Chapitre I. — La faillite du communisme d'État russe
La calomnie, arme de la bourgeoisie, — Il faut prendre
position — L'atmosphère étouffante du despotisme — La
faillite du socialisme d'État.
Chapitre II. — Un faux argument historique
L'exemple de la Révolution française — Lénine et le
système des conseils
Chapitre III. — L'activité « contre-révolutionnaire »
des anarchistes russes
Une manœuvre de Boukharine —
Les anarchistes à la pointe du combat — Massacres commis par les
bolcheviks. Position des anarchistes.
Chapitre IV. — Nestor MAKHNO et les bolcheviks
Contre Wrangel le gouvernement traite avec Makhno — Nouvelles
trahisons et calomnies des bolcheviks.
Chapitre V. — L'insurrection de Cronstadt
Une résolution unanime de Cronstadt — Les étapes de la
révolution — « Appel au prolétariat du monde entier ».
Chapitre VI. — Origine et signification de l'idée de
conseils
La Ire Internationale et l'idée de dictature
— Les conceptions opposés de Marx-Engels et de Bakounine
Chapitre VII. — L'idée de dictature, héritage de la
bourgeoisie
Les leçons de la Révolution française —
Conquête ou destruction de l'État.
Chapitre VIII. — De la nature de l'État
La
commissariocratie, nouvelle classe — Comment naquit l'État
moderne.
Chapitre IX. — De l'essence de la révolution
populaire : liberté et socialisme
Révolution
bourgeoise ou révolution des masses — Les aspirations profondes
des masses — La discipline et les révoltes ouvrières,— Les
bolcheviks contre l'initiative de la base — Le retour des
propriétaires capitalistes.
Chapitre X. — La IIIe Internationale, organe de la
politique d'État bolchevique
Quand s'ouvrent les yeux
— Le rôle de la IIIe Internationale.
Chapitre XI. — L'influence du bolchevisme sur le
mouvement ouvrier international
Les conditions de
l'unité du mouvement ouvrier — Noyautage ou compétition loyale.
Chapitre XII. — La malédiction du centralisme
Unité des forces, indépendance de la pensée et de l'action —
« Qui détient le pouvoir en abuse ».
CHAPITRE I
La faillite du communisme d'État russe
La Russie présente depuis quelques mois les signes d’une
crise intérieure, dont les inévitables conséquences pourraient
avoir une importance sans doute plus décisive pour son proche
avenir que toutes les secousses qui l'ont ébranlée jusqu'ici au
cours de la révolution. Les compromis économiques du gouvernement
russe avec le capitalisme étranger, la révolte de Cronstadt, la
déclaration de guerre ouverte aux anarchistes et aux syndicalistes
faite par LÉNINE au Xe Congrès du parti communiste, la féroce
persécution de tous les partis et tendances socialistes non
bolcheviques et, last but not least, l'indéniable
processus de décomposition à l'intérieur du parti communiste
lui-même sont autant de phénomènes dont on ne peut méconnaître
l'importance ni mesurer aujourd'hui les effets sur le mouvement
ouvrier international. C'est précisément l'extraordinaire
importance de la crise actuelle pour l'ensemble du mouvement
socialiste qui nous pousse à prendre publiquement position.
Dans le cas présent, ce n'est pas tant la critique en elle-même
que les manifestations qui l'accompagnent et les circonstances dans
lesquelles elle est faite qui rendent terriblement difficile une
prise de position claire et sans équivoque sur la question. Il ne
s'agit en effet pas seulement d'oppositions théoriques déterminées
et de conceptions différentes des phases probables du
développement social, mais encore de problèmes d'une importance
historique mondiale, dont la solution dans l'un ou l'autre sens
exerce une influence puissante sur l'avenir de l'Europe et de
l'ensemble du monde civilisé. Aussi, tout socialiste et
révolutionnaire sincère devrait-il aborder ces problèmes avec
d'autant plus de prudence et de maîtrise de soi, éliminer toutes
les questions de nature personnelle de son horizon et s'efforcer de
rechercher le point central et l'origine profonde de tous les
phénomènes en question. Mais, même dans ce cas, un jugement
n'aura toujours qu'une signification relative, étant sujet à
maintes opinions erronées, principalement sur les points
d'importance secondaire ; du moins aura-t-on la satisfaction
personnelle de s'être gardé de ces impulsions aveugles dues à
des humeurs passagères qui furent jusqu'à présent un obstacle
insurmontable à tout vrai jugement.
Dans la grande bataille pour ou contre Moscou, qui a maintenant
commencé dans tout le mouvement ouvrier, on ne trouve à vrai dire
pour le moment guère d'exemples d'une telle manière de traiter le
problème. Il semble que l'on veuille au contraire empêcher tout
approfondissement de la question par de frénétiques déformations
des faits et un culte borné des grands mots. Une haine aveugle,
une imbécile phraséologie jouent toujours le rôle plus éminent
dans un combat qui est d'une importance vitale pour le
développement du mouvement socialiste. Mais, il faut le dire dès
maintenant, la responsabilité de cet état désolant incombe
presqu'entièrement aux hommes de Moscou et aux partis communistes
qui suivent leurs directives. Nous ne voulons pas parler des
débordements personnels de quelques-uns, qui se laissent emporter
par leur tempérament ou la passion politique, mais d'une méthode
froidement appliquée, qui ne recule devant aucune bassesse, aucune
diffamation personnelle, lorsqu'il s'agit d'atteindre un but donné
ou de se débarrasser d'un adversaire gênant. Un coup d'œil sur
la presse des différents partis communistes, en particulier en
Allemagne, suffit pour s'assurer que notre affirmation n'est,
hélas, que trop bien fondée. Qui n'est pas aveuglément d'accord
avec « les diktats » et les idées des hommes au
pouvoir à Moscou et de leurs petits suiveurs à l'étranger, se
voit irrémédiablement étiqueté « contre-révolutionnaire »
et flétri comme traître au mouvement ouvrier. Toute la polémique
de ces gens vise pour ainsi dire à l'empoisonnement moral des
puits. Il est cependant remarquable que ceux-là mêmes qui
s'efforcent de discréditer comme « petite-bourgeoise »
et au service de la bourgeoisie toute tendance du mouvement ouvrier
qui leur déplaît aient emprunté à la même bourgeoisie cette
arme tristement connue de la suspicion systématique des
adversaires politiques.
La calomnie, arme
de la bourgeoisie4
Lorsque Robespierre et Saint Just préparaient la condamnation
des hébertistes, la presse jacobine commença à accuser ces
derniers d'être des « agents de PITT ». Depuis lors,
ce jeu criminel ne cesse d'être joué et la dernière guerre nous
a amplement fourni en exemples du procédé. Quiconque osait, en
Angleterre, en France ou ailleurs, dire un mot de protestation
contre la grande boucherie des peuples était traité d'agent
allemand par la meurtrière presse patriotique, tandis qu'en
Allemagne même, tout opposant à la guerre était évidemment un
« espion anglais ». Or cette misérable méthode, dont
l'utilisation était restée jusqu'à présent l'apanage douteux du
plus bas terrorisme journalistique bourgeois, est aujourd'hui
l'arme préférée de la presse du parti communiste russe et de ses
tristes succursales à l'étranger.
Maria Spiridonova et les maximalistes : des
contre-révolutionnaires ! les anarchistes : des
contre-révolutionnaires ! les syndicalistes : des
contre-révolutionnaires ! Makhno : un
contre-révolutionnaire ! les insurgés de Cronstadt : des
contre-révolutionnaires ! Et qui ne le croit pas ne peut
naturellement qu'être un contre-révolutionnaire !
Les circonstances particulières du développement de la
révolution russe ont permis aux partisans du « communisme »
moderne de mettre cette tactique jésuitique en pratique aussi
longtemps et avec autant de succès. L'explosion de la révolution
russe fut en effet le premier signe flamboyant du réveil de
l'humanité dans l'horrible monotonie de la tuerie qui avait
transformé l'Europe en un immense abattoir. Le monde entier se
prit à respirer de nouveau : le maléfice était rompu !
L'effrayante hypnose de la folie meurtrière, qui avait entraîné
depuis des années l'humanité dans une ronde insensée de sang et
de ruines, avait perdu sa force — on sentait venir sa fin. De
même qu'autrefois la guerre d'indépendance des colons américains
avait donné une puissante impulsion à l'idée révolutionnaire
dans l'ancienne France, la Révolution russe agissait maintenant
sur l'évolution politique en Allemagne et en Autriche, précipitant
l'écroulement des puissances centrales. La révolution avait
délivré le monde de la malédiction de la guerre, ce qui explique
l'immense enthousiasme qu'elle souleva dans la classe ouvrière
tout entière et même dans des milieux d'habitude tout à fait
étrangers à la cause révolutionnaire. On y voyait le début
d'une ère nouvelle en Europe et au sein des masses prolétariennes
se levait un puissant désir de libération de l'esclavage salarié,
surtout après la chute de Kerenski et la prise du pouvoir par les
bolcheviks.
Dans les pays latins, cette sympathie sans mélange pour la
Révolution russe avait une autre raison particulière. Là où les
traditions du vieux mouvement bakouniniste sont encore vivantes
dans les masses ouvrières, on n'était que trop porté à
confondre le bolchevisme avec les idées de Bakounine et ses
tentatives de réalisation.
Lorsque, par la suite, les puissances impérialistes de
l'Entente mobilisèrent contre la Russie et y déchaînèrent la
contre-révolution, lorsque les hordes de Koltchak, Dénikine et
Wrangel menacèrent l’existence de la république soviétique, la
sympathie de tout vrai révolutionnaire, de quelque tendance qu'il
se réclame, alla sans partage à la Russie soviétique. Et tous
ceux qui sont un tant soit peu au courant des choses savent que
beaucoup d'entre eux, bien qu'ils fussent fondamentalement opposés
aux théories bolcheviques, n'en restèrent cependant pas à une
sympathie platonique. Telle fut en particulier l'attitude de nos
camarades anarchistes, aussi bien en Russie même que dans tous les
autres pays. Des hommes comme Kropotkine, Malatesta, Bertoni,
Domela , Nieuwenhuis, Sébastien Faure et bien d'autres, qui
s'étaient dès le début expressément opposés au bolchevisme, se
placèrent sans hésiter un instant aux côtés de la Russie
révolutionnaire, non pas parce qu'ils étaient d'accord avec les
principes et directives bolcheviques, mais simplement parce qu'ils
étaient des révolutionnaires et, comme tels, les ennemis de toute
tentative contre-révolutionnaire.
La presse anarchiste et syndicaliste s'efforça particulièrement
d'observer une grande retenue dans sa critique des idées
bolcheviques, pour ne pas apporter d'eau aux moulins de la
contre-révolution. Bien des nouvelles qui nous parvenaient, bien
des mesures du gouvernement soviétique que nous pensions devoir
être fatales au développement de la révolution, furent passées
sous silence, car l'on se disait que ce n'était pas le moment de
critiquer. Chacun ressentait toute la force des énormes
difficultés qui s'amassaient en Russie et menaçaient le cours des
événements révolutionnaires. Aussi se disait-on qu'il est plus
facile de formuler des critiques que d'améliorer les choses et
c'est ce sentiment instinctif de responsabilité qui fit que
beaucoup d'entre nous se turent à une époque où la Russie,
saignant de mille blessures, devait se battre pour son destin. Mais
ce fut justement cette position difficile, où l'irrésistible
pression des circonstances poussa toutes les tendances non
bolcheviques du mouvement socialiste en général, qui donna aux
partisans sans scrupules du bolchevisme la possibilité de diffamer
comme contre-révolutionnaires tous ceux qui suivaient une autre
voie et ne voulaient pas se plier à leur diktat.
Il faut prendre position
Les temps ont depuis bien changé. La Russie elle-même est
arrivée à un tournant de son évolution interne, qui pourrait
être décisif pour son proche avenir. Les fameux 21 points6 de
LÉNINE et la tentative de la « IIIe Internationale »
d'attirer l'ensemble du mouvement ouvrier dans le sillage du
communisme d'État nous forcent à prendre publiquement position.
Ceux qui croyaient que les dirigeants russes étaient obligés
par la fatalité de la guerre de prendre des mesures auxquelles ils
répugnaient en leur for intérieur, et qu'avec la fin des
hostilités l'état de guerre dans la vie politique russe verrait
aussi venir son terme, ont été amèrement déçus. L'état des
choses ne s'est pas amélioré, il est devenu tout simplement
insupportable. Une terrible réaction domine aujourd'hui le pays, y
étouffant toute vie spirituelle.
Au cours des derniers mois, nous avons eu l'occasion de nous
entretenir avec des douzaines d'hommes et de femmes qui avaient
pris part aux congrès de la IIe Internationale et de
l'Internationale des syndicats rouges à Moscou et qui nous ont
rapporté ce qu'ils avaient vécu et appris. Parmi eux se
trouvaient des partisans des tendances socialistes les plus
diverses et des citoyens de huit nations différentes, mais quel
changement d'hier à aujourd'hui !
Autrefois, la plupart de ceux qui revenaient de Russie n'étaient
que louanges sur tout ce qu'ils avaient vu. Tout était comme il
faut, chaque limitation de liberté justifiée par l'absolue
nécessité dans la situation critique du pays et le moindre début
de doute signifiait une haute trahison de la cause révolutionnaire.
Cela dit, quatre-vingt-dix pour cent de nos rouges pèlerins,
partis pour La Mecque moderne puiser la sagesse révolutionnaire à
sa source, n'avaient absolument rien appris sur l'état véritable
de la Russie. La plupart ne connaissaient pas le russe et logeaient
à l'Hôtel Lux, à Moscou, ou dans quelque autre logement
convenable. Une troupe d'employés zélés — pour la plupart
agents de la Tchéka — s'occupaient amplement du bien-être
physique et intellectuel de leurs hôtes et les renseignaient sur
tous les détails du merveilleux monde communiste. Sous leur
conduite, ils visitaient ainsi usines, écoles, théâtres, etc.,
et faisaient dans de confortables wagons de chemin de fer, ou même
en auto, des excursions dans le pays — toujours sous les yeux
vigilants des agents soviétiques, attentifs à ce que rien ne
vienne troubler le programme prévu. On leur montrait des villages
à la Potemkine et ils s'en émerveillaient ; quant à l'état
réel des campagnes, fort peu d'entre eux en voyaient quelque
chose. La plupart ne soupçonnaient même pas qu'ils étaient
victimes d'un mauvais charme de théâtre. En outre, le ministère
des Finances se montrait très prévenant pour hôtes et délégués,
ce qui ne contribuait naturellement pas peu à faire monter chez
plusieurs de quelques degrés encore l'enthousiasme dû. Ainsi le
monde est-il depuis quelques années inondé d'un flot d'articles
de journaux, de brochures et de livres écrits par des gens qui,
après avoir passé six ou huit semaines en Russie, se sont sentis
obligés de communiquer leurs « expériences » à leurs
contemporains étonnés. Nul autre que Bill Haywood vient de nous
en donner un exemple typique en remplissant, deux jours à peine
après son arrivée à Moscou, les colonnes du journal londonien
Daily Herald d'un véritable hymne à la louange de la
Russie soviétique. Lorsqu'un homme comme Haywood ne recule pas
devant une aussi niaise escroquerie, n'ayant apparemment même pas
compris le caractère réprouvable d'une telle manière d'agir, que
peut-on bien attendre d'esprits subalternes de troisième ou
quatrième qualité ?
Mais, comme nous le disions, un grand changement est intervenu
en ce domaine et l'on sent qu'un profond dégrisement se fait jour.
Parmi les douzaines de camarades socialistes des tendances les plus
diverses évoqués plus haut, revenus de Russie ces dernières
semaines, nous n'en avons plus trouvé un seul pour prononcer un
jugement empreint de la même naïveté qu'autrefois. Tous, sans
exception, étaient très inquiets et la plupart, amèrement déçus
par ce qu'ils avaient vu, donnaient libre cours à leurs
sentiments. Nous avons vu des hommes, partis enthousiastes, voire
fanatiques partisans du bolchevisme, rentrer totalement brisés et
ayant perdu tout espoir. Parmi eux, un camarade espagnol qui,
quelques mois auparavant, avait encore accusé publiquement les
syndicalistes allemands de mentalité contre-révolutionnaire pour
avoir communiqué au monde l'appel au secours désespéré des
anarcho-syndicalistes russes et exigé des dirigeants russes la
libération des révolutionnaires emprisonnés.
L'atmosphère étouffante du despotisme
Ce ne furent nullement les terribles conditions économiques
existant en Russie qui amenèrent ces hommes et ces femmes à
réviser leur opinion, mais avant tout l'atmosphère étouffante de
l'insupportable despotisme qui y pèse aujourd'hui comme un épais
nuage et auquel il a été réservé de pousser à leur limite les
pires excès du tsarisme. L'impitoyable répression de toute pensée
libre, l'absence de toute garantie de liberté personnelle, ne
serait-ce qu'à l'intérieur de certaines limites comme c'est le
cas même dans les pays capitalistes, la suppression de tous les
droits donnant aux travailleurs la simple possibilité de faire
connaître leurs idées et leurs sentiments — tels que la liberté
de réunion, le droit de grève, etc. — l'effroyable
développement d'un système de police et d'espionnage qui dépasse
tout ce qui a pu exister dans ce sombre domaine, la pétaudière
des commissaires et l'aveugle routine de toute une hiérarchie de
fonctionnaires sans esprit, qui a depuis longtemps étouffé tout
mouvement d'autonomie et de vie dans les masses — tout cela,
parmi de nombreux autres faits que l'on ne peut plus dissimuler
aujourd'hui avec la même habileté qu'autrefois, a ouvert bien des
yeux qui semblaient avoir succombé sans espoir à l'hypnose
générale.
Mais d'autres phénomènes troublants se manifestent
aujourd'hui, que beaucoup, revenus il y a seulement quelques mois,
auraient alors estimés impossibles. Des gens qui, il n'y a pas
longtemps, déclaraient traître à la classe ouvrière et
contre-révolutionnaire quiconque osait émettre la moindre
critique au sujet des méthodes et manière d'agir des dictateurs
moscovites, sont aujourd'hui devenus leurs furieux adversaires. Le
parti communiste ouvrier allemand (KAPD) en offre un exemple
classique, lui dont les chefs aux regards avides de roubles
guignaient Moscou, essayant de s'attirer la bienveillance et les
bonnes grâces de la centrale russe par une phraséologie
« révolutionnaire » aux limites du ramollissement
cérébral. Il y a trois mois à peine, ces lilliputiens de
l'esprit, qui ne se plaisent que dans des poses de héros de
tragédie et ont de terribles colères lorsque d'aucuns ne prennent
pas leur sotte farce au sérieux, rampaient à la lettre aux pieds
de la IIIe Internationale et se séparaient de leurs têtes les
plus capables pour profiter de la manne de roubles ; or les voici
maintenant qui rivalisent formellement dans la diffamation de cette
même Internationale et de l'Union soviétique : « Lénine
ne veut pas la révolution ! La IIIe Internationale est la plus
grande escroquerie qui soit ! Trotsky, Zinoviev, Radek et
consorts, des escrocs ! Le gouvernement soviétique devenu simple
représentant du capitalisme ! Le gouvernement bourgeois
soviétique, avocat des intérêts de la bourgeoisie
internationale ! », tels sont aujourd'hui les titres du
journal l'Ouvrier communiste. Nous avons bien peur, quant
à nous, que d'aussi soudains retournements politiques ne se
renouvellent souvent et que les bolcheviks ne doivent encore
connaître beaucoup d'amères déconvenues, de la part précisément
de leurs partisans les plus fanatiques et les plus servilement
dévoués. La dernière prise de position du parti communiste
allemand (KPD) et l'affaire LEVI et Camarades sont de mauvais
présages, et qui donnent à penser. Ces phénomènes sont
inévitables, car un parti qui doit acheter ses propagandistes et
ses hommes de confiance en leur versant régulièrement de fortes
sommes, loin de se faire ainsi de vrais amis, favorise l'extension
autour de lui d'une zone marécageuse de corruption, qui attire
irrésistiblement tous les aventuriers politiques et qui lui sera à
plus ou moins brève échéance fatale.
Pour l'observateur sérieux, les condamnations actuelles des
chefs du KPD ne sont pas plus importantes que les louanges passées
de ces messieurs. On doit aussi peu en tenir compte, pour une étude
sérieuse des événements russes, que des invectives de la presse
bourgeoise, mais elles sont importantes comme symptômes de l'état
actuel des choses.
La faillite du socialisme d'État
Ce que nous pouvons observer aujourd'hui en Russie, c'est
l'écroulement d'un système, la déclaration de faillite du
socialisme d'État dans sa forme la plus rebutante. Le caractère
personnel ou, comme certains le prétendent, le manque de caractère
des acteurs de ce drame n'y joue qu'un rôle secondaire. Quand
Lénine lui-même se voit obligé de dire qu'au moins cinquante
pour cent des « commissaires » soviétiques ne
devraient pas être à la place qu'ils occupent, cela ne prouve pas
encore en soi que son système est mauvais. Mais qu'il ne puisse
plus se débarrasser des mauvais esprits qu'il a déchaînés et
qui lui mangent maintenant la soupe sur la tête, c'est là un
phénomène qui a sa racine dans le système et qui ne peut être
expliqué que par lui.
