Introduction
Nous publions cet article, bienvenu, de
Il programma comunista (août 2026), Milan, qui montre le rôle
néfaste des syndicats, des partis prétendument "ouvriers"
et du Komintern dans la défaite des ouvriers britanniques en 1926.
Cette grève précède la défaite des ouvriers chinois en 1926-1927,
autrement plus décisive dans le cours contre-révolutionnaire, dont
le Komintern fut un agent actif.
Pantopolis, 24 août 2026.
NB. La traduction en français de cet
article en italien a été faite par le truchement de DeepL.
Mémoire de classe : La grève
générale britannique de 1926
n° 04, juillet-août 2026 19 août
2026
Après la publication, dans les deux
numéros précédents de ce journal (Il programma comunista), des
Thèses de Lyon et du rapport présenté par Amadeo Bordiga au VIe
Exécutif élargi de l’Internationale communiste (IC), nous
concluons cette première partie de l'analyse des « deux années
noires » du mouvement communiste mondial consacrée à l'année 1926
par l'évocation de la grève générale anglaise, dernier grand
soubresaut du prolétariat européen, trahi et vaincu par la centrale
syndicale (Trade Union Congress, TUC), avec la complicité de l'IC et
de l'État russe, désormais en pleine dérive
contre-révolutionnaire. L'année suivante, comme nous le verrons, le
stalinisme triomphant achèvera l'œuvre, contribuant à étouffer
dans le sang la tentative révolutionnaire du jeune et combatif
prolétariat chinois.
Entre le 3 et le 12 mai 1926, en
solidarité avec un million de mineurs de charbon qui luttaient
depuis longtemps pour défendre leurs salaires et leurs emplois, plus
d’un million et demi de travailleurs anglais des transports, de
l’électricité, du gaz, du bâtiment et d’autres secteurs ont
croisé les bras. La paralysie fut quasi totale : le gouvernement dut
déclarer l’état d’urgence, mobiliser l’armée et la marine,
et organiser de véritables équipes de briseurs de grève. Puis, le
jour même où la « deuxième ligne » — les travailleurs de la
sidérurgie, des chantiers navals et des fonderies — se joignait à
la lutte, le Conseil général du Trade Unions Congress (TUC, la
centrale syndicale) décida de suspendre la grève générale.
Ce fut une véritable trahison. Malgré
la poursuite courageuse de la lutte dans certains secteurs, les
grévistes durent reprendre le travail sans aucune garantie pour
l’avenir, les mineurs furent livrés à eux-mêmes face à un
lock-out dans les puits qui allait durer plusieurs mois, et les
représailles patronales et étatiques se multiplièrent pour aboutir
à la législation anti-ouvrière de 1927. Le sentiment de
frustration engendré au sein de la classe ouvrière par la
suspension soudaine de la grève eut également des effets à long
terme, destinés à avoir des répercussions particulièrement
négatives, surtout dans les années 1930, marquées par un chômage
massif.
La grève générale britannique de
1926 a représenté le dernier sursaut du prolétariat européen dans
les années de déclin qui ont suivi la grande vague révolutionnaire
de 1917-1923. Elle a coïncidé (avec l’année 1927 en Chine, plus
tragique et complexe) avec un véritable tournant du mouvement
communiste international : le triomphe du stalinisme en tant que
théorie et pratique de la contre-révolution.
Pourquoi donc cette grève générale ?
Comment a-t-elle mûri, comment s’est-elle développée,
qu’était-elle ? Quelles forces y ont pris part ? Quelles en ont
été les conséquences ?
La Grande-Bretagne, une
puissance en déclin
Si l’on prend L’Impérialisme de
Lénine, écrit en 1916, on constate que l’extraordinaire ampleur
des documents utilisés concerne essentiellement l’Allemagne et les
États-Unis, tandis que les références à la Grande-Bretagne se
comptent à peine sur les doigts des deux mains. Ce fait est
emblématique : il signale le déclin désormais inexorable de la
puissance britannique, supplantée par de nouveaux impérialismes
plus agressifs.
Il est vrai que, durant ces années-là,
la Grande-Bretagne reste la première puissance coloniale. Son empire
est immense et compte quelque 400 millions de sujets. Les
investissements d'outre-mer s'élèvent à 4 milliards de livres
sterling. Le volume des exportations de capitaux est supérieur aux
investissements intérieurs et représente 10 % du revenu national.
Mais la structure économique,
financière et productive est vétuste, usée, rigide, liée à la
relation coloniale particulière. L'étendue des possessions, base
nécessaire au passage du colonialisme du XIXe siècle à
l'impérialisme moderne, est en effet un boulet si elle ne
s'accompagne pas d'une capacité de production, d'une vitalité et
d'une souplesse des structures financières, dont la Grande-Bretagne
se montre dépourvue. Par exemple, bien que son réseau ferroviaire
ait augmenté de 100 % entre 1890 et 1913 (grâce surtout à l’énorme
extension de ses possessions), contre 46 % pour la Russie, 25 % pour
l’Allemagne et 22 % pour la France, il reste toutefois nettement en
retard par rapport à celui des États-Unis (+145 %). Surtout,
souligne Lénine, « au cours de cette même période, le
développement des forces productives, et en particulier de
l’industrie minière et sidérurgique, fut notoirement beaucoup
plus rapide en Allemagne qu’en Angleterre, sans parler de la France
et de la Russie »[1]. La Grande-Bretagne est donc, pour Lénine, un
exemple de « pourrissement des pays les plus forts sur le plan
capitaliste » (p. 546).
Dans un texte publié quelques mois
avant la grève générale anglaise et intitulé « Où va
l’Angleterre ? », Léon Trotsky trace magistralement la courbe de
ce déclin progressif[2]. À partir des années 1880, la
Grande-Bretagne perd du terrain face à ses rivaux américains,
anglais et japonais, et cette crise finit par ébranler aussi, dans
une certaine mesure, la situation privilégiée dont jouissait
jusqu’alors l’aristocratie ouvrière anglaise. De vastes conflits
de classe jaillissent des profondeurs de la société entre 1911 et
1914, notamment dans les mines et les transports, et seule la
Première Guerre mondiale en interrompt la propagation. Puis, entre
1917 et 1920, les luttes reprennent avec un élan renouvelé et
aboutissent à la grève générale d’avril 1921, ouvertement
trahie par le TUC et en particulier par le syndicat des cheminots. Ce
sont les années où l’on assiste à une politisation marquée de
la classe ouvrière anglaise, où se développe le mouvement des «
délégués d’atelier » (shop stewards) se développe, et les
comités « Ne touchez pas à la Russie ! » voient le jour.
