ait estimé que les économies d’échelle étaient
une caractéristique générale des manufactures et les rendements
décroissants une caractéristique générale de l’agriculture et
bien qu’il continuât à blâmer les pauvres pour leur fécondité
trop élevée et leur imprévoyance, ce mécanisme par lequel
l’augmentation de la population stimulerait l’augmentation des
superficies cultivées et donc celle de la production agricole est
contraire au modèle exposé dans son Essai sur le principe de
population.
Malthus
a expliqué
qu’il avait
analysé, dans
son essai
sur la
démographie, la
domination de
l’offre sur
la population d’un pays, mais que les Principes
d’économie politique allaient analyser les
causes qui déterminent cette offre. Dans certaines limites, la
croissance de la population augmente la demande et stimule
l’économie. Mais «en se heurtant à la
limitation des moyens de subsistance, la pression de la population
ne fournit
pas un
stimulus
efficace pour
la croissance
ininterrompue
de la
richesse» (p.
311). Le principal obstacle vient-il alors de la nature ou de la
société?
Malthus
avait adopté la mesure de la valeur adoptée par Adam Smith, selon
laquelle la valeur d’un produit est définie par la force de
travail qu’il a permis de salarier. Ainsi, explique Malthus,
lorsque la population croît davantage que les moyens de subsistance,
la portion des moyens de subsistance destinée à chaque travailleur
serait inférieure, ce qui ferait augmenter sa valeur, puisque la
même quantité de produits incorporerait plus de travail. Par
conséquent, en ce qui concerne la terre, davantage de terres et de
sols moins fertiles seraient cultivés. Dans sa polémique contre
Ricardo, et dans les Principes d’économie politique,
Malthus explique que la rente foncière est un facteur de progrès,
parce qu’elle conduit à cultiver davantage de terres, à produire
plus de types de denrées agricoles, à augmenter l’emploi et ainsi
de suite. Analysant une situation inverse, et critiquant
Jean-Baptiste Say, James Mill et David Ricardo, Malthus fait valoir
que les marchandises ne doivent pas être comparées seulement entre
elles, mais aussi simultanément avec les coûts de production et la
demande. Cependant, si la production augmente et que la demande reste
stationnaire, même si les coûts de production ne changent pas, la
valeur des marchandises diminue, si on la mesure par la force de
travail qu’elles permettent de salarier. À la suite de ce
processus, l’accumulation du capital serait entravée (pp.
316-317). Il est difficile d’être plus restrictif et concis que
Malthus l’a été dans sa lettre du 26 janvier 1817 : «Je
suis absolument d’avis que, dans
la pratique, l’obstacle réel qui se dresse contre la production
et la population résulte davantage d’un manque de stimulation que
de l’absence de capacité productive» (volume VII, p. 123).
Ainsi,
nous constatons un contraste total entre le modèle démographique de
l’Essai sur
le principe
de population et
l’analyse des crises effectuée dans les Principes
d’économie politique ;
en effet, dans ce second ouvrage
le déclin
de la
population résulte
d’une épargne
excessive qui
entrave les
potentialités de
la consommation et de la production. Il est vrai que Malthus a cru
que l’augmentation de la productivité des machines réduirait
l’emploi total, mais, à l’époque où il écrivit ces lignes, il
n’y avait pas encore de base empirique pour penser autrement.
Néanmoins, selon Malthus, «il n’y a guère
de raisons de craindre
que la croissance du nombre de machines ait des conséquences
constamment désastreuses», à condition que
l’on augmente la demande et la consommation. «Tout
comme la fertilité de la terre, l’invention de bonnes machines
favorise une capacité productive extraordinaire».
Pour conclure ce passage théorique décisif, Malthus observe
: «les trois principales
causes les plus favorables à la production sont l’accumulation de
capital, la fertilité des sols et les inventions servant à
économiser du travail»
; néanmoins,
«comme toutes ces causes
tendent à faciliter l’offre, sans référence à la demande, il
est peu probable qu’elles fournissent, séparément ou ensemble, un
stimulus suffisant pour une croissance ininterrompue de la richesse»
(p. 360).
La
rigidité ou l’élasticité de la demande étaient pour Malthus des
facteurs fondamentaux de sorte que l’offre et la demande n’étaient
pas des variables symétriques ;
il démolit la thèse selon laquelle un produit donné pourrait être
excédentaire, mais pas tous les produits en même temps. Les
marchandises ne sont pas
toujours échangées contre d’autres, explique-t-il, mais elles
sont toutes échangées contre du travail, ce qui soulève la
question du manque d’emploi. «[...] Si
la population
augmente alors
qu’il n’y
a pas besoin d’un montant supplémentaire
de travail, cette augmentation sera rapidement entravée par le
manque d’emplois et les maigres moyens de subsistance des salariés
; cela ne suscitera pas le stimulus
nécessaire à une augmentation de la richesse proportionnelle à la
capacité productive» (p. 313). Le problème
vient du manque d’emplois, donc d’une insuffisance de la demande
conduisant à des investissements inférieurs aux besoins ; le
problème ne vient pas d’obligations dictées par la nature, au
point que, pour le résoudre il faudrait recourir à des mesures de
dépassement de la crise semblables à celles
énoncées auparavant.
Encore une
fois, la
théorie du
développement de
Malthus est
bien supérieure
à sa théorie de la population.
Contrairement à ce qui est arrivé à son
modèle démographique, Malthus a imaginé une situation dans
laquelle la capacité de production des biens dépasse la demande
sociale, ce qui est exactement l’opposé du modèle préconisé par
les écologistes. Il est tristement ironique de constater qu’une
certaine gauche partisane de la décroissance préfère s’inspirer
de l’Essai sur le principe de population plutôt que des
Principes d’économie politique !
« ...sous
la botte du capitalisme, il faudrait encore sortir d' un dilemme
insoluble ; si les guerres cessent, si les épidémies sont
enrayées et la mortalité infantile réduite, la population
s'accroîtra et il en résultera une pénurie de terres arables, en
dépit de tous les travaux d'irrigation et de mise en valeur des
terrains qui ne font que de retarder les conflits.
L'industrialisation pour l' exportation, façon a vrai dire bien peu
naturelle de se sortir des difficultés pour des terres les plus
fertiles, ne peut donner qu'un répit temporaire. Lorsqu'une
population est dirigée d'en haut d'une part et laissée à ses seuls
instincts quant a la régulation des naissances d'autre part, elle
doit nécessairement aboutir à cet état de surpopulation. Tout
système économique engendre un mode de croissance de la population
qui lui est spécifique. Si un régime autocratique étouffe les
sentiments de responsabilité au sein du peuple, il y fait
disparaître en même temps toute volonté d' exercer un contrôle
sur les conditions mêmes de la vie. Un peuple ne peut éviter de
sombrer dans la catastrophe qu'entraîne une natalité galopante
d'une part et une baisse relative de la production agricole de l'
autre ,qu' « en déployant une somme d'énergie énorme,
en faisant preuve d'une volonté de fer, qualités qui ne peuvent
résulter que de la confiance en soi et de l'exercice de la liberté
ou de la lutte énergique pour conquérir cette liberté. » (A.
Pannekoek, Les conseils ouvriers II, ed. Spartacus, p.123/124)