Ce document d' archive ronéoté m' à été confié par notre camarade Henri Simon, pour le publier il a fallu le scanner page par page, puis faire la correction de certains passages. L'auteur de ce texte Daniel est sans doute Daniel Saint-James, à confirmer.
G.Bad
I -
Raisons de cette
brochure En I958 paraissait un numéro spécial 7/8 de la revue
"Noir et Rouge" consacré entièrement au nationalisme. Un
de nos camarades fut chargé de l'analyser et d'en profiter pour
exprimer l'opinion de l'ensemble des camarades sur ce problème.
Alors que l'on pouvait raisonnablement espérer que la "question
nationale ne constituait plus un problème pour des socialistes,
nous dûmes nous apercevoir qu'elle continuait à empoisonner de ses
relents pestilentiels, non seulement une grande partie de
l'avant-garde mais également, plus près de nous, certains de nos
camarades. Il en résultât une discussion générale, fort utile, à
notre avis, et que nous pensons nécessaire de faire connaître à
un cercle aussi large que possible de camarades qui s'intéressent à
ce problème et qui, comme nous, souhaitent sortir de la crise dans
laquelle se débat depuis des années le mouvement ouvrier, Nous
allons donc donner ci-après, l'essentiel de la discussion et des
positions franchement antagonistes qui se sont cristallisées sur ce
problème qui est, comme on le verra, à la base de tous les autres.
-2 -
Positions du camarade A. sur Noir &
Rouge Pour les camarades de "Noir & Rouge", les
nationalismes constituent une étape nécessaire vers la libération
des peuples, et, par conséquent, un pas de plus vers l'anarchie. Une
étape historique: car la cristallisation, même dans les petits pays
d'une conscience nationale, ouvrira nécessaire-ment une période de
luttes contre les pays exploiteurs et, en même temps un
développement de la conscience de classe. Nous avons entendu mille
fois dans milieux dits ouvriers les mêmes arguments, nous avons
constaté le même sentimentalisme dans leur analyse. Les mouvements
d' émancipation nationale sont progressifs dans la mesure où
s'affaiblissent les impérialismes. De plus, la création de
nouvelles nations aura des conséquences dans les rapports
économiques et culturels, et, un nouvel équilibre des forces
mondiales permettra à la classe ouvrière de comprendre son rôle
historique . Telle est en gros la position de "Noir &
Rouge".
Ils se défendent, il est vrai
d'être nationalistes. La fédération des peuples librement
consentie est leur but 'idéologique mais le nationalisme
d'aujourd'hui constitue la pierre de touche de la politique mondiale;
c'est dans cette mesure qu'ils sont favorables aux mouvements
d'émancipation nationale
et coloniale. Ils n'apportent, comme
nous le voyons, rien de nouveau. Leurs positions reposent, en partie,
sur le mythe de la révolution des "peuples", contre
d'autres peuples exploiteurs. Leurs analyses sont vagues et
contradictoires, ils font souvent appel à l'histoire, sans tenir
compte de la position sociale de ces peuples et des classes sociales
qui provoquent ces mouvements de révolte. Le mythe national, même
s'il est issu d'une révolte contre une autre nation qui opprime, a
des causes essentiellement économiques et toujours en dehors de la
partie consciente du peuple. La Révolution Française a donné au
peuple français une conscience nationale plus grande que toutes les
dynasties qui l'ont précédée mais la suite en fut une série
. 3 -
de guerres jusqu'à nos jours.
Saint-Just rappelle que ce sont les ouvriers qui ont fait les plus
grands sacrifices et ce sont eux les moins favorisés dans les
révolutions et dans les guerres. Cet exemple se retrouve dans la
Révolution Russe. Les guerres coloniales du XIXème siècle donnent
naissance, après la chute de l'empire colonial espagnol à plus de
vingt nations en Amérique, malgré l'affinité des langues et des
cultures, ces nations n'apportent pas de solution humaine à leurs
peuples. De nouvelles nations: Birmanie, Indonésie, Malaisie,
Canada, Indes, Maroc, Tunisie et bien d'autres ont acquis leur
"indépendance" en brandissant le drapeau du nationalisme.
Ces nations ont la même structure que les anciennes nations
dominatrices, car, une nation en gestation nourrit les mêmes vices
que les autres États. La mystique nationaliste sera le moteur
idéologique par quoi une classe en exploitera une autre car, créer
une nouvelle nation signifie créer des lois, des administrations et
des institutions en fonction d'intérêts de classes. Toutes ces
institutions reposent sur des principes politiques et économiques
bien définis.
Nous arrivons maintenant à la
question la plus importante. Les anarchistes de "Noir et Rouge"
devraient nous dire comment et pourquoi les nations sont des entités
économiques, les facteurs et les raisons pour lesquels un peuple
"choisit" une nouvelle identité. On ne peut pas définir
le concept nationaliste sans préalablement choisir les principes
économiques suivant lesquels les nouvelles nations seront
administrées et selon lesquels le peuple développera son économie.
Les petites nations nouvellement
crées auront besoin de l'aide des nations les plus puissantes, car
on ne peut concevoir le développement moderne de ces petits pays
sans l'intervention financière et technique des grandes nations. Les
nations nouvelles sont donc dès le début accablées de dettes, sans
parler de l'aspect politique: il n'y a guère prêts sans garantie ou
intérêts. Nous connaissons depuis longtemps ces formes de
financière. Nous devons
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tirer la conclusion que chaque nouvelle
nation signifie pour les pays les plus développés de nouveaux
débouchés, la création de nouveaux marchés, donnant par la suite
naissance à des besoins de plus en plus grands. Loin d'affaiblir les
impérialismes, l'apparition de nouvelles nations les renforce grâce
à cet accroissement constant de nouveaux débouchés. C'est à cela
que nous conduit la mystique du nationalisme. Nous pouvons dire en
tant qu' européens que, malgré des siècles "d'indépendance"
nationale notre économie est de plus en plus compromise: la
pénétration financière des États-Unis en Europe s’accroît
chaque jour et pourtant une grande partie de l'Europe est fortement
industrialisée. Cette situation paradoxale plaçant certains pays
hautement développés au même rang que certains pays nouvellement
crées nous laisse perplexes devant la perspective nationaliste qui
commence à s'ouvrir en face de la pénétration économique des
États-Unis en Europe. Le marché commun est une preuve de la révolte
de la vieille Europe. Un esprit nationaliste, voire européen, se
développe en face des deux puissances qui dominent le monde. Nous
voyons mal, en tant que travailleurs, comment nous associer à cet
esprit nationaliste contre la tyrannie financière des États-Unis.
Notre libération sera économique
et sociale et rien d'autre. Les problèmes des peuples d'Europe et
d'Afrique sont, dans le fond, exactement les mêmes. Nous n'avons pas
compris nos frères des pays arriérés parce que nous n'avons pas
compris nos propres problèmes. L'histoire a pour nous un contenu
social. Il ne faut pas confondre les nouveaux rapports de force
mondiaux imposés par les armes depuis la dernière guerre, avec
l'évolution des forces sociales qu'on empêche de se développer en
jouant la carte nationale. Non, les nationalismes ne sont nullement
un processus historique nécessaire au vingtième siècle comme
l'affirme "Noir & Rouge".
L'indépendance nationale est un
mot d'ordre confus parce que l'économie moderne a un caractère
universel. De nouvelles frontières seront fixées mais, leurs
économies
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graviteront dans l'orbite du dollar, de
la livre ou du rouble. Nous aurons beau crier, nous Européens, qui
avons soumis pendant des siècles d'autres peuples, notre
indépendance.
Nous ne pouvons pas être
favorables à l'indépendance nationale, parce que, dans toute
nation, quelque soit le degré de son développement, il existe la
dépendance de l'homme et la négation de l'être en tant
qu'individu. Notre bataille doit être, sans distinction de race ni
de couleur, la li- bération de l'individu contre le nationalisme
qu'exalte la petitesse de l'homme en lui imposant un drapeau et
d'autres devoirs patriotiques.
On ne peut pas affirmer, comme le
fait "Noir & Rouge", que le vingtième siècle fermera
l'ère nationaliste, que le monde aura terminé son développement
économique et que s'ouvriront de nouvelles perspectives pour
l'humanité. Il s'agit de savoir quelle est la valeur de telles
perspectives car il se dégage, à travers leurs études,
l'impression que les peuples n'auront rien compris s'ils n'ont pas
traversé cette étape historique.
Devant une telle affirmation, on
est obligé de rappeler que toute véritable révolte des peuples est
terminée par des antagonismes d'intérêts entre classes. Tel est
pour nous, révolutionnaires, le vrai sens de l'histoire. L'histoire
est composée de faits sociaux antérieurs à la nation; de là, les
différentes interprétations des faits historiques. Lier le
développement de l'humanité à la notion nationaliste, c'est
méconnaître les facteurs qui composent les nations en tant
qu'entités économiques. Si les révolutionnaires ont existé à
l'aube de la civilisation sociale de l'humanité, c'est parce que la
lutte de classes date des temps les plus reculés de l'histoire. Les
éléments qui composent une organisation sociale, même primitive,
sont d'ordre économique. Chaque groupement humain, même sans
frontière bien définie, constitue en puissance un État avec une
technique plus ou moins rudimentaire de l'économie. La
stratification des groupements humains est inconcevable sans
l'autorité d'une aristocratie,d'un despote ou d'une bureaucratie.
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Même le troc, la forme la plus
primitive du commerce, obéissait à un besoin social, nu profit
d'une classe ou d'une aristocratie, au préjudice de ceux qui
produisaient la richesse,
Depuis les plus anciennes formes
de la civilisation, jusqu’ aux plus hautes formes de l'économie
capitaliste moderne, ce sont toujours les producteurs qui supportent
le poids de toutes les exigences sociales. Nous pouvons dire que la
position de "Noir & Rouge" est purement émotive et
sentimentale. La lutte pour la liberté d'un peuple, c'est la lutte
contre les causes économiques qui provoquent les guerres, c'est la
lutte pour la suppression des classes sociales et, à une échelle
plus grande, la suppression des nations et des États.
- décembre 1958 -
-7-
Le Nationalisme au XXème
siècle de l'ère chrétienne et les pays sous-développés
I- Problème du
socialisme
La rectitude du jugement, celle de la
pensée et par conséquent celle de l'action ne peuvent aller sans la
rigueur des principes.
Pour l’œuvre scientifique la
cohérence des hypothèses et des définitions et par conséquence
interne des déductions est l'objectif premier. Par une tendance
générale, on essaiera de réduire les hypothèses au minimum,
l'optimum est atteint lorsque l'hypothèse se réduit à une,
fondamentale, qui don- ne tout son sens scientifique du terme. Il va
de soi que ces hypothèses doivent être confrontées à
l'expérience, dernière instance pour juger de la rectitude de la
théorie. Pour nous, cette hypothèse fondamentale, confirmée à nos
yeux par 1'expérience quotidienne, c'est l'obligation pour
l'humanité de réaliser le Socialisme ou de sombrer dans le chaos.