Mais la guerre a également pour effet
d’accélérer le déclin de la Grande-Bretagne. En effet, elle
marque la fin de son « splendide isolement » : les progrès de la
technologie militaire (avions, navires, sous-marins, canons à longue
portée) accroissent sa vulnérabilité et son implication dans les
questions européennes et atlantiques, tandis que le centre
géopolitique du reste de cet immense empire reste l’océan Indien
et le Pacifique. Parallèlement, on assiste également à une érosion
progressive des colonies britanniques par de nouveaux concurrents,
les Américains et les Allemands en tête.
Tout cela entraîne une augmentation
continue des dépenses militaires, qui vient s’ajouter à la dette
colossale (1 milliard 400 000 livres sterling) contractée par la
Grande-Bretagne auprès des États-Unis, tandis que les chances de
recouvrer les créances auprès des autres puissances alliées sont
pour l’instant minces. La dépendance vis-à-vis des États-Unis
s’aggrave et, au milieu des années 1920, le passage international
de la livre sterling au dollar comme monnaie de convertibilité
marque la fin véritable d’une époque, ouvrant la voie à une
grave crise monétaire interne. Dans le même temps, un nouveau
concurrent se profile de manière menaçante à l’horizon,
notamment dans la construction navale (une énorme ironie pour une
Angleterre habituée jusqu’à hier à « dominer les vagues » !)
et dans le secteur charbonnier (avec la fin de l’occupation
française de la Ruhr) : l’Allemagne, qui a mis en place une «
trustification » complète des processus de production, tandis que
le processus de monopolisation britannique reste tardif et précaire.
Les effets de cette situation générale
— démontre encore Trotsky — sont un chômage désormais
chronique : il ne s’agit plus d’une « normale » armée
industrielle de réserve (élastique, capable de s’étendre et de
se contracter selon les situations), mais d’une couche permanente,
« un durcissement goutteux de l’organisme social, dû à un
métabolisme imparfait »[3]. Ce qui rend nécessaire, afin de
maintenir la paix sociale, l’octroi d’une allocation de chômage
stable, alourdissant encore davantage les dépenses de l’État.
Ainsi, en avril 1925, la Fédération
de l’industrie britannique déclarera que, au cours des deux
dernières années, les profits du capital industriel ont été si
faibles qu’ils n’ont pas encouragé les industriels à moderniser
leurs installations : « notre problème national n’est pas un
problème de production, mais de ventes »[4]. Il faut produire à
moindre coût pour battre la concurrence et augmenter les bénéfices,
en cherchant ainsi à stimuler le processus de valorisation du
capital. Mais la situation de l’industrie britannique est
particulièrement précaire : des secteurs vitaux comme le fer et
l’acier, la construction navale et les industries maritimes sont en
pleine déliquescence, et la situation est encore pire dans le
textile et le charbon, sur lesquels reposent tout particulièrement
les exportations. On assiste donc à un décalage entre l’économie
intérieure (transports, électricité, construction), caractérisée
par un chômage relatif et une hausse relative des salaires, et les
secteurs d’exportation (charbon, fer, acier, chantiers navals,
textile), où le chômage augmente et les salaires baissent[5]. Trois
voies s’ouvrent devant le capital anglais pour parvenir à se
revitaliser : soit une restructuration drastique de l’industrie
(mais, comme on l’a vu, l’argent frais manque pour la mener à
bien), soit une réduction des impôts (mais les dettes colossales,
les dépenses liées à l’immense empire, le poids des allocations
chômage la rendent irréalisable), soit une baisse des salaires
(mais le risque de déclencher de graves conflits sociaux est très
élevé). La classe dominante anglaise se trouve donc dans une
véritable impasse, qui marque également — commente Trotsky — la
fin du « libéralisme » traditionnel.
La réponse ouvrière
Depuis le début du siècle, la réponse
de la classe ouvrière britannique semble osciller entre une «
dévotion » historique aux syndicats et des voies de sortie
d’inspiration anarcho-syndicaliste. Entre les deux, comme un
mastodonte, le Parti travailliste fondé en 1906, capable d’absorber
et de phagocyter avec une habileté consommée toute impulsion qui ne
soit pas clairement, ou suffisamment, de nature de classe.
Ce sont vingt années de luttes
généreuses. Entre 1906 et 1907, les ouvriers des filatures de lin
et de jute, les chaudronniers, les ouvriers mécaniciens et surtout
les mineurs organisés au sein de la Fédération du sud du Pays de
Galles, l’un des secteurs les plus combatifs du prolétariat
britannique. En 1907, une première grève éclate dans les chemins
de fer, contre le refus de reconnaître le syndicat. Entre 1908 et
1909, la première des crises récurrentes du nouveau siècle s’abat
sur la Grande-Bretagne, avec un effondrement des salaires et un taux
de chômage atteignant 8 %. Et, fidèles au rendez-vous, en 1909, les
mineurs se mettent en grève contre la pratique consistant à
calculer les salaires sur la base du prix du charbon. L’année 1910
est une nouvelle année de grèves : encore les mineurs (souvent par
des actions non officielles) contre le système des trois équipes,
puis les ouvriers des filatures de coton et des chantiers navals de
la Clyde et de la Tyne (d’autres secteurs très combatifs) : dans
ces deux derniers cas, le patronat réagit par un lock-out et le
gouvernement intervient ouvertement dans le conflit social.
Mais ce sont surtout les années 1911 à
1914 qui sont marquées par une grande effervescence. Le nombre
d'adhérents aux syndicats augmente (passant de 2,5 millions en 1909
à 4 millions en 1913) et, parallèlement, l'influence du
syndicalisme révolutionnaire se répand — réaction élémentaire,
généreuse mais insuffisante, face au conservatisme des syndicats
officiels. C’est l’époque de l’IWW d’origine américaine, de
Tom Mann, de l’action directe. En 1910, on assiste à la création
du Transport & General Workers’ Union (TGWU), première
expérience importante d’unification syndicale. Mais ce sont
surtout les mineurs de différentes régions, notamment du sud du
Pays de Galles, qui sont les protagonistes de ces années-là, comme
le montrera en 1912 la brochure *The Miners' Next Step*, première
tentative de définir une stratégie révolutionnaire pour la classe
ouvrière britannique. Un bref résumé, année par année, est plus
qu’éloquent.
1911 : grèves
des mineurs du sud du Pays de Galles, des imprimeurs de Londres, des
marins (avec une grève de solidarité des dockers), des déchargeurs
et des charretiers (avec une première grande victoire), des
cheminots et, à nouveau, des travailleurs des transports ; grève
nationale des cheminots (à Liverpool, le gouvernement fait
intervenir les troupes, ce qui entraîne de graves émeutes,mais l’action se solde par une
victoire ouvrière).
1912 : grèves
des déchargeurs de Glasgow et de Liverpool, des travailleurs des
transports (qui sont vaincus), essor des syndicats de cheminots et
leur fusion en un seul syndicat, généralisation de la pratique de
classe des « grèves de solidarité », grève nationale des mineurs
(entre février et avril : plus d’un million d’ouvriers en lutte
pour le salaire minimum), autres grèves des mineurs du sud du Pays
de Galles et du sud du Yorkshire.