Lénine, ce grand opportuniste, le sent bien, même s'il n'ose
l'avouer ouvertement. Il sait que l'expérience bolchevique a
irrémédiablement fait faillite et que rien au monde ne peut faire
que ce qui est arrivé ne soit arrivé. C'est pourquoi il appelle
le capitalisme international à sa rescousse, tout autre chemin lui
étant barré. Lui reprocher d'être soudain devenu modéré, dire
que l'on doit chercher dans ce changement d'opinion l'explication
de son actuelle politique de compromission est sans aucun
fondement, et même simplement absurde. Le gouvernement russe ne
passe pas accord avec le capitalisme étranger parce que Lénine et
d'autres avec lui sont effectivement devenus modérés, mais parce
qu'il n'a plus d'autre moyen. Le pas qu'il fait aujourd'hui n'est
pas dû à un changement d'idées, mais à l'inflexible nécessité,
née de circonstances qu'il a lui-même plus que quiconque
contribué à créer.
Certes, il pourrait volontairement partir, cédant la place aux
éléments de gauche, mais c'est justement là ce que ne fait pas
un gouvernement. C'est en effet une caractéristique essentielle de
tout pouvoir, que ceux qui le détiennent cherchent par tous les
moyens à conserver le monopole de leur domination. En ce qui
concerne l'actuel gouvernement soviétique, il faut encore tout
spécialement considérer que son retrait, dans les conditions
présentes, aurait obligatoirement de lourdes conséquences
personnelles pour ses membres, d'où la nécessité actuelle pour
eux d'affirmer leur pouvoir sans aucune concession. La phrase
célèbre de Lénine : « Nous sommes prêts à tous les
compromis dans le domaine économique, mais à aucun dans le
domaine politique », est à ce point de vue très claire et
peut difficilement prêter à méprise.
Ainsi s'explique aussi la persécution des anarchistes,
syndicalistes, maximalistes, etc., menée ces temps derniers avec
une ardeur toute particulière : ne sont-ils pas justement
ceux qui pourraient faire obstacle au virage à droite et ne
doivent-ils pas, en conséquence, c'est-à-dire en vérité dans
l'intérêt de la raison d'État, être écartés d'une manière ou
d'une autre ?
Le fait que le gouvernement soviétique n'ait même pas hésité
à fermer l'imprimerie du Golos Truda 8 qui s'occupait
principalement de l'édition des œuvres de Kropotkine, est sans
doute la meilleure preuve du cours que les bolcheviks ont fait
prendre à leur machine d'État. On se dirige toutes voiles dehors,
vers la droite et, afin que le passage se fasse le plus aisément
possible et sans de trop graves conflits, l'intérêt de l'actuelle
politique gouvernementale exige la mise à l'écart des éléments
de gauche.
Il se passe aujourd'hui en Russie des événements semblables à
ceux de mars 1794, pendant la Révolution française. Lorsque
Robespierre et la poignée d'hommes, qui avaient alors entre leurs
mains les destinées de la France, infléchirent leur politique
vers la droite, ils furent forcés d'abattre l'opposition de
gauche. Ils envoyèrent à l'échafaud les hommes de la Commune,
hébertistes et enragés — c'est-à-dire ceux que le girondin
Brissot nommait de manière significative les « anarchistes »
— tout comme aujourd'hui, en Russie, on emprisonne ou livre au
bourreau les vrais défenseurs du système soviétique, les
anarchistes, les syndicalistes et les maximalistes. La politique de
Robespierre a conduit la France au 9 Thermidor, puis à la
dictature militaire de Napoléon. À quels abîmes la politique de
Lénine et de ses camarades conduira-t-elle la Russie ?
CHAPITRE II
Un
faux argument historique
Nous avons dit plus haut que les conditions historiques
particulières dans lesquelles la Révolution russe s'est déroulée
jusqu'ici sont venues fort à propos pour les bolcheviks dans leur
combat contre leurs adversaires politiques. La situation
extrêmement difficile dans laquelle s'est trouvée la République
soviétique pendant les premières phases du régime bolchevik,
lorsque les hordes de la contre-révolution, soutenues par
l'étranger, menaçaient son existence même, a fait que l'on
accepta chaque mesure de coercition du gouvernement russe, chaque
mesure de répression par la violence de la critique publique comme
allant pour ainsi dire de soi et que l'on s'habitua à les
justifier moralement en considération des terribles circonstances.
Aussi compréhensible qu'une telle conception nous apparaisse, elle
n'en comporte pas moins le grand danger de troubler l'esprit
critique au point de le supprimer peu à peu tout à fait. C'est,
en effet, ainsi que l'observateur perd, sans même en être
conscient et insensiblement, tout jugement personnel et tout sens
des proportions des événements réels. Une hypothèse faite sous
réserves devient finalement à ses yeux un principe inflexible et
une nécessité fatale. Ainsi, un grand nombre de nos propres
camarades anarchistes — et absolument pas des moins valables —
en vinrent-ils à plaider pour les bolcheviks à chacun de leurs
actes, parce qu'ils les tenaient pour « historiquement
nécessaires ». La plupart de nos camarades, en Russie même,
furent victimes de la même hypnose, jusqu'à ce que les cruelles
expériences qu'ils firent leur aient enfin ouvert les yeux.
On prit l'habitude d'approuver les yeux fermés tout ce qui
venait de Russie et, lorsqu'on n'était pas précisément
enthousiasmé par bien des mesures adoptées, on se consolait en
disant qu'elles étaient inévitables dans l'intérêt de la
révolution. On en vint ainsi à s'accommoder de tout acte
despotique du gouvernement et de chaque violation brutale des plus
élémentaires droits de l'homme, fussent-ils dirigés contre
d'authentiques révolutionnaires, au moins aussi dévoués à la
cause du socialisme que les porte-parole de l'État bolchevik.
« Que voulez-vous, nous disait-on, les révolutions ne se
font pas avec de l'eau de rose. Au moment où toute la réaction
internationale s'est unie pour combattre la révolution, le
gouvernement soviétique est tout simplement obligé de prendre de
telles mesures... Et l'on attirait avec une prédilection
particulière notre attention sur l'histoire de la grande
Révolution française pour nous convaincre, par l'argument de
l'expérience historique, de ce que tout grand bouleversement
social est lié à des phénomènes semblables à ceux que nous
observons aujourd'hui en Russie.
L'exemple de la Révolution française
Malheureusement, c'est justement tout le contraire que nous
montre l'expérience historique. La véritable « dictature »
de ROBESPIERRE et de ses partisans et, avec elle, la persécution
de toutes les tendances vraiment révolutionnaires, ne commença
que lorsque la révolution fut finie et que l'État centralisé eut
pris sa succession. Même dans la période la plus critique que la
France révolutionnaire eut à traverser, on n'osa jamais en venir
à étouffer la presse révolutionnaire des différentes tendances
et à ne plus autoriser que les organes officiels du gouvernement.
Les plus extrêmes partisans de la dictature n'osèrent pas même
rêver de telles mesures. Même à l'époque la plus terrible,
lorsque les armées étrangères se trouvaient sur le territoire
français et que la contre-révolution relevait en Vendée et dans
d'autres régions sa tête menaçante, on ne pensa ni à supprimer
la liberté de réunion ni à interdire toute critique des affaires
publiques, comme c'est le cas en Russie depuis des années. Certes,
les Jacobins s'efforcèrent sans trêve de rassembler toutes les
forces révolutionnaires entre les mains d'un gouvernement central
fort, mais leurs tentatives n'eurent pas de succès aussi longtemps
que la révolution suivit une ligne ascendante. Même des hommes
comme Jacques Roux, LECLERC, VARLET, DOLIVIER, CHALIER et bien
d’autres éléments ultra-révolutionnaires qui furent toujours
les bêtes noires de ROBESPIERRE et de ses partisans, purent
poursuivre publiquement leur propagande orale et écrite. Et que
l'on n'aille pas croire que la critique publique contre l'Assemblée
nationale, puis la Convention, se faisait sur un ton modéré !
Un coup d'œil sur la presse révolutionnaire de l'époque suffit
pour se convaincre du contraire.
Cette liberté d'expression des opinions était d'ailleurs le
moteur nécessaire au progrès de la révolution et au
développement de l'initiative créatrice du peuple. Si la
Révolution française fut capable de surmonter tous les obstacles
qui s'accumulèrent devant elle et de délivrer le pays — et
l'Europe avec lui — de la tyrannie de la monarchie absolue et du
joug du servage, ce fut parce que les forces révolutionnaires
surent conserver leur autonomie et ne se soumirent à aucune
dictature gouvernementale. Les sections révolutionnaires de Paris
et des provinces, au sein desquelles se rassemblaient les hommes
d'action, formant pour ainsi dire le système nerveux de ce grand
mouvement populaire, représentaient un contrepoids sûr à la
toute-puissance d'un gouvernement central, qui ne pouvait que gêner
l'élan révolutionnaire et lui faire manquer ses buts. Ce n'est
que plus tard, lorsque les forces révolutionnaires actives se
furent épuisées au combat et que les Jacobins eurent réussi à
dépouiller les sections de leur autonomie et à les incorporer en
tant qu'organes subordonnés à l'appareil central d'État que
commence le déclin de la révolution. La victoire de ROBESPIERRE
fut aussi celle de la contre-révolution. Le 24 mars 1794 et le 9
Thermidor sont les deux piliers sur lesquels s'édifia la victoire
de la réaction.
Renvoyer à la Révolution française pour justifier la tactique
des bolcheviks en Russie, c'est donc faire preuve d'une totale
méconnaissance des faits historiques, qui présentent une tout
autre image. À tous les moments décisifs de la Révolution
française, en effet, l'initiative de l'action vint, à vrai dire,
directement du peuple. C'est dans cette manifestation créatrice
des masses que réside tout le secret de la révolution et c'est
précisément parce que les forces révolutionnaires purent se
développer librement et chaque tendance au sein du peuple trouver
la place adaptée à son efficacité que la révolution fut capable
d'abattre tous ses ennemis et de supprimer radicalement
l'ignominieux système féodal. Et c'est précisément parce que le
gouvernement bolchevik a réussi à paralyser tout mouvement
autonome des masses, à supprimer par la force brutale toutes les
autres tendances, étouffant ainsi systématiquement toute
véritable initiative révolutionnaire au sein du peuple, qu'il est
obligé aujourd'hui de revenir au capitalisme, après que ses
membres se soient rendu compte qu'ils ne peuvent aboutir par leurs
seules forces à la réalisation de leurs buts initiaux. Les
soviets auraient pu jouer en Russie le même rôle que les sections
pendant la Révolution française, mais une fois qu'ils eurent été
dépouillés de leur autonomie par le pouvoir central, qui ne
laissa subsister d'eux que le nom, ils perdirent immanquablement
toute influence féconde sur le cours de la révolution : il
ne leur resta plus qu'à traîner l'existence inutile et végétative
d'organes subordonnés de l'État.
Lénine
et le système des conseils
Les bolcheviks n'ont jamais été partisans d'un véritable
système des conseils. En 1905, Lénine expliquait par exemple au
président du soviet de Saint-Pétersbourg que « son parti ne
pouvait sympathiser avec l'institution démodée du système des
conseils ». Mais, comme les premières étapes de la
Révolution russe s'étaient justement développées sur cette base
du système des conseils, les Bolcheviks durent, lorsqu'ils prirent
le pouvoir, s'accommoder bon gré mal gré de cet héritage, très
douteux à leurs yeux. Toute leur activité tendit alors à les
dépouiller peu à peu de tout pouvoir et à les subordonner au
gouvernement central. Qu'ils y aient réussi, voilà bien, à notre
avis, l'immense tragédie de la Révolution russe. En travaillant
systématiquement à la subordination de toutes les manifestations
de la vie sociale au pouvoir absolu d'un gouvernement doté de tous
les droits, on ne pouvait qu'aboutir à cette hiérarchie bornée
de fonctionnaires, qui a été fatale au développement de la
Révolution russe.
Lorsque Lénine explique aujourd'hui qu'il faut faire en sorte
que le capitalisme soit dirigé dans les eaux du capitalisme
d'État, le socialisme ne pouvant se développer qu'à partir de ce
dernier, ce n'est autre chose qu'une phrase destinée à couvrir
son embarras et dictée par la dure pression des conditions
actuelles — il le sait mieux que quiconque. Mais il faut bien
rendre moins amer aux ouvriers socialistes l'actuel cours à droite
et l'on ne peut se montrer trop difficile dans le choix des
arguments. Nous prétendons, quant à nous, que les cruelles
persécutions auxquelles sont soumises aujourd’hui en Russie les
tendances socialistes les plus variées — et tout spécialement
celles de gauche — et la répression brutale et systématique de
toute opinion ne tendant pas à l'aveugle justification du système
actuel, ne naissent absolument pas du sentiment de la nécessité
de défendre les conquêtes de la révolution et l'existence de la
république soviétique contre des intrigues ennemies, mais au
contraire de l'aveugle suffisance autoritaire d'un petit groupe,
qui cherche à couvrir sa soif de puissance du nom glorieux de
« dictature du prolétariat ».
CHAPITRE III
L'activité
« contre-révolutionnaire » des anarchistes russes
Une manœuvre de
Boukharine
Lors de la séance finale du congrès de l’Internationale des
syndicats rouges à Moscou, il s'est produit un incident
significatif : Boukharine, qui n'assistait au congrès qu'en
qualité d'observateur, prit soudain la parole, au grand étonnement
des délégués étrangers, pour lancer une attaque pleine de haine
contre les anarchistes. Les délégués avaient véritablement des
raisons d'être étonnés, une minorité parmi eux étant seulement
en mesure de deviner la cause profonde de ce pénible épisode.
Peu après l'arrivée des délégués étrangers, une commission
spéciale s'était en effet constituée, avec mission de présenter
à Lénine et à d'autres représentants importants du gouvernement
soviétique une requête demandant la libération des anarchistes
et anarcho-syndicalistes emprisonnés. On promit aux membres de
cette commission de faire tout ce qui pouvait être fait dans ce
domaine et l'on s'engagea en même temps à ne pas parler
publiquement au congrès de cette pénible affaire. La commission
tint sa parole et, pendant toute la durée du congrès, la question
des révolutionnaires incarcérés ne fut pas évoquée. On peut
alors imaginer la stupeur des membres de la commission, lorsque
soudainement et pour ainsi dire juste avant la fermeture des
portes, Boukharine traîna sans aucune motivation cette question
devant le forum du congrès. Mais la stupeur fut encore plus grande
lorsque, le délégué français Sirolle ayant demandé la parole
après le discours de Boukharine pour faire une déclaration au nom
de la commission, le président du congrès, Lozovsky, la lui
refusa catégoriquement. Ce comportement autoritaire du président,
accordant la parole à un non-délégué — et, qui plus est, sur
une question qui n'était pas à l'ordre du jour du congrès —
pour refuser le droit de réponse à un délégué, suscita de
manière bien compréhensible une vive émotion dans le congrès.
Les remous furent tels que le congrès faillit s'achever dans le
chaos et que Lozovsky se vit finalement obligé de céder à la
volonté générale des délégués et d'accorder la parole à
Sirolle, concession devenue absolument nécessaire, si l'on voulait
éviter une rupture publique.
L'intention de Boukharine n'était que trop évidente. Il
voulait tout simplement prendre le congrès par surprise, pour
épargner au gouvernement d'autres explications sur une question
très incommode et extrêmement délicate pour lui. Mais, pour des
délégués étrangers, pas encore suffisamment au fait des
habitudes russes, la manœuvre était un peu trop grosse et elle
manqua son but.
Boukharine essaya d'expliquer que l'on ne devait en aucun cas
comparer les anarchistes russes à ceux des autres pays, car il
s'agissait en Russie d'une espèce tout à fait particulière,
contre laquelle le gouvernement devait se défendre. Les
anarchistes incarcérés étaient de simples criminels, des
partisans du « chef de bande » Makhno, des gens que
l'on avait pris les armes à la main, contre-révolutionnaires
avérés, etc.
M. Boukharine est, sans aucun doute et à sa manière, un homme
adroit qui, s'il avait à l'époque honoré de sa présence la
tristement célèbre conférence antianarchiste de Rome n'aurait
certainement pas déshonoré cette compagnie. Mais, malheureusement
pour lui, ses affirmations ne pêchent que par la moindre faute
d'entretenir des rapports tendus avec la réalité des faits. Il
s'agit dans son cas des libres inventions d'un homme qui cherche à
sauver par tous les moyens le prestige menacé de son gouvernement,
fût-ce aux dépens de la vérité.
L'immense majorité des anarchistes emprisonnés en Russie
soviétique ne sont pas plus des partisans de Makhno qu’ils n’ont
été pris les armes à la main. La raison de leur emprisonnement
ne leur a jamais été communiquée, on les a jetés au cachot
uniquement à cause de leurs idées. Quelques-uns des camarades
récemment incarcérés ont ainsi exigé des agents de la
commission extraordinaire une justification de leur emprisonnement.
« Vous n'avez rien fait, leur fut-il répondu, mais vous
pourriez faire quelque chose. » Que l'on se représente la
tempête d'indignation qui s'élèverait dans un État bourgeois
courant dont la police ferait preuve d'une telle cynique franchise.
Qu'en est-il, en fait, de l'activité prétendument
« contre-révolutionnaire » des anarchistes russes ?
Il suffit de considérer d'un peu plus près leur rôle dans la
révolution pour se convaincre que l'accusation portée contre eux
par les bolcheviks manque de tout fondement réel et ne peut être
attribuée qu'à la calomnie malveillante pour raisons politiques.
Lorsqu'éclata la révolution, les anarchistes jouèrent un
rôle important et furent parmi les éléments les plus actifs du
mouvement révolutionnaire dans son ensemble. Ils avaient alors un
grand nombre de quotidiens et leur propagande avait pénétré
profondément dans les masses. À Cronstadt, Odessa, Iékaterinbourg
et dans nombre d'autres villes importantes, ils avaient les masses
ouvrières avec eux. Parmi les différentes tendances, les
anarchistes-communistes et les anarcho-syndicalistes jouissaient de
la plus grande influence.
Les anarchistes furent les premiers à attaquer le
gouvernement provisoire et ce, à une époque où Lénine et les
bolcheviks parlaient encore en faveur de l'Assemblée nationale. De
même, ils avaient fait leur le mot d'ordre « Tout le pouvoir
aux Soviets ! », alors que les bolcheviks ne savaient même
pas encore quelle attitude ils devaient prendre à l'égard de ces
derniers.
Les
anarchistes à la pointe du combat
Lorsque commença la lutte ouverte contre le gouvernement
Kerensky, les anarchistes furent les premiers en lice pour mettre
les masses en mouvement. Avant même que n'éclatent les
soulèvements de Moscou et de Pétrograd, les ouvriers anarchistes
d'Iékaterinbourg s'étaient déjà levés, mais, à Moscou et à
Pétrograd, ils se trouvèrent aussi à la pointe du mouvement. Ce
fut l'anarchiste Anatole Grigorievitch Zelesniakov qui, conduisant
les matelots de Cronstadt, pénétra au Parlement et renvoya les
députés dans leurs foyers, Zelesniakov, dont la tête avait été
mise à prix 400.000 roubles par Dénikine et qui devait tomber en
juillet 1919 dans la lutte contre les gardes blancs près
d'Iékaterinoslav.
C'est un fait historique incontestable que, sans l'aide
énergique des anarchistes, les bolcheviks ne seraient jamais
arrivés au pouvoir. Les anarchistes combattirent partout aux
endroits les plus dangereux. Ainsi, lorsque les gardes blancs se
furent alliés à Moscou aux bandes de tueurs des Cent-Noirs,9 et
retranchés dans l'Hôtel Métropol, ce sont eux qui prirent
d'assaut ce bastion, après une sanglante bataille, qui dura trois
jours entiers.
Dans le passage suivant, extrait de la revue les Temps
nouveaux, un de nos camarades russes a décrit de manière
très expressive les événements de cette époque : « Lénine
s'empressa de publier un décret — ce fut son premier — dans
lequel il déclarait que son parti se nommait désormais le parti
des communistes. Ce décret parut dans les Izvestia, qui
annonçaient par ailleurs que le gouvernement était décidé à
introduire le communisme dans toute la Russie. La fédération
anarchiste de Petrograd demanda alors à Lénine d'expliquer ce
qu'il entendait par communisme et de quelle manière il pensait
l'appliquer, s'il voulait le communisme libre ou bien plutôt un
communisme à sa façon, inventé par les bolcheviks pour mettre
les masses paysannes et ouvrières à la remorque de leur parti.
Lénine répondit qu'il souhaitait sérieusement introduire le
communisme libre dans toute la Russie, ajoutant cependant que cela
ne pouvait être réalisé que graduellement et demandant en même
temps la collaboration énergique de tous les groupes anarchistes,
afin qu'il soit en mesure de remplir cette difficile et immense
tâche. Les anarchistes furent assez naïfs pour prendre ces mots
pour argent comptant et soutenir les bolcheviks dans leur lutte
pour le but commun. »
Tout cela se passait à une époque où les bolcheviks n'étaient
pas encore sûrs de l'avenir le plus proche, où les dangers
menaçaient de tous côtés et où les éléments
contre-révolutionnaires se mettaient à l'ouvrage dans tous les
coins du pays. À Petrograd en particulier, les soutiens de la
réaction ne dormaient pas : ils cherchaient par tous les
moyens à exciter les masses ignorantes au meurtre et au pillage
pour faire tomber le nouveau gouvernement. Dans cette période
extrêmement critique pour eux, les bolcheviks, voyant que les
anarchistes étaient un précieux soutien, n'hésitèrent pas à
faire usage de cette force aussi longtemps que la situation
l'exigea. Ainsi, en décembre 1917, alors que Petrograd était en
proie à des hordes de soldats revenant du front et autres éléments
douteux. Ces bandes, armées jusqu'aux dents, pénétraient dans
les magasins et dépôts de vivres et pillaient à cœur joie. Les
bolcheviks envoyèrent des gardes rouges aux endroits menacés pour
mettre fin aux pillages. On essaya d'abord avec les matelots, dans
lesquels on avait encore quelque confiance. Après quelques
tentatives timides, ceux-ci passèrent finalement du coté des
pillards, faisant cause commune avec eux. Dans cette situation
extrêmement fâcheuse, seuls les anarchistes se montrèrent
capables de s'opposer aux hordes en question et de faire cesser les
pillages, non sans devoir le payer chèrement, laissant sur le
terrain un grand nombre de morts et de blessés.