Si on la rejette, si on admet
qu'elle est démentie par les faits toute discussion ou recherche
ultérieure devient inutile.
Le corps de
définitions qui doit compléter cette hypothèse fondamentale, c'est
celui qui concerne la société socialiste. Reconnaissons que les
"théoriciens" se sont assez peu penchés sur le problème
et que les définitions que l'on a données du socialisme sont
surtout négatives.
Nous
proposons la définition minimale suivante: Le socialisme,c' est
la gestion, par les producteurs eux-mêmes libres et égaux,de la
production .
Dans cette
définition, nous avons introduit le mot gestion qui déjà nécessite
une précision: Par gestion, il faut entendre l'organisation et la
fixation du niveau de la production et également la répartition des
produits. Une telle organisation une telle répartition ne peuvent
se faire au hasard. Elles nécessitent une unité de mesure, une
unité comptable. Il faut comprendre que
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cette unité comptable est fondamentale
car elle conditionne le calcul économique et, par conséquent, sans
elle, toute "planification" est impossible.
Mais cette gestion doit être
l’œuvre des producteurs, libres et égaux, cette gestion
collective implique donc une unité sociale: cette unité est le
temps de travail social moyen.
De la définition posée nous
avons déduit un véritable théorème: Pour que la société
socialiste existe il faut pou- voir définir un temps de travail
social moyen. Remarquons que la définition que nous avons donné
de la société socialiste contient les caractères que l'on
s'accorde généralement à lui octroyer: suppression de
l'exploitation de 1'homme par l'homme, disparition des classes
sociales, etc... (Nous laissons évidemment de côté ici les
problèmes moraux ou éthiques de libération totale ou de bonheur de
l'homme qui sont sur le plan individuel, et qui bien que conditionnés
par la réalisation de la société sans classe ne sont pas à
aborder ici et sont à abandonner aux accoutumés de la propagande
idéologique.).
La nouvelle unité comptable
implique l'existence d'un type de travail qui permet sa définition
et ceci avant même la réalisation de la société socialiste. Pour
la première fois dans l'histoire de l'humanité, et ce point est
très important, apparaît un tel type de travail, collectif, étendu,
social. C'est celui qui est exécuté dans l'ensemble des industries
hautement développées de notre planète. Il entraîne
progressivement dans son système l'ensemble de l'humanité. Ce
système, c'est le système capitaliste.
Comme il est de
bon ton de citer les autorités rappelons que Marx considérait que
le "rôle historique » du capitalisme était la
réalisation de cet état de choses. Une des conséquences
principales du capitalisme est la création d'une classe qui effectue
le travail social: le prolétariat.
Les
conditions matérielles du passage au socialisme sont ainsi crées
dès que le capitalisme est lui-même sur son déclin. Inéluctabilité
de ce déclin doit faire partie de l'hypothèse
-9-
fondamentale (c'en est en fait la
deuxième partie) mais celle ci admise, si les conditions citées
sont nécessaires elles ne seront pas suffisantes car il faut que le
prolétariat appelé à assumer la gestion de la nouvelle société
mis en demeure de remplacer la société capitaliste, le veuille.
C'est là le rôle de la
conscience de classe, qui n'a de sens qu'étendue à la collectivité.
Dans cette perspective où la volonté dos hommes joue un rôle non
négligeable le mot progrès perd tout son sens si on veut le borner
au seul sens matériel.
On ne peut parler que de mouvements, de
forces dont la résultante est la création d'une situation
économique et sociale plus ou moins adéquate à la transition. Le
but de cet article est justement une étude sommaire de ces
mouvements contemporains et des perspectives qu'ils nous fournissent.
On voit bien par ce qui précède
que le socialisme est ste considéré ici comme réalisable dans les
seules sociétés industrielles douées d'un prolétariat. Cette
position n'est pas défendue par tous. Une querelle célèbre a
opposé marxistes et
narodniks, sur la possibilité pour une société basée sur le
communisme agraire primitif de passer directement au stade
socialiste. On sait que Marx, malgré des sympathies évidentes pour
les narodniks, s'est prononcé en fin de compte contre cette
possibilité en Russie, arguant que le Mir (ou commune rurale) étant
en voie de disparition: la Russie devait suivre le chemin de
l'Angleterre sur la voie de la Capitalisation. L'histoire devait
donner tort aux populistes et au docteur Charles Marx. La Commune
rurale ne se transforme pas en com- munc socialiste et la Russie ne
suivit pas le chemin de l'Angleterre réalisant son industrialisation
selon une méthode propre. Nous envisagerons également le type de
société capitaliste qui devait s'installer dans ce pays arriéré
et également la situation des pays sous-développés dans la
conjoncture mondiale.
2- Rôle et accomplissement du
Capitalisme moderne. Le monde actuel est, disent les journaux et
radio, divisé en deux blocs hostiles. En fait cette hostilité nous
pouvons la laisser de côté pour l'analyse économico-sociale qui va
suivre.
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Aussitôt une différence fondamentale
saute aux yeux, l'existence de pays industriels hautement développés
(limités à 1'Europe y compris l'URSS, les États-Unis et le Japon)
et les pays dits sous-développés. Nous commencerons par une étude
rapide des premiers sans entrer dans trop de détails:
a) Les pays techniquement évolués
Tous présentent un caractère commun:
l'existence d'une forte industrie y est accompagnée de celle d'un
salariat hiérarchisé, c'est à dire d'un prolétariat, et de
l'exploitation de l'homme par l'homme. Ils ressortissent donc tous au
système capitaliste. Cependant, entre eux, dues à leur
développement historique, existent des différences suffisamment
importantes pour qu'on s'y arrête.
Le premier système capitaliste
historiquement développé fut le capitalisme libéral ou
concurrentiel. Il n'en reste guère à l'heure actuelle d'exemple
pur. Il a été fortement contaminé par une nouvelle forme de
capitalisme, le capitalisme d’État que nous examinerons.
Né en Europe Occidentale le
capitalisme libéral connut un enfantement bruyant et sanglant. Celui
de la révolution bourgeoise. Il amena avec lui la destruction de
l'ancien Mode d'exploitation féodal, dont l'une des premières
conséquences fut la destruction de l'ancienne propriété agricole.
En France, par exemple en 1789, la
paysannerie fournit la masse de manœuvre de la révolution. A bien
des égards celle-ci peut être regardée comme la première
révolution paysanne de l'histoire. La paysannerie française en
retira la création de la petite propriété agricole qui survit
encore dans ce pays fortement traditionaliste. Mais la paysannerie ne
saurait former à elle seule une classe dominante, l’Industrie
devait bientôt se développer, basée sur l'entreprise individuelle
et l'initiative privée du capitaliste directeur d’usine.
-11-
L'accumulation primitive du capital
commençait avec son cortège d'exploitation accrue de sueur et de
sang. La nouvelle classe possédante, la bourgeoisie se développait.
Elle était bien différente des Jacobins qui avaient réalisé les
conditions objectives de son avènement.
Son idéologie de liberté,
d'égalité, de fraternité utilisée autrefois pour abattre le
féodalisme autoritaire en en- traînant les masses paysannes, se
transportait maintenant sur le plan plus immédiat de la liberté
d'accumuler. La confrontation des entreprises se faisant par
l'intermédiaire du mar- ché, sa conséquence politique fut la
création du Parlement bourgeois. Consécration du régime il
représentait le lieu d’accommodation des intérêts particuliers
de telle ou telle catégorie de possédants.
Poussés par leur condition
d'exploités, les ouvriers d'Europe Occidentale s'organisèrent en
syndicats et en partis politiques distincts. La bourgeoisie à son
tour fut contrainte à s'organiser, elle forma ses partis selon un
mode propre.
Parallèlement le progrès
technique devait renforcer cet- te tendance de la bourgeoisie à se
structurer. La qualification, la hiérarchisation poussée du travail
eurent pour conséquence une transformation du monde travailleur et
une agglutination toujours plus poussée au système.
Très vite l’État et le
parlement devaient abandonner leur rôle d'arbitre pour devenir un
organe effectif de la direction de la société.
Après des intermèdes
bonapartistes qui représentent le temps nécessaire à la
bourgeoisie pour s'adapter à la nouvelle situation les oligarchies
bourgeoises devaient venir au pouvoir dans l'ensemble du monde
occidental.
Comme l'a dit Cousin (Cousin sur
l’État) "la révolution bourgeoise avait séparé le
bourgeois, type social surgissant du procès économique, du citoyen
membre officiel d'une communauté nationale... L'homme de parti
survint qui réunit en lui ces deux qualités... Les partis
politiques donnèrent à la société bourgeoise la cohésion qui lui
manquait".
- 12 -
Cette
intervention de l’État à l'intérieur de l’Économie devait
devenir de plus en plus importante. Prenant à son compte les parties
les moins rentables de l'économie (énergie, recherche, industrie
lourde) il introduisait son mode propre d'organisation: la
bureaucratie. Mais dans la majorité des pays occidentaux celle-ci
resta liée à la forme classique de la bourgeoisie et n'a que peu de
poids dans la société même si elle constitue les exploiteurs
directement perçus par les prolétaires, ou plus souvent l'écran de
fumée qui empêche la crise de conscience de ceux-ci, entraînés
qu'ils sont par l'apparente complexité du mouvement social,
chloroformée par l'espoir de l'ascension dans la hiérarchie, et les
résultats des conquêtes ouvrières.
Ce phénomène de l'intervention
de l’État devait connaître des degrés dans les divers pays. Aux
États-Unis par exemple, le capitalisme libéral garde un semblant
d'existence mais, dominé par les trusts, l’État y Joue cependant
un rôle régulateur important pour sa distribution du crédit et
surtout par les commandes militaires qui dans ce pays représentent
60% du budget national, et son action sur le marché agricole. A
l'autre extrémité au contraire, les pays scandinaves développèrent
naturellement un capitalisme d’État intégral, celui du"socialisme
ripoliné" comme on l'a spirituellement désigné. Entre les
deux se placent l'Angleterre travailliste et la France des "conquêtes
de la libération".
Il est tout à fait remarquable
que politiquement la social-démocratie se soit trouvée la cheville
ouvrière de la réalisation de cette transformation du capitalisme.
C'est qu'idéologiquement elle avait développé déjà une théorie
du système, le réformisme et que de plus son emprise sur les masses
par l'intermédiaire des syndicats, lui permettait de jouer un rôle
important dans le maintien de la paix sociale. "Loin d'être les
fossoyeurs de la société capitaliste, dit Cousin, les prolétaires
social-démocrates en furent les maçons".