1913-1914 : le
mouvement de lutte s'étend en Irlande, où il est dirigé par James
Connoll et Jim Larkin, ainsi qu'en Écosse, et aboutit à la
constitution d'une « Triple Alliance industrielle », qui réunit
les syndicats des mineurs, des cheminots et des travailleurs des
transports.
La guerre freine naturellement cet élan
puissant, même si, entre 1914 et 1918, de nombreuses grèves non
officielles se succèdent : celles des ouvriers mécaniciens de la
Clyde, des mineurs du Yorkshire et du sud du Pays de Galles. C’est
aussi l’époque des luttes contre la conscription obligatoire et
des grèves des loyers. C’est aussi l’époque des délégués
syndicaux : particulièrement influents dans l’industrie mécanique
et navale, ils dirigent les grèves des chantiers navals de la Clyde,
des aciéries de Glasgow et des chantiers navals de la Tyne. Après
1917, sous l’impulsion de la Révolution d’octobre, l’activité
des délégués syndicaux prend un caractère plus politique, mais
après la fin de la guerre, le mouvement s’essouffle. Suivent
toutefois deux autres années de grande combativité, avec pour
objectifs centraux des augmentations salariales et la réduction du
temps de travail : à nouveau les chantiers navals de la Clyde, à
nouveau les ouvriers de Belfast (période durant laquelle la «
question irlandaise » est d’ailleurs particulièrement aiguë),
les ouvriers des filatures de coton, les cheminots (avec une grève
nationale qui dure huit jours, soutenue par une grève de solidarité
des imprimeurs), et même les policiers !
Les mineurs se remettent en lutte
en 1920, avec une grève nationale qui dure du
16 octobre au 3 novembre : la « Triplice », créée quelques années
auparavant pour rendre plus incisives les actions du prolétariat
anglais, refuse son soutien, démontrant toute sa timidité et sa
soumission face au patronat et à l’État. Ce dernier, en revanche,
sait bien identifier ses ennemis : c’est en effet à l’occasion
de cette grève que fut promulguée la « loi sur les pouvoirs
d’urgence », qui marque un tournant dans l’histoire des conflits
entre le capital et le travail en Grande-Bretagne, prélude à des
interventions étatiques bien plus drastiques et lourdes quelques
années plus tard.
On en arrive ainsi à 1921,
lorsque, après plusieurs grèves des mineurs réclamant des
conventions collectives nationales et non sectorielles, le mouvement
de lutte s’étend de plus en plus, impliquant cette fois-ci la «
Triplice ». L’affrontement est ouvert, l’État mobilise ses
forces répressives, et c’est alors qu’a lieu le tragique «
vendredi noir » d’avril 1921 : malgré la résistance de la base,
le syndicat des cheminots se retire,
suivi par la « Triplice ». Les mineurs résistent jusqu’en juin,
jusqu’à ce que, épuisés et privés du soutien de secteurs clés,
ils soient contraints de céder. C’est la défaite : les salaires
sont directement attaqués, on en arrive à n’accorder qu’un
simple « salaire de survie » , et le chômage remonte en flèche.
D'autres luttes éclateront donc à nouveau au cours des années
suivantes : les ouvriers mécaniciens, les ouvriers du
bâtiment et agricoles, les marins (grève non officielle), les
dockers (grève non officielle), les ouvriers du textile…
Entre-temps, en 1920-1921, les Councils
of Action avaient vu le jour : expression du mouvement «
Ne touchez pas
à la Russie », né à l’époque de
la guerre civile et de l’encerclement de la Russie soviétique par
les puissances capitalistes, ces « conseils » étaient composés de
militants de base, de représentants des syndicats et du mouvement
coopératif, de membres du Parti travailliste et du Parti communiste,
ainsi que de militants du mouvement des chômeurs (National
Unemployed Workers’ Movement, NUWM). De plus, en 1924, le «
Minority Movement » s’était développé, une sorte de fraction de
gauche au sein du syndicat, plus ou moins directement inspirée par
le Parti communiste britannique, et un travail embryonnaire
d’organisation des chômeurs commençait à porter ses premiers
fruits.
Au grand rendez-vous de 1926, la classe
ouvrière britannique se présente donc avec une histoire glorieuse,
mais aussi avec une faiblesse évidente : face au bloc constitué par
les syndicats et le Parti travailliste, il n’existe pas de
véritable opposition politique marxiste, en dehors de groupes
généreux mais politiquement confus et approximatifs, comme les
délégués syndicaux ou les anarcho-syndicalistes. Ce sera l’une
des raisons de la défaite de 1926. Mais ce n’est qu’une raison
parmi d’autres : les autres seront entièrement imputables au
stalinisme naissant, qui célébrerait justement cette année-là
son triomphe.
La grève générale de 1926
Le 30 juin 1925, les propriétaires des
mines britanniques décident de dénoncer la convention collective
nationale en vigueur depuis 1924 : désormais, seuls les accords
locaux auront valeur. Mais ce n’est pas tout : la résiliation de
la convention collective nationale s’accompagne de baisses de
salaires, de la suspension du salaire minimum et d’une augmentation
du temps de travail. Le 10 juillet, les mineurs s’adressent au
Conseil général du TUC, qui s’engage à les soutenir, tandis que
le TGWU propose un embargo sur le transport du charbon en cas de
lock-out patronal. Le 29 juillet, le gouvernement se prononce contre
l’octroi d’une nouvelle subvention à l’industrie minière, qui
permettrait de maintenir les niveaux de salaire dans les mines. Et le
lendemain, dans des termes destinés à devenir tristement célèbres
en Grande-Bretagne comme ailleurs, il proclame : « Tous les
travailleurs de ce pays doivent accepter des réductions de salaire
pour aider à remettre l’industrie sur pied. »
À ce moment-là, avec un mois de
retard !, le TUC s’apprête à déclarer la grève. Le 31 juillet
est le fameux « vendredi rouge » : face à la menace d’un
mouvement ouvrier, le gouvernement fait marche arrière et accorde
une subvention d’une durée de neuf mois à l’industrie minière,
sous réserve du retrait des demandes de réductions salariales. Une commission
(la Commission Samuel) est ensuite mise en place, chargée d’ «
enquêter » sur les conditions dans les mines et d’élaborer des
propositions de solution. Entre-temps, cependant, le temps passe. Les
29 et 30 août se réunit la Conférence nationale du Minority
Movement, lié au Parti communiste britannique, tandis qu’au
congrès du TUC à Scarborough (du 7 au 12 septembre), la base
demande que le Conseil général donne mandat au TUC de proclamer une
grève générale.