Une fois les dangers passés, les bolcheviks commencèrent à
regarder les organisations anarchistes avec méfiance, ils virent
en elles des ennemis dangereux, plus dangereux encore que les
contre-révolutionnaires, car leur influence sur les paysans et les
ouvriers devenait chaque jour plus grande et ils organisaient
partout des unions syndicalistes et des communautés villageoises
selon leurs conceptions. Le gouvernement bolchevik n'osa cependant
pas les combattre tout de suite, car le sol sous ses pieds était
encore beaucoup trop instable. On entama alors une lutte sournoise
contre eux dans la presse bolchevique. On comptait toujours pouvoir
attirer à soi les meilleurs éléments parmi les anarchistes, en
leur offrant des postes officiels dans l'appareil gouvernemental,
ce qui réussit malheureusement avec nombre d'entre eux, qui
occupent encore aujourd'hui de très importantes charges dans
l'administration soviétique.
Massacre par les
bolcheviks. Position des anarchistes
Après l'armistice avec l'Allemagne, la misère se fit sentir de
manière très dure dans les masses. Les « commissaires du
peuple » ne trouvèrent d'autre remède à ce mal que
d'édicter décret sur décret, ce qui ne pouvait évidemment avoir
aucun effet. Les anarchistes, comme tous les autres
révolutionnaires sérieux, voyant maintenant où menaient les
agissements des bolcheviks, ne purent naturellement rester
indifférents à la ruine générale qui menaçait le pays et la
population tout entière. Ils commencèrent donc à réagir avec
les socialistes-révolutionnaires de gauche. Leur première œuvre
fut de créer des cuisines populaires et des asiles pour la
population affamée et sans logis. Mais ils essayèrent avant tout
de rassembler les travailleurs des villes et des campagnes dans des
syndicats et de créer des communautés communistes villageoises.
Le comte de Mirbach, représentant du gouvernement allemand à
Moscou, laissa entendre à Lénine qu'un État digne de ce nom ne
pouvait tolérer à aucun prix les agissements de gens comme les
anarchistes, ce qui fournit à ce dernier un prétexte pour passer
aux actes. Il ordonna la prise d'assaut et l'occupation des locaux
anarchistes. Dans la nuit du 14 avril 1918, on encercla donc tous
les bâtiments où les anarchistes se réunissaient, on amena
canons et mitrailleuses et on les mit en action. Le bombardement
dura toute la nuit et la bataille fut si violente que l'on crut
qu'une armée étrangère tentait de prendre la ville. Le
lendemain, le quartier où les combats avaient fait rage offrait un
aspect effrayant : les coups de canon avaient transformé les
maisons en demi-ruines, entre les meubles en pièces et les murs
écroulés, dans les cours et sur le pavé, gisaient partout des
cadavres. Partout, on pouvait voir aussi des restes sanglants
de corps humains, têtes, bras, intestins ou oreilles et le sang
s'écoulait dans les caniveaux. Le gouvernement bolchevik avait
triomphé. Bela Kun, le futur dictateur de la Hongrie, qui avait
dirigé ce massacre, était vainqueur.
Le lendemain de ce coup de force, l'émotion fut très grande.
Toute la population était indignée et la protestation générale
fut si forte que Lénine et Trostky furent obligés de se
réhabiliter aux yeux du peuple. Ils expliquèrent qu'il n'était
pas dans leurs intentions de s'en prendre à tous les anarchistes,
mais seulement à ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la
dictature. Là-dessus, les anarchistes qui se trouvaient entre les
mains de la Tchéka furent remis en liberté, mais les
organisations anarchistes furent dissoutes, leurs librairies
fermées et leur littérature brûlée. Une bonne moitié des
groupes fut éliminée alors, une autre partie des camarades
languit encore derrière les murs des prisons et le reste est
disséminé sur l'ensemble du territoire russe, comme autrefois
sous le régime tsariste.
Ces faits, dont l'exactitude nous a été confirmée depuis par
toute une série de camarades russes bien connus dans le mouvement
international, nous donnent une image assez claire de l'évolution
politique en Russie. Sur l'activité des anarchistes à cette
époque et sa tendance générale, il suffira de citer ici la
résolution adoptée le 25 août 1918 au congrès de la
confédération des anarcho-syndicalistes panrusses. Le congrès
décida :
« 1. — De lutter contre le pouvoir de l'État et du
capitalisme ; de réunir les soviets indépendants en fédérations
et d'entreprendre la réunion des organisations ouvrières et
paysannes indépendantes en vue de la production ;
» 2. — De recommander aux travailleurs la création de
soviets libres et la lutte contre l'institution des conseils des
commissaires du peuple, car ils représentent une forme
d'organisation qui ne peut qu'avoir des conséquences funestes pour
la classe ouvrière ;
» 3. — De dissoudre l'armée militariste et d'armer
ouvriers et paysans ; de leur expliquer en même temps la
caducité de la notion de « patrie socialiste », car la
patrie des ouvriers et des paysans ne peut être que le monde
entier ;
» 4. — De lutter de la manière la plus ferme contre
les contre-révolutionnaires tchécoslovaques et toutes les autres
tentatives impérialistes, sans oublier ce faisant que le parti
ultra-révolutionnaire des bolcheviks est, lui aussi, devenu
conservateur et réactionnaire
» 5. — De remettre directement aux mains des
organisations ouvrières et paysannes la distribution des vivres et
autres biens de consommation ; d'arrêter les expéditions armées
contre les paysans, qui les rendent hostiles aux ouvriers,
affaiblissant ainsi la solidarité entre ouvriers et paysans et
portant préjudice au front révolutionnaire, au profit de la
contre-révolution. »
On peut apprécier différemment la valeur théorique et
pratique de cette résolution, mais, pour peu que l'on soit encore
en possession de ses cinq sens ou n'y soit pas directement
intéressé, politiquement ou d'une autre manière, personne
n'osera prétendre que de telles activités et revendications
puissent être qualifiées de contre-révolutionnaires.
Bien au contraire, l'évolution ultérieure en Russie nous a
prouvé que nos camarades avaient jugé la situation de manière
tout à fait exacte et que nombre de leurs prévisions se sont
réalisées à la lettre. Jamais les anarchistes russes n'ont rendu
service à la réaction, prêté main-forte en quoi que ce soit à
ses efforts. Au contraire, ils ont toujours été les premiers dans
l'arène quand il s'est agi de combattre les manœuvres de la
contre-révolution et dé risquer sa vie pour la défense de la
révolution ; ils ont fait d'immenses sacrifices en vies et les
traiter de contre-révolutionnaires est une déloyale infamie même
si elle est commise dans l'intérêt d'un gouvernement ou d'un
parti « communiste ».
Aussi longtemps que les bolcheviks eurent besoin des
anarchistes, ils ne songèrent d'ailleurs pas à les flétrir aux
yeux du monde comme contre-révolutionnaires. Au contraire, la
presse bolchevik les cita même un jour à ses propres partisans
comme exemple d'énergie et de résolution révolutionnaire et bien
des « têtes » actuelles du parti auraient, en effet,
besoin qu'on leur mit un tel exemple sous les yeux. Nous ne
rappellerons ici que le rôle fort peu héroïque joué par
ZINOVIEV et KAMENEV, au cours de ces journées mémorables qui
précédèrent le soulèvement d'Octobre 1917. Ils étaient alors
les adversaires les plus acharnés du soulèvement qui donna
pourtant le pouvoir à leur parti et qu'ils cherchèrent à
empêcher par tous les moyens. Nul autre que LÉNINE lui-même ne
les accusa alors, dans un texte public, de lâcheté et de manque
de caractère, leur reprochant d'«avoir oublié toutes les idées
fondamentales du bolchevisme et de l'internationalisme
révolutionnaire prolétarien ». Mais ils ont, par la suite,
fait amende honorable en bonne et due forme et ont été réintégrés
dans la communauté des saints. Des souvenirs aussi cuisants
n'empêchent cependant absolument pas les mêmes gens de traiter de
contre-révolutionnaires tout un chacun, qui n'est pas prêt à
danser au son de leurs instruments. Ce serait là une farce par
trop comique, si elle n'était en même temps si indiciblement
tragique.
On ne peut s'empêcher de penser au mot du fameux « préfet
des barricades » parisien Caussidière au sujet de Bakounine
en 1848 : « Quel homme ! Le premier jour d'une
révolution, il fait tout simplement merveille, mais le deuxième,
il faudrait le fusiller. »
C'est en effet la même politique qu'appliquèrent les
bolcheviks envers les anarchistes : le premier jour, on leur
tressa des couronnes, le deuxième on les mit en croix. Mais
politiciens et hommes au pouvoir de tous les temps et de tous les
pays agirent-ils jamais autrement ? Les bolcheviks ont prouvé
qu'ils ne font pas exception à cette règle.
CHAPITRE IV
Nestor
Makhno et les bolcheviks
Il convient de dire ici quelques mots de Nestor Makhno et de son
mouvement, qui sont pris à partie de la manière la plus virulente
dans la presse bolchevique. Il est intéressant de voir comment on
emploie contre lui la même méthode que contre les anarchistes en
général, à savoir la louange ou la condamnation selon que l'on a
besoin de lui ou non. Il y eut des périodes où la presse
bolchevique décria Makhno comme un contre-révolutionnaire de la
pire espèce, allié de Dénikine et de Wrangel, et d'autres, où
la même presse le célébra comme un bon révolutionnaire, allié
du gouvernement soviétique. Rien d'étonnant à ce qu'ensuite les
bruits les plus extravagants coururent sur sa personne et les
motifs de ses activités.
Un camarade connu à Moscou, et notre ami de longue date, nous a
fait parvenir l'esquisse biographique suivante, qui définit bien
la personnalité du chef des partisans ukrainiens :
« Nestor Makhno, aujourd'hui âgé d'environ trente ans,
est un simple paysan. Membre actif du mouvement révolutionnaire
depuis 1901, il appartint à un groupe terroriste anarchiste.
Condamné à mort pour le meurtre d'un policier de la province
d'Iekaterinoslav, sa peine fut commuée, en raison de son très
jeune âge, en travaux forcés à perpétuité. Délivré par la
révolution en 1917, il revint dans son pays natal et prit part à
l'organisation de la population villageoise.
» Au début de 1918, la réaction commença en Ukraine.
Les Autrichiens, les Allemands et l'hetman Skoropadsky gouvernaient
le pays. Les paysans, les ouvriers et les révolutionnaires étaient
violemment persécutés et abattus en masse. MAKHNO, avec six
camarades, fonda une organisation de combat, qui engagea une lutte
des plus résolues contre les troupes étrangères et la police de
l'hetman. Leurs succès accrurent rapidement le nombre de leurs
partisans et le petit groupe compta bientôt dans les deux cents
hommes.
» Une fois l'Ukraine débarrassée de la soldatesque
étrangère, et des bandes armées de l'hetman Skoropadsky, Makhno
commença la lutte contre Petlioura. A la fin de l'année, il
disposait déjà d'une véritable armée de francs-tireurs.
» Petlioura battu, les bolcheviks occupèrent l'Ukraine.
En tant qu'anarchiste, Makhno ne pouvait faire cause commune avec
eux, bien qu'on lui fit les promesses les plus engageantes, comme
par exemple de le nommer commandant des forces armées ukrainiennes
à la seule condition qu'il consentit à être placé sous les
ordres de Trotsky. Makhno refusa, en expliquant qu'il lui était
impossible de collaborer avec des gens dont le but était la
conquête du pouvoir. Il se consacra alors à l'agitation et
organisa la lutte contre la nouvelle armée réactionnaire de
Dénikine, mais les bolcheviks déclarèrent qu'ils ne pouvaient la
confier à une armée de francs-tireurs et, ne se sentant pas assez
forts pour marcher contre les makhnovistes, ils crurent pouvoir
briser la résistance de Makhno en lui refusant les munitions.
Trostky dit qu'il n'en livrerait que si Makhno acceptait de se
soumettre au commandement de l'Armée rouge. Celui-ci se trouvait
dans une position dangereuse, pris avec ses partisans entre le
marteau et l'enclume — entre Dénikine et l'Armée rouge. Il
avait environ cinquante mille hommes, mais presque pas de
munitions. Dans sa lutte contre l'hetman et Petlioura, il avait été
quasiment seul, l'Armée rouge étant à cette époque encore
extrêmement faible et mal organisée, aussi les bolcheviks
l'avaient-ils alors abondamment fourni — et, à vrai dire, dans
leur propre intérêt. Maintenant, on refusait d'un seul coup tout
droit d'exister aux makhnovistes, sous prétexte qu'ils étaient
des francs-tireurs, mais en réalité parce que Makhno n'acceptait
pas de se soumettre aux ordres de Trotsky.
» Ce dernier avait cru qu'en refusant les munitions aux
makhnovistes, il rendrait leur chef docile. Lorsqu'il vit que
Makhno restait sur sa position, il décida de l'abattre à
n'importe quel prix. Au cours d'une réunion à Kharkov, le 29
avril 1919, il traita Makhno de simple bandit et déclara qu'il
valait mieux que l'Ukraine soit occupée par les Blancs plutôt que
livrée aux makhnovistes, car, si Dénikine avait le pays en mains,
les paysans appelleraient d'eux-mêmes les bolcheviks.
» Ainsi s'explique que Makhno fut laissé sans armes et
que l’Armée rouge resta l'arme au pied, lorsque Dénikine, dans
une furieuse attaque contre les makhnovistes désarmés, perça
leur front. Certes, l'Armée rouge fut elle aussi contrainte de
reculer, mais le but recherché par cette tactique était atteint :
Makhno fut complètement battu et obligé d'abandonner le champ de
bataille avec le reste de ses troupes. En même temps, on
expliquait dans la presse bolchevique la retraite de l'Armée rouge
par la trahison de Makhno, que le gouvernement soviétique
déclarait hors la loi. Lorsque l'on découvrit peu après son
frère dans un hôpital, croyant tenir Makhno lui-même, on le
fusilla.
» Grâce à la défaite de Makhno, Dénikine avait
conquis un énorme avantage. Ses troupes, repoussant l'Armée rouge
devant elles, pénétrèrent victorieusement en Russie. Dans cette
situation critique, Makhno réussit cependant à réorganiser ses
partisans, à assaillir Dénikine sur ses arrières et, par un
audacieux coup de main, à le couper de son approvisionnement en
munitions et en vivres. Ainsi l'Armée rouge fut-elle en mesure de
reprendre l'offensive et, dans la presse bolchevique, on reconnut
derechef à Makhno la qualité de révolutionnaire, tandis que le
gouvernement annulait la mise hors la loi du prétendu « chef
de bandits ». Mais, après la défaite définitive de
Dénikine, Trostky exigea le désarmement des makhnovistes et,
devant leur refus, Makhno fut une fois de plus déclaré bandit et
hors la loi. La dure lutte qui s'engagea alors entre lui et les
bolcheviks et prit bien souvent des formes terribles ne put
connaître de décision définitive avant que l'entrée en scène
de Wrangel n'ouvrît une nouvelle phase dans les rapports du
gouvernement soviétique avec les makhnovistes. »
Ces informations de notre camarade russe nous ont été
confirmées depuis en tous points par beaucoup d'autres, reçues de
première main. J'ai ainsi sous les yeux un manuscrit de 114 pages
sur le mouvement makhnoviste, qui m'a été transmis de Russie et
dans lequel tous les détails des faits de caractère général
rapportés ci-dessus sont étayés par des documents. La
publication de ce matériel dans les délais les plus courts
permettra au lecteur d'avoir une image claire de Makhno et de son
mouvement, qui devrait en même temps détruire complètement les
légendes forgées par les bolcheviks sur lui et sur sa cause.
Contre Wrangel,
le
gouvernement bolchevik traite avec Makhno
Au début de 1920, Makhno fut obligé de se battre à la fois
contre Wrangel et contre les bolcheviks. Mais la situation prit peu
à peu une tournure tellement critique que le gouvernement
soviétique dut de nouveau recourir à son aide. La guerre avec la
Pologne avait sérieusement épuisé les forces militaires russes,
si bien que l'Armée rouge ne put faire face aux poussées
impétueuses de Wrangel, qui était équipé en armements modernes
de la manière la plus libérale par les puissances de l'Entente.
Devant un tel danger, qui aurait pu être fatal pour lui, le
gouvernement soviétique se décida encore une fois à renouer avec
le « bandit » Makhno, que la presse soviétique ne se
lassait pas de dénoncer comme l'«allié du baron blanc »
Wrangel.
Le 16 octobre, fut signé le traité suivant entre le
gouvernement soviétique et Makhno :
Accord sur la coopération provisoire dans les opérations
militaires
entre la République
soviétique ukrainienne et l'armée révolutionnaire
des francs-tireurs d'Ukraine (makhnoviste) :
« 1. — L'armée révolutionnaire des francs-tireurs
ukrainiens (makhnovistes) se joint aux forces de l'armée
républicaine en tant qu'armée de corps-francs, qui est soumise au
commandement de l'Armée rouge dans ses opérations. Elle conserve
cependant son organisation actuelle, sans faire siens les principes
et les règlements organisationnels de l'armée républicaine
régulière.
» 2. — L'armée révolutionnaire des francs-tireurs
makhnovistes, qui se trouve sur territoire soviétique le long du
front ou transversalement à lui, ne peut intégrer dans ses rangs
ni des parties de l'Armée rouge ni des déserteurs de cette
dernière.
» Note : les éléments de l'Armée rouge ou les
soldats rouges isolés qui rencontreront les corps-francs sur
arrière de Wrangel devront s'intégrer à nouveau à l'Armée
rouge, dès que la jonction avec elle aura été établie.
» Les francs-tireurs makhnovistes, qui se trouvent encore
derrière l'armée de Wrangel, ainsi que les parties de la
population qui, dans ces régions du pays, se sont jointes à
l'armée des corps-francs, resteront dans ses rangs, même s'ils
avaient été auparavant mobilisés par l'Armée rouge.
» 3. — L'accord entre le commandement de l'Armée rouge
et l'armée révolutionnaire des corps-francs makhnovistes a pour
but l'écrasement de l'ennemi commun, l'armée blanche. Les
makhnovistes se déclarent d'accord avec la demande du commandement
de l'Armée rouge que cessent les actes d'hostilité de la
population contre cette dernière. Le gouvernement soviétique
publiera de son côté le présent accord, afin d'assurer le plus
grand succès possible aux tâches fixées.
» 4. — Les familles des soldats de l'armée
révolutionnaire des corps-francs makhnovistes qui résident sur le
territoire de la république soviétique jouiront des mêmes droits
que les soldats de l'Armée rouge et recevront du gouvernement
soviétique ukrainien tous les avantages convenus. »
Accord sur la coopération provisoire dans les questions
politiques
entre le gouvernement
soviétique ukrainien et l'armée révolutionnaire
des
corps-francs makhnovistes :
» 1. — Libération immédiate de tous les
révolutionnaires emprisonnés et cessation de toutes les
poursuites sur le territoire de la république soviétique contre
tous les makhnovistes et anarchistes n'ayant pas combattu les armes
à la main contre le gouvernement soviétique.
» 2. — Complète liberté d'agitation, par la parole et
par l'écrit, pour tous les makhnovistes et anarchistes, leurs
idées et leurs principes, sous contrôle de la censure militaire,
dans la mesure où il s'agit de questions militaires. Le
gouvernement soviétique met à la disposition des makhnovistes et
anarchistes, qu'il reconnaît comme organisation révolutionnaire,
tout le matériel nécessaire pour l'impression et la publication
de livres, revues et journaux, et ce, sur la base des règles
techniques générales en vigueur pour les publications de ce
genre.
» 3. — Libre participation aux élections aux soviets,
ainsi que droit pour les makhnovistes et anarchistes de devenir
membres des soviets ; leur est garantie en outre la libre
participation à la préparation du prochain Ve Congrès des
soviets d'Ukraine, prévu pour décembre 1920.
» Adopté par les représentants des deux parties à la
conférence du 16 octobre 1920.
Signé : Bela KUN - V. POPOV »
C'est sur la base de cet accord que les francs-tireurs
makhnovistes et l'Armée rouge combattirent côte à côte contre
WRANGEL. Le succès ne tarda guère : la troisième semaine de
novembre voyait en effet la défaite complète de l'armée du
« baron blanc », dont les restes se précipitaient dans
une fuite éperdue vers le sud, poursuivis par l'Armée rouge.
Nouvelles trahisons
et calomnies des bolcheviks
Qu'advint-il alors ? À peine les hordes de Wrangel
définitivement battues, le gouvernement soviétique rompit de la
manière la plus vile les accords passés avec Makhno et l'Armée
rouge et, se retournant brusquement contre ses alliés de la
veille, il les écrasa sauvagement. Makhno, qui ne put se sauver
que d'extrême justesse, fut de nouveau traité par les bolcheviks
de « bandit » et de « traître » ; tous
les anarchistes, qui avaient été libérés conformément aux
accords, et parmi eux les amis de MAKHNO, Tchubenko et Voline (W.