- 13 -
Nous remarquerons que l'Allemagne venue
relativement tard au capitalisme connut presqu' immédiatement une
forme élevée de concentration. C'est que face à la concurrence
mondiale (France et Angleterre) l’État Wilhelmien devait avoir une
politique économique autoritaire pour l'extraction de la plus-value
des masses et la transformation du pays. Le développement industriel
s'accompagna d'une accentuation de l'industrie lourde plus poussée
que dans les pays capitalistes plus d'Eu- anciens. La
social-démocratie allemande, la plus forte rope, devait trouver dans
cet état de choses sa vocation et se lança dans la collaboration
éperdue avec la bourgeoisie naissante. Elle fut partie même de la
bourgeoisie.
Nous avons volontairement laissé
de côté le dernier venu des pays dans le concert de
l'industrialisation: la Russie.
C'est que son cas ressortit
davantage à celui des pays arriérés que nous envisageons plus
loin. Face au monde capitaliste tout entier qui l'exploitait de façon
semi-coloniale, ce vaste colosse aux pieds d'argile (la Russie
tsariste), devait faire appel aux solutions les plus radicales. Elles
ne pouvaient intervenir que dans une situation favorable, et celle-ci
se trouva créée par la guerre mondiale de 1914/1918. Battue à
l'extérieur, minée à l'intérieur par les mouvements ouvriers et
paysans, la Russie tsariste s'écroula pour laisser la place à un
régime qui, profitant des troubles à l'Ouest, pouvait établir sa
domination.
La dictature sur le prolétariat
était né et l'édification selon une formule célèbre du
"socialisme dans un seul pays" pouvait commencer.
Là encore se trouvèrent des
spécialistes de ces problèmes de la concentration étatique: les
social-démocrates occidentaux des Lénine et Staline. Radicaux ils
l'étaient et passèrent tout de suite à l'action concrète:
Réorganisation de la production, formation de la nouvelle classe
d'exploiteurs, la bureaucratie, qui réaliserait l'accumulation
primitive. Cette bureaucratie nouvelle se recruta parmi les anciens
ouvriers de la Russie tsariste. Parallèlement se réorganisait la
condition paysanne avec la suppression de la
- 14 -
propriété individuelle et la
collectivisation forcée accompagnée de la liquidation physique de
millions de koulaks récalcitrants et de la transformation de
nombreux paysans en ouvriers.
La nouvelle classe exploiteuse
décide de la production, planifie, absorbe de la plus-value. Sa
domination s'exerce sur un prolétariat industriel nouveau fortement
encadré par des organisations dont le réformisme autoritaire n'est
pas différent dans son essence de celui que nous connaissons ici.
La Russie du XXème siècle a
réalisé ce que Rosa Luxembourg appelait le capitalisme intégral,
celui où le possédant personnalisé a disparu pour laisser la place
au possesseur anonyme, l’État.
b) les pays arriérés
Les grandes découvertes avaient
amené à la connaissance et à l'activité des pays Européens
l'ensemble du monde. L'industrie ne peut aller sans matière
première, ni même sans débouchés pour ses produits. Pressés par
la concurrence, les pays capitalistes du XIXème siècle devaient se
lancer dans les conquêtes coloniales. L’Angleterre puis la France
et enfin l'Allemagne s'y employèrent. Pour la France surtout qui
connut la défaite de 1870 un coup d'arrêt fut porté à ses
entreprises d'expansion européenne. Il lui fallait trouver autre
chose: Elle se retourna vers l'Afrique et l'Asie ou avec l'Angleterre
elle ouvrit de nouveaux et vastes territoires à la domination
sanglante du capital et de la civilisation moderne" (Cousin op.
cit.) Qu'est-ce qui attirait les capitalistes Européens vers ces
pays? Bien entendu le moteur à toute entreprise capitaliste: le
profit. C'est que les pays coloniaux permettaient une exploitation
intensive et à bon marché de leurs richesses naturelles,
Renforçant ou créant de toutes
pièces un féodalisme local, les conquérants se procuraient une
main d’œuvre pratiquement esclave mais suffisante pour le travail
qu'on lui demandait. Les colonisateurs se bornèrent en effet à la
transformation en greniers à matières premières des nouveaux
-15-
pays sous leur domination. Ils y
échouèrent également un certain nombre de leurs produits
manufacturés. Les seules exploitations qu'aient connues ces pays au
XIXème siècle furent soit 1'exploitation minière soit
l'exploitation agricole...
Pour en passer quelques-uns en
revue: les Indes ne furent pendant longtemps que les fournisseurs de
coton tissé à Manchester. L’Amérique du Sud est encore de nos
jours une vaste mine dont sont extraits les métaux les plus divers
(étain, cuivre, etc...). Il en est de même pour l'Insulinde. Les
pays arabes furent les fournisseurs de pétrole. Le cas de la Chine
fut un peu différent, elle bénéficia du système des Compradoros,
vastes organisations de gangsters qui mettaient en coupe réglée
l'ensemble du pays dans le seul but de faire fructifier leurs comptes
en banque. La pénétration occidentale se bornait, en Chine, presque
uniquement aux comptoirs périphériques (Hong-Kong).
Il est vrai
qu'après l'abolition de la monarchie la porte s'ouvrait grande à
cette pénétration.
La guerre des
Boxers avait placé l'Angleterre dans une position privilégiée.
Mais la mode était passée des conquêtes militaires et surtout
l'Angleterre tout comme la France connaissait des difficultés pour
maintenir l'ordre dans ses vastes possessions et pour lutter contre
la concurrence
allemande sur le
continent.
Deux
nouveaux venus devaient prendre la relève. L'un, les États-Unis
tentèrent, selon la méthode qui leur est propre, le noyautage
économique de la Chine, l'autre le Japon, voulut entreprendre la
conquête coloniale. Après la Corée et la Mandchourie, il se
lançait à l'assaut de l'Asie tout entière désireux d'apporter et
matières premières et débouchés à son industrie assez
paradoxalement installée dans ces îles perdues. On sait ce qu'il en
advint.
Les
puissances coloniales classiques France et Angleterre se trouvèrent
affaiblies après les deux guerres mondiales (1914/1918 - 1939/1945)
1'heure était venue de la prise en main de l'exploitation économique
par la plus forte puissance capitaliste du monde actuel: les
États-Unis.
Par le jeu
des trusts internationaux ils s'implantèrent ouvertement ou dans la
coulisse dans les anciens domaines de leurs alliés. (Nous verrons
que cette colonisation économique
-16 -
pure si dans son essence est semblable
à son ancienne a pourtant des résultats un peu différents).
Dans tous les cas l'exploitation
coloniale avait pour but la recherche du profit et une de ces
conséquences était le maintien à un niveau anormalement élevé du
taux de profit dans les pays capitalistes ce qui devait rendre, en
principe, moins souvent nécessaire l'appel aux méthodes classiques
mais dangereuses de lutte contre la baisse de celui-ci: les guerres
et les crises économiques.
Nous avons vu ainsi le rôle des
pays coloniaux et arriérés dans l'économie des pays avancés, mais
il serait bon maintenant d'envisager la réciproque.
Les colonisants ne s'intéressent
qu'aux matières premières et à bon marché, bouleversèrent
complètement l'économie traditionnelle des pays conquis. En plus de
l'exploitation minière, ils imposèrent souvent la monoculture
(coton aux Indes , arachides en Afrique, etc...) sans souci de la
disparition des moyens traditionnels de subsistance.
En Afrique Noire cette pratique
liée à la déportation esclavagiste eut pour conséquence une
baisse démographique.
Mais l'exploitation coloniale ne
pouvait se maintenir longtemps à ce niveau primitif. Il devint
bientôt nécessaire d'introduire une industrie de transformation
simple pour les minerais. Elles s’avéraient moins coûteuses sur
place. De plus les soubresauts du monde capitaliste (crises et
guerres) de- mandaient un accroissement du potentiel industriel des
belligérants et on commença de développer certaines industries
dans les pays coloniaux. Ceci devait amener une nouvelle situation
sociale. L'entretien même rudimentaire du troupeau des travailleurs
est obligatoire pour le capitaliste qui n'a pas d’intérêt à
l'usure rapide de la force de travail. L'introduction même très
limitée de l'hygiène devait avoir des conséquences catastrophiques
dans ces pays où la fécondité des unions est proverbiale. La
poussée démographique qui résulte de la faible baisse de la
mortalité infantile devait prendre une ampleur qui en fait un des
problèmes cruciaux de ce temps.
- 17 -
Les anciennes structures sociales où
féodalisme artificiellement maintenu ou créé ne pouvaient pas se
perpétuer sans coercition. De nouvelles couches sociales se créent.
Embryon d'un prolétariat dans les villes, création d'une "élite"
de spécialistes "cultivés" qui s'élèvent au-dessus des
masses tels furent les résultats finaux de l'introduction du
capitalisme Européen.
Ces élites se trouvèrent bientôt
en mauvaise posture, car elles ne pouvaient se fondre dans les
colonisants qui les tiennent à bonne distance par la barrière du
racisme ou de la xénophobie. Complètement inadaptées également
aux anciennes conditions de leur pays, elles forment les déclassés,
et l'intelligentsia doit, pour sortir de cette situation, proprement
intenable, en venir aux solutions extrêmes.
Se sentant capables d'assurer la
direction de leurs propres pays ils pressentent avec plus ou moins
d'acuité que la situation historique leur est favorable. Leur
possibilité d'action, le levier qui sert à lever les masses
rurales, c'est le nationalisme compris comme le désir de chasser le
coloni- sateur. Le paysan se sent pour la première fois entraîné
sur un plan plus vaste que celui de la tribu ou du village, la
connaissance du monde lui apparaît, idéologiquement ceci se traduit
pour lui par le concept de la nation.
Il devient maintenant nécessaire
de dégager les différences profondes qui existent entre ce
nationalisme et le chauvinisme que nous connaissons dans les pays
industriels. Ici, en effet, celui-ci a le caractère d'une défense
d'un état de fait, du désir pour un capitalisme local d'un retour à
une hégémonie perdue. Il sert à maintenir la classe ouvrière dans
le carcan de la société.
Dans les pays arriérés, au
contraire, la situation est mure pour une transformation radicale de
la société, le nationalisme est le ciment qui agglomère l'ensemble
de la population. Dans le processus de sécession qui se dessine il
joue un rôle prépondérant et s'apparente alors de très près au
nationalisme français de 1789 qui voulait imposer au monde des
puissances féodales le nouvel ordre bourgeois.
-18-
Tout ce que nous avons dit
ci-dessus s'applique également à la Russie du début du siècle.
Malgré la non-présence d'occupants ou de colons étrangers elle
était vassalisée par le capitalisme français et anglais. Il en
résultât une industrialisation partielle du pays. Les déséquilibres
que nous avons dégagés atteignirent une intensité intolérable, le
vieil ordre tsariste s'écroula dès que la situation européenne le
permit.
3-
Les aboutissements: Les Révolutions nationalistes du XXème siècle.
Ainsi la situation crée dans les
pays arriérés est explosive. Elle trouve, comme nous l'avons déjà
signalé, son aboutissement logique, sa forme achevée dans les
mouvements nationaux modernes. Mais ces mouvements sont sans devenir
réel s'ils ne s'accompagnent pas d'une transformation pro- fonde du
pays où ils se produisent. Nous devons maintenant examiner quelles
transformations se réalisent et à quelles conditions.