Pendant que les discussions se
poursuivent, l’État met en place ses dispositifs anti-grève : il
crée l’Organisation for Maintenance of Supplies, chargée
d’assurer le contrôle et la distribution des approvisionnements
sur l’ensemble du territoire national ; il divise l’Angleterre et
le Pays de Galles en dix « districts », chacun placé sous
l’autorité d’un commissaire civil ; il met en place un véritable
réseau de comités locaux composés de «volontaires» chargés
d’agir à la fois comme briseurs de grève et comme forces
répressives.
Entre septembre et octobre 1925, alors
même que le Parti travailliste décide d’expulser les communistes
de ses rangs[6], la répression s’abat sur le Parti communiste : 12
dirigeants sont arrêtés et condamnés à des peines comprises entre
6 et 12 mois pour des délits de presse. Fait encore plus grave, en
novembre, 167 mineurs d’anthracite de Carmarthen (Pays de Galles)
sont jugés pour une grève locale menée en juillet-août et 50
d’entre eux sont condamnés à des peines allant de 14 jours à 12
mois. Il est évident que l’État se prépare et, en effet, tout au
long du mois de décembre 1925, les préparatifs anti-grève se
poursuivent tant au niveau central que local, notamment en ce qui
concerne les forces de police et le système des transports, et un
véritable plan d’action est élaboré.
On arrive ainsi en mars 1926, lorsque
la Commission Samuel rend enfin public son rapport, qui prévoit une
réorganisation de l'industrie minière sans nationalisation, une
suspension des subventions à l'industrie et des réductions de
salaires. Les patrons répliquent en exigeant également une
augmentation des horaires de travail et le passage des conventions
collectives nationales à des conventions locales ou régionales. Le
mois d'avril s'écoule au gré de négociations infructueuses et,
finalement, le patronat annonce un lock-out à compter du 30, date à
laquelle prendra fin la subvention de l'État à l'industrie.
Le 1er mai, lors de la Conférence
spéciale du TUC, les propositions du Conseil général en faveur
d’une grève générale pour la défense des salaires et des
horaires sont approuvées. Le slogan proclame : « pas un penny de
moins sur le salaire, pas une minute de plus par jour ». La grève
est déclenchée à partir de minuit le 3 mai, et il revient aux
syndicats respectifs d’en décider les modalités. Le gouvernement
déclare immédiatement l’état d’urgence et, dans un message
radiophonique à la nation, le Premier ministre proclame : « Restons
à notre poste ». Entre-temps, cependant, alors même que la
préparation de la grève devrait mobiliser toutes les énergies du
TUC, celui-ci reprend, en secret, les négociations avec le Premier
ministre, qui se poursuivent également le 2 mai.
À minuit le 3 mai, les équipes de
jour terminent leur service, celles de nuit ne prennent pas la relève
: c'est le début de la grande grève générale anglaise de 1926.
Elle durera jusqu'au 12 mai, mobilisant plus de deux millions et demi
de travailleurs. La « première ligne », immédiatement appelée à
la lutte (et cette division de la classe en deux « lignes »
constituera un autre facteur de faiblesse), est composée, outre les
mineurs déjà en grève, de travailleurs des transports,
d’imprimeurs (ceux du « Daily Mail » refusent de publier les
appels du gouvernement, qui réagit en parlant de « défi à la
Constitution »), d’ouvriers de la sidérurgie, des centrales
électriques, du bâtiment et de l’industrie chimique. La «
deuxième ligne » est composée des travailleurs du secteur
électrique, de la construction navale et de l’industrie textile,
mais seuls les électriciens et les ouvriers des chantiers navals
seront appelés à la lutte, et ce seulement le 12 mai, à quelques
heures de la suspension de la grève, avec des conséquences de
déception, de division et de frustration que l’on peut aisément
imaginer.
Mais ce n’est pas seulement cette
division interne à la classe ouvrière, poursuivie «
stratégiquement » (!!) par la centrale syndicale, qui affaiblit la
lutte. Les préparatifs de la grève sont tardifs et insuffisants :
alors que, comme nous l'avons vu, l'État s'y était préparé dès
septembre 1925 (neuf mois auparavant), ce n'est qu'à la fin du mois
d'avril 1926 que le Conseil général du TUC commence à y réfléchir.
En réalité, l'essentiel de l'organisation de la grève se fait, non
pas au niveau central (comme cela aurait dû être le cas), mais au
niveau local, là où des noyaux organisés tels que les Councils of
Action sont déjà actifs ou là où l’on peut compter sur l’action
du petit Parti communiste britannique, qui, depuis longtemps, compte
dans son journal les jours restant jusqu’à la fin de la subvention
gouvernementale à l’industrie minière et donc jusqu’à une
action de grève (mais, comme nous le verrons, l’action du Parti
communiste présente elle aussi des aspects extrêmement ambigus,
oscillant entre démagogie et conformisme).
De son côté, avec un certain retard,
le TUC met en place un Comité d’organisation de la grève pour
coordonner l’action des différents syndicats, un Comité de
propagande pour informer la base et contrer la propagande d’État,
un Comité pour la distribution de nourriture et les services
essentiels, un Comité pour la distribution des autorisations (pour
la circulation et la distribution de nourriture et de tracts, ainsi
que pour la poursuite du travail dans certains secteurs industriels).
Mais tout cela se déroule de manière improvisée et sans véritable
cohésion entre les différents syndicats : on a clairement
l’impression que le TUC mise davantage sur les négociations en
coulisses avec le gouvernement (qui se poursuivent, à l’insu
surtout des mineurs) que sur l’organisation et la direction
effectives de la grève. Par exemple, une question aussi délicate
que la distribution des permis est d’abord centralisée (par
l’intermédiaire du syndicat des cheminots), puis déléguée aux
comités locaux des travailleurs des transports ; mais,
parallèlement, les Councils of Action s’en occupent également, ce
qui donne souvent lieu à de graves conflits. Le TUC montre en outre
son incapacité (ou son manque de volonté) à s’opposer
efficacement aux mesures gouvernementales, telles que la saisie et la
fermeture de certains journaux globalement favorables aux grévistes.
Dans le même temps, cependant, à partir du 10 mai, il interdit la
publication de tout bulletin de grève local, ce qui porte gravement
atteinte à la cohésion et à l’information à la base. De plus,
il approuve la poursuite de l'activité des centrales électriques à
Londres et dans d'autres localités, alors que leur suspension aurait
pu constituer un atout majeur pour la grève. Dans les ports ensuite,
autre secteur clé, la situation est loin d’être claire et
l’activité des équipes de briseurs de grève organisées par
l’État bien à l’avance n’est pas suffisamment contrée. En
somme, le TUC laisse la grève suivre son cours, mais ne fait pas
grand-chose pour la soutenir et encore moins pour la diriger et la
radicaliser.