M. Eichenbaum ), furent de nouveau arrêtés ainsi que de nombreux
autres, qui avaient jusqu'alors joui de la liberté.
Telles sont les différentes périodes de l'histoire de ce que
l'on appelle le « mouvement makhnoviste » jusqu'à
aujourd'hui. Les simples faits que nous venons de rapporter
montrent clairement que Makhno est aussi peu un traître qu'un
contre-révolutionnaire et que tous les bruits mis en circulation
dans le monde par les bolcheviks sur son compte et celui de son
mouvement sont de purs mensonges, répandus dans l'intérêt de la
raison d'État. Si quelqu'un a des raisons de se plaindre d'avoir
été trahi — et trahi de la manière la plus honteuse —, c'est
bien en vérité Makhno. Ce fut en effet trahison, non seulement
envers lui, mais aussi envers la cause de la révolution, que de le
laisser au printemps 1919 sans aide ni munitions et de donner ainsi
à Dénikine la possibilité de battre et de disperser ses
francs-tireurs. Et ce fut trahison de la pire espèce que la
manière dont le gouvernement soviétique viola ensuite les accords
qu'il avait passés avec lui, manière qui ne peut que rappeler les
méthodes politiques d'un César Borgia.
À la face du monde, le gouvernement soviétique a traité
Makhno de contre-révolutionnaire, après avoir reconnu lui-même
dans un traité le caractère révolutionnaire de son mouvement. Il
le qualifie de brigand et de bandit de droit commun, mais nous
demandons alors comment un gouvernement — et, qui plus est, un
gouvernement qui se plaît à se nommer « communiste »
— peut conclure des traités d'une éminente portée militaire et
politique avec un individu de cette espèce. Si Makhno est un
bandit, un vulgaire égorgeur, que sont alors ceux qui passent
alliance avec ce voleur de grand chemin et s'engagent par contrat
avec lui ? Que l'on ne nous dise pas que le gouvernement
soviétique se trouvait dans une situation de toute dernière
extrémité lorsqu’il se décida à conclure son accord avec
Makhno : même cette éventualité ne saurait justifier son
comportement. N'était-il pas, d'ailleurs, dans une situation
semblable, quand Dénikine menaçait son existence et qu'il
abandonna malgré tout Makhno et les siens à leur sort ? À
cette époque aussi, il savait que ce cruel abandon des
makhnovistes mettrait l'Armée rouge en périlleuse position, comme
ce fut le cas. Mais on sacrifia alors Makhno, parce que l'on
voulait se débarrasser de lui.
Non, les hommes d'État de Moscou ne savent que trop que Makhno
n'est pas un bandit de grand chemin. Ils savent qu'il se bat pour
un état de choses qui ne ressemble en rien à celui qu'ils ont
créé, qui lui est même directement opposé. Ils savent aussi que
l'homme qui a, par deux fois, sauvé la Russie de la catastrophe
d'une contre-révolution victorieuse, ne peut être un
contre-révolutionnaire. Tout cela est bien connu des chefs du
gouvernement bolchevik, mais, Makhno et son mouvement ne se
laissant pas intégrer dans leurs structures étatiques, il leur
faut les éliminer, et ce à n'importe quel prix. Voilà pourquoi
Makhno est un « bandit », un « traître »,
un « contre-révolutionnaire » : il ne peut être
autre chose, tout comme les anarchistes en général et les autres
tendances révolutionnaires qui ne récitent pas le credo
bolchevique. Que ces affirmations n'aient rien à voir avec la
réalité a peu d'importance : le mensonge a toujours été
une des règles d'airain de toute diplomatie et ne peut, en tant
quel tel, être banni de la prétendue « diplomatie
prolétarienne ».
CHAPITRE V
L'insurrection de
Cronstadt
La même « diplomatie prolétarienne » des
dirigeants russes a réussi à faire passer le soulèvement de
Cronstadt pour une entreprise des « Blancs », préparée
soigneusement et de longue date par des éléments
contre-révolutionnaires en exil. Cette déformation manifeste et
voulue des faits a depuis fait le tour de toute la presse
communiste internationale et même trouvé accès dans des milieux
qui ne manifestent généralement pas une sympathie démesurée
pour les idées bolcheviques. Aujourd'hui, nous sommes en mesure de
juger justement toutes les causes et le caractère authentique de
cet événement et nous devons encore une fois constater qu'il en
est de l'esprit contre-révolutionnaire des matelots de Cronstadt
exactement comme des activités « contre-révolutionnaires »
des anarchistes et des makhnovistes. Le Novy Put lui-même,
journal expressément bolchevik de Riga, fut assez imprudent pour
révéler le vrai caractère de l'insurrection de Cronstadt (à ce
qu'il semble, la rédaction n'avait pas dû recevoir à temps les
instructions nécessaires de Moscou). En effet, l'intéressant aveu
suivant lui échappait dans son numéro du 19 mars 1921 :
« Les matelots de Cronstadt sont en majorité anarchistes.
Ils ne se situent pas à droite, mais à gauche des communistes.
Dans leurs derniers radiogrammes, ils proclament : “Vive le
pouvoir des soviets !”, alors qu'ils n'ont pas une seule fois
déclaré : “Vive l'Assemblée nationale !” Pourquoi se
sont-ils soulevés contre le gouvernement soviétique ? Parce
qu'ils ne le trouvent pas assez soviétique. Ils ont inscrit sur
leur drapeau le même mot d'ordre mi-anarchiste, mi-communiste que
les bolcheviks eux-mêmes avaient proclamé il y a trois ans et
demi, au lendemain de la révolution d'Octobre. Dans leur lutte
contre le gouvernement soviétique, les insurgés de Cronstadt ont
manifesté en différentes occasions leur haine profonde du
“bourgeois” et de tout ce qui est bourgeois. Ils ont déclaré
que le gouvernement soviétique s'était embourgeoisé, que
Zinoviev avait “pris du ventre”. Il s'agit là d'une
insurrection de gauche, et non de droite. »
Cette opinion du journal bolchevik Novy Put sur
l'insurrection de Cronstadt a été confirmée depuis en tous
points. Tous les documents et toutes les proclamations des insurgés
en sont une preuve : on n'y trouve pas un mot qui permette de
conclure à des menées contre-révolutionnaires. Le mouvement tout
entier eut un caractère purement spontané et se développa à
partir des conditions locales. Les matelots de Cronstadt ont
toujours été l'un des éléments les plus énergiques et les plus
dévoués du mouvement révolutionnaire russe. Ils avaient déjà
joué un rôle important en 1905 et, lorsqu'éclata la révolution
en 1917, ils furent les premiers dans l'arène, faisant preuve
d'une inflexible résolution. Sous le gouvernement de Kerensky, ils
proclamèrent la commune de Cronstadt et combattirent l'idée d'une
Assemblée nationale, dans laquelle ils voyaient un danger pour la
révolution. Lorsque commença le soulèvement d'Octobre, qui
devait mener les bolcheviks au pouvoir, ils furent à nouveau en
tête du mouvement, avec le mot d'ordre : « Tout le
pouvoir aux soviets ! »
Au cours des sanglants combats avec Youdenitch, les matelots de
Cronstadt furent le plus solide rempart de la révolution, contre
lequel se brisèrent les tentatives contre-révolutionnaires. Leurs
conceptions anarchistes les poussèrent à chercher énergiquement
à conserver leur indépendance, lorsque le gouvernement central de
Moscou se mit en devoir de réduire de plus en plus les droits
initiaux des soviets. Toutes les tentatives de Trotsky pour les
soumettre aux mêmes règlements que ceux que l'on avait imposés
peu à peu à l'armée restèrent en grande partie vaines et, aussi
longtemps que celui-ci dut concentrer toutes ses forces contre les
armées contre-révolutionnaires, il fut obligé d'accepter bon gré
mal gré cet état de choses. On comprend cependant aisément que
des tentatives ininterrompues de cette sorte n'aient guère
contribué à rendre les matelots de Cronstadt favorables au
gouvernement, surtout quand, renouvelées de manière encore plus
vigoureuse une fois la guerre finie, elles portèrent leur méfiance
à son comble.
Au mois de février 1921, d'importants troubles, provoqués par
la mise en application d'une nouvelle classification dans la
distribution des vivres, éclatèrent parmi les ouvriers de
Petrograd, qui se mirent en grève. Nombre d'entre eux furent jetés
en prison, ce qui ne fit naturellement que dégrader un peu plus le
climat. Les choses en étaient là lorsque les matelots de
Cronstadt envoyèrent une délégation à Petrograd pour étudier
la situation sur place et convenir si possible avec les ouvriers
d'une action commune.
Une résolution
unanime de Cronstadt
Le 1er mars, se tint à Cronstadt une assemblée générale des
équipages des navires de ligne, où furent présentés les
rapports des délégués. L'assemblée adopta à l'unanimité la
résolution suivante :
« Après avoir entendu le rapport de la délégation élue
par l'assemblée générale des équipages, l'Assemblée décide de
présenter et soutenir les revendications suivantes :
» 1. — Vu que les soviets actuels n'expriment pas la
volonté des ouvriers et des paysans, organisation immédiate de
nouvelles élections, avec vote secret et entière liberté de
propagande pré-électorale pour tous les ouvriers et paysans.
» 2. — Liberté de réunion pour les syndicats et les
organisations paysannes.
» 3. — Liberté de parole et de la presse pour les
ouvriers et les paysans, les anarchistes et l'aile gauche des
socialistes-révolutionnaires (SR).
» 4. — Convocation d'une conférence sans-parti des
ouvriers, des soldats de l'Armée rouge et des matelots de
Cronstadt, Petrograd et de la région de Petrograd avant le 10 mars
1921.
» 5. — Libération des détenus politiques de tous les
partis socialistes et de tous les ouvriers, paysans, soldats de
l'Armée rouge et matelots emprisonnés lors des soulèvements
ouvriers et paysans.
» 6. — Élection d'une commission spéciale, chargée
de réviser les procès des détenus des prisons et des camps de
concentration.
» 7. — Suppression de toutes les « sections
politiques » spéciales, aucun parti ne devant jouir de
prérogatives pour sa propagande ni être, en plus de cela, soutenu
par l'État. (Étaient visées ici les organisations spéciales de
surveillance créées au sein de chaque institution civile ou
militaire russe, auxquelles ne pouvaient appartenir que des membres
du P. C.) Elles doivent être remplacées par des commissions
spéciales pour l'enseignement et l'éducation, dont les frais
seront couverts par l'État.
» 8. — Suppression de tous les postes de contrôle. (À
savoir les unités militaires placées dans les gares et sur les
routes pour empêcher l'entrée des vivres qui n'étaient pas
achetés ou vendus par l'État.)
» 9. — Rations égales pour tous les travailleurs, à
l'exception de ceux qui travaillent dans des industries dangereuses
pour la santé.
» 10. — Suppression des sections communistes dans tous
les corps militaires et des postes communistes dans les usines et
entreprises. Si le besoin se fait sentir d'en créer de nouveaux,
ils devront être nommés directement par les compagnies
elles-mêmes et par les ouvriers au sein des entreprises et
ateliers.
» 11. — Liberté totale pour les paysans de disposer de
leurs grains et de posséder du bétail, aussi longtemps qu'ils
n'emploient pas de salariés.
» 12. — Nous appelons tous les corps militaires et les
camarades dans les écoles militaires à se joindre à notre
mouvement.
» 13. — Nous demandons que soit donnée à nos
résolutions la plus large diffusion possible.
» 14. — Nomination d'une commission mobile de contrôle.
» 15. — Liberté du travail artisanal, aussi longtemps
que du personnel rétribué n'est pas employé. »
Cette résolution fut alors présentée à un rassemblement de
citoyens de Cronstadt, auquel étaient venues 16.000 personnes, et
adoptée à l'unanimité. Le 2 mars, les délégués des navires,
des corps militaires, des entreprises et des syndicats — environ
300 en tout — se réunirent et nommèrent un « comité
révolutionnaire provisoire » chargé de préparer les
élections au soviet. Celui-ci publia une feuille quotidienne
d'information, les Izvestia, rendant compte des
différentes phases du mouvement. Notre camarade russe ISIDINE a
donné dans les Temps nouveaux parisiens de nombreux
extraits des Izvestia de Cronstadt, qui sont autant
d'éloquents témoignages de l'esprit et du caractère de ce
mouvement si bassement calomnié. Ainsi peut-on lire dans l'article
intitulé « Pourquoi nous nous battons » :
« La patience des travailleurs est à bout.11
Déjà, ici et là dans le pays, se sont fait jour les premiers
signes de la résistance à un système d'oppression et de
violence. Les travailleurs se sont mis en grève, mais les
gendarmes bolcheviks étaient sur leurs gardes et ont pris toutes
les mesures nécessaires pour étouffer dans l'œuf l'inévitable
troisième révolution. Elle est malgré tout arrivée et ce sont
les travailleurs qui la font...
» Ici, à Cronstadt, a été posée la première pierre
de la troisième révolution, qui ouvrira grand le chemin à la
cause du socialisme. Cette révolution doit convaincre les masses
ouvrières de l'Est et de l'Ouest que ce qui a eu lieu jusqu'ici
chez nous n'a absolument rien à voir avec le socialisme...
» Les ouvriers et paysans avancent, laissant derrière
eux aussi bien l'Assemblée constituante et son régime bourgeois
que la dictature du parti communiste, de ses Tchékas et de son
capitalisme d'État, qui étranglent le peuple travailleur comme la
corde du bourreau.
» La révolution d'aujourd'hui donne aux ouvriers la
possibilité d'élire leurs soviets librement, sans avoir à
craindre les pressions de quelque parti que ce soit, et aux
syndicats bureaucratisés de se transformer en libres associations
de travailleurs manuels et intellectuels. »
Les étapes de la
révolution
Dans l'article intitulé « Les étapes de la révolution »,
paru dans le numéro du 12 mars, on pouvait lire :
« Le parti communiste s'est emparé du pouvoir en
repoussant les paysans et les ouvriers, au nom desquels il
agissait... Un nouveau servage, qui se nomme “communisme”, est
apparu. Le paysan a été transformé en simple journalier,
l'ouvrier en esclave salarié de l'entreprise étatisée, le
travailleur intellectuel réduit à l'état de nullité. Le temps
est aujourd'hui venu de renverser la commissariocratie. Cronstadt,
vigilante gardienne de la révolution, Cronstadt ne dormait pas.
Cronstadt, qui fut aussi en mars et en octobre à la tête du
mouvement, est aujourd'hui de nouveau la première à lever le
drapeau de la révolte, pour la troisième révolution des
travailleurs. (...) [Souligné dans le texte.]
» L'autocratie est tombée. La Constituante appartient au
passé. La commissariocratie tombera de même. Le temps est venu
d'un véritable pouvoir ouvrier, du pouvoir des soviets ! »
Dans l'«Appel aux travailleurs, soldats et matelots rouges »
paru dans le numéro du 13 mars, l'accusation du gouvernement
soviétique, selon laquelle les généraux blancs et les popes
dirigeaient le mouvement, est repoussée avec colère et
indignation :
« Ici, à Cronstadt, le 2 mars, nous nous sommes levés
contre le joug exécrable des communistes et nous avons déployé
la bannière rouge de la troisième révolution.
» Soldats rouges, matelots, travailleurs, Cronstadt
révolutionnaire fait appel à vous !
» Nous savons que l'on vous trompe, que l'on vous cache
la vérité sur ce qui se passe ici, que l'on vous cache que nous
sommes prêts à risquer notre vie pour la cause sacrée de la
libération des ouvriers et des paysans. On cherche à vous faire
croire que des généraux blancs et des popes se trouvent à la
tête de notre comité révolutionnaire. Pour mettre fin une fois
pour toutes à ces mensonges, voici les noms de tous les membres de
ce comité :
1. PETRITCHENKO, employé au bureau du navire de ligne
Pétropavlovsk,
2. YAKOVENKO, téléphoniste au
télégraphe de Cronstadt,
3. OSSOSOV, machiniste sur le navire
de ligne Sébastopol,
4. PEREPELKINE, électricien à
bord du Sébastopol,
5. ARKHIPOV, premier machiniste,
6. PATRUCHEV, premier électricien du Pétropavlovsk,
7. KUPOLOV, médecin auxiliaire
8. VERCHININE, matelot sur
le Sébastopol,
9. TUKINE, ouvrier électricien,
10.
ROMANENKO, gérant du chantier de réparations,
11. ORECHINE,
surveillant à la troisième école du travail,
12. PAVLOV,
ouvrier munitionnaire,
13. BAÏKOV, gestionnaire du matériel
roulant de la forteresse,
14. VALK, employé dans une scierie
15. KILGAST, pilote. »
Dans ce même numéro du 13 mars, on trouve un « Appel au
prolétariat du monde entier » particulièrement émouvant :
« Depuis douze jours, une poignée de travailleurs,
matelots et soldats de l'Armée rouge véritablement héroïques,
coupés du reste du monde, subissent les assauts des bourreaux
communistes. Nous restons fidèles à la cause que nous avons faite
nôtre — la libération du peuple du joug qui lui a été imposé
par le fanatisme d'un parti — et nous mourrons en criant :
“Vivent les soviets librement élus !” Puisse le prolétariat
du monde entier le savoir. Camarades, nous avons besoin de votre
aide morale : protestez contre les actes de violence des
autocrates communistes ! »
Ce dernier appel des rebelles de Cronstadt devant la mort qui
les menaçait retentit comme un cri dans le désert : personne
ne l'entendit. Personne ne reconnut la grandeur de la cause pour
laquelle ils mettaient leur vie en jeu. C'est à peine si l'on sut
qu'une soldatesque déshumanisée les massacra par milliers, comme
l'avaient été jadis les hommes et les femmes de la Commune de
Paris par les hordes abruties d'un Gallifet. Cependant, alors que
les communards ont une place dans le cœur de géant du prolétariat
mondial, ceux dont le sang a coulé sur les pavés de Cronstadt
furent dénoncés comme traîtres et contre-révolutionnaires par
leur propre classe. Ils furent jugés sans que l'on connaisse leur
cause et leurs derniers cris ne furent pas entendus. Ces hommes
combattirent cependant pour une cause qui avait été aussi celle
de leurs bourreaux : les paroles mêmes, que les rebelles de
Cronstadt inscrivirent sur leurs drapeaux, avaient servi de slogans
aux bolcheviks préparant la révolution d'Octobre 1917 et
renversant le gouvernement de Kerensky. Qui aurait pu alors
seulement s'imaginer en rêve que la « dictature du
prolétariat », quelques années plus tard seulement,
s'opposerait aux porte-parole de ces mêmes idées dont les futurs
dictateurs avaient dû se servir comme d'enseignes dans leur lutte
pour la conquête du pouvoir politique ! Même si cette sanglante
satire de l'histoire est aujourd'hui encore peu comprise, le temps
viendra où l'on en saisira le sens profond. Alors, on jugera
autrement les rebelles de Cronstadt et la cause pour laquelle ils
se sont battus et ont versé leur sang.
« Appel au
prolétariat du monde entier »
Le principal argument avancé contre eux fut la sympathie
exprimée envers le soulèvement par la presse
contre-révolutionnaire. Dans un article, paru dans le numéro du
20 avril de la Revue hebdomadaire de la presse russe,
Radek a tenté d'exploiter ce fait au maximum, croyant ainsi avoir
fourni à ses lecteurs la preuve du caractère
contre-révolutionnaire de l'insurrection elle-même. Les lecteurs
de la presse communiste sont, on le sait, très faciles à
contenter, aussi ne faut-il pas s'étonner de ce que l'article,
écrit par Radek avec une logique de procureur, ait fait, depuis,
le tour des feuilles communistes des différents pays. Bien peu ont
eu jusqu'ici l'idée d'examiner sérieusement la valeur de ce
fameux argument ; il suffit qu'il vienne de Moscou. En vérité,
cependant, il ne prouve rien du tout : c'est une vérité
d'expérience que les réactionnaires de toute nuance ont toujours
cherché à faire feu de tout bois. Si, par exemple, le
gouvernement espagnol réprime depuis des années la presse
anarchiste et syndicaliste, tandis qu'il laisse paraître sans
l'inquiéter l'organe madrilène du parti communiste, cela n'est
pas dû au fait qu'il a une prédilection quelconque pour El
Comunista, mais simplement parce qu'il croit pouvoir, par
cette tactique, diviser le mouvement ouvrier et affaiblir ainsi son
influence. Et si l'ex-gouvernement impérial allemand a permis
pendant la guerre à Lénine et à ses amis de Suisse de traverser
l'Allemagne en wagon plombé12 pour se rendre en Russie, ce ne fut
pas non plus parce qu'il éprouvait une sympathie particulière
pour le bolchevisme, mais simplement parce qu'il pensait agir ainsi
dans l'intérêt de sa politique. Vouloir tirer de pareils faits
des conclusions comme celles que Radek, et tant d'autres avec lui,
ont tirées de l'insurrection de Cronstadt est tout aussi infâme
qu'absurde.
Le fait est que les insurgés ont refusé avec mépris toute
aide de la réaction. Lorsque la nouvelle du soulèvement parvint
par exemple à Paris, les capitalistes russes, qui y vivent en
exil, leur firent offrir 500.000 francs. Or les insurgés ont
catégoriquement refusé cette offre.