Nous avons dit que certaines
classes sont en embryon dans la société coloniale: le prolétariat
et parallèlement la bureaucratie autochtone. A leurs côtés existe
une "bourgeoisie" purement mercantile en général dont les
intérêts sont liés aux colonisateurs (au sens large), et dont
l'emprise sur les conditions économiques est purement extérieure et
sans efficacité. Elle sera balayée au premier souffle
révolutionnaire. La nouvelle classe dominante qui se forme, la
bureaucratie, est un produit du capitalisme industriel et ses
instruments de domination lui sont en retour fournis par
l'industrialisation du pays. La situation économique et
intellectuelle la pousse d'ailleurs dans cette voie.
La puissance mondiale se mesure
directement au niveau du développèrent industriel, et, pour
l'intelligentsia, le début d'une telle transformation laisse
apparaître des lendemains glorieux. La forte densité en richesses
naturelles, exploitées d'abord par les colonisateurs, fait bien
augurer du développement. Il n'est que de voir la foi des nouveaux
capitalistes en l'avenir économique de leur pays.
- 19 -
Elle n'est pas sans
rappeler cette mystique de progrès illimité qui parcourut le 19ème
siècle en Europe et aux États-Unis.
Cependant à côté des caractères
favorables sur lesquels nous reviendrons, existent de grandes
difficultés à la naissance des nouvelles nations capitalistes.
Les pays capitalistes évolués
n'ont pas intérêt à voir disparaître leurs anciens greniers ou
leurs marchés et ils font, en général, ce qu'ils peuvent pour
freiner le mouvement. La méthode la plus brutale est le guerre
coloniale répressive telle qu'elle est menée avec une certains
constance par la France éternelle. Une autre méthode a cependant
fait ses preuves qui est née du génie pratique et économe des
anglo-saxons: elle consiste à faire mener la répression contre les
masses paysannes par des potentats locaux dont on entretient les
armées. On canalise ainsi le nationalisme dans le lit rassurant de
la lutte chauvine d'une nation contre une autre. L'existence
d’Israël n'a pas au fond d'autre effet sinon d'autre but, que de
créer un abcès de fixation au sein du monde arabe.
A l'intérieur même des pays
sous-développés opèrent également certains freins que nous
appellerons intrinsèques.
Le premier se place sur le plan
idéologique. Le religion est une barrière puissante surtout dans
les pays où elle est directement inféodée à l'ancien ordre de
choses. L'orthodoxie russe, le culte des morts chinois autant de
dangers dont la bureaucratie a dès l'abord du sa débarrasser.
L’islam joue un rôle différent en ce qu'il sert de ciment à
l'ensemble du monde arabe qui cherche à faire son unité à travers
lui, mais son caractère rétrograde ne saurait faire illusion et une
bureaucratie radicale devrait le détruire ou du moins le réduire à
l'état de vassal comme celà fut fait en Russie,
Le second frein se place sur le plan
purement technique. L'absence de spécialistes pouvant faire
fonctionner les rouages de la machine industrielle se fait
cruellement sentir;
- 20 -
ces problèmes sont résolus dans la
première phase par l'introduction des techniciens étrangers venus
avec des contrats dorés. L'accent est rapidement mis sur
l'enseignement, axé principalement sur les sciences et les
techniques, la formation des ingénieurs. On voit le résultat de
cette politique en Russie, dont la structure
scientifique-industrielle fait pâlir de jalousie les intellectuels
français presqu' autant que les hauts salaires de leurs homologues
soviétiques.
Les problèmes de la surpopulation
sont, nous l'avons dit, sociaux. Ils obligent à la transformation
économique, car comme le souligne Germain, X dans "Quatrième
Internationale", 1a surpopulation conduit à un sous-emploi
chronique, une masse énorme de main d’œuvre attendent un travail.
(Le paysan chinois ne travaillait qu'un tiers de l'année environ).
Les spécialistes occidentaux ne se font pas faute de souligner que
dans la mesure où la croissance de la production se trouve presqu'
'immédiatement absorbée par l'accroissement de la population le
développement est illusoire, La nouvelle classe se préoccupe
cependant que d'une manière incohérente de ce problème. (Il faut
d'ailleurs remarquer ici que "l'amélioration du niveau de vie
des masses travailleuses" n'est pas un des soucis dominants de
la bureaucratie. S'il se fait rapidement tant mieux, sinon tant pis,
l'essentiel c'est d’accumuler et en Chine par exemple où
l'accroissement humain est particulièrement élevé, la politique
officielle oscille perpétuellement entre l'encouragement et le frein
mis à la production des hommes par les hommes.
Quoiqu'il on soit, dans la phase
qui précède 1'"indépendance" ces questions ne sont même
pas posées, marquées qu'elles sont par la forme première de
l'exploitation 6conomique de l'étranger: l'impérialisme pour
utiliser une formule consacrée.
_________________
Il va sans dire que Germain
envisage ce problème sous l'anglo troskiste. Nous ne saurions en
aucune façon faire toutes ces conclusions ni surtout adopter son
système de pensée et ses postulats.
- 21 -
Remarquons enfin pour terminer que le
besoin d’industrialisation ne se fait pas sentir au moment où tous
les produits manufacturés sont fournis par les colonisateurs.
A quelles conditions favorables le
développement capitaliste "autonome" doit-il son départ?
Il est normal que celui-ci prenne place
chaque fois que les freins mis en place cèdent. Ce fait apparaît
quand les colonisateurs sont eux-mêmes en difficulté. La
concurrence capitaliste et les contradictions internes se résolvent
en guerres et en crises, Ce sont là les conditions idéales de la
transformation des pays arriérés. Nous avons déjà fait remarquer
qu'en cas de guerre les colonisateurs ont créé de nouvelles
industries dans les pays arriérés, moins exposés aux aléas des
batailles et parfois plus rentables.
Concurremment, certains freins
purement matériels sont relâchés. Les explosions violentes peuvent
alors se produire, elles éclatent dans ceux des pays où pour telle
ou telle des raisons que nous avons exposées ci-dessus la situation
est mûre. La guerre de 1914/1918 a eu comme résultat
l'industrialisation de la Russie, tout comme celle de 1870/1871 celle
de l'Allemagne, celle de 1939/1945 aura pour conséquence la
transformation de la Chine et des démocraties populaires.
Dans la deuxième moitié du XXème
siècle un phénomène nouveau accélère encore les possibilités de
transformations. La Russie en effet veut se présenter comme une
alliée des pays sous-développés. Sa production axée presqu'
uniquement sur l'industrie lourde en fait une productrice presqu'
exclusive de biens d'équipement. Son offre de troquer ceux-ci contre
des matières premières, même si en partie elle ressortit à la
propagande, a une forte résonance dans les pays arriérés, elle
oblige les autres pays capitalistes à agir dans le même sens. Le
point IV américain n'a pas que des côtés militaires. Chaque pays
capitalistes se sent prêt à aider au développement des possessions
coloniales des autres. La France par exemple n'a presque rien fait
pour développer l'industrie dans ses colonies mais participe à
l'équipement
-22 -
de l'Amérique du Sud colonie
économique des États-Unis et de l'Angleterre, ceux-ci jouant par
contre un rôle semblable au Maroc. Ce phénomène pourrait amener
une révolution plus "pacifique" dans les pays arriérés.
Toutes ces causes en tous cas, montrent
l'exactitude de cotte formule lapidaire: Dans la conjoncture actuelle
pas d'échappatoire au capitalisme généralisé.
Ainsi dès que la situation
devient favorable se produit dans les pays arriérés une révolution
radicale. La masse de manœuvre étant la paysannerie, qui est de
loin la classe la plus nombreuse, la révolution se présente sous la
forme paysanne. La répartition des terres, la réforme agraire telle
est sa première réalisation. En Russie les paysans avaient partagé
les terres bien avant la bénédiction bolchevique. En Chine comme le
dit P.Brune dans "Soubarbe", la révolution bureaucratique
s'est donné la plus formidable armée paysanne de l'histoire.
Concurremment, dans un certain
nombre de villes se trouve un prolétariat assez avancé dont les
revendications peuvent être radicales. Dans l'atmosphère
d'effondrement qui existe, où l'ancien Etat est détruit, ce
prolétariat peut aller assez loin dans ses revendications et même
aller sur le chemin des désirs socialistes. En Russie par exemple se
forment des Soviets et dans une courte première période des essais
de décentralisation et de gestion directe se font jour; Nul doute
que nous trouvions de tels essais en Chine. En Espagne, dont nous
avons montré le caractère spécial à propos du livre de Richards,
les ouvriers des provinces reculées suivent l'exemple de leurs
camarades barcelonais et vont même jusqu'à entraîner les paysans
sur un chemin qui n'est pas traditionnellement le leur.
Ces "outrances" ouvrières
n'ont pas à nous surprendre. Même s'il a exagéré en créant de
toutes pièces un prolétariat imaginaire, Daniel Guérin a montré
que les"bras nus "présentaient des revendications allant
beaucoup plus loin que la révolution bourgeoise de 1789/1815 ne le
voulait. On n'en
- 23-
conclut pas pour autant que la
révolution française est une révolution prolétarienne qui a
dégénéré !
Nous reviendrons sur ce point à
plusieurs reprises. Mais très vite les premiers problèmes se
posent: ce sont ceux de l'accumulation primitive. Une classe nouvelle
joue le rôle de direction de l'économie: la bureaucratie. C'est que
dans le contexte mondial, et local, le prolétariat noyé dans la
masse paysanne est incapable de réaliser ce monstrueux accouplement:
l'accumulation primitive socialiste.
On peut contester l'affirmation
que l'accumulation primitive doive être réalisée par la
bureaucratie et non par exemple par une bourgeoisie de type libéral
classique. Nous allons donc examiner cette objection. Dans un article
de la revue de Science financière (Jui/Sept.1958), M.Luc Bourcier de
Carbon publie une étude intitulée: "Obstacles à la croissance
et organisation des marchés en pays sous-développés". Tout
est envisagé sous un angle de vue économico-capitaliste classique.
Pour lui le développement capitaliste des pays européen était
favorisé "par l'existence d'un capitalisme commercial et
financier déjà vigoureux, par une large pratique de l'économie de
marché mue par le calcul économique et le comportement rational du
producteur comme du consommateur, un sens de l'épargne et du travail
poussant à l'accumulation du capital, l'amélioration des moyens de
transport incitent à l'esprit d'entreprise, enfin une évolution
agricole conforme au besoin de la croissance industrielle...
(illisible) de circonstances favorables dont ne bénéficient pas en
tous points les pays sous-développés actuels"...
Les facteurs de blocage il souligne comme nous 1' avons dit "le
jeu des marchés internationaux qui... ont maintenus un taux de
croissance local à un taux inférieur aux pays sous-développés
qu'une part dans le partage du
gain". "Le producteur de matières premières isolé,
démuni de réserves financières n'est guère on mesure de défendre
ses positions dans le débat qui l’oppose aux acheteurs puis aux
fournisseurs étrangers...