Au niveau local, en revanche, comme on
l’a dit, les travailleurs parviennent à s’organiser plus
efficacement. C’est là qu’interviennent les « Councils of
Action », qui, compte tenu de leur composition, ne sont toutefois
pas toujours politiquement homogènes (certains sont dirigés par des
éléments de gauche, d’autres se conforment à la ligne syndicale
officielle) ; des comités de grève sont actifs ; des sections
syndicales sont actives. Ce sont ces trois réalités distinctes (les
Councils, les comités de grève, les sections syndicales locales, au
nombre de 500 dans toute la Grande-Bretagne)[7] qui mèneront la
grève de manière plus étendue et plus radicale. La Conférence
spéciale d’action de ces organismes, qui s’est réunie le 21
mars, avait ainsi défini ses missions : distribution des
autorisations, assistance, piquets de grève, publication de
bulletins de grève, organisation des transports, envoi de
conférenciers et d’orateurs, relations avec les coopératives,
organisation de l’autodéfense contre les forces légales et
illégales.
Par exemple, dans les bassins houillers
combatifs du Fife (Est de l’Écosse), « l’organisation
fonctionnait comme une horloge. Tout était bloqué — même les
voies ferrées étaient occupées par des piquets de grève. Le
Conseil pouvait compter sur un service de coursiers sans égal dans
toute la Grande-Bretagne, avec trois voitures (et trois autres
disponibles en cas d’urgence), une centaine de motos et tous les
vélos dont on pouvait avoir besoin. Les coursiers couvraient toute
la région du Fife, diffusant des informations et transmettant au
quartier général des rapports sur l’état de la grève, envoyant
des orateurs partout, même dans les localités les plus isolées […]
Après les charges de la police contre les piquets de grève, les
Corps de défense des grévistes, auxquels avaient adhéré au départ
environ cent cinquante ouvriers, furent réorganisés. Le nombre de
militants impliqués est passé à sept cents, et quatre cents
d’entre eux, qui avaient été sous-officiers pendant la guerre,
ont défilé en formation militaire à travers la ville [de Methil,
où les affrontements avaient eu lieu] pour protéger les piquets de
grève. La police n’est plus intervenue »[8].
Dans d’autres régions également,
comme l’ouest de l’Écosse, Birmingham, Glasgow, Manchester, le
Black Country, la cohésion de la grève fut extraordinaire et le
niveau d’organisation à la base extrêmement élevé, avec des
comités d’épouses de mineurs qui contrôlaient les prix des
denrées alimentaires et s’occupaient de la distribution de vivres
aux familles les plus démunies, ainsi que des groupes de jeunes
bénévoles qui transportaient des exemplaires des bulletins
clandestins en les cachant dans leurs landaus, sans oublier l’essor
de publications visant à diffuser des nouvelles et des informations
et à maintenir le moral des grévistes. Dans le sud du Pays de
Galles, par ailleurs, la réalité préexistante d'une diffusion
capillaire du marxisme dans les vallées et les villages, parmi les
mineurs, cheminots, ouvriers de la sidérurgie et d’autres secteurs
(il existait dans la région plus d’une centaine de bibliothèques
de mineurs, avec les classiques du marxisme publiés par la maison
d’édition Kerr de Chicago), fit en sorte que la grève fût menée
avec acharnement et organisée par des collectivités entières,
unies et solidaires. Selon les mots d’un responsable minier, toute
la région « était au bord du soulèvement »[9] : ce n’est pas
un hasard si trois navires de guerre et un sous-marin sont restés à
l’ancre au large de Newport et de Swansea même après la fin de la
grève, tandis que cinquante-huit mineurs d’ anthracite furent
arrêtés et emprisonnés.
Au niveau local, donc, les travailleurs
ont su faire preuve d’un très grand potentiel de lutte et
d’organisation. Des piquets de grève de masse furent organisés,
mobilisant dans certaines localités, notamment minières, l’ensemble
de la communauté, avec des tours de quatre heures suivis de vingt
minutes de repos ; la distribution de la nourriture et les transports
furent gérés de manière autonome, écartant souvent les agences
gouvernementales chargées de ces tâches. Mais les difficultés de
coordination générale, tant au niveau central (de la part du
Conseil général du TUC) qu’au niveau local (à Londres, par
exemple, on ne parvint jamais à créer un organe central et
centralisé chargé de diriger la grève), persistèrent et furent
graves.
La réponse de la base fut toutefois
supérieure aux prévisions. En effet, le lendemain de la suspension
de la grève générale, un nombre plus important de travailleurs se
sont mis en grève que la veille ! De plus, la « deuxième ligne »,
contrainte de travailler jusqu’au dernier moment, trépignait
d’impatience pour rejoindre le mouvement et, dans de nombreux cas,
notamment au niveau local, y a adhéré de sa propre initiative,
contre les consignes de la direction centrale. Même les zones
isolées et rurales ont fait preuve d’une grande cohésion et d’un
grand esprit de combat. Quant aux cheminots, comme pour faire oublier
le « vendredi noir » dont leur organisation avait été responsable
quelques années auparavant, ils se sont mobilisés en masse : 80 %
des travailleurs de la Great Western Railway (98 % des conducteurs et
des chauffeurs) ont fait grève pendant les neuf jours entiers et,
dans de nombreux cas, même au-delà. Une enquête menée pendant la
grève montrait que, en divisant la Grande-Bretagne en trois classes
(la classe I concernant les deux tiers des régions et des villes,
jusqu’à la classe III qui n’en comprenait que très peu), on
obtenait le tableau suivant : classe I en grève à 90-100 %, classe
II en grève avec quelques défections, classe III en grève avec des
lacunes visibles.
Les rapports qui parvenaient au Conseil
général du TUC étaient sans équivoque et prenaient de court les
dirigeants syndicaux : « Partout, l’enthousiasme est unanime.
Partout, on comprend ce concept élémentaire : cette fois, nous ne
pouvons pas abandonner les mineurs. Des hommes occupant des postes à
responsabilité et ayant de longues années de service ont quitté
leur travail avec la même détermination inconditionnelle que
n’importe qui d’autre. Des villages où l’on n’avait jamais
entendu parler de grève adoptent les mêmes positions radicales que
des lieux considérés comme des « foyers de troubles ». Au fur et
à mesure que les rapports affluaient des différentes régions, il
devenait clair que toutes les critiques convergeaient dans une seule
direction : pourquoi les tickets-repas étaient-ils distribués si
librement ? Pourquoi les centrales à gaz et électriques
continuaient-elles de fonctionner ? Pourquoi les chauffeurs routiers
étaient-ils tenus à l’écart de la grève pour approvisionner en
charbon extrait par des briseurs de grève les centrales à gaz non
en grève, travaillant ainsi côte à côte avec les briseurs de
grève ? Pourquoi les autres secteurs n’étaient-ils pas eux aussi
entraînés dans la lutte ? Il faut noter que cette dernière
critique ne venait pas des grévistes, mais des travailleurs qui
avaient été contraints de continuer à travailler. Eux aussi
voulaient apporter leur contribution à cette grande aventure. Jour
et nuit, à toute heure, les envoyés dans les différentes zones
trouvaient les comités de grève à l’œuvre »[10].