Lorsque, par ailleurs, un certain nombre d'officiers
contre-révolutionnaires leur offrit, également de Paris, leurs
services par radiogramme, ils répondirent par le même canal :
« Restez où vous êtes ! Nous n'avons pas d'emploi pour
vos semblables ! »
Est-ce là un langage de contre-révolutionnaires ?
Certainement pas, et les dirigeants de Moscou le savent mieux que
quiconque. Mais il faut bien que la vérité sur les événements
de Cronstadt leur apparaisse particulièrement dangereuse pour
qu'ils s'efforcent aussi vigoureusement de dissimuler leurs vraies
causes et motivations sous une montagne de déformations
systématiques et de contre-vérités patentes. En Russie même, on
sait depuis longtemps à quoi s'en tenir à ce sujet ; le temps
n'est pas éloigné où on le saura aussi à l'étranger.
CHAPITRE VI
Origine et
signification de l'idée des conseils
Il serait fondamentalement de vouloir attribuer à quelques
individus la responsabilité de tous ces honteux événements. Ils
n'en sont en fait responsables que dans la mesure où l'on peut les
considérer comme les représentants d'une certaine tendance
idéologique. À vrai dire, les causes de ces phénomènes
tragiques viennent de plus loin : ils sont les conséquences
d'un système qui ne pouvait logiquement amener un autre état de
choses.
Si on l'a jusqu'à présent aussi peu compris, c'est
principalement parce qu'on a toujours voulu, dans toutes les
considérations sur la révolution russe, unir deux choses, qu'il
est en fait absolument impossible d'unir : les conseils et la
« dictature du prolétariat ». Il y a en effet
contradiction essentielle entre la dictature et l'idée
constructive du système des conseils, si bien que leur union
forcée ne pouvait engendrer autre chose que la désespérante
monstruosité qu'est aujourd'hui la commissariocratie bolchevique,
fatale à la révolution russe. Il ne pouvait en être autrement,
car le système des conseils ne supporte aucune dictature, partant
lui-même de présuppositions totalement différentes. En lui
s'incarne la volonté de la base, créatrice, du peuple, alors que
dans la dictature règnent la contrainte d'en haut et l'aveugle
soumission aux schémas sans esprit d'un diktat : les deux ne
peuvent coexister. C'est la dictature qui l'a emporté en Russie et
c'est pourquoi il n'y a plus de soviets aujourd'hui dans ce pays.
Ce qu'il en reste n'est plus qu'une cruelle caricature de l'idée
des soviets, un dérisoire et risible produit.
L'idée des conseils, qui embrasse tout l'aspect constructif du
socialisme, est l'expression la plus précise de ce que nous
entendons par révolution sociale. L'idée de dictature, en
revanche, est d'origine bourgeoise et n'a absolument rien de commun
avec le socialisme. La première n'est pas du tout une idée neuve,
qui ne nous aurait été transmise qu'avec la révolution russe,
comme beaucoup le pensent. Elle s'est développée au sein de la
fraction la plus avancée du mouvement ouvrier européen, lorsque
la classe ouvrière organisée s'apprêtait à dépouiller les
derniers restes et scories du radicalisme bourgeois et à voler de
ses propres ailes, à savoir lorsque l'«Association internationale
des travailleurs » fit la grande tentative de réunir les
prolétaires des différents pays pour préparer et amener leur
libération du joug de l'esclavage salarié.
La 1re
Internationale et l'idée de dictature
Bien que l'Internationale ait eu principalement le caractère
d'une grande organisation syndicale, ses statuts n'en furent pas
moins rédigés de manière que toutes les tendances socialistes de
l'époque puissent trouver place dans ses rangs, dans la mesure où
elles se déclaraient d'accord avec le but final de l'association.
Que la clarté de conception et la précision dans l'expression des
idées ait tout d'abord laissé beaucoup à désirer n'était que
très naturel, comme on put s'en rendre compte aux congrès de
Genève (1866) et de Lausanne (1867). Mais plus l'Internationale
mûrissait intérieurement et s'affirmait en tant qu'organisation
de combat, plus rapidement se clarifiaient les conceptions de ses
adhérents. La participation pratique à la lutte quotidienne entre
le capitalisme et le travail menait tout naturellement à une
compréhension plus profonde des problèmes sociaux.
Au congrès de Bâle en 1869, l'évolution interne de la grande
union des travailleurs connut son apogée intellectuelle. Outre la
question du sol et des biens-fonds qui l'occupa encore une fois, ce
fut surtout celle des syndicats qui suscita le plus d'intérêt.
Dans le rapport que le Belge HINS et ses amis présentèrent aux
délégués, la question des tâches propres et de la signification
des organisations syndicales était pour la première fois traitée
d'un point de vue tout nouveau, qui n'était pas sans présenter
toutefois quelque ressemblance avec les idées de Robert Owen,
lorsqu'il avait fondé, dans les années trente du siècle dernier,
sa Grand National Consolidated Trade Union. On déclara
clairement et sans équivoque que les syndicats n'étaient pas de
simples organes provisoires, dont l'existence ne se justifiait qu'à
l'intérieur de la société capitaliste et qui devraient en
conséquence disparaître avec elle. Le point de vue des
socialistes d'État, selon lequel l'activité syndicale ne pouvait
aller au-delà de la lutte pour l'amélioration des conditions de
travail dans le cadre du système salarial, lutte ou elle trouvait
sa fin, subit une correction essentielle. Le rapport de HINS et des
camarades belges disait en effet que les organisations économiques
de combat des travailleurs devaient être considérées comme les
cellules de la future société socialiste et qu'il était du
devoir de l'Internationale de former les syndicats dans ce but.
C'est en ce sens que fut adoptée la résolution suivante :
« Le Congrès déclare que tous les travailleurs doivent
s'efforcer de créer des caisses de résistance dans les différents
métiers. Dès qu'un syndicat s'est créé, il convient d'en
prévenir les unions du métier en question, afin que puisse être
entreprise la formation d'unions nationales d'industries. Ces
unions seront chargées de rassembler tout le matériel concernant
leur industrie, de délibérer sur les mesures à prendre en commun
et d'œuvrer pour leur réalisation, afin que l'actuel système
salarial puisse être remplacé par une fédération des libres
producteurs.
» Le congrès charge le conseil général d'organiser la
liaison entre les syndicats des différents pays. »
Dans l'exposé des motifs du projet de résolution de la
commission, HINS déclarait que « de cette double forme
d'organisation en unions locales des travailleurs et unions
générales d'industries naîtraient, d'une part, l'administration
politique des communes et, de l'autre, la représentation générale
du travail — et ce, au niveau régional, national et
international. Les conseils des organisations de métiers et
d'industries remplaceront le gouvernement actuel et cette
représentation du travail remplacera une fois pour toutes les
vieux systèmes politiques du passé. »
Cette féconde idée nouvelle était née de la compréhension
de ce que chaque nouvelle forme économique de l'organisation
sociale devait également engendrer une nouvelle forme de
l'organisation politique, bien plus, qu'elle n'était vraiment
réalisable que dans le cadre de cette dernière. C'est pour cette
raison que le socialisme devait tendre à une forme d'expression
propre, que l'on crut avoir trouvée dans le système des conseils
du travail.
Les travailleurs des pays latins, où l'Internationale avait
alors ses principaux soutiens, développèrent leur mouvement sur
la base de l'organisation de combat économique et des groupes de
propagande socialiste, œuvrant dans le sens des décisions du
congrès de Bâle. Reconnaissant dans l'État l'agent politique et
le défenseur des classes possédantes, ils ne recherchèrent pas
la conquête du pouvoir politique, mais l'écrasement de l'État et
la suppression du pouvoir politique sous toutes ses formes, dans
lequel ils voyaient avec un instinct sûr la condition première de
toute tyrannie et de toute exploitation. Aussi ne songèrent-ils
pas à imiter la bourgeoisie et à fonder un parti politique,
ouvrant ainsi la voie à une nouvelle classe de politiciens de
métier. Leur but était la conquête de l'atelier, de la terre et
du sol, et ils se rendaient fort bien compte que ce but les
séparait fondamentalement de l'activité politique (de la
« politique ») de la bourgeoisie radicale, toute
entière axée sur la conquête du pouvoir gouvernemental. Ils
comprenaient que le monopole du pouvoir devait tomber en même
temps que celui de la propriété et que c'est l'ensemble de la vie
sociale qui devait être construit sur de nouvelles bases. Ayant
reconnu que la domination de l'homme sur l'homme avait fait son
temps, ils cherchaient à se familiariser avec l'idée de
l'administration des choses.
Ainsi opposait-on à la politique d'État des partis la
politique économique du travail. On avait compris que c'est dans
les entreprises et les industries elles-mêmes qu'une
réorganisation de la société dans le sens socialiste devait être
entreprise et c'est de l'assimilation de cette idée que naquit
celle des conseils. Dans les réunions, les journaux et les
brochures de l'aile libertaire de l'Internationale, rassemblée
autour de Bakounine et de ses amis, ces idées trouvèrent
clarification et approfondissement. Elles furent développées de
manière particulièrement claire aux congrès de la Fédération
espagnole où apparurent les termes de Juntas y consejos del
trabajo (communes et conseils du travail).
Les conceptions
opposées de Marx-Engels et de Bakounine
La tendance libertaire dans l'Internationale comprenait
parfaitement que le socialisme ne peut être dicté par aucun
gouvernement, qu'il doit au contraire se développer organiquement
et de bas en haut à partir et au sein des masses travailleuses et
que les travailleurs eux-mêmes doivent prendre en main
l'administration de la production et de la distribution. C'est
cette idée qu'ils opposèrent au socialisme d'État des
politiciens socialistes de parti et ces contradictions internes
entre centralisme et fédéralisme, ces deux conceptions opposées
du rôle de l'État comme facteur de transition au socialisme,
constituèrent le point central de la querelle entre Bakounine et
ses amis, et Marx et le conseil général de Londres, qui devait se
terminer par la scission de la grande union des travailleurs. Il ne
s'agissait pas là d'oppositions personnelles, bien que Marx et
Engels n'aient presque uniquement employé contre les bakouninistes
que les mises en suspicion personnelles les plus odieuses, mais de
deux conceptions différentes du socialisme et, plus
particulièrement, de deux voies d'accès différentes au
socialisme. Marx et Bakounine ne furent que les deux plus éminents
représentants dans cette lutte pour des principes fondamentaux, le
différend aurait surgi aussi sans eux. Ce n'est donc pas en tant
qu'opposition de deux hommes, ou la question s'épuiserait, mais de
deux courants d'idées, qu'il avait et conserve encore aujourd'hui
son importance.
Pendant les cruelles persécutions du mouvement ouvrier dans les
pays latins, qui commencèrent en France après la défaite de la
Commune de Paris et s'étendirent à l'Espagne et à l'Italie au
cours des années suivantes, l'idée des conseils dut par la force
des choses passer à l'arrière-plan, toute propagande publique
étant interdite et les travailleurs devant concentrer toutes leurs
forces, dans leurs groupes illégaux, à la défense contre la
réaction et au soutien de ses victimes. Mais elle connut un
renouveau de vie avec le développement du syndicalisme
révolutionnaire ; c'est surtout pendant la grande période
d'activité des syndicalistes français de 1900 à 1907, que l'idée
des conseils fut clarifiée, précisée et développée. Un coup
d'œil sur les écrits de Pelloutier, Pouget, Griffuhes, Monatte,
Yvetot et de beaucoup d'autres — je ne parle pas ici de purs
théoriciens comme Lagardelle, qui ne participèrent jamais
activement à la pratique du mouvement — suffit pour se
convaincre que, pas plus en Russie que dans aucun autre pays, la
conception du système conseilliste ne fut jamais enrichie d'une
quelconque idée nouvelle que les porte-parole du syndicalisme
révolutionnaire n'aient déjà développée 15 ou 20 ans
auparavant.
On ne voulait d'ailleurs à cette époque, dans le camp des
partis socialistes ouvriers, rien savoir de ce système et la
grande majorité de ceux qui, aujourd'hui — principalement en
Allemagne —, se prétendent partisans décidés de l'idée des
conseils, n'avaient alors que dédain et mépris pour cette
« dernière incarnation de l'utopie », les bolcheviks
ne faisant pas le moins du monde exception à cette règle
générale. Si l'on est aujourd'hui oblige de tirer sa révérence
à l'idée socialiste libertaire et syndicaliste des conseils,
c'est à la fois un signe important des temps et un nouveau point
de départ du mouvement ouvrier international. L'«utopie »
s'est avérée plus forte que la « science ».
CHAPITRE VII
L'idée de
dictature, héritage de la bourgeoisie
Il est incontestable que l’idée des conseils est un produit
naturel du socialisme libertaire, qui s'est peu à peu développé
au sein du mouvement ouvrier révolutionnaire et, à vrai dire, en
opposition à toutes les traditions de l'idéologie bourgeoise et
de sa conception de l'État, on ne peut en dire autant de celle de
la dictature.
L'idée de dictature n'a pas son origine dans le fond d'idées
socialistes. Loin d'être le fruit du mouvement ouvrier, c'est un
funeste héritage de la bourgeoisie, dont on a voulu faire
bénéficier le prolétariat. Elle est étroitement liée à la
recherche du pouvoir politique, issue elle aussi des partis
politiques bourgeois.
La dictature est une forme spéciale du pouvoir d'État, à
savoir l'État sous le règne de l'état de siège. Comme tous les
autres partisans de l'idée d'État, les porte-parole de la
dictature partent du préjugé que l'on peut dicter et imposer d'en
haut au peuple ce qui est prétendument « bien » et
provisoirement nécessaire. Ce préjugé, à lui seul, fait
déjà de la dictature un obstacle majeur à la révolution
sociale, dont l'élément vital propre est l'initiative directe et
la participation constructive des masses. La dictature est la
négation du devenir organique, de la construction naturelle du bas
vers le haut, l'affirmation que le peuple est mineur et la mise
sous tutelle des masses par la violence d'une petite minorité. Ses
partisans, même animés des meilleures intentions, seront toujours
poussés par la logique de fer des choses dans le camp du
despotisme le plus extrême.13
Bakounine l'avait déjà fort justement vu, lorsqu'il écrivait
par exemple :
« La raison principale pour laquelle toutes les autorités
révolutionnaires d'État du monde ont toujours aussi peu fait
avancer la révolution doit être recherchée dans le fait qu'elles
ont toujours voulu le faire de leur propre autorité et par leur
propre pouvoir. Aussi n'ont-elles jamais pu obtenir que deux
résultats : elles ont été, en premier lieu, obligées de
limiter à l'extrême l'action révolutionnaire, car il est
évidemment impossible aux dirigeants révolutionnaires, même les
plus intelligents, les plus énergiques et les plus sincères,
d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les problèmes et tous les
intérêts, et parce que toute dictature — que ce soit celle d'un
individu ou celle d'un comité révolutionnaire — ne peut
nécessairement être que très bornée et aveugle, n'étant en
mesure ni de pénétrer à fond la vie du peuple ni de la saisir
dans toute son étendue, comme le navire le plus puissant ne peut
mesurer toute la largeur et la profondeur de la mer. En deuxième
lieu, parce que toute action qui est imposée au peuple par un
pouvoir officiel et des lois édictées en haut éveille
obligatoirement dans les masses un sentiment d'indignation et de
réaction. »
Les leçons de la
Révolution française
L'inlassable dénigrement par Lénine et ses partisans de toutes
les tendances socialistes qui ne leur conviennent pas comme
« petites-bourgeoises » rend un son carrément comique,
venant de gens qui sont, quant à eux, restés plongés jusque
par-dessus la tête et sans espoir dans les eaux de l'idéologie
politique de la petite-bourgeoisie ! C'est par exemple au parti
petit-bourgeois des jacobins que nos socialistes d'État ont
emprunté l'idée de dictature, ce même parti qui a traité de
crime toute grève et interdit sous peine de mort les organisations
syndicales. Saint-Just et Couthon furent ses porte-parole les plus
énergiques et Robespierre agit sous leur influence, après avoir
rejeté quelque temps cette idée, et, en vérité, par peur que
Brissot ne devienne dictateur. Marat lui-même flirta beaucoup avec
l'idée de dictature, bien qu'il en vît clairement le danger et
demanda en conséquence un dictateur « avec un boulet au
pied ».
La représentation fausse et unilatérale que donnent de la
révolution française les historiens bourgeois radicaux a
fortement influencé la plupart des socialistes et grandement
contribué à conférer à la « dictature des jacobins »
une auréole encore renforcée par l'exécution de ses principaux
chefs. La plupart des hommes n'ont en effet que trop tendance à
tomber dans un culte des martyrs, qui les rend incapables de
critiquer les personnes et les actes. Louis BLANC, plus que tout
autre, a contribué avec sa grosse Histoire de la révolution
à cette glorification sans aucun esprit critique du jacobinisme.
Devant les grandes conquêtes révolutionnaires, l'abolition du
système féodal et de la monarchie absolue, que les historiens se
sont plus à présenter comme l'œuvre des jacobins et de la
« Convention révolutionnaire », naquit au cours du
temps une conception totalement fausse de l'histoire de la
Révolution. Nous savons aujourd'hui que la description
généralement reçue de la Grande Révolution14 repose sur une
méconnaissance complète des faits historiques, que ses conquêtes
véritables et impérissables sont uniquement dues à la révolte
des paysans et des prolétaires des villes et ce, contre la volonté
de l'Assemblée nationale, puis de la Convention. Les jacobins et
la Convention s'opposèrent toujours, et de la manière la plus
énergique, aux innovations radicales, jusqu'à ce que, placés
devant des faits accomplis, ils ne puissent maintenir leur
opposition. Ainsi l'abolition du système féodal est-elle due
uniquement aux soulèvements ininterrompus des paysans, que les
partis politiques avaient déclarés hors-la-loi et poursuivaient
de façon très rigoureuse. En 1792, encore, l'Assemblée nationale
confirmait le système féodal et ce n'est qu'en 1793, après que
les paysans aient arraché leurs droits de haute lutte, que la
Convention sanctionna l'abolition des droits féodaux. Et il en fut
de même avec l'abolition de la monarchie.
Les premiers fondateurs d'un mouvement socialiste populaire en
France provenaient du camp jacobin et il n'est que naturel qu'il
leur soit resté quelques marques de leur passé. En fondant la
Conjuration des Égaux, Babeuf, Darthé, Buonarotti, etc., se
proposaient de transformer, par une dictature révolutionnaire, la
France en un État communiste agraire. En tant que communistes, ils
avaient reconnu que les idéaux de la Grande Révolution, comme ils
les comprenaient, ne pouvaient être réalisés que par la solution
de la question économique. Mais, en tant que jacobins, ils
croyaient que ce but ne pouvait être atteint qu'au moyen d'un
gouvernement doté de pouvoirs extraordinaires. La croyance en la
toute-puissance de l'État, qui avait trouvé sa forme extrême
dans le jacobinisme, leur était devenue trop personnelle pour
qu'ils puissent seulement percevoir une autre voie.
Babeuf et ses camarades moururent pour leurs convictions, mais
leurs idées restèrent vivantes dans le peuple et trouvèrent sous
Louis-Philippe asile dans les sociétés secrètes babouvistes. Des
hommes comme Barbès et Blanqui œuvrèrent dans leur sens,
cherchant à établir une « dictature du prolétariat »
pour réaliser les buts de leur communisme d'État.
C'est à ces hommes que Marx et Engels ont emprunté l'idée de
dictature du prolétariat, formulée par exemple dans le Manifeste
communiste. Eux aussi n'entendaient pas par là autre chose
que l'établissement d'un pouvoir central fort, qui aurait pour
tache de briser définitivement, par des lois coercitives et
radicales, la domination de la bourgeoisie, de préparer et
d'accomplir la transformation de la société dans le sens
socialiste.
Marx et Engels, également passés du camp de la démocratie
bourgeoise au socialisme, étaient profondément imprégnés des
traditions jacobines. De plus, le mouvement socialiste de cette
époque, pas encore assez développé — à l'exception de
Proudhon et de ses amis — pour se tracer son propre chemin,
restait ainsi plus ou moins dépendant des traditions bourgeoises.
C'est seulement avec le développement du mouvement ouvrier à
l'époque de l'Internationale que vint le moment où les
socialistes furent en état de se dépouiller des derniers restes
de ces traditions pour marcher totalement à leur propre pas.
Conquête ou
destruction de l'État
L'idée des conseils fut le dépassement pratique de l'idée
d'État et de politique du pouvoir, sous quelque forme que ce
soit ; en tant que telle, elle s'oppose directement à toute
dictature, qui non seulement veut sauvegarder l'instrument du
pouvoir des classes dominantes, c'est-à-dire l'État, mais encore
et bien plus, aspire au développement maximum de sa puissance.
Les pionniers du système des conseils avaient fort bien compris
qu'en même temps que l'exploitation de l'homme par l'homme devait
aussi disparaître la domination de l'homme sur l'homme. Ils
savaient également que l'État, cette incarnation de la violence
organisée des classes possédantes, ne pourrait jamais être
transformé en un instrument de libération du travail. En
conséquence, ils étaient d'avis que la destruction du vieil
appareil d'État devait constituer la tâche principale de la
révolution sociale, et cela afin de rendre impossible toute
nouvelle forme d'exploitation. Aux fameux congrès de La Haye, en
1872, le porte-parole de la minorité fédéraliste, James
Guillaume, exprima clairement cette idée, en opposant à la
conquête du pouvoir politique l'exigence fondamentale de sa
destruction totale.