- 24 -
Cet état de fait freine
l'investissement dans le secteur défavorisé considéré". Par
ailleurs et toujours d'après B.d.C., "la construction des
modèles utilisables pour l'action paraît très difficile" et
le calcul économique classique impossible. Les pays sous-développés
veulent une "planification qui se propose comme critère
d'efficacité la maximation du rendement social à laquelle est
assujetti le programme de la mise en valeur". "Les
interventions de l'Etat se multiplient avec vigueur du côté de
l'offre des capitaux". L'action de l'Etat et la coopération
avec le secteur privé amène des atténua- tions notables aux
difficultés du calcul économique. B.d.C. constate que
l'entrepreneur "schumpéterien" n'a aucun avenir dans les
pays sous-développés, en l'absence des conditions favorables citées
plus haut". "La solidarité quasi-religieuse du groupe
social exclut l'idée de compétition et soutient nu contraire le
principe d'autorité". Dans l'organisation même du marché du
travail on se heurte aux mêmes difficultés et B.d.C. va jusqu'à
approuver Sekou Touré de s'être prononcé pour la restauration du
travail forcé. Par la suite B.d; C. envisage longuement de quelle
manière on doit agir pour favoriser tel ou tel investissement, sans
exagérer l'intervention de l’État tout en gardant une place
importante au secteur privé: la seule question qui se pose est/
Comment faire pour que tout en intervenant puissamment l’État
"s'abstienne de donner à l'évolution économique un caractère
de 'socialisation' systématique". Nous n'avons cité cet
article que pour montrer qu'aux yeux des capitalistes occidentaux le
seul désir est d'éviter une trop forte action de l'Etat dans
l'économie nationale dans l'économie des pays sous-développés.
Même si on l'assortit de considérations morales sur le niveau de
vie comme le fait B.d.C. on sent le désir d'éviter la sé- cession
brutale des pays sous-développés, de leur ménager une entrée
progressive dans le concert de la concurrence internationale, de
sauvegarder tant bien que mal certains privilèges coloniaux. Loin de
ces préoccupations, nous pouvons ajouter à ce qu'il y a d'exact
dans cette analyse une vue plus
- 25 -
proprement politique et sociale, que
nous exons sur le changement même de structure de 1r. société.
Pour nous la transformation économique et industrielle ne peut aller
plus loin sans une transformation concomitante des classes sociales
et ne sombre pas dans cette espèce de paternalisme bêtifiant que
prône B.d;C.. In classe nouvelle qui apparaît c'est, nous l'avons
dit, la bureaucratie et nous allons en observer l'action.
Pour asseoir sa domination la.
bureaucratie utilisera ses organes propres de lutte. Son
intelligentsia est en général groupée en un parti politique
sévèrement contrôlé par un organe central puissent, image de la
société de demain. Dans le contexte national, le "parti"
est seul à avoir une vision historique du développement, il est
révolutionnaire et prs seulement révolté. Il se placer à la tête
du mouvement soit par un coup d’État comme en Russie, soit en
encadrant la paysannerie comme on Chine. Une fois au pouvoir la
bureaucratie se lance dans l'industrialisation. Elle le conçoit sous
la forme de la planification centralisée. Désireuse de rassembler
en ses mains l'ensemble de l'économie, elle créera un appareil
d’État puissant, une police, renforcera encore l'emprise
idéologique du parti. Nous voyons un bel exemple de
bureaucratisation en Russie de 1918 et en Espagne de 1936, où, là,
au nom du socialisme, ici du communisme Libertaire, on centralisa,
on nationalisa, on légalisa.
La création d'une infrastructure
industrielle doit se faire indépendamment de l'étranger en général
hostile, elle oblige à se tourner vers l'industrie lourde. Il y a là
un problème qui n'a été que peu envisagé et auquel nous ne
pouvons donner que des réponses fragmentaires. Il ne peut en effet
exister dans un monde fermé des industries légères de
transformation sans un arrière plan d'industrie lourde. L’industrie
lourde réalise la continuité logique de l’exploitation minière?
Elle permet de transformer en contremaîtres, en chefs de chantiers,
les anciens ouvriers de l'époque co- loniale, ainsi transformés,
intégrés au système sous forme de bureaucrates inférieurs
(stakhanovistes, autres activistes),
- 26 -
de faire entrer dans le processus de
production les paysans transformés en ouvriers. Ce point de vue est
renforcé si l'on remarque également l'accent mis sur les travaux
publics (routes, barrages, etc...) qui en plus de leur rôle
économique facilitent grandement la pénétration politique et
idéologique. Concurremment doit se développer le réarrangement de
la condition paysanne. Les agriculteurs se sentent peu enclins à
participer à l'accumulation primitive lorsqu'ils viennent do se
libérer des conditions féodales. Au fur et à mesure que se
développe le système, les paysans freinent les livrai- sons des
produits agricoles (phénomène des ciseaux) s'opposent à la
transformation du pays. Leur caractère de petits propriétaires ne
peut subsister longtemps à côté de la centralisation extrême de
la bureaucratie. Après quelques périodes du style NEP on se lance
dans la "collectivisation" agraire, les communes agricoles,
euphémismes qui recouvrent comme le souligne
Fejt 8, la concentration du capital. Vaste réservoir de main
d’œuvre inemployée, le paysan doit être transformé amputé
d'une grande partie de ses membres, qui deviennent des ouvriers, sont
transformés en esclaves des camps de travail forcé, ou liquidés
quand ils sont par trop résistants.
Ainsi se développe l'accumulation
primitive. On n'insistera jamais assez sur son côté inhumain,
terrible, sanglant. Le bureaucratie fait avancer son ordre nouveau en
pataugeant dans le boue et le sang. De ce point de vue l'accumulation
bureaucrate ressemble fort à ses grandes sœurs d'Europe et
d'Amériques décrites par Buret. En Angleterre des milliers de
paysans chassés par la famine durent se transformer en ouvriers,
tandis que des lois draconiennes étaient dictées qui favorisaient
ouvertement les capitalistes naissants en leur fournissent leur
troupeau de travailleur humain.
L'accumulation en Angleterre était
"libérale" ici elle autoritaire elle s'appuie sur son
organe de coercition: 1'État. L'accumulation primitive "libérale"
ne s'est pas, elle
- 27 -
non plus, faite sans heurts, de
nombreuses entreprises périclitent, le marché jouait le role
suprême de régulateur. Il sanctionnait les réussites et les
échecs. Tel qui était à la tête d'une entreprise pouvait s'en
trouvé frustré le lendemain. Dans le monde bureaucrate le marché
classique a disparu, ce rôle est tenu par le plan auquel tout doit
être subordonné. Là on éliminait les entrepreneurs malhabiles,
ici on fusille en les accusant de sabotage les directeurs d'usines
incapables ou réputés tels; là les crises ministérielles
sanctionnaient la victoire de tel ou tel changement d'orientation
dans le développement de la classe dominante. Tel qui était la
veille ministre des affaires étrangères se réveille ambassadeur
dans une obscure république, tel autre qui était un bureaucrate
influent se transforme en espion et va faire fortune aux États-Unis
avec un best-seller.
Dans l'article de P.Brune que nous
avons cité, l'auteur dit que l'accumulation primitive réalisée par
la bureaucratie chinoise est coûteuse, des milliards sont investis
dans la construction de bureaux ou dans d'autres "erreurs"
à ses yeux. Pour lui chez qui semble demeurer un soupçon de la
théorie trotskito-chaulieusarde de la dégénérescence d'une
révolution prolétarienne, une telle situation paraît monstrueuse
(il ne va pas cependant jusqu'à donner des conseils de gestion à la
bureaucratie comme la gauche française passe son temps à le faire
pour son capitalisme national), c'est qu'il oublie que la nouvelle
classe s'installe solidement et que ces bureaux sont le preuve même
de son existence.
Il serait cependant aussi néfaste
et sclérosent pour nos conceptions de ne voir ces côtés
effroyables de la bureaucratie que de les nier en bloc comme le font
certains de nos "cryptes". La création de la production
industrielle étendue à de nouvelles et vastes populations (URSS et
Chine= 1/3 du monde) entraîne les hommes dans un nouvel ordre social
et mo- difio totalement leur horizon. Il n'y aura pas grand chose de
commun entre l'ouvrier chinois des futurs grands combinats et le
paysan du culte des morts. Sorti de son horizon borné à sa
- 28-
famille ou à son village, il atteint
une vision littéralement planétaire. Ce changement de mentalité
est si profond qu'il on a désarçonné les tenants de la Chine
millénaire immuable comme on peut le voir dans les articles de R.
Guillain. De ce point de vue on peut considérer comme un "progrès"
ce qui correspond à un élargissement des conceptions des hommes.
Nous devons remarquer également, et ceci rejoint ce que nous disions
au début de cet article, que le calcul économique se développe que
le temps de travail social moyen se créée, qu' en un mot la société
fournit les possibilités que nous avions reconnues au capitalisme et
en particulier qu' elle développe le prolétariat.
Dans les oppositions internes au
régime nous pouvons remarquer des phénomènes prometteurs. Nous
n'irons pas les chercher dans les oppositions paysannes dont nous
avons parlé (quoiqu'il soit intéressant de remarquer que les vastes
colonies de fourmis que sont les communes chinoises ont créé une
race de paysans nouvelle qui dort le matin indifférente au retard de
la moisson et qu'il faut faire lever à coup de sifflet, de
trompette, voire de bâton), mais dans les oppositions ouvrières.
Les désirs de celles-ci sont peut être vagues; dans une situation
favorable, comme à Budapest, ils se traduisent par une sorte de
Commune qui montre que les ouvriers veulent une situation plus aisée,
désir qui ressortit à l'idéologie social-démocrate classique, ils
peuvent se cristalliser dans des explosions à caractère plus
franchement socialiste comme à Berlin-Est. (On trouve également un
écho très affaibli en Chine ou selon P.Brune, pendant la compagne
des Cent Fleurs on est allé chercher les mots d'ordre dans les
"vieilleries anarchistes"). Dans tout mouvement humain
peuvent coexister des aspects socialistes et des aspects
réactionnaires, les premiers ne pouvant que dans des circonstances
favorables comme par exemple l'extension du mouvement à toute la
planète.
Beno Sarel et Daniel Guérin vont même
jusqu'à conclure que les ouvriers du bloc russo-chinois, qui ont
fait l'expérience
- 29 -
de la bureaucratie, sont
idéologiquement plus proches de la révolution socialiste que ceux
de l'Occident.
La classe dirigeante pour s'opposer
à ces mouvements internes, à ces contradictions non contradictoires
comme les appelle Mao, a recours aux méthodes classiques; coercition
et réformisme.