Dans l’ensemble, la situation
générale est restée calme et ordonnée. Mais il y a eu des
troubles dans les mines de charbon, à Plymouth pendant la grève des
tramways, à Londres lors de la distribution de nourriture (des chars
d’assaut firent leur apparition à Hyde Park, où la distribution
était centralisée). Les incidents les plus graves se produisirent à
Glasgow, l’un des bastions les plus déterminés de la grève (200
arrestations après un affrontement entre mineurs et police), dans
les régions du Tyneside et à Doncaster. Au total, on a dénombré 1
760 arrestations en vertu de la loi d’urgence, 1 389 pour actes de
violence et troubles à l’ordre public, 150 pour incitation verbale
ou écrite, et 5 000 en vertu de la législation en vigueur (parmi
celles-ci, 2 500 concernaient des militants communistes, soit
pratiquement la moitié des adhérents).
Quelle fut l’attitude de l’État ?
Il maintint tout d’abord le contrôle des approvisionnements
alimentaires, sauf là où l’action des Councils of Action fut
suffisamment résolue pour le lui arracher ; il procéda à la
réquisition du papier ; il utilisa ouvertement la BBC comme
porte-parole direct et officiel ; il donna des instructions au Board
of Guardians de ne pas verser d’aide sociale aux grévistes ; il
recruta environ un demi-million de briseurs de grève (dont il
n’utilisa finalement qu’une fraction), notamment parmi les
étudiants universitaires et les fascistes ; le 6 mai, il déclara la
grève illégale ; il porta à 50 000 le nombre d’agents spéciaux
stationnés à Londres, mit en place des sections d’agents civils ;
il déploya 200 000 policiers de réserve en dehors de Londres ; il
déploya un croiseur et quatre autres navires de guerre à Liverpool,
trois navires de guerre dans le canal de Bristol, quatre croiseurs et
20 autres navires le long de la Tamise, et déploya d’autres
navires et troupes dans diverses autres localités ; et bien sûr, il
eut la bénédiction de l’Église (le cardinal Bourne tonna à
Westminster que la grève générale était « un défi direct à
l’autorité légalement constituée… un péché contre
l’obéissance que nous devons tous à Dieu » et que « chacun est
tenu de soutenir et d’aider le gouvernement, qui est l’autorité
légalement constituée du pays, et qui, de ce fait même,
représente, dans sa sphère spécifique, l’autorité de Dieu
lui-même » — paroles sacrées !)[11]. En somme, elle est
ouvertement entrée en guerre, reconnaissant la nature de conflit
social qu’avait pris la grève : une leçon que tous les
prolétaires devront apprendre une fois pour toutes.
Puis, le 12 mai, soudaine et
inconditionnelle, la capitulation du TUC. La grève générale est
suspendue du jour au lendemain, au moment même où la « deuxième
ligne » entre en scène . Les grévistes sont contraints de
reprendre le travail sans date précise, sans garanties et dans des
conditions pires qu’auparavant. Les mineurs, soutenus par certaines
catégories professionnelles et certains comités locaux, poursuivent
la lutte seuls pendant quelques semaines, avant de devoir céder à
leur tour. C’est la défaite : les représailles sont innombrables
et un sentiment de frustration et d’impuissance se répand.
Le rôle des forces en présence
et les enseignements de la grève générale
Le caractère purement « pompier » de
l’action menée par le Conseil général du TUC fut clair dès le
début. Non seulement le Conseil refusa de prendre de véritables
dispositions en prévision de la grève, mais tout au long de
celle-ci, il fit office de véritable frein à la mobilisation de
masse qui poussait à un élargissement et à une radicalisation de
la lutte. Le 3 mai, le Conseil déclara sans détour que « la plus
grande difficulté [...] a été de retenir les travailleurs de ce
que l’on pourrait appeler la deuxième ligne plutôt que de les
faire sortir ».
Mais ce n’est pas tout. Alors que
l’État reconnaissait ouvertement la portée politique que prenait
le mouvement de grève, le TUC insistait pour maintenir la lutte —
tant au niveau de la pratique quotidienne qu’au niveau de
l’identité et de la prise de conscience — dans certaines limites
économiques et industrielles, et s’efforçait d’en convaincre la
partie adverse, d’un ton larmoyant, dans les pages de son organe
officiel de la grève, The British Worker : « Le Conseil général
du TUC tient à souligner qu’il s’agit d’un conflit purement
industriel […]. Lors de la réunion extraordinaire du TUC, aucun
objectif politique n’a été mentionné (ni même envisagé). Il
était parfaitement clair que personne n’avait d’autre objectif
en tête que celui d’ordre industriel […] La grève générale
n’est pas une « menace » pour le Parlement. Aucune attaque contre
la Constitution n’est en cours. Nous implorons M. Baldwin [le
Premier ministre] de nous croire »
[12]. Cette passivité ne
s’accompagnait pas seulement, comme on l’a déjà vu, d’une
intense activité de négociation en coulisses. Alors même qu’il
aurait fallu consacrer le maximum d’énergie à la mobilisation et
à l’organisation de la lutte pour élargir le mouvement à
d’autres catégories et diffuser un sentiment vivant d’unité et
de solidarité en rassemblant les travailleurs et en brisant les
barrières et les particularismes locaux, le Conseil général
agissait de manière diamétralement opposée et s’attachait à
tenir les travailleurs à l’écart du théâtre du conflit. Ainsi,
le British Worker écrivait encore le 5 mai : « Le Conseil général
suggère que, dans tous les quartiers où un grand nombre de
travailleurs n’ont rien à faire, des activités sportives et des
divertissements de toutes sortes soient organisés, afin d’occuper
un certain nombre de travailleurs et d’offrir du divertissement à
bien d’autres encore ». Et, dans les jours qui suivirent, tout en
se gardant bien de consacrer la moindre ligne aux affrontements et
aux arrestations qui se multipliaient partout, il précisait encore
davantage la ligne de pensée du Conseil général, en invitant à
organiser « des rencontres spéciales de football et de cricket…
des attractions en salle. … des tournois de whist », allant
jusqu’à relayer avec admiration de véritables perles telles que
celles contenues dans un « Appel » du Comité de grève de Cardiff
: « Ne cessez pas de sourire… Repoussez les provocations.