Que l'on ne nous objecte pas que la dictature du prolétariat
est un cas tout à fait particulier, que l'on ne peut comparer avec
aucune autre dictature puisqu'il s'agit de la dictature d'une
classe. Cette interprétation sophistique n'est qu'un moyen subtil
de tromper les nigauds sur le vrai caractère de la chose. Quelque
chose comme la dictature d'une classe est absolument impensable,
puisqu'il ne s'agit en fin de compte que de la dictature d'un
certain parti, qui prétend parler au nom d'une classe, comme la
bourgeoisie justifiant au nom du peuple ses actes les plus
despotiques.
C'est précisément au sein de tels partis, qui accèdent pour
la première fois au pouvoir, que la prétention à
l'infaillibilité des individus est particulièrement développée
et ses conséquences particulièrement funestes. Le parvenu du
pouvoir est en règle générale encore plus repoussant et
dangereux que le parvenu de la richesse.
L'exemple russe est sur ce point un exemple modèle. On ne peut
déjà même plus parler dans son cas de la dictature d'un parti,
mais tout au plus de celle d'une poignée d'hommes, sur lesquels le
parti lui-même n'a aucune influence. L'immense majorité du peuple
russe est hostile à la domination de cette oligarchie, qui a même
depuis longtemps perdu toute la sympathie dont elle jouissait dans
la grande majorité de la classe ouvrière. Si les ouvriers russes
— je m'abstiens volontairement de parler ici des paysans, leur
hostilité au gouvernement soviétique étant généralement connue
— étaient aujourd'hui en mesure de procéder à des élections
libres aux soviets, le règne des bolcheviks dans son ensemble
s'écroulerait en quelques heures comme un château de cartes. Ce
n'est pas la volonté d'une classe qui s'exprime aujourd'hui en
Russie dans la fameuse « dictature du prolétariat »,
mais simplement la force des baïonnettes. Sous la « dictature
du prolétariat », la Russie s'est transformée en une
immense prison, où toute trace de liberté a été
systématiquement effacée, sans que l'on se soit pour autant
rapproché des buts initiaux de la révolution. Au contraire :
on s'en est toujours plus éloigné et, en vérité, dans la mesure
même où le pouvoir de la nouvelle aristocratie s'est accru et où
l'initiative révolutionnaire du peuple s'est étouffée. On en est
arrivé aujourd'hui au point de renoncer définitivement aux
prétendus buts de 1917 et de repasser avec armes et bagages dans
le camp capitaliste. Certes, on fait tout ce que l'on peut pour
dissimuler la grande retraite derrière toute sorte de finesses
dialectiques - quel général battu n'en fait autant ? — mais
les plus complaisants artifices sophistiques de Lénine et de Radek
ne sont plus aujourd'hui en mesure de tromper sur les faits les
plus simples. La fameuse « dictature du prolétariat »
a non seulement fait du travailleur russe le plus asservi des
esclaves, mais elle a aussi ouvert la voie à une nouvelle
domination de la bourgeoisie.
CHAPITRE VIII
De la nature de
l'État
Quelques mois avant que n'éclate la révolution d'Octobre 1917,
Lénine écrivit son célèbre ouvrage l’État et la
Révolution, qui représente un curieux mélange d'idées
marxistes et apparemment anarchistes. Il cherche à établir, au
moyen de preuves soigneusement choisies, que Marx et Engels ont
toujours préconisé la suppression de l'État et n'ont prétendu
se servir de la machine d'État que pendant la période de
transition révolutionnaire, où la société passe du capitalisme
au socialisme. En même temps, il attaque Kautsky, Plekhanov et
ceux qu'il appelle les « opportunistes » du socialisme
marxiste moderne de la manière la plus dure, leur reprochant
d'avoir volontairement falsifié l'enseignement des deux maîtres,
en cachant aux travailleurs leur conception de l'État et de son
rôle dans la phase de la dictature prolétarienne. Nous ne voulons
pas soumettre ici cette affirmation de Lénine à un examen
approfondi, mais seulement faire remarquer que beaucoup de ses
arguments sont franchement tirés par les cheveux. Il ne serait pas
difficile d'opposer à sa moisson de citations tirées des œuvres
de Marx et d'Engels au moins autant d'autres passages, qui prouvent
exactement le contraire de ce qu'il se proposait de démontrer,
mais de tels commentaires sont en règle générale de fort peu
d'importance, car il ne s'agit pas, en fin de compte, de savoir ce
que Marx ou tel autre ont dit ou écrit à telle ou telle époque
de leur vie, mais bien ce qui a été confirmé ou réfuté par
l'expérience pratique. C'est cela et cela seulement l'important,
tout le reste au fond s'équivaut, comme ces fameux commentaires
que d'astucieux théologiens faisaient de l'Apocalypse.
Dans l'État et la Révolution, Lénine explique
clairement que « la différence entre marxistes et
anarchistes consiste en ce que les premiers s'assignent certes
comme but la suppression complète de l'État, mais estiment
qu'elle n'est réalisable qu'après celle des classes par la
révolution socialiste, comme résultat de l'introduction du
socialisme, qui conduit au dépérissement de l'État ; tandis
que les seconds exigent la suppression totale de l'État, du jour
au lendemain sans saisir les conditions de sa réalisation ».
Cette déclaration a incité un grand nombre d'anarchistes à
voir en LÉNINE et son parti de proches compagnons de lutte ;
beaucoup d'entre eux consentirent même, par-dessus le marché, à
la fameuse « dictature du prolétariat », puisqu'il ne
s'agissait prétendument là que d'une forme de transition qui ne
pouvait être évitée, « dans l'intérêt même de la
Révolution ». On ne voulait ou ne pouvait simplement pas
comprendre qu'il y a déjà précisément un grand danger dans
l'idée de la nécessité de la dictature comme phase de transition
inévitable.
La
commissariocratie, nouvelle classe
C'est employer vraiment une logique tout à fait particulière
que d'affirmer la nécessité de l'État aussi longtemps que les
classes n'auront pas été supprimées. Comme si l'État n'avait
pas toujours été lui-même générateur de nouvelles classes,
comme s'il n'incarnait pas, précisément et par essence, la
perpétuation des différences de classes. Cette incontestable
vérité, toujours confirmée au cours de l'histoire, s'est pour la
première fois accomplie avec l'expérience bolchevique en Russie,
si bien qu'il faut être frappé de la plus incurable cécité pour
méconnaître l'énorme importance de cette toute dernière leçon.
Sous la « dictature du prolétariat » s'est
effectivement développée en Russie une nouvelle classe, celle des
membres de cette commissariocratie que la majorité de la
population considère et subit aujourd'hui comme d'aussi évidents
oppresseurs qu'autrefois les représentants de l'Ancien Régime.
Ils mènent, en effet, la même existence inutile et parasitaire
que leurs prédécesseurs sous la domination tsariste, ils ont
accaparé les meilleurs logements et sont abondamment pourvus de
tout, tandis que la grande masse du peuple continue à souffrir de
la faim et d'une terrible misère. De plus, ils ont poussé à la
limite toutes les habitudes tyranniques des anciens dirigeants et
pèsent sur la masse du peuple comme un véritable cauchemar. Un
nouveau mot a ainsi pu être forgé par la langue populaire, très
caractéristique de la situation actuelle dans l'empire de Lénine,
celui de « bourgeois soviétique » ; ce terme,
employé couramment dans les milieux ouvriers russes, montre
clairement ce que le peuple pense du joug imposé par cette
nouvelle caste de maîtres, qui exerce le pouvoir en son nom.
Devant ces faits cruels, l'affirmation de Lénine, selon
laquelle l'État doit subsister aussi longtemps que les classes
elles-mêmes, semble n'être autre chose qu'une mauvaise
plaisanterie. En réalité, il en va bien autrement :
l'appareil du pouvoir d'État ne peut que créer de nouveaux
privilèges et protéger les anciens. Telle est sa caractéristique
et tout le contenu de son être, qu'il déploie ses activités sous
la bannière du tsarisme ou sous la « dictature du
prolétariat ». On ne peut pas plus trouver des raisins sur
les chardons que l'on ne peut transformer l'instrument de la
domination de classe et des monopoles en un instrument de
libération du peuple.
Dans son brillant essai sur l'État moderne, Kropotkine fait la
profonde remarque suivante :
« Celui qui se réclame d'une institution, qui représente
un produit historique, qu'elle serve à détruire les privilèges
dont elle a elle-même permis le développement, avoue par-là même
son incapacité à comprendre ce qu'est un produit historique dans
la vie des sociétés. Il méconnaît ainsi la règle fondamentale
de toute la nature organique, à savoir que de nouvelles fonctions
exigent de nouveaux organes, quelles doivent se créer elles-mêmes.
Il avoue de plus par là même qu'il est d'un esprit trop paresseux
et trop timoré pour penser dans la nouvelle voie ouverte par le
nouveau développement. »
Ces paroles contiennent une des vérités les plus profondes de
notre temps et dénoncent en même temps une des infirmités
intellectuelles les plus graves dont souffre aujourd'hui la culture
humaine.
Les institutions occupent dans la vie des sociétés la même
place que les organes chez les animaux ou les végétaux :
elles sont les organes du corps social. Ceux-ci ne naissent pas
arbitrairement, mais selon certaines nécessités du milieu. L'œil
d'un poisson des eaux profondes n'a pas, par exemple, la même
constitution que celui d'un mammifère terrestre, car il doit
répondre à de tout autres exigences. Des conditions de vie
différentes créent des organes différents, mais l'organe ne
remplit toujours qu'une fonction précise, en vue de laquelle il
s'est développé, et il dépérit de nouveau lentement, devenant
rudimentaire, lorsque l'organisme n'exige plus l'accomplissement de
cette fonction. Jamais un organe ne se charge d'une fonction qui ne
correspond pas à sa nature propre.
Comment naquit
l'État moderne
Il en est de même des institutions sociales. Elles non plus ne
naissent pas arbitrairement, mais sont créées par des nécessités
sociales précises et en vue d'un but précis. Ainsi l'État
moderne s'est-il développé lorsque la division en classes et
l'économie monopoliste firent des progrès de plus en plus grands
au sein du vieil ordre social. Les classes possédantes
nouvellement apparues avaient besoin d'un instrument de pouvoir
pour maintenir leurs privilèges économiques et sociaux sur les
larges masses du peuple. Ainsi naquit et se développa peu à peu
l'État moderne — organe des classes privilégiées pour le
maintien des masses dans leur état d'infériorité et
d'oppression. Cette tâche était son contenu essentiel et la seule
raison de son existence. Il lui est toujours resté fidèle, car il
ne pouvait faire autrement que de lui rester fidèle, sous peine de
n'être plus lui-même. Ses formes ont certes varié au cours de
l'évolution historique, mais sa fonction est restée la même,
elle s'est même continuellement élargie et ce, dans la mesure où
il soumettait des secteurs de la vie sociale de plus en plus
nombreux à son pouvoir. Qu'il se nomme république ou monarchie,
qu'il s'organise sur la base d'une constitution ou de l'autocratie,
sa mission historique ne varie pas. Et tout comme on ne peut
changer arbitrairement les fonctions d'un organe du corps d'un
animal ou d'une plante, tout comme on ne peut à sa guise entendre
avec les yeux et voir avec les oreilles, de même n'est-il pas
possible de transformer un organe d'oppression en un organe de
libération des opprimés. L'État ne peut être que ce qu'il est,
le défenseur des privilèges et de l'exploitation des masses, le
générateur de classes nouvelles et de nouveaux monopoles. Qui
méconnaît ce rôle de l'État ne comprend rien à la nature de
l'ordre social actuel et sera incapable de montrer à l'humanité
les nouveaux horizons de son développement.
Les bolcheviks, en instaurant la « dictature du
prolétariat » en Russie, ont non seulement repris l'appareil
d'État de l'ancienne société, mais ils l'ont aussi doté d'une
perfection dans la puissance telle qu'aucun autre gouvernement au
monde n'en possède. Ils lui ont soumis tous les secteurs de la vie
publique et confié l'organisation entière de l'économie. Ils ont
impitoyablement opprimé tout ce qui pouvait leur faire obstacle,
éliminé toute pensée et tout sentiment dans les masses, créant
ainsi la bureaucratie la plus redoutable que le monde ait connue.
Le mot célèbre du jacobin Saint Just, d'après lequel la tâche
du législateur est d'éliminer la conscience privée et
d'apprendre au citoyen à penser conformément à la raison d'État,
n'avait jamais été, avant la « dictature du prolétariat »
en Russie, traduit à un tel degré dans la réalité. Toute
opinion désagréable aux dictateurs est, depuis des années déjà,
étouffée, les simples moyens techniques de s'exprimer lui
manquant : seulement ce qui est écrit dans le sens de la
raison d'État bolchevique est, en effet, transmis au peuple par la
presse d'État.
Dans ses thèses bien connues sur « démocratie bourgeoise
et dictature prolétarienne », Lénine essaie de justifier la
répression de la liberté de réunion en Russie, en se référant
aux révolutions anglaise et française, pendant lesquelles il ne
fut pas non plus permis aux éléments monarchiques de se réunir
publiquement et d'exprimer leur opinion. Cette référence n'est
tout simplement qu'un camouflage des faits réels. En Angleterre
comme en France, la jeune république menait une lutte à mort
contre ses adversaires monarchistes : qu'elle ait été
obligée, dans un combat où il y allait de sa vie, de réprimer
ses ennemis les plus notoires par tous les moyens, est facilement
compréhensible et justifié à tout point de vue, car il
s'agissait là d'un impératif dicté par la plus élémentaire
autodéfense. En Russie, au contraire, on n'opprime pas seulement
les partisans de l'Ancien Régime, mais aussi toutes les
tendances révolutionnaires et socialistes, dont les partisans ont
aidé à renverser l'autocratie et toujours exposé leur vie
lorsqu'il s'est agi de s'opposer aux tentatives
contre-révolutionnaires. Telle est l’importante différence,
que Lénine dissimule volontairement, pour ne pas indisposer ses
partisans hors de Russie (dans la mesure où ils ne sont pas
allemands, car il n'a guère à craindre de désaccord de ceux-ci,
étant donné leur sens acquis et militaire de l'«ordre »).
On peut en dire autant de toutes les déclarations de Lénine
sur la liberté de la presse. Quand il affirme, par exemple, dans
l'écrit cité, que « la prétendue liberté de la presse
dans les États démocratiques n’est qu'une tromperie, aussi
longtemps que les meilleures imprimeries et les plus importants
stocks de papier se trouvent entre les mains des capitalistes »,
il ne fait que parler à côté du sujet. Cette opinion sur la
liberté de la presse dans les États capitalistes est en effet une
vérité fort banale, que tout socialiste a comprise depuis beau
temps. En revanche, il ne dit pas qu'en Russie soviétique les
conditions d'existence de la presse révolutionnaire et socialiste
sont mille fois pires que dans n'importe quel État capitaliste.
Là, les capitalistes disposent certes, comme il le remarque très
justement, des meilleures imprimeries et des plus gros stocks de
papier, mais en Russie « communiste », c’est
l’État qui dispose de toutes les imprimeries et de tout le
papier, étant ainsi en mesure d’étouffer toute opinion,
c'est-à-dire non seulement celle des réactionnaires, mais aussi
toute opinion authentiquement révolutionnaire et socialiste qui
déplaît à ses représentants. Et c'est bien là que gît le
lièvre : à l'époque des révolutions anglaise et française,
on interdisait les manifestations écrites et orales des
monarchistes et non pas toute expression de l'opinion des
différentes tendances révolutionnaires, bien qu'elles ne fussent
très souvent pas du tout du goût du gouvernement. Voilà pourquoi
les explications de Lénine, qui passent à côté de la question
elle-même et taisent précisément le point important, ne peuvent
qu'induire en erreur.
Dans les États capitalistes, la libre expression des opinions,
par l'écrit et la parole, est naturellement très réduite, mais
en Russie, sous la prétendue « dictature du prolétariat »,
elle n'existe pas du tout. Voilà la différence. Et le résultat ?
Une faillite complète de la dictature, en ce qui concerne tout au
moins la préparation et la réalisation du socialisme — une
capitulation sans espoir devant ce même capitalisme que l'on
voulait prétendument anéantir.
CHAPITRE IX
De l'essence de la
révolution populaire :
liberté et
socialisme
On a bien souvent expliqué que la funeste guerre, qui n'a pas
laissé un instant de répit à la Russie pendant des années,
avait beaucoup contribué à créer cet état désespéré de la
situation intérieure. Il n'y a pas de doute que cette affirmation
contient une bonne part de vérité, sur laquelle Kropotkine
lui-même a attiré l'attention dans son « Message aux
travailleurs occidentaux ». Reconnaître ce fait ne doit
cependant pas nous amener à méconnaître la cause plus profonde
des choses. Sans la guerre, les bolcheviks auraient difficilement
pu lâcher de telle manière la bride à leurs envies
dictatoriales, et rencontré sans aucun doute plus de résistance
de la part du peuple. Ils n'auraient pas eu non plus la possibilité
de justifier moralement par la gravité de la situation du pays
toute nouvelle limitation de la liberté. Leur politique n'en
aurait pas moins été un danger permanent pour la révolution,
restant guidée par des hypothèses contraires de la manière la
plus élémentaire à la nature même de toute révolution sociale.
En successeurs attardés des jacobins, ils partent en effet de
cette idée que l'on doit imposer d'en haut, aux masses, tout
renouvellement social. N'ayant aucune confiance dans les forces
constructives et la capacité du peuple, leur attitude hostile
envers toute initiative venue d'en bas et ne portant pas le sceau
de leur propre politique de parti s'explique très bien. C'est
aussi pour cette raison que toutes les institutions et associations
créées directement par les masses ouvrières et paysannes leur
déplaisent tant et l'on peut ainsi comprendre qu'ils fassent tout
leur possible pour en limiter toujours l'indépendance et les
soumettre, à la première occasion, à l'autorité centrale du
parti, comme ce fut le cas avec les soviets comme avec les
syndicats. D'autres organisations, comme par exemple les
coopératives, ont été aussi totalement détruites ; les
bolcheviks cherchent certes aujourd'hui à les rebâtir, mais
naturellement sous la direction de l'État, afin qu'elles
facilitent, comme l'explique Lénine lui-même, « les
rapports entre l’État et le capitalisme et rendent possible un
meilleur contrôle ».
C'est par cette méfiance profondément enracinée envers toutes
les tentatives de la base que s'explique enfin la prédilection
vraiment fanatique des bolcheviks pour les décrets. C'est le
fétiche de leur art de gouverner, qui remplace chez ses
représentants les actions révolutionnaires du peuple lui-même.
Ainsi est née cette monstrueuse épidémie de « décrets
révolutionnaires » et d'ordonnances qui suffoquerait même
le juriste le plus matois, tellement caractéristique de l'état
actuel des choses en Russie. Bien que l'on sache que
quatre-vingt-dix-neuf pour cent de tous ces décrets se perdent
rien qu'en parcourant les innombrables bureaux, le flot de papier
n'en croît pas moins chaque jour. Aucun gouvernement n'a encore
mis au monde autant de décrets et d'ordonnances que le
gouvernement bolchevique : si l'on pouvait sauver le monde
avec des décrets, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus aucun
problème en Russie.15
On ne peut ici que se rappeler les merveilleuses paroles de
Bakounine :
« Je suis avant tout catégoriquement opposé à une
révolution accomplie par décrets, qui n'est autre que la suite et
l'application de l'idée d'un “État révolutionnaire”,
c'est-à-dire de la réaction sous le masque de la révolution. À
la méthode des décrets révolutionnaires, j'oppose celle des
faits révolutionnaires, la seule efficace, logique et vraie. La
méthode autoritaire, qui veut imposer aux hommes la liberté et
l'égalité d'en haut, détruit en fait ces dernières. La méthode
d'action anarchiste provoque les faits, les “éveillant” de
manière infaillible et en dehors de toute ingérence d'un
quelconque pouvoir officiel et autoritaire. La première méthode,
celle de “l'État révolutionnaire”, conduit forcement au
triomphe final de la réaction ouverte, la seconde réalise la
révolution sur une base naturelle et inébranlable. »
BAKOUNINE avait-il pressenti que l'Histoire lui donnerait raison
d'une manière aussi tragique ? Il est difficile de le croire.
Révolution
bourgeoise ou révolution des masses
Seul un homme méconnaissant aussi totalement les forces
créatrices latentes au sein du peuple que Lénine a pu taxer la
liberté de « préjugé bourgeois ». La manie marxiste
de ne voir dans toutes les révolutions du passé que des
manifestations de la bourgeoisie devait évidemment l'amener à une
telle conception. Cette conception est cependant tout à fait
trompeuse.
Aussi bien dans la Révolution anglaise que dans la Grande
Révolution française, on peut nettement distinguer deux
courants : la révolution populaire et le mouvement
révolutionnaire de la bourgeoisie. Dans les principaux événements
de la révolution, ces deux courants vont souvent dans le même
sens, chacun d'eux n'en poursuivant pas moins ses buts propres.