Dans la première période de
l'accumulation primitive c'est surtout la première qui est utilisée
sous le nom de terreur révolutionnaire, mais dès que la domination
bureaucrate est plus solidement assise elle se servira de l'armée
réformiste classique. La déstalinisation, le Gomulkisme, la
campagne des Cent-Fleurs en sont un exemple.
L'idéologie nationaliste qui dans
la période révolutionnaire avait servi de ciment à la lutte contre
l'étranger et l'ancien ordre de choses, devient maintenant
l'instrument de maintien de la société. Ce phénomène est
classique. On a fait bien souvent remarquer que l'accent mis par Marx
sur la néces- sité de développer les forces productives permettait
d’utiliser à bon compte la théorie marxiste pour justifier au nom
de ce développement, les "oublis" de l'idéal socialiste.
On a pu montrer également qu'ainsi
comprise la "théorie" marxiste" s'appliquait
particulièrement bien à la Russie (Cf. "Living Marxism, mars
1938; Paul Mattick: Rosa Luxembourg contre Lé- nine). La théorie
léninienne de l’État est particulièrement bien adaptée au cas
des pays arriérés. Lénine voyait en effet le socialisme sous la
forme des Soviets plus l'électrification, l'accent étant bien
entendu mis sur cette dernière. Khrouchtchev ne se fait pas faute de
se référer à cette théorie, il va même jusqu'à resservir
certaines "tartes à la crème" du socialisme utopique
comme par exemple la nécessité de faire disparaître la différence
entre le travail manuel et intellectuel, la question de la démocratie
directe, la décentralisation. Peu importe s'il dénature l'esprit de
la théorie marxienne ou de ses précurseurs utopiques, il sait en
tout cas dégager le côté mystificateur et c'est celà qui importe.
-30-
De même que le parti
radical français fait appel constamment aux immortels principes de
1789 la bureaucratie fera appel à l'idéologie de la révolution
nationale. On comparera le niveau actuel à celui d'avant la
révolution, le jeune bureaucrate pourra comparer son niveau de vie à
celui de son père autrefois, etc...
La doctrine
Wilsono-léninienne du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,
la lutte contre l'impérialisme, la solidarité avec les peuples
coloniaux autant de mots d'ordre qui veulent entretenir dans les
masses la croyance que ce socialisme dont on parle tant et que l'on
construit quotidiennement n'est irréalisable que par suite
d’événements extérieurs indépendants de la volonté des
dirigeants.
Sans déterminer
définitivement si les masses sont dupes de ces paroles on pourra
remarquer en tous cas qu'elles suffisent à rassurer quelques
intellectuels du type Sartre ou Péju quand leur conscience les
démange un peu trop.
Il n'y a pas cependant
de bon réformisme sans organe de coercition et de même que J.Moch
faisait matraquer les ouvriers français, "la mort dans l’âme",
imitant en cela ses prédécesseurs Lénine et Trotsky à Cronstadt,
on passe à la répression brutale quand besoin est (Berlin,
Budapest, etc...) La GPU et ses succédanés ne disparaissent pas
pour autant.
Il n'y a pas de bonne
idéologie nationaliste sans "ennemi héréditaire" on
entretiendra donc quelques abcès de fixation du type Berlin ou
Taipei qui justifierons le maintien sous les drapeaux d'une force
armée considérable, qui, outre le rôle qu'elle joue dans la
consommation de la production, peut servir à intervenir plus
directement pour maintenir l'ordre" intérieur, comme à
Budapest tandis que les pays occidentaux versent des larmes de
crocodiles sur le sort des malheureux hongrois.
On pourrait s'étendre
à l'infini sur le rôle mystificateur de l'idéologie nationaliste
ou marxiste, on pourra en trouver un traitement plus complet dans des
articles de Cousin et de Mattick que nous avons cités. J'espère
cependant
- 31-
que nous avons montré suffisamment
aux camarades que nous ne les soutenons en aucune façon, nécessaires
au point de vue de la bureaucratie elles n'ont rien à voir avec le
socialisme et doivent être combattues avec les dernières
conséquences, mais sous prétexte qu'elles sont détestables il ne
faut pas se voiler la face devant les réalités qu'elles nous
fabriquent. Nous reviendrons sur ce point ultérieurement.
A partir du schéma précédent
qui ne saurait être ni complot ni totalement exact dans tous ces
détails, nous pouvons esquisser une caractérisation des mouvements
nationaux du XXème siècle.
Un tel mouvement n'a de chances
d'amener une transformation du pays, qui, nous espérons l'avoir
montré, est inscrite dans le devenir historique, que s'il est
radical. Nous pourrions ainsi classer ces mouvements selon leur degré
de radicalisation voire de bolchevisation au sens large du terme. On
pourrait nous reprocher de ne voir ce développement que par la
bolchevisation intégrale des pays sous-développés, ce serait
supposer une position théorique trop rigide. Certaines tendances
peuvent aller à l'encontre de la bolchevisation totale, mais il y a
un niveau minimal de bolchevisation qui ne saurait être dépassée.
L’Ébat et par conséquent la bureaucratie doivent jouer un rôle
prépondérant dans le développement. Qu'ici cette domination se
fasse au nom du marxisme ici du panarabisme peu importe, ce qui est
essentiel c'est de déterminer les infra-structures
économico-sociales, communes à tous les pays sous-développés et
qui nous éclairent sur le sens profond des idéologies mises en
avant.
Dans tous les cas un mouvement
nationaliste conscient doit dans sa première phase envisager la
réforme agraire (on notera à ce propos combien la tactique
léninienne qui consiste à faire unir contre le tsarisme paysans et
ouvriers est bien dans la logique des pays arriérés). L’Inde ou
l’Égypte de Gamal-abd-el-Nasser (le parfait
esclave du Victorieux) n'avancent guère sur le chemin de
l'industrialisation tant qu'elles ne seront pas attaquées
sérieusement à ce problème.
- 32-
Le FLN, par contre, dont Leborde dans
"Soubarbe" a montré la transformation de mouvement de
chômeurs des villes en mouvement de paysans sans terres, est
davantage dans le sens historique, etc, etc, .....
4.- Problèmes de la
classe ouvrière des pays industriels.
Le capitalisme créée une
nouvelle classe qui devra prendre en main la gestion de la société
: c'est le prolétariat. Nous devons maintenant, et à la lumière de
ce qui précède, envisager la situation de la classe ouvrière.
Le phénomène apparent de cet
après-guerre, celui qui nous frappe immédiatement, c'est l’absence
de réaction de la classe. Elle est on léthargie. Si on applique à
le lettre le mot de Marx: le prolétariat est
révolutionnaire ou n'est pas, le prolétariat n'existe pas.
D'où vient cette situation
désastreuse? Tenter de l'expliquer revient à faire toute l'histoire
critique du mouvement ouvrier. Nous ne pouvons ici que l'esquisser et
nous demandons l'indulgence des camarades pour les simplifications
qui vont en résulter.
Dans la période de l'accumulation
primitive libérale où l'économie de marché jouait le rôle
dominant, les crises, les calamités diverses, le chômage
apparaissaient comme liés directement au caractère "anarchique"
désordonné de la production. C'est surtout sur l'absurdité du
système, plus que sur l'exploitation que les "scientifiques"
mettaient l'accent. Il était normal que dans ces conditions les
théoriciens conçurent le socialisme, la fin du capitalisme comme la
rationalisation de la société. Si on faisait disparaître les
absurdités, les travaux improductifs, le socialisme devrait s'en
suivre de lui-même.
Pour Proudhon par exemple la
suppression de la propriété privée suffirait à détruire cet état
de fait, Marx eut beau jeu de montrer que la propriété privée
était une étape du développement capitaliste, que la société par
actions où la propriété classique a disparu était une forme comme
idéale du capitalisme,
- 33 -
que 1a. concentration du capital qui
ferait disparaître la petite propriété était inexorable. Marx
pulvérisa également la conception économiste des Proudhon en
montrant que la destruction du capitalisme ne pouvait que
s’accompagner que de la prise du pouvoir politique par la classe
nouvelle: le prolétariat.
Mais les conceptions marxiennes et
marxistes du socialisme restaient marquées par ce désir de
rationalisation que nous avons signalé et par celui de la
destruction de 1a propriété, c'est pourquoi ils ne pouvaient
imaginer la rationalisation du procès économique par la
nationalisation, le prise en charge par l’État (cf. "Le
Manifeste").
Le caractère socialiste de ces mesures
était assuré par le fait que le prolétariat devenait la classe
dominante. Marx et surtout Lénine ne se sont pas fait faute de
prôner cette solution, le socialisme devenait contenu dans le terme
vague de dictature du prolétariat et dans la rationalisation de la
production. Pour les tenants de cette idéologie marxiste qui
appuyaient vigoureusement la doctrine marxienne que 1'État est
l'organe de coercition de la classe dominante, la tactique socialiste
était de s'emparer de l’État puisque celui- ci deviendrait
immédiatement alors l'organe de domination du prolétariat incarné
dans son parti. Dès que l'installation du règne nouveau serait
terminée l’État se devait de dépérir ne laissant la place qu'à
l'organisme centralisateur organisateur de toutes choses.
Mais la praxis est exigeante et pour
que "l’état prolétarien" puisse asseoir sa domination
il faut lui fournir les instruments de sa puissance, les pouvoirs
nécessaires. Les marxistes les lui accordèrent généreusement. Il
ne devient plus alors apparent que dans ces conditions l’État
formé se laisse dépérir quand il possède à sa tête et dans ses
flancs une armée de bureaucrates, puissante, dotée de tous les
pouvoirs et par conséquent de tous les privilèges.
On pu soutenir qu'une telle idéologie
est en fait celle des techniciens, des ingénieurs qui voient la
rationalisation
- 34-
sur le modèle militaire, et dans la
nationalisation la disparition de la contrainte exercée par les
actionnaires qui pour raison de rentabilité entravent le
développement technique ou freinent certaines recherches jugées
inutiles. Cette idéologie qui est fortement répandue en Russie est
en fait celle de la bureaucratie, surtout quand elle atteint sa forme
achevée comme chez V. Illitch.
Quoiqu'il en soit l'idée du
socialisme universellement répandue de nos jours reste celle de la
suppression de la propriété privée par l'étatisation, la
direction de l'économie par un pouvoir central puissant. Avec de
telles conceptions, mélange de Proudhon et de Marx, les
social-démocrates ne pensaient qu'à une chose s'emparer de l’État,
seules les méthodes préconisées différaient. Pour la
social-démocratie occidentale d'ailleurs encouragée dans cette voie
par le vieil Engels, cette conquête devait se faire pacifiquement
par l'obtention de la majorité parlementaire. Pour les social-
démocrates russes, talonnés par les conditions des pays arriérés,
cette conquête devait être violente, se gagner dans la rue par les
méthodes révolutionnaires.
Cette idéologie trouvait
cependant une opposition dans maint secteur de la société ou des
révolutionnaires.