Travaillez dans vos petits jardins. Prenez soin de vos épouses et de
vos enfants. Si vous n’avez pas de petit jardin, allez à la
campagne, dans les parcs, sur les terrains de jeux. Ne perdez pas
votre temps à flâner en centre-ville. Allez à la campagne, il n’y
a pas d’occupation plus saine que les promenades » ![13]
Or, si l’on peut parler d’un
boycott ouvert en ce qui concerne la position du Conseil général du
TUC, que dire du petit Parti communiste britannique, né six ans plus
tôt sur des bases très hétérogènes et politiquement
fallacieuses, certes très combatif à la base, mais déjà orienté
vers le centrisme à sa tête ? Pouvant compter sur un réseau
ouvrier assez étendu, constitué principalement du National Minority
Movement et du National Unemployed Workers’ Movement, toute
l’action du PC n’a cessé d’osciller entre un grand activisme
local (non dépourvu de nuances démagogiques évidentes : le PC va
jusqu’à parler de « dualisme des pouvoirs » pour désigner le
fait que certains Councils of Action arrachaient la distribution de
vivres et de permis des mains des autorités locales !) et un
manœuvrisme évident au sommet et au niveau international,
expression d’une dégénérescence progressive de l’Internationale
communiste.
Dès la deuxième conférence du
National Minority Movement (29-30 août 1925), le PC insiste en effet
sur la nécessité d’un Conseil général du TUC fort, « doté de
pleins pouvoirs pour diriger l’ensemble des activités des
syndicats ». Le « Programme d’action », rédigé en janvier
1926, rend encore plus explicite cette ambiguïté fondamentale,
selon laquelle on lance des mots d’ordre d’organisation et de
lutte, mais, dans le même temps, on continue à en confier
l’initiative au Conseil général du TUC. Même lorsque, au cours
de la grève, l’orientation et la pratique de pur compromis (et
finalement de trahison) du Conseil apparaissent clairement, le PC ne
renonce pas à cette perspective : ainsi, d’une main, il rédige
des articles et des tracts mettant en garde contre la « possibilité
» d’une trahison de la lutte par le Conseil général, mais de
l’autre, il publie en gros caractères le mot d’ordre « Tout le
pouvoir au Conseil général »[14].
D’autre part, comme on l’a dit,
cette ambiguïté n’était que le reflet du revirement que
l’Internationale communiste était en train d’opérer au cours de
ces mêmes années et dont le PC britannique fut l’interprète
obéissant et fidèle. Sur le sol anglais, la manifestation la plus
négative de ce revirement fut précisément le rôle joué, au cours
de la grève générale, par le Comité anglo-russe. Créé en 1924,
ce Comité fut l’un des exemples les plus désastreux de la
tactique du « front politique uni » introduite par une
Internationale d’abord chancelante sur le plan théorique et des
principes, puis de plus en plus asservie à une politique centriste
et finalement contre-révolutionnaire. Et cela montre à quel point
nos critiques à l’égard de cette tactique étaient fondées : une
tactique que l’Internationale et la quasi-totalité des partis qui
en faisaient partie n’ont jamais comprise, comme nous la
comprenions, de la seule manière possible (« par le bas » : le
ralliement des travailleurs, indépendamment de leur affiliation
politique ou de leurs idées politiques et religieuses, sur un front
de lutte et autour d’objectifs de classe spécifiques), mais qu’ils
ont toujours conçue « par le haut » (l’accord au sommet entre
partis et organisations ouvrières aux perspectives politiques et
méthodes de lutte divergentes) .
Le Comité anglo-russe avait en effet
pour objectif de mener à bien un processus d’unification entre la
classe ouvrière soviétique et la classe ouvrière britannique, par
le biais d’un accord de soutien et de collaboration entre les
syndicats soviétiques (qui étaient donc l’expression d’une
situation révolutionnaire) et le Conseil général du TUC (qui,
comme on l’a vu, adoptait des positions ultra-modérées et de
droite)[15]. Outre la confusion manifeste qu’il a engendrée (il
existait une Internationale des syndicats rouges, en lutte ouverte
contre l’Internationale « jaune » d’Amsterdam à laquelle se
référait le TUC anglais !) , le Comité anglo-russe finit par ne
servir que les intérêts du Conseil général du TUC, lui conférant
une légitimité radicale qu’il n’avait pas et suscitant des
perplexités et une animosité évidentes parmi les travailleurs
anglais. Surtout (et là, la chose fut encore plus scandaleuse), il
resta en place tout au long de la grève : c’est-à-dire tout au
long du sabotage progressif mené par le TUC à son encontre, jusqu’à
la trahison finale. On en arriva à l’absurdité suivante : alors
que les travailleurs soviétiques collectaient, par l’intermédiaire
de leurs syndicats, une somme considérable destinée à soutenir
matériellement la lutte de leurs frères britanniques, le TUC (qui
siégeait au Comité aux côtés des syndicats soviétiques) la
refusa avec dédain ! Non seulement cela, mais on s’est bien gardé
de dissoudre le Comité au lendemain de cette trahison flagrante. Sa
fin peu glorieuse ne survint que des années plus tard, alimentant
encore davantage les déceptions et les divisions au sein d’une
classe ouvrière britannique déjà bien assez désorientée et
marquée par le déroulement de la grève et de son issue finale.
Au-dessus des têtes des travailleurs qui se battaient avec tant de
vigueur dans ce qui allait être le dernier grand soubresaut d’une
phase révolutionnaire, au-dessus des têtes des militants de base
combatifs du petit PC eux-mêmes, le stalinisme commençait à
célébrer ses triomphes. Les travailleurs britanniques se
retrouvèrent à lutter seuls : face à l’appareil social-démocrate
gigantesque représenté par le Parti travailliste et le Conseil
général du TUC, ils ne purent même pas compter sur la présence
d’un parti communiste solide et politiquement uni. Surtout, au
niveau international, ils furent sacrifiés sur l’autel d’une
contre-révolution désormais rampante.
Déterminé à faire passer les
intérêts de l’URSS (le blocus du charbon à la suite de la grève
anglaise nuisait aux relations commerciales avec la Grande-Bretagne)
à ceux de la révolution internationale, le stalinisme, par
l’intermédiaire du Comité anglo-russe, contribua en effet au
boycott de la grève mis en œuvre par le Conseil général[16].
Vingt ans plus tard, dans un premier
bilan critique de l’action de l’Internationale communiste, de
plus en plus soumise aux exigences nationales de l’État russe,
nous écrivions dans les pages de ce qui était alors notre organe
théorique :
« En 1926, un événement d’une
grande importance bouleversera tant l’analyse de la situation,
telle qu’elle avait été présentée par le Ve Congrès de
l’Internationale (1924), que la politique qui en avait découlé en
Russie et dans les autres pays. La situation mondiale avait été
caractérisée par la formule de la « stabilisation », qui
n’excluait évidemment pas la possibilité d’une reprise de la
vague révolutionnaire, mais – en raison des implications tactiques
qu’elle comportait – loin de faciliter l’orientation de
l’Internationale vers une reprise de la lutte prolétarienne, elle
devait la rendre prisonnière de formulations tactiques et
d’organismes qui ne se modifient ni ne se brisent du jour au
lendemain. […] Or, lorsqu’en 1924 on avait parlé de «
stabilisation », on ne s’était évidemment pas limité à un
simple examen statistique et technique de l’évolution économique,
mais, à partir du constat incontestable du reflux de la vague
révolutionnaire à la suite de la défaite de la révolution
allemande de 1923, on avait engagé une discussion politique qui
était d’ailleurs en parfaite harmonie avec les décisions
tactiques de l’Internationale.