Sans la révolution populaire, c'est-à-dire sans ce mouvement
grandiose des paysans et de la population prolétarienne des
villes, le système féodal et la monarchie absolue n'auraient
jamais pu être abattus en France. Le but initial de la bourgeoisie
était une monarchie constitutionnelle sur le modèle anglais,
doublée d'un modeste allégement des charges féodales. Elle se
serait tout à fait satisfaite de partager le pouvoir avec
l'aristocratie, tous les autres buts plus lointains ne la
préoccupaient pas le moins du monde et le mot de Camille
Desmoulins suivant lequel « il n’y avait pas une douzaine
de républicains à Paris avant 1789 » décrit on ne peut
plus justement le véritable état de choses. Ce furent les
soulèvements des paysans et des prolétaires des villes qui
poussèrent la révolution de l'avant et furent de ce fait
combattus avec la plus grande énergie par la bourgeoisie. Ce fut
la révolution populaire qui abolit le système féodal et
détruisit la monarchie absolue, malgré la résistance que lui
opposa la bourgeoisie. Si cette dernière l'emporta en fin de
compte et put prendre le pouvoir en main, cela ne prouve absolument
pas que la révolution en elle-même ait eu un caractère
bourgeois. Il suffit de rappeler le mouvement des Enragés et la
conjuration de Babeuf pour se convaincre que, dans les profondeurs
du peuple, furent à l'œuvre des forces que l'on ne peut
certainement pas qualifier de bourgeoises.
La bourgeoisie fut obligée par la révolution des masses, et
contre elle, de porter ses buts plus loin qu'elle ne l'avait voulu
au départ, de garantir par exemple dans sa législation certains
droits et certaines libertés à l'ensemble des citoyens, qu'elle
ne leur aurait d'elle-même jamais accordés volontairement. Nous
savons que ses représentants ont toujours cherché et cherchent
encore aujourd'hui à limiter ces droits ou à les rendre
temporairement tout à fait illusoires par une interprétation
subtile et, au besoin, la violation directe des lois. On sait
également quelles dures luttes les travailleurs de tous les pays
ont dû et doivent encore mener pour obtenir les droits de
coalition, de grève, de réunion et de liberté d'opinion et
d'expression. Tous ces droits, qui sont actuellement nôtres dans
les États capitalistes, ne sont pas dus à la bonne volonté de la
bourgeoisie, mais, bien au contraire, lui ont été arrachés dans
une lutte sans trêve. Ils sont le résultat de grands combats
révolutionnaires où les masses ont laissé plus d'une fois
beaucoup de sang et de vies. Vouloir s'en débarrasser maintenant
en les qualifiant de traditionnels « préjugés bourgeois »
n'est autre chose que parler en faveur du despotisme des temps
passés.
Nous ne nous faisons pas la moindre illusion sur la vraie
signification de ces droits : nous savons fort bien que,
fût-ce dans les pays prétendument « les plus libres »,
ils sont extrêmement limités et n'ont qu'une valeur très
relative, dès qu'il s'agit des travailleurs, LÉNINE ne nous
apprend rien de neuf à ce sujet. Cela ne change cependant rien au
fait que les travailleurs des pays capitalistes peuvent en
bénéficier, ne serait-ce que jusqu'à un certain point, alors
qu'ils n'existent absolument pas pour la classe ouvrière russe,
sous la dictature bolchevique.
Les aspirations
profondes des masses
Au cours de chaque grand bouleversement social, on peut observer
très nettement deux tendances au sein des masses qui, pour
s'exprimer souvent sans précision et confusément, n'en sont pas
moins toujours clairement reconnaissables : le désir
d'égalité sociale, et surtout, celui d'une plus grande liberté
personnelle. On peut même soutenir que ce dernier a toujours été
la force motrice de chaque révolution. Ce ne sont pas toujours les
questions du pain et du beurre qui ont mis en branle les masses ;
plus le sentiment de la dignité humaine est développé en elles,
et plus clairement se sont exprimées dans leurs luttes les
exigences dites « idéelles ». Il en a toujours été
ainsi et un simple coup d'œil sur les petits combats quotidiens de
notre époque nous montre que d'innombrables grèves se déclenchent
jour après jour, non pas pour l'obtention d'avantages matériels,
mais, par exemple, pour répondre à la mise au pas d'un camarade
ou pour obtenir l'éloignement d'un contremaître qui n'a pas
suffisamment respecté la dignité des ouvriers, etc. De plus, ce
sont généralement ces luttes qui sont menées de la manière la
plus opiniâtre. Celui qui ignore ce profond désir de liberté
personnelle chez l'homme prouve seulement par là qu'il n'a pas
saisi l'influence d'une des forces les plus élémentaires de
l'histoire de l'évolution humaine, ce qui est précisément le cas
des bolcheviks. Par toute sa nature, le bolchevisme est hostile à
la liberté, d'où sa haine fanatique de toutes les autres
tendances socialistes favorables aux libres manifestations des
masses. Ses représentants les plus éminents ne peuvent se
représenter le socialisme que dans le cadre de la caserne ou du
pénitencier.
Citons seulement, à titre d'illustration de cette affirmation —
et pour ne donner qu'un exemple entre mille autres — les mots
suivants de Boukharine : « La contrainte prolétarienne,
qui va des exécutions sommaires au travail forcé, telle est la
méthode, quelque paradoxale qu'elle puisse paraître, pour
transformer le matériel humain de l'époque capitaliste en
humanité communiste. »
On se prend la tête à deux mains et on se demande si l'homme
qui a prononcé ces paroles a bien tout son bon sens. M. Boukharine
ne semble malheureusement pas comprendre que lui et ses amis
appartiennent aussi au « matériel humain de l'époque
capitaliste » et qu'il conviendrait tout particulièrement de
les « transformer » aussi, lui et les siens ; et au
plus vite, si l'on en juge d'après les paroles que nous venons de
citer.
On pense involontairement au sinistre personnage de Torquemada,
qui accompagnait, l'œil humide, ses victimes au bûcher et
estimait de même que le « matériel humain » de son
temps ne pouvait être « transformé » en autant de
vertueux serviteurs de la Sainte Église que par les flammes
purificatrices. Le but de Torquemada était le triomphe de la
« Sainte Église », celui de Boukharine « l’humanité
communiste », mais leurs méthodes proviennent de la même
attitude d'esprit.
Ces paroles ne peuvent, hélas, pas être prises comme
l'expression d'un cerveau dégénéré, chez lequel le souhait
engendre la pensée, elles sont bien plutôt celle d'une
affligeante réalité. Sous la domination bolchevique, le travail a
été en effet totalement militarisé en Russie, si bien qu'il s'y
effectue dans les conditions d'une discipline de fer. C'est ainsi
qu'un ouvrier communiste écrit par exemple dans le numéro 13 du
Métallurgiste :
« Une soumission totale aux ordres du directeur a été
inaugurée à l'usine P. de Kostama. Droit de regard et droit à la
parole sont interdits aux ouvriers. Les directives du comité
ouvrier sont les mêmes que celles de la direction. Une absence
sans autorisation du supérieur signifie privation sur le chantier
des rations supplémentaires. Un refus de faire des heures
supplémentaires, même chose. Pour un refus persistant, c'est
l'arrestation ; pour les retards au travail. une amende égale au
salaire de deux semaines. »
La discipline et les révoltes ouvrières
Par un flot de décrets, le gouvernement soviétique a essayé
de rendre plausible aux ouvriers qu'il était nécessaire, dans
l'intérêt de la nation, d'introduire dans les usines la même
discipline absolue qu'à l'armée, mais les travailleurs n'ont pas
pu s'accommoder d'une telle vision des choses. C'est ainsi qu'à
commencé en 1920 un énorme mouvement de grèves, qui s'est emparé
de presque tous les centres industriels du pays, dirigé en premier
lieu et pour ainsi dire presque exclusivement contre cette
militarisation du travail. Les chiffres du comité central des
statistiques du secrétariat au travail nous renseignent sur
l'étendue du mouvement :
1. — Des grèves ont éclaté dans soixante-dix-sept pour cent
des grandes et moyennes entreprises.
2. — Elles se poursuivent dans les entreprises nationalisées,
quatre-vingt-dix pour cent des grèves touchant justement fabriques
et entreprises de cette catégorie.
3. — Dans quelques usines n'ont éclaté, pour la période
considérée, que 3 à 4 grèves.
4. — Petrograd est la ville la plus touchée par les grèves,
la moins touchée étant Kazan.
Un manifeste des ouvriers pétersbourgeois de l'époque du grand
mouvement de grèves, peu avant le soulèvement de Cronstadt, est
significatif de la mentalité des grévistes — c'est ainsi que
l'on peut y lire : « C'est comme si nous avions été
condamnés aux travaux forcés, tout, excepté la nourriture,
devant se faire selon des règles prescrites. Nous ne sommes plus
des hommes libres, nous sommes des esclaves. »
Dans le rapport de l'inspection paysanne et ouvrière pour la
réforme des prisons de Moscou de juillet 1920, il est dit qu'«à
la prison Boutirki se trouvent 152 ouvriers des usines Brianski.
Arrêtés pour avoir participé à une grève le 1er mars, ils
n'ont pas encore été interrogés. »
Toutes ces grèves ont été réprimées avec la plus grande
brutalité par le gouvernement soviétique, qui est allé jusqu'à
faire exécuter des ouvriers par la loi militaire. Dans tous les
ateliers et toutes les usines, il y a des espions du parti
communiste, chargés de surveiller l'état d'esprit des
travailleurs. Quiconque ose exprimer son mécontentement sur l'état
des choses actuel risque la prison ; ainsi est terrorisée la
classe ouvrière, opprimée toute velléité d'une libre expression
de sa volonté, et cette honteuse tyrannie apparaît à Boukharine
et à ses camarades de parti comme la seule méthode pour
« transformer le matériel humain de l'époque capitaliste en
une humanité communiste » !
Nous devons avouer que pareille méthode ne nous en a jamais
imposé, car elle n'a jamais obtenu, à notre avis, que le
contraire de ce que ses partisans recherchaient en l'employant.
L'expérience la plus amère nous a aussi donné raison. La méthode
bolchevique ne nous a pas rapprochés de l'«humanité
communiste », elle a tout au contraire irrémédiablement
compromis le communisme et rendu sa réalisation plus lointaine
qu'elle ne le fut jamais. Au lieu d'aboutir à l'«humanité
communiste », on est aujourd'hui alertement revenu au
capitalisme et il y a, dans de telles conditions, bien peu d'espoir
de pouvoir « transformer le matériel humain de l'époque
capitaliste » dans le sens où le voudraient Boukharine et
ses amis.
Les bolcheviks
contre l'initiative de la base
La « dictature du prolétariat » s'est sans
contredit montrée capable de faire naître une nouvelle classe
dominante et de faire de la Russie le pays le plus asservi du
monde, mais elle a pitoyablement failli dans la réorganisation de
la vie économique et sociale. Certes, d'énormes obstacles
s'opposaient à celle-ci : les terribles suites d'une guerre
longue de presque sept années, le manque de matières premières,
d'outillage et de voies ferroviaires sont autant de facteurs d'une
très grande importance, pour lesquels les bolcheviks ne sont
évidemment pas responsables. Qu'une reconstruction de l'ensemble
de la vie économique sur des bases nouvelles ait été, dans ces
circonstances, une tâche immense, aucun homme sensé ne le
contestera. Et cette tâche devait être résolue, à tout prix et
dans n'importe quelles circonstances, car tout l'avenir de la
révolution dépendait précisément de sa solution.
Ce que nous reprochons aux bolcheviks, c'est d'avoir
systématiquement exclu, par leurs méthodes de violence, toute
possibilité d'une solution de cette tâche la plus décisive et la
plus importante, transformant ainsi la vie économique tout entière
en un monceau de ruines. Hostiles à toute initiative venant du
peuple lui-même, ils ont détruit les forces constructives de la
révolution, qui surgissent des masses. Ainsi naquit inévitablement
cette monstrueuse bureaucratie, dans les poussiéreuses officines
de laquelle ont misérablement suffoqué les dernières étincelles
de volonté révolutionnaire. Ne citons ici qu'un exemple entre
mille : en fidèles disciples de MARX, les bolcheviks
essayèrent d'abord d'organiser toute l'industrie sur les grandes
entreprises et négligèrent presque totalement les moyennes, qui
ne faisaient qu'entraver leurs efforts de centralisation. Or chacun
sait que les grandes entreprises ne sont rentables que si elles
sont remarquablement bien dirigées. Cela était particulièrement
difficile à réaliser dans un pays comme la Russie, où les forces
organisationnelles, capables de superviser de grands complexes
industriels, n'existent pas en nombre suffisant. Les habitudes
bureaucratiques des bolcheviks ne firent, de plus, que compliquer
la tâche, en subordonnant des spécialistes à des commissaires
ignorants, dont le seul mérite était la qualité de membres du
parti communiste. Toute initiative personnelle sérieuse fut ainsi
éliminée dès le début et tout le travail réglé sur un schéma
mort ; le fiasco devait être évidemment d'autant plus grand
qu'il s'agissait de grandes entreprises.
Le retour des
propriétaires capitalistes
Le déclin rapide des petites et moyennes entreprises devenant
toujours plus évident, les associations coopératives russes
proposèrent au gouvernement qu'on leur laissât la direction des
premières. On pourrait penser qu'un gouvernement qui, selon ses
propres dires, voulait préparer la voie au communisme, aurait
accepte avec joie une telle proposition. Premièrement, les
coopératives étaient un remarquable élément organisationnel,
disposant de connaissances en matière d'administration, et elles
auraient aussi pu devenir, grâce à leurs nombreux membres, dans
les villages, un excellent organe médiateur entre la ville et la
campagne. Mais c'est justement cela que le gouvernement ne voulait
pas : une liaison directe entre paysans et ouvriers, sans
l'intermédiaire des commissaires ne pouvait lui paraître qu'une
monstruosité contraire à toutes les lois de la bureaucratie.
Aussi la proposition des coopératives fut-elle refusée sans
hésitation. Mais, aujourd'hui, on rend aux propriétaires
capitalistes, qui employaient avant la révolution moins de trois
cents ouvriers, leurs anciennes entreprises et, à vrai dire, parce
que l'on pense redonner ainsi vie aux activités productives des
petites entreprises et amener leurs produits à la campagne. Ce que
l'on a autrefois refusé aux coopératives, on en charge
aujourd'hui les capitalistes, tout en les rétablissant dans leurs
anciens droits.
Cet exemple est typique. Il jette une lumière crue sur toute la
monstruosité d'une méthode absurde qui, selon ses partisans non
moins absurdes, est la seule qui puisse amener le communisme. Cette
même méthode est également la cause du complet désintérêt des
travailleurs pour leur travail. En les réduisant à l'état de
galériens, privés de tout contrôle personnel sur leur travail et
inconditionnellement soumis aux ordres de leurs supérieurs, on a
tué en eux tout sentiment de responsabilité et toute conscience
d'intérêts communs. Le travail forcé n'est, en effet, pas un
moyen de susciter en l'homme le goût du travail et son amour, qui
ne sont possibles que par le sentiment de la liberté et le
développement de la responsabilité personnelle, qui relie chaque
individu aux intérêts de tous. La merveilleuse théorie du
« travail attractif » de Charles Fourrier n'a laissé
aucune trace dans les esprits des communistes jacobins de la
République soviétique. Aussi KROPOTKINE n'avait-il pas tort de
déclarer dans son « Message aux travailleurs occidentaux » :
« Dans l'expérience russe, nous voyons comment le
communisme ne peut pas être introduit, bien que la population,
écœurée par l'Ancien Régime, n'ait pas opposé de résistance
active à l'expérience du nouveau gouvernement. L'idée des
conseils, contrôlant la vie politique et économique du pays, est
en elle-même extraordinairement importante et significative...
Mais, aussi longtemps que le pays est dominé par la dictature d'un
parti, les conseils ouvriers et paysans perdent naturellement toute
leur signification. Ils sont dégradés jusqu'à jouer le rôle
passif que les représentations des États et les parlements
jouaient autrefois, lorsqu'ils étaient convoqués par le roi et
devaient combattre un tout-puissant conseil de la couronne. Un
conseil ouvrier cesse d'être un conseiller libre et précieux,
lorsqu'il n’existe plus de presse libre dans le pays, comme c'est
le cas chez nous depuis plus de deux ans maintenant. On a excusé
cet état de choses. Bien plus, les conseils ouvriers et paysans
perdent toute signification, quand aucune agitation électorale ne
précède leur élection, celle-ci se déroulant sous la pression
de la dictature du parti. Il y a naturellement l'excuse habituelle,
selon laquelle un gouvernement dictatorial est indispensable comme
moyen de lutte contre l'Ancien Régime. Mais un gouvernement des
conseils de cette sorte signifie un pas en arrière, dès que la
révolution avance dans l'édification d'une nouvelle société sur
une base économique nouvelle : il devient un principe mort
sur une base nouvelle. »
Nous savons aujourd'hui que la « dictature du
prolétariat » a été un échec dans tous les domaines où
il s'agissait véritablement de l'exécution des exigences
socialistes, mais qu'en revanche elle a étouffé la révolution et
développé jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences la tyrannie
de tous les systèmes despotiques antérieurs. C'est en cela que
réside sa tragique signification pour l'histoire à venir.
CHAPITRE X
La IIe
Internationale,
organe de
la politique d'État bolchevique
Il ne faut d’ailleurs pas croire que nous sommes les seuls à
voir les choses en Russie comme nous les avons décrites :
absolument pas. Les chefs des différents partis communistes
européens, dans la mesure où ils ne sont pas des gramophones sans
cervelle des dictateurs de Moscou et ont encore conservé quelque
jugement personnel, savent très bien quelle est la situation en
Russie soviétique. Malheureusement, la plupart d'entre eux n'ont
pas le courage moral, pour des raisons partisanes, de dire la
vérité à l'opinion publique. C'est seulement à l'occasion d'une
rupture que l'on apprend tel ou tel détail.
Il est généralement connu que le parti socialiste italien a
été le premier à rendre des hommages inconditionnels au
bolchevisme. Avanti, son organe central, a glorifié
Lénine dans les termes les plus emphatiques et le parti s'est
déclaré presque unanimement pour Moscou. Mais, après le retour
de Russie de quelques délégations italiennes, certains bruits
circulèrent sous le manteau, permettant de penser que maints
partisans en avaient considérablement perdu de son enthousiasme,
après avoir personnellement vu le paradis du « communisme ».
On ne disait naturellement rien en public, au contraire, la presse
socialiste continuait d'entonner sur tous les tons les louanges du
bolchevisme. Cependant, certains détails de ce que quelques-uns
avaient pu voir et apprendre en Russie transpirèrent peu à peu,
jusqu'à ce que quelque chose en parvienne à la presse bourgeoise,
qui fit des révélations. Ce furent surtout ces indiscrétions qui
déterminèrent les gens de Moscou à exiger des Italiens une
profonde « épuration », de leur parti. C'est au cours
de cette querelle entre frères que Serrati, rédacteur en chef
d'Avanti et jusqu'alors une des personnalités les plus
célèbres à Moscou et dans la IIIe Internationale, fit à Lénine,
la réponse caractéristique suivante :
« Je ne veux pas engager la polémique sur votre
proposition de remplacer les anciens dirigeants de toutes les
organisations prolétariennes, non seulement politiques, mais aussi
syndicales, coopératives, culturelles, etc., par de nouveaux, tous
communistes. Ce que je sais, c'est qu'il y aurait de grandes
difficultés à la réaliser en Italie, où nous manquons d'hommes
convenables. Il se peut que bien des derniers venus se présentent
comme les communistes les plus radicaux, uniquement pour arriver
aux positions dirigeantes. C'est là un sérieux danger, que vous
connaissez bien, car c'est un des plus douloureux parmi ceux qui
accablent votre république. Depuis la révolution d'Octobre, le
nombre des membres de votre parti a décuplé, sans que vous y ayez
beaucoup gagné, malgré votre très stricte discipline et les
épurations périodiques. Toute la valetaille est passée à vous,
parce que vous êtes puissants. Le mérite de la révolution vous
revient, mais ceux que l'on pourrait appeler les requins de la
révolution sont coupables de ses fautes et de ses bassesses. Ce
sont les mêmes qui ont fondé cette bureaucratie stupide et
terrible, et qui veulent créer à leur profit de nouveaux
privilèges dans la République soviétique, tandis que les masses
ouvrières et paysannes, patientes et résignées, supportent tout
le poids de la révolution et s'opposent à tous les privilèges.
Ce sont les nouveaux venus, les révolutionnaires d'hier, qui ont,
en exagérant tout, répandu la terreur, pour en faire un moyen
d'arriver à leurs fins. Ce sont eux qui, par-dessus les
souffrances des masses, ont fait de la révolution prolétarienne
l'instrument de leur plaisir et de leur domination. Désormais,
instruits par notre expérience et la vôtre, nous voulons y
regarder à deux fois avant d'accepter comme la plus pure perle
quiconque se présentera à nous comme un communiste frais émoulu,
pour lui confier la direction de notre gouvernement et, à plus
forte raison, s'il était hier encore partisan de la guerre, de
l'Union sacrée et des membres du gouvernement. »
Quand s'ouvrent les
yeux
Ces quelques lignes de Serrati sont importantes à plus d'un
point de vue. Elles nous montrent, en premier lieu, que même dans
les milieux communistes — Serrati était encore partisan
convaincu de Moscou, lorsqu'il les écrivit — on ne se fait pas
d'illusions sur le véritable état des choses en Russie. Que l'on
taise de telles choses ou, pis encore, que l'on continue, en dépit
de ce que l'on sait et de sa conscience, d'en rapporter d'autres
dont on sait qu'elles contredisent totalement la vérité, c'est
bien, à notre avis, le plus grand crime qui fut jamais perpétré
contre la classe ouvrière. La plupart le commettent par lâcheté
morale, tremblant à l'idée d'être soupçonnés du crime de
« contre-révolution ». Ce qui n'empêchera pas,
naturellement, que ce soit précisément de ce côté-là que
seront lancés les plus gros pavés sur les bolcheviks, l'heure
venue. Mais chez l'autre, ce n'est autre chose que froid calcul et
diplomatie secrète dans l'intérêt de la « raison du
Parti ».