La petite bourgeoisie ne voyait pas
d'un très bon œil la suppression de la propriété privée qu'elle
se fasse par le canal de la cartellisation ou par celui de la
nationalisation. Dans les deux cas artisans, petits entrepreneurs,
etc.. réagirent avec vigueur et non sans succès contre la
concentration quelque soit sa forme. (Un des effets des crises
économiques n'est-il pas de détruire cette opposition à un moment
ou de rétablir le domination du capital sur certains secteurs de
l'économie: le capitalisme progresse aussi bien dans ses défaites
que dans ses succès). Les réformistes (Bernstein en tête)
voulaient gagner cette fraction de la société en mettant en
veilleuse certaines positions trop radicales de la doctrine
"socialiste" en essayant de se présenter comme défenseur
de la liberté contre les trusts.
- 35-
La crise du réformisme n'eut pour
résultat que de faire apparaître la décomposition interne de la
social-démocratie des oppositions contre social-démocratie russe et
s.d. occidentale, do montrer enfin que Rosa Luxembourg était
incapable de se dégager de l'idéologie du parti. Il est tout à
fait symptomatique que pour répondre aux réformistes elle se soit
efforcée de découvrir une "erreur" dans l’œuvre de
Marx, au lieu de s'attaquer aux prodromes de décomposition du parti.
(Elle dovnit d'ailleurs tirer dans son ouvrage des conclusions au
caractère révolutionnaire tranchant heureusement sur celui des
œuvres de Lénine).
A l'opposé les anarchistes,
hostiles par principe à celui de l'autorité, considéré comme
source de tout le mal, critiquaient violemment Marx et la théorie
marxistes. Bakounine qui avait beaucoup milité et dont on peut dire
qu'il avait du nez, sentait très confusément que là n'était pas
la voie du socialisme. Il se sépara des marxistes sur 1a question de
1'organisation, mais se critique resta. brouillonne et fumeuse tout
comme l'étaient ses idées de paysan russe opposé au pouvoir
central tsariste. Même chez Domela Niewenhuis dont la critique est
étayée et convaincante et qui a prévu (et non prophétisé) le
développement actuel du socialisme autoritaire, les vues positives
sur le socialisme sont absentes et, de ce point de vue, le lecteur
reste sur sa faim.
Cette absence de réflexion sur
les problèmes fondamentaux du socialisme devait avoir une incidence
catastrophique sur les mouvements révolutionnaires qui éclatèrent
au début du siècle. Engluée dans leurs conceptions les dirigeants,
mêmes sincères, firent tout es qu'ils purent pour éviter une prise
de conscience par les masses. Ils se montrèrent tels qu'ils étaient
réellement c'est à dire des bureaucrates se servant des masses pour
leur domination.
Mais la première indication de
réponse devait être fournie par la classe elle-même, lors de la
Commune. Sans doute ces tentatives étaient-elles brouillonnes
confuses timides mais elles montraient déjà que la théorie
marxiste était à
-36-
rejeter. Marx lui-même, qui désirait
sincèrement la révolution prolétarienne ne s'y trompa pas et alors
que peu auparavant il exhortait encore les ouvriers français à
oeuvrer pour rétablir la puissance française face à la Prusse, il
abandonna pour un temps son schéma de la révolution permanente et
malgré ses caractères fédéralistes et décentralisatrices opposés
à sa doctrine ordinaire il soutint avec constance et vigueur
l'action des communards. Mais dès que la tourmente fut passée, il
revint à ses conceptions antérieures.
La révolution de 1917 on Russie et
en Allemagne puis celle de 1936 en Espagne malgré leurs caractères
ambigus devaient dégager les tendances de la révolution socialiste
et rejeter définitivement l’idéologie marxiste dans le camp des
ennemies de la classe ouvrière; les dirigeants eux ne devaient pas
faire preuve des scrupules de Marx. Le mouvement des conseils,
virtuellement gestionnaire, détruisait totalement l'idée du
socialisme autoritaire, il faisait prévoir une réponse autre que
celle brouillonne et confuse des anarchistes; La conscience ouvrière
se développait indépendamment et contre les révolutionnaires de
profession, mais ne pouvait atteindre la pleine maturation. C'est à
nous d'en dégager les traits essentiels, les aspects fondamentaux,
d'en montrer les principes. Lors d'une nouvelle poussée
révolutionnaire on permettrait ainsi une cristallisation plus rapide
de la classe autour d'une idée plus juste de socialisme. L'idée
classique que nous avons exposée est en effet de nos jours
complètement dépassée et par le niveau des forces productives et
par la forme qu'à prise la lutte de classes dans les périodes
d'extrême radicalisation. Cette nouvelle conception, même négative,
nous devons la dégager par une théorique basée sur le
développement du mouvement ouvrier, ainsi nous appuierons nos
conceptions sur le réel. Ce n'est pas du tout apporter la conscience
à la classe du dehors, mais c'est jouer le rôle de catalyseur, si
nos conceptions correspondent à celles qu'élaborent la spontanéité
des masses elles seront acceptées par elles, dans le cas inverse au
- 37
-
contraire elles seront rejetées. Ici
peuvent se fondre nos désirs d'être des révolutionnaires et notre
foi en li spontanéité des masses. Nous sommes sûrs qu'avec le et
le développement de ln crise du capitalisme les manses secrète-
ront leurs propres conceptions du socialisme, mais se dire
révolutionnaire c'est vouloir accélérer le mouvement (et non on
modifier le cours) et l'étude théorique des principes du socialisme
nous est indispensable.
On peut se poser la question
suivante: en supposent les masses victorieuses dans les pays avancés
seraient -elles capables de mener de front la réalisation du
socialisme et celui de la transformation des pays arriérés? Cette
question n'a pas beaucoup de sens aujourd'hui où nous voyons le
développement des pays arriérés se faire sans que notre avis soit
sollicité, mis ceci nous permettra de revenir dans le sujet initial
en montrant quel rôle joue la présence des pays arriérés dans le
développement de la conscience ouvrière.
Les mouvements des conseils se sont
en effet produits à des périodes où le capitalisme subissait des
troubles et des soubresauts violents. Depuis la fin de la dernière
guerre le capitalisme a repris un essor nouveau. Une sorte de
rationalisation de la production, du marché, la destruction
systématique des richesses par l'intermédiaire des armements et
autres voyages dans la lune, ont rendu la marche du système moins
chaotique. Les crises sont plus espacées et plus adoucies.
L'intervention de l’État dans l'économie a créé une sorte de
stabilisation. En Occident ceci a eu pour effet la disparition du
prolétariat en tant que classe en soi, pour soi. Dans les périodes
d'expansion du capitalisme la classe ouvrière est liée à celui-ci
par l'espoir de l'amélioration du niveau de vie quotidien qui
accompagnera l'augmentation de la productivité, par l'espoir de la
promotion sociale par accession aux postes bureaucratiques plus
élevés (il y a toujours dans les usines un ou deux bureaucrates
sortis du rang, objet de la haine envieuse des autres ouvriers). Ceux
qui ne réussissent pas développent ces sentiments de culpa-
- 38 -
bilité, ces complexes
d'infériorité, ce fatalisme si commun aujourd'hui et qui s'exprime
dans cette phrase: "Nous on est toujours couillonnés".
Sans doute syndicats,
partis et toute la suite des luttes
politiques passées sont-elles pour beaucoup dans le développement
de cette mentalité mais le résultat en est que l'ouvrier n'a qu'une
idée exploiter des autres. L'union harmonieuse de tous les
prolétaires de tous les pays pour gagner un monde nouveau est bien
loin des préoccupations ouvrières. Si on a la chance de posséder
un lumpen prolétariat alors le prolétaire "supérieur"s
'ancrera encore plus dans le système. Nègres aux États-Unis,
Jamaïcains en Angleterre, Nord-africains en France jouent ce rôle
et sont maintenus dans un état de semi-esclavage, le but étant
encore mieux atteint quand cette infériorité de fait s'accompagne d
l'infériorité de droit qui s'attache aux "races inférieures"
ou aux"étrangers".
Dans de telles
conditions il ne faut pas s'étonner si la classe ouvrière se
solidarise avec sa bourgeoisie nationale dans les luttes coloniales.
Dans le cas particulier de la France, les ouvriers sentent
implicitement que la guerre maintient un taux d'activité économique
élevé, que 400.000 soldats hors de France suppriment autant de
concurrents sur le marché du travail. Dans tout cela on voit que la
classe ouvrière refuse de se solidariser avec les bureaucraties
naissantes des pays arriérés comme 1(y exhortent les fanatiques de
la révolution permanente mais non parce qu’elle sait qu' elle n'a
pas à soutenir ces bureaucraties mais parce qu'elle est solidaire de
sa bourgeoisie pour exploiter les pays coloniaux. En ce sens
l'existence des pays arriérés est un frein puissant à la prise de
conscience de la classe.
Dans tous les cas, le
socialisme n'a lui-même plus aucun sens aux yeux des ouvriers, si on
le confond avec le socialisme autoritaire russe il ne semble guère
présenter d'attraits, s'il s'agit d'un "véritable socialisme",
on est incompris tant il est regardé comme utopique. La lutte se
borne à la lutte
- 39 -
au jour le jour pour le défense de
privilèges acquis en des temps singulièrement plus violents et qui
sont oubliés même inconnus des jeunes.
En Russie au contraire cette
apathie est remplacée par le réformisme combattant. Les conditions
sont différentes en ce sens que le prolétariat est maintenu en
place par une bureaucratie qui termine l'accumulation primitive.
L'idéologie nationaliste, celle de la lutte contre l' impérialisme,
pour la libération des peuples coloniaux, sont les armes communément
utilisées par le classe dirigeante (Nous avons montré que des
impératifs économiques guident aussi cette idéologie). Il est très
symptomatique que l'on soit amené à faire appel à toute cette
artillerie et ceci peut éclairer les opinions de Guérin et Sorel.
En Occident tout au contraire la
position ouvrière peut être résumée dans cette expression
vulgaire et bien française: "Nous on s'en fout!".
5- La position des
Théoriciens Prolétaires.
Nous avons montré ci-avant qu'il y
avait des caractères positifs dans les mouvements nationalistes des
pays arriérés: à savoir le développement des forces productives.
Il n'en faut cependant pas conclure d'une manière lénino-trotskyste
que l'on doit soutenir ces mouvements. La théorie de la révolution
permanente, dans son premier stade (c'est à dire chez Marx et
Engels) prônait le soutien de la bourgeoisie par le prolétariat
dans sa lutte contre la féodalité. Au cours de cette lutte devait
se produire le dépassement des buts de la bourgeoisie et la
proclamation du socialisme conçu comme couronnement de la révolution
bourgeoise. L'idée centrale était que la bourgeoisie ne pouvait se
maintenir au pouvoir longtemps déchirée qu'elle était par ses
propres contradictions et qu'elle devait laisser place à sa propre
négation.