« Ces décisions s’articulaient
autour de l’objectif fondamental du maintien de l’influence
communiste sur les grandes masses. Et puisque, dans cette situation
défavorable, le contact avec les grandes masses n’était possible
que par le développement de relations politiques avec les
organisations social-démocrates qui tiraient profit du reflux
révolutionnaire, la formule de la « stabilisation » impliquait la
tactique de l’infiltration des directions des partis et des
syndicats social-démocrates.
« Lorsque, en 1926, éclata la
gigantesque grève des mineurs anglais, l’Internationale ne pouvait
donc que tirer les conséquences des lignes tactiques déjà
établies. Les dirigeants syndicaux se hâtèrent de conclure des
accords permanents avec les dirigeants des syndicats soviétiques, et
le Comité anglo-russe fut contraint d’exercer la fonction que les
événements lui imposaient.
« La grève devint générale et, si
toute l’analyse économique effectuée par le Ve Congrès vola en
éclats, il n’en fut pas de même pour la tactique qui en avait
découlé. L’Internationale se trouva non seulement dans
l’impossibilité de révéler aux masses le rôle
contre-révolutionnaire des dirigeants syndicaux, mais elle dut aller
jusqu’au bout et maintenir sa solidarité avec eux tout au long de
cette importante agitation prolétarienne dans l’un des secteurs
fondamentaux du capitalisme mondial » [17].
Ces déviations étaient le résultat
d’une situation interne à l’IC, que nous avons déjà esquissée
dans les préambules à la réédition de nos Thèses de Lyon et de
l’intervention de Bordiga au VIe Exécutif élargi de l’IC.
Notre texte souligne ainsi que « dans
l’intérêt diplomatique de l’État russe, il fallait ne pas
rompre avec le Comité anglo-russe, comité qui avait pourtant servi
de paravent aux dirigeants tradunionistes pour saboter la grève
générale, alors qu’on reconnaissait officiellement en eux les «
seuls représentants du mouvement syndical anglais » . Les documents
officiels eux-mêmes posent sans équivoque le problème : un
puissant mouvement prolétarien sera sacrifié parce que c’est ce
qu’exigent les besoins de défense de l’État russe ».
C’est par ces mots que nous clôturons
la série d’articles que nous avons consacrée à 1926, année clé
dans le développement et l’affirmation de la contre-révolution
stalinienne. L’année prochaine, ce sera au tour des événements
tragiques survenus en Chine.
Notes-----------
-------------------------------------------------
[1] Lénine, L’impérialisme, stade
suprême du capitalisme, dans Lénine, Œuvres choisies en six
volumes, vol. II, p. 525.
[2] L. Trotsky, Wither England ? New
York : International Publishers, 1925.
[3] L. Trotsky, op. cit., p. 22. Cf.
également John Foster, « British Imperialism and Labour Aristocracy
», dans Jeffrey Skelley (dir.), *The General Strike. 1926*, Lawrence
and Wishart, Londres 1976 (il s’agit d’un texte pro-PC
britannique, mais utile en termes de données et de documents).
[4] Cité dans L. Trotsky, op. cit., p.
23.
[5] Voir John Foster, op. cit., p. 12.
[6] Sur ce thème également, celui du
« noyautage » (c’est-à-dire « s’infiltrer » dans des
organisations telles que le Parti travailliste), l’Internationale,
alors déjà en voie de dégénérescence, porte d’énormes
responsabilités, qui devront être examinées plus en détail dans
un autre cadre.
[7] Après la fin de la grève, en
réponse à 190 questionnaires, 131 rapports sur l’activité de
différents « groupes d’action » ont été recueillis. Le tableau
qui en ressort est probablement représentatif de la situation des
500 groupes locaux actifs dans la grève : 48 se trouvaient dans le
Yorkshire, 52 à Londres, 65 dans le Lancashire ; 54 étaient des «
Councils of Action », 45 des comités de grève, 15 des sections
syndicales, 8 des comités d’urgence, et 9 d’autres formes
d’organisation.
[8] Dans *Workers’ Weekly*, 173 (11
juin 1926), cité dans Jeffrey Skelley, éd., op. cit., p. 88.
[9] The South Wales Institute of
Engineers, discours présidentiel de D. Ivor Evans, 1946, cité dans
Jeffrey Skelley, éd., op. cit., p. 241. Dans la deuxième partie de
cet ouvrage, les développements de la grève générale sont
analysés région par région, de manière détaillée et
particulièrement intéressante.
[10] « The Secret History of the Great
Strike », Lansbury's Labour Weekly, 63 (22/5/1926).
[11] Cité dans Jeffrey Skelley, éd.,
op. cit., p. 73-74.
[12] The British Worker, n° 1
(5/5/1926).
[13] Cité dans Jeffrey Skelley, éd.,
op. cit., p. 82-83.
[14] Voir la brochure du Parti
communiste britannique, signée par P. Dutt, The Meaning of the
General Strike, sans date, mais publiée immédiatement après la fin
du conflit. Cf. Hugo Dewar, Communist Politics in Britain : The CPGB
From Its Origins to the Second World War. Londres, Pluto Press, 1976,
pp. 63-66.
[15] Sur le Comité anglo-russe, cf. L.
Trotsky, Critique du programme de l’IC (1928), que l’on peut
trouver dans le volume L’Internationale communiste après Lénine.
Paris : Presses universitaires de France, 1969. Cf. également Hugo
Dewar, op. cit., et Michael Woodhouse et Brian Pearce, éd., Essays
on the History of Communism in Britain. Londres : New Park
Publications, 1975.
[16] La dénonciation et la dissolution
du C.A.R., précisément en raison de la trahison de la grève
générale par le Parti travailliste, fut, au cours de l’année
1926, l’une des revendications de l’Opposition de gauche en URSS
et l’un des motifs des conflits les plus violents au sein du Parti
bolchevique jusqu’à la liquidation, y compris physique, des
opposants en 1927 et les années suivantes.
[17] D’après [Ottorino Perrone], «
La tactique du Komintern. 1926-1940 », Prometeo, n° 2-3-4-6-7-8,
août 1946/novembre 1947. La citation qui suit est tirée de cet
article