Dans son deuxième stade
(trotskisto-léniniste) cette théorie se présente de façon
légèrement modifiée en ce sens qu'elle continue d'englober le
premier aspect mais en même temps elle suppose que du fait même que
l'exploitation
- 40-
impérialiste est mise à bas ce n'est
pas un système capitaliste stable mais un système nouveau,
contradictoire, instable, transitoire qui doit succéder au
féodalisme et préluder au socialisme. De plus la théorie soutient
que les pays arriéré formant le maillon le plus faible de
l'exploitation capitaliste et que de sa destruction partita la
révolution qui s'étendra au monde "occidental". Cette
idée repose sur les prémisses exactes que la classe ouvrière
occidentale est amorphe car elle profite de l'exploitation coloniale.
Le premier état de la conception
qui a déjà un siècle d'existence a également du plomb dans l'aile
et l'on peut dire que l'histoire a tranché contre elle, car la
bourgeoisie a prouvé qu'elle pouvait parfaitement se passer du
prolétariat en tant que force politique dès que son pouvoir est
suffisamment établi; elle l'y associera cependant par le canal des
institutions parlementaires ou réformistes mais uniquement pour
donner un caractère plus "pacifique" à son exploitation.
Le deuxième état de la
conception de la révolution permanente amène à soutenir les
révolutions bureaucratiques. Celles-ci n'ont sans doute pas besoin
d'une manière absolue de l'aide des théoriciens mais l'histoire a
montré que là où ces théoriciens existaient l'avancement de la
bureaucratie en était d'autant facilité. C'est en effet une chose
que d'observer un combat entre deux puissances exploiteuses d'en
dégager les perspectives générales et de prévenir dans la mesure
du possible la classe ouvrière d'y participer activement (défaitisme
révolutionnaire) et une autre de pousser le prolétariat à
s'associer au plus "progressiste" des deux antagonistes.
Cette dernière conception a pour effet de doubler l'exploitation
économique par l'exploitation politique de la classe ouvrière,
d'accroître les pouvoirs matériels des classes exploiteuses, sans
cesser en idéologie. Tous les efforts qui sont faits dans le cadre
du marché capitaliste ne peuvent tendre qu'à l'aménagement de la
force de travail et bénéficient essentiellement aux capitalistes.
Il en va de même sur le plan politique.
- 41 -
Les efforts des révolutionnaires
s'inscrivent dans une toute autre optique. In faillite des anciennes
conceptions est avérée. Jusqu'ici les différentes critiques
demeuraient dans des généralités vagues, souvent dangereuses, ne
renonçant nu principe d'autorité que pour y revenir sous forme de
menées conspiratives (Bakounine) ou ne parvenant pas à se dégager
du principe du parti (R.Luxembourg).
L'intégration des pays-sous-développés
au système capitaliste pose de nouveaux problèmes. L'apparition
d'un prolétariat jeune, fortement concentré, plus nombreux que le
prolétariat russe et occidental nous oblige à ouvrir nos
conceptions. Il devient nécessaire de penser le socialisme mais
cette fois à l'échelle mondiale d'envisager ses problèmes sans les
borner au cadre de l'Europe. Le mouvement des conseils préfigure la
réponse à ces questions. Il faut en dégager le sens. La critique
révolutionnaire est au-delà des antagonismes internes dos sociétés
bourgeoises, elle n’hésite pas à rejeter le passé transformé en
idéologie, elle cherche enfin à définir les caractères du
socialisme. Elle doit être collective, car elle est au-delà des
capacités d'un seul homme, elle doit être internationale, car elle
doit résoudre des problèmes étendus à l'ensemble du monde.
C'est l'apparition de cette critique,
ce en fonction de quoi elle apparaît: la formation d'une
constitution nouvelle de la classe qui confère à la doctrine
marxiste de la révolution permanente, de la société transitoire,
du parti politique ouvrier son caractère définitif d'idéologie
mystificatrice. Jusqu'alors en effet, la critique révolutionnaire ne
disposait que d'intuitions générales. Elle retardait sur
l'évolution des forces productives (Owen, Proudhon, Bakounine) ou
bien devenait un frein à la prise de conscience nouvelle (Marx). La
tendance à la constitution du prolétariat en conseils de lutte
virtuellement gestionnaire pose désormais la critique sous une forme
réelle et par rapport au mouvement ouvrier réel non tel qu'il est
dans la société capitaliste mais tel qu'il tend à se constituer
lors de son action révolutionnaire.
-
D-avril/mai 1959-
- 42 -
Remarques de L...
Est-ce une nécessité absolue, dans la
2ème moitié du 20ème siècle de favoriser l'universalisation du
système capitaliste?
C'est la question que l'on est amené à
se poser à la lecture du texte de Daniel.
Les forces productives existent
actuellement et utilisées par le système capitaliste dans le but
d'augmenter le profit qu'il en tire, donc d'assurer sa survie en tant
que système, sont-elles à tel point insuffisantes pour assurer la
survie biologique et le progrès de l'espèce humaine, que l'on se
trouve dans l'obligation de considérer comme indispensable la
"création" à jet continu d'un prolétariat industriel.
La prolétarisation étendue à
l'ensemble de la planète, c'est à dire là où l'industrialisation
est inexistante ou peu s'en fout, favorise-t-elle la prise de
conscience chez les travailleurs? Ce n'est pas certain, si l'on juge
par l'état, dans ce domaine, de la classe ouvrière des pays
hautement industrialisés.
Ce postulat ne serait-il qu'un
simple acte de foi?
Si effectivement la conscience est
difficile à éveiller dons les pays dits arriérés, comment peut-on
affirmer que l'industrialisation est le véhicule de la prise de
conscience, alors que l'industrialisation réalisée par le
capitalisme apporte une réponse négative (dans la 2ème moitié du
20ème siècle) en ce qui concerne les pays hautement industrialisés.
L'aliénation de plus en plus grande de l'ouvrier par rapport à son
travail, l'abrutissement et le "conditionnement" de la
pensée le renforcement des forces répressives se relâcheront- ils
par le fait que le système se sera. renforcé en exploitant
davantage de salariés?
En fait nous nous trouvons devant
une schématisation systématique des vieux postulats marxistes et
léninistes et une
- 43 -
espèce de sublimation de
l'industrialisation qui prend l’aspect du dieu dispensateur des
prémisses du socialisme futur. Cette industrialisation ne serait
réalisable que par le capitalisme, d'où découle ln nécessité,
qu'on le veuille ou non, de considérer comme "progressif"
chaque fois, que s'étendant un peu plus, il "secrète" du
prolétariat. Il ne faut pas, sans doute, l'aider dans cette tâche,
mais si vraiment, il est, malgré lui, en antithèse de ses intérêts,
poussé vers cette "création de prolétaires" à jet
continu, et que l'on considère la dite création comme nécessaire
au but final: l'instauration du socialisme, doit-on vraiment lutter
dès à présent contre lui, ne compromet-on pas le but final en le
faisant? En un mot ne doit-on pas "l'aider" ne serait-ce
que par la passivité? Est-ce que cela ne mérite pas une réponse
explicitée?
Il est toujours dangereux de figer le
mouvement, de l'orienter vers un devenir théorique sans se pencher
sur ses soubresauts quotidiens. Car enfin, quels sont les aspects
positifs de l'immense essor industriel que le monde a connu au
lendemain de la 2ème guerre mondiale? Le nationalisme a repris de la
vigueur dans les "vieux" pays industriels et un aspect
exacerbé dans les pays arriérés.
Les travailleurs sont de plus en plus
"incorporés" dans le régime. Quelle est donc la valeur de
l'affirmation que le mouvement des conseils est une réponse aux
questions que se posent les révolutionnaires, puisque cette réponse
restera théorique tant que la conscience n'aura pas commencé à
percer, après l'industrialisation de toute la planète. Ne faut- il
pas plutôt, l'enfouir dans un coffre avec la mention: à n'ouvrir
qu'en 2.059?
Parmi d'autres, les questions suivantes
réclament une réponse: Le potentiel industriel mondial est-il
suffisant pour les besoins de la planète? Si non est-il démontré
que ces besoins requièrent l'industrialisation "totale".
A partir de quel degré de
"prolétarisation" sur le plan mondial doit-on attendre
l'apparition de la conscience?
- 44 -
Comment peut-on concilier une attitude
hostile au capitalisme avec la certitude que son développement
planétaire est le seul véhicule du socialisme?
EST-IL PENSABLE EN VERITE QUE LES
REVOLUTIONNAIRES N'AIENT RIEN D'AUTRE A PROPOSER QUE LA
GENERALISATION DES BAGNES INDUSTRIELS COMME MOYEN DE S'EN AFFRANCHIR?
12 Avril 1959
A suivre pages 45 a 72 et 73 a 84
En annexe : 1 -position des
camarades de Noir et Rouge
2- Articles de Paul Mattick.
SAINT-JAMES Daniel
Né le 11 juillet 1927 à Lisieux (Calvados), mort le 8 mai
2019 à Suresnes (Hauts-de-Seine) ; professeur de physique à
École supérieure de physique et chimie industrielles de la ville de
Paris ; professeur de physique à Paris VII Jussieu, à l’École
normale supérieure à partir de 1967 ; physicien membre du
Commissariat à l’énergie atomique, spécialiste en résonance
magnétique nucléaire, physique des solides ; chercheur au
Collège de France depuis la fin des années 1970 jusqu’à sa
retraite ; communiste des conseils.
Fils d’un enseignant, Daniel Saint-James se passionna pour la
science et fit des études d’ingénieur en physique.
Surtout connu par sa notoriété de physicien et ses recherches
sur la supraconductivité menées en commun avec Pierre-Gilles de
Gennes (1932-2007) [prix Nobel de physique 1991], Daniel Saint-James
s’intéressa très jeune aux positions du communisme des conseils
propagé par Henk Canne-Meyer et Anton
Pannekoek. Il les avait personnellement connus par
l’intermédiaire de sa femme Rina, fille de Laroche (Szajko
Schönberg), ancien membre du groupe Union communiste fondé par
Henry
Chazé (Gaston Davoust).
Proche du groupe Internationalisme, à la fin des années
1940, où il se lia avec Serge
Bricianer, il s’intégra vers le milieu des années 1950 au
groupe de discussion de Maximilien
Rubel ; puis à partir de 1963 aux Cahiers d’étude du
socialisme des conseils jusqu’en 1968.
Saint-James fut
également membre des groupes Informations et liaisons ouvrières
(ILO) puis Informations et correspondances ouvrières (ICO).
En mai 68, il fit partie du comité de grève de l’université
de Jussieu.
À partir des années 1970, Daniel Saint-James se consacra
politiquement à l’édition de textes du communisme des conseils ;
il resta en contact de façon informelle avec ses anciens camarades
politiques, en particulier avec Serge
Bricianer et Henri
Simon. Il prit part aux activités des éditions Spartacus aux
côtés de René
Lefeuvre.
En 1977, il participa à la création du comité
anti-amiante de Jussieu. De 1991 à 1993, il fut membre du collectif
qui publiait les Cahiers du Cercle Berneri.