Naturellement, Serrati a été maudit et dûment traité de
« contre-révolutionnaire ». Cependant, on s'habitue à
de tels petits détails et on ne les prend plus au tragique, car on
sait bien aujourd'hui que louanges et blâmes sont, comme tout le
reste, soumis à Moscou à l'offre et à la demande. Il n'est que
de rappeler le cas d'Ernst Daumig, en Allemagne : Lénine en
personne le traita certes de « lâche petit-bourgeois »
et de « réactionnaire », mais tout changea dès qu'il
entra au parti communiste, où il fut aussitôt élu au comité
central, malgré les belles qualités que lui avait attribuées
Lénine.
Mais Serrati a touché là un autre point de la plus haute
importance, à savoir l'influence du bolchevisme sur le mouvement
ouvrier international. En fondant la IIIe Internationale, le
gouvernement soviétique s'est donné un organisme destiné à
promouvoir les directives de sa politique dans la classe ouvrière
des différents pays. Au début, on n'y voyait pas du tout clair
dans les buts véritables et les activités de cette organisation.
La banqueroute de la IIe Internationale, lorsqu'éclata la première
guerre mondiale, et la forte influence de la Révolution russe sur
les travailleurs du monde entier, réveillèrent partout dans le
prolétariat le désir d'une nouvelle association internationale,
désir d'autant plus fort que la situation générale créée par
la guerre était très révolutionnaire. Ainsi la création de la
IIIe Internationale rencontra-t-elle la sympathie générale. Et
comme personne n'avait au début, comme nous l'avons dit, une idée
claire des buts et des méthodes de cette nouvelle association, il
n'y a rien d'étonnant à ce que toutes les tendances socialistes
se soient déclarées prêtes à y entrer. Ainsi des tendances tout
à fait modérées, comme le parti socialiste espagnol ou
l'Independent Labour Party anglais, prises par l'atmosphère
générale, manifestèrent publiquement leur sympathie, et des
organisations syndicalistes, voire anarchistes, se laissant aussi
entraîner par le courant annoncèrent leur adhésion. On aurait
pourtant été en droit d'attendre un peu plus de réserves de ces
dernières.
Le rôle de la IIIe
Internationale
Comme toujours, notre vieil ami et combattant Enrico MALATESTA
avait aussitôt et justement saisi le fond de l'affaire, lorsqu'il
écrivait dans l'Umanita Nova les lignes suivantes, qui
méritent qu'on s'y arrête :
« Quelle sorte d'association est donc cette IIIe
Internationale, dont l'existence nous paraît encore de nature très
mystique et qui ne doit, jusqu'à nouvel ordre, tout son prestige
qu'au fait qu'elle nous vient de Russie, pays qui, s'il se trouve
certes en état de révolution, n'en reste pas moins entouré des
nuées de la légende ? A-t-elle jusqu'ici un programme précis,
qui puisse être accepté de toutes les tendances qui souhaitent
s'associer à elle ? Ou bien son programme ne sera-t-il présenté,
discuté et formulé qu'au cours du premier congrès ? Et si tel
est le cas, quelle position le congrès prendra-t-il ? Sera-t-il
prêt à recevoir les délégués de toutes les organisations et de
tous les partis ouvriers et à garantir tous les mêmes droits ?
Invitera-t-il, en particulier, les anarchistes et leur
permettra-t-il de prendre part à ses travaux ? Si la IIIe
Internationale ne veut être qu'une organisation sur le modèle des
partis socialistes, dont le but est la conquête du pouvoir
politique et l'établissement de la prétendue « dictature du
prolétariat », destinée à créer un État communiste
autoritaire, il est évident que nous n'avons rien à faire dans
ses rangs. Une véritable Internationale du peuple travailleur
devrait rassembler tous les travailleurs parvenus à la conscience
de leurs intérêts de classe, tous les travailleurs courbés sous
le joug de l'exploitation et désireux de s'en délivrer, tous les
travailleurs décidés à combattre le capitalisme, chaque tendance
utilisant dans cette lutte les moyens qui lui paraissent les plus
appropriés. Tous, anarchistes, socialistes, syndicalistes,
pourraient se rassembler dans une telle Internationale, sans qu'une
tendance quelconque soit forcée de renoncer à ses buts et moyens
propres. Chacun y trouverait un terrain pour sa propagande et, en
même temps, un puissant levier pour pousser les masses au combat
décisif. C'est cette heure que nous attendons avec espoir. »
Aujourd'hui nous sommes tout à fait éclairés sur les buts et
les tendances de la IIIe Internationale et l'expérience nous a
prouvé combien Malatesta avait raison de recommander à nos
camarades un peu plus de réflexion avant leur décision.
Les fameux — et tristement célèbres — 21 points du IIe
Congrès devraient avoir ouvert les yeux à quiconque n'a pas
encore perdu l'habitude de penser. Ce centralisme poussé à
l'extrême est la négation de toute liberté, la suppression de
toute initiative personnelle, la dégradation du mouvement ouvrier
en un troupeau de moutons, qui n'a qu'à se soumettre, les yeux
fermés, aux instructions d'en haut. Exactement comme l'on a
étouffé dans l'œuf tout mouvement indépendant en Russie et fait
taire toute opposition au moyen des mitrailleuses et des bagnes, on
essaie maintenant de faire passer l'ensemble du mouvement ouvrier
international sous les fourches caudines. La réussite de cette
tentative signifierait la fin de tout mouvement socialiste
authentique, la pétrification sans espoir des idées et la mort de
tous les germes susceptibles de développement et de toutes les
formes de vie sur la voie du socialisme. L'Église catholique
romaine elle-même n'a jamais osé jusqu'ici « octroyer »
à ses fidèles un code de l'absence de liberté et de la servitude
spirituelle érigée en principe, tel qu'il s'incarne dans ces
fameux 21 points. L'idée de subordonner un mouvement s'étendant à
tous les pays et dépendant donc des circonstances particulières à
chacun d'eux, au pouvoir et aux ordres rigides d'une centrale
trônant à Moscou, est en soi si monstrueuse qu'elle n'a pu naître
que dans un cerveau possédé par l'idée fixe de diriger les
hommes à son gré, comme les personnages d'un théâtre de
marionnettes. Une idée grandiose, en vérité, et qui ferait
honneur à un Ludendorff.
Le plus fort est que l'on a effectivement essayé de faire
passer ces principes insensés dans la réalité pratique. Ainsi,
la tragédie sanglante, si désastreuse pour la classe ouvrière,
du dernier « soulèvement de mars»17 en Allemagne est-elle
le résultat direct de cette funeste politique. On a poussé les
ouvriers d'Allemagne centrale à ce mouvement, dont tout être
sensé ne pouvait ignorer à l'avance qu'il se terminerait
immanquablement par un terrible fiasco, la plus petite condition
d'un soulèvement général des masses n'existant pas à l'époque.
Ce fut une insurrection sur commande, le résultat d'un diktat. Le
pronunciamiento du docteur Paul Levi et les discussions
qui s’ensuivirent au sein du parti communiste allemand ont permis
de faire un peu de lumière sur cette sombre affaire. Quiconque
n'est pas atteint d'une inguérissable cécité peut voir
clairement que, comme l'a dit le docteur LEVI, « la première
incitation à cette action, sous la forme où elle s'est déroulée,
n'est pas venue du côte allemand ». Comme personne d'autre
que Moscou ne pouvait y avoir intérêt, il est clair qu'elle
provient donc de la centrale moscovite. Le gouvernement soviétique
se trouvait à l'époque dans une situation difficile : les
grèves à Petrograd, le soulèvement de Cronstadt, la misère
générale avaient créé en Russie une atmosphère qui menaçait
de devenir dangereuse pour lui. Une diversion était donc bienvenue
et le malheureux soulèvement d'Allemagne centrale la lui apporta.
La presse communiste gouvernementale russe publia les comptes
rendus les plus délirants sur la « nouvelle révolution »
en Allemagne et sur sa progression, traitant en même temps de
contre-révolutionnaire quiconque attaquait, en ce moment décisif,
le gouvernement soviétique dans le dos. Et, pendant que les
tribunaux militaires liquidaient les matelots de Cronstadt et que
la Tchéka organisait la chasse aux anarchistes et aux
syndicalistes, les ouvriers allemands étaient menés à une
catastrophe qui devait servir de paravent aux dirigeants
soviétiques. On employa alors, qui plus est, les moyens les plus
répréhensibles pour cacher sans aucun scrupule aux travailleurs
communistes d'Allemagne centrale, engagés dans le combat, la
situation exacte dans leur pays. On leur raconta, entre autres
contes à dormir debout, que Berlin était en flammes et que la
classe ouvrière s'était levée comme un seul homme dans la Ruhr,
alors qu'en fait leur mouvement n'avait rencontré pour ainsi dire
aucun écho dans le pays. Ainsi, des centaines de courageux
ouvriers furent-ils condamnés à la mort ou aux travaux forcés,
victimes de la diplomatie secrète propre au parti communiste. Les
stupides pauvres diables à la tête de la centrale communiste de
Berlin, incapables d'autre chose, étouffés qu'ils sont par le
respect, que de ramper devant les dictateurs moscovites, doivent
encore maintenant supporter d'être publiquement tancés par Lénine
et Trotsky, en remerciement de leur servile obéissance aux
instructions de Moscou. En fait, cela n'a d'autre but que d'effacer
les traces qui conduisent d'Allemagne centrale à Moscou et n'est
rien d'autre qu'un nouvel intermède de la tactique machiavélique
que l'on manie là-bas avec tant de maestria.
CHAPITRE XI
L'influence du
bolchevisme
sur le
mouvement ouvrier international
Celui qui veut se faire une idée de l’influence funeste que
le bolchevisme exerce dans les autres pays sur les partis
apparentés à lui n'a qu'à lire la célèbre circulaire que la
centrale du parti communiste unifié d'Allemagne a fait parvenir en
mai 1921 à ses différentes sections locales. On y insiste tout
particulièrement sur ce que l'on appelle l'«obtention des
renseignements », et chaque membre s'engage à participer
activement au système d'espionnage aux vastes ramifications
organisé par le parti. On peut ainsi y lire, entre autres belles
déclarations :
« On recueillera des renseignements en examinant
soigneusement tous les événements politiques et militaires
importants qui surviennent dans les maisons. Le camarade doit
connaître l'importance des forces révolutionnaires existant dans
le domaine de ses activités — combien de membres du KPD, de
l'USPD, de la SPD, etc., et combien de sans-parti —, il doit
connaître aussi l'importance des forces contre-révolutionnaires
et savoir combien d'entre elles ne prendront pas part aux combats
sérieux, combien au contraire sont d'actifs
contre-révolutionnaires que nous trouverons en face de nous dans
la lutte. Il doit se renseigner pour apprendre si les habitants de
ces maisons disposent d'armes, s'il en existe des dépôts, s'il y
a des membres de l'«Orgesch », des organisations
d'autoprotection, si des réunions secrètes des organisations
contre-révolutionnaires s'y tiennent. Il doit mener un travail de
propagande régulier auprès de tous ces habitants, et tout
particulièrement des soldats, des troupes de sécurité, des
ouvriers non politisés, etc. Il doit connaître dans son champ
d'activités chacun en particulier et savoir quelle position envers
le prolétariat révolutionnaire chacun a maintenant et aura lors
des prochaines luttes. »
C'est de cette manière que les travailleurs sont directement
entraînés à l'espionnage et leur mentalité corrompue. La
tristement célèbre institution de la Russie bolchevique, la
Tchéka, projette donc son ombre en Allemagne et il est, hélas,
fort probable que l'on suivra cet exemple dans d'autres pays aussi,
dans la mesure où s'y trouvent des partis communistes. On a peine
à imaginer quels abîmes de méfiance et de haine réciproques
sont ainsi créés dans les milieux prolétariens. Les fruits de
cette tactique sont d'ailleurs partout clairement visibles,
aujourd'hui déjà : jamais la classe ouvrière n'avait été
aussi divisée intérieurement, jamais non plus une organisation
n'avait suscité autant d'obstacles à l'unification des forces
révolutionnaires que les bolcheviks et leur organe, la IIIe
Internationale.
Cela ne doit pas faire méconnaître le fait que la majorité
des travailleurs communistes nourrissent les meilleures intentions
et qu'ils sont sincèrement convaincus de l'excellence et de
l'opportunité des méthodes qu'on leur a vantées jour après jour
comme la pierre philosophale. C'est aussi la raison pour laquelle
l'exigence d'un « front unique du prolétariat » est si
souvent et continuellement avancée, précisément dans les milieux
communistes. On ressent la nécessité d'une unification et l'on
pense pouvoir l'obtenir par une forme d'organisation centralisée
extrêmement stricte ; d'où la croyance que la IIIe
Internationale a justement vocation de créer ce front unique dont
on rêve. Si l'unité d'un mouvement n'était autre chose que le
rassemblement purement mécanique des forces, sur un modèle
militaire, les fameux 21 points du IIe congrès de Moscou seraient
peut-être le moyen de réaliser ce rêve, ne serait-ce que parce
qu'ils vont, dans leur forme centralisée poussée à l'extrême,
au-delà de tout ce qui avait été fait jusqu'ici dans ce domaine.
Mais cette conception mécaniste des choses, qui est un signe
caractéristique de toute manière de penser militaire, prouve une
énorme méconnaissance des faits, qui furent en fin de compte
fatals à tous les Napoléon. Appliquée au mouvement socialiste,
elle ne peut qu'entraîner l'élimination par la violence de tous
les efforts et de tous les principes libertaires et authentiquement
socialistes.
On parle de l'unité du mouvement ouvrier, mais on ne peut se la
représenter que dans les limites étroites d'un parti et d'un
programme fixe et clos. Or le socialisme, qui doit être l'âme de
ce mouvement et peut seul lui insuffler la force vivifiante d'un
nouveau devenir social, n'est pas une somme fermée sur elle-même,
aux limites fixes et immuables, mais une connaissance et une
compréhension en permanente évolution des phénomènes variés de
la vie sociale. Il devient obligatoirement un dogme mort quand il
oublie cela, qui est son essence même, renonçant ainsi à
lui-même. C'est précisément pourquoi chacune de ses différentes
tendances à un droit particulier à l'existence, car elle apporte
à l'ensemble de nouveaux aspects et de nouvelles perspectives.
Quiconque n'est pas capable de reconnaître cette profonde et
fondamentale vérité concevra toujours l'unité souhaitée de
manière purement mécanique, mais jamais organique.
Les conditions de
l'unité du mouvement ouvrier
L’ancienne Internationale n'a pu avoir une aussi forte
influence sur le développement du mouvement ouvrier européen que
parce que ses fondateurs avaient compris la signification profonde
de ce principe élémentaire et en avaient fait la condition
essentielle de l'organisation interne de la grande association
ouvrière. Tant qu'elle lui resta fidèle, l'Internationale se
développa avec une vigueur insoupçonnée et féconda le mouvement
ouvrier de ses idées créatrices. Elle avait un principe de base
commun, lien formel pour chaque tendance dans ses rangs :
l'abolition de l'esclavage salarié et la réorganisation sociale
sur la base du travail communautaire, libéré de toute
exploitation, sous quelque forme que ce soit. Elle disait aux
travailleurs que ce grand but de libération sociale devait être
leur œuvre propre, mais reconnaissait en même temps à chaque
tendance membre le droit inaliénable de lutter pour ce but commun
avec les moyens qui lui paraissent les meilleurs et les mieux
adaptés, ainsi que de déterminer selon sa propre appréciation
les formes de sa propagande.
Dès l'instant où le Conseil général londonien, qui était
entièrement sous l'influence de Marx et de ses amis, mais ne
représentait plus du tout ni l'esprit initial de l'Internationale
ni les activités de ses fédérations, entreprit la funeste
tentative de détruire ces droits fondamentaux et de mettre un
terme à l'autonomie des sections et fédérations, en les
obligeant à une activité parlementaire, dès cet instant fut
brisé le front unitaire de la grande association des travailleurs
et l'on en vint à cette fatale scission, qui ruina l'ensemble du
mouvement ouvrier et dont les suites affligeantes se font sentir
aujourd'hui plus que jamais. La vieille Internationale était une
grande réunion d'organisations syndicales et de groupes de
propagande. Elle ne considérait pas l'appartenance de ses membres
à un parti précis comme sa meilleure chance d'efficacité, mais
leur qualité de producteurs, mineurs, marins, travailleurs des
champs, techniciens, etc., et c'est pour cette raison qu'elle était
vraiment une Internationale des travailleurs — la seule qui ait,
jusqu'ici, véritablement mérité ce nom. Son aile radicale, dont
le représentant le plus connu et le plus influent était
Bakounine, ne déniait absolument pas aux travailleurs allemands le
droit au parlementarisme, bien qu'elle refusât catégoriquement
pour sa part toute activité de cette sorte. Bakounine réclamait
en revanche le même droit pour ses convictions et ses activités
et la tristement célèbre Conférence de Londres (1871) porta en
terre, en foulant ce droit aux pieds, l'unité organique de la
classe ouvrière, qui avait trouvé sa puissante expression dans la
grande Association.
La prétendue IIe Internationale n'était, à son début même,
pas une Internationale des travailleurs, mais des partis
socialistes ouvriers qui s'étaient rassemblés sur la plate-forme
du parlementarisme. En excluant de ses congrès les anarchistes et
les autres tendances, qui refusaient par principe la conquête du
pouvoir politique comme prétendue condition préalable à la
réalisation du socialisme, elle pouvait aussi peu prétendre au
titre d'Internationale des travailleurs qu'à celui
d'Internationale des socialistes, ne représentant qu'une tendance
tout à fait particulière du mouvement ouvrier et des idées
socialistes.
Tout à fait semblable est la position de la IIIe
Internationale, de l'activité pratique de laquelle nous n'avons
jusqu'à présent pas vu grand-chose, à moins que l'on veuille
considérer comme telle ses proclamations aussi nombreuses que
bruyantes. Le plan initial de ses fondateurs — mis à part les
intérêts particuliers de la politique d'État bolchevique, qui y
ont joué un rôle qu'on ne saurait sous-estimer — était
apparemment de créer un rassemblement des éléments de gauche du
mouvement politique ouvrier, dont on espérait qu'ils seraient le
levain de la révolution mondiale désirée. Il ne s'agissait donc
pas, là non plus, d'une véritable Internationale des
travailleurs, pas même d'un nouveau rassemblement des partis
ouvriers socialistes, mais seulement d'une infime fraction de ces
partis. LÉNINE lui-même semble avoir rapidement reconnu le
caractère insuffisant d'une telle association et proposa en
conséquence d'y laisser une place aux syndicalistes, ces mêmes
syndicalistes qu'il avait auparavant si violemment combattus et
auxquels il a maintenant déclaré une guerre sanglante en Russie.
Le succès fut très réduit, et il est difficile de croire que
l'on puisse en être très édifié à Moscou.
Noyautage ou
compétition loyale
Naturellement, des fractions d'un mouvement global ont elles
aussi le droit de se lier internationalement et aucune personne
sensée ne le niera. Mais ce que nous devons exiger d'elles, c'est
de combattre à visage découvert et de ne pas s'introduire comme
des voleurs dans les autres mouvements pour les détruire de
l'intérieur ou les faire servir à la politique d'une certaine
tendance. Ce nouveau jésuitisme en costume communiste est tout
aussi condamnable que les tortueuses méthodes de la Société de
Jésus qui, dans l'intérêt de l'Église, sanctifie tous les
moyens, dès qu'il s'agit d'atteindre un certain but. La formation
des fameuses « cellules » à l'intérieur des
organisations ouvrières non communistes, dont la IIIe
Internationale fait à ses membres un devoir des plus pressants,
est-elle autre chose qu'une réédition des principes jésuitiques
dans le mouvement ouvrier ? Ou bien comment faut-il comprendre la
leçon pleine de promesses que Lénine donne à ses camarades de
parti dans son œuvre bien connue le Gauchisme, maladie
infantile du communisme :
« On doit savoir résister par tous les moyens, consentir
à chaque sacrifice et être prêt à tout et — si besoin est —
employer même la ruse, la feinte, les méthodes illégales, taire
et dissimuler la vérité, pour seulement pouvoir entrer dans les
syndicats, y demeurer et y accomplir un travail communiste. »
Quelle confiance peut-on accorder à des gens qui ont élevé de
telles méthodes à la hauteur de principes et tiennent leur mise
en pratique dans l'intérêt de la raison du parti pour un
précepte ? N'est-ce pas éduquer artificiellement et de la pire
manière une troupe de menteurs et d'intrigants et corrompre
systématiquement le mouvement ouvrier ? N'est-ce pas instiller
un venin, une action dont les terribles conséquences morales ne
peuvent échapper à personne ? Et une coopération quelconque
avec les organisations professant et pratiquant de tels principes
est-elle possible ?
On comprend, en lisant ces lignes, le secret de l'art d'un
gouvernement qui a pu rompre de manière aussi honteuse un traité
signé par lui, comme il l’a fait par exemple avec MAKHNO. Mais
on comprend aussi comment on doit apprécier les nouvelles
provenant des sources soviétiques officielles !
Mais, quand on a commencé à user de telles méthodes à
l'égard de ceux qui professent d'autres opinions, il n'y a plus de
bornes et ce que l'on estime bon pour les autres ne peut
qu'apparaître valable pour son propre usage. Ne nous étonnons
donc pas de ce que le même système trouve emploi dans les partis
communistes eux-mêmes, pour vérifier la solidité des convictions
des militants. Des agents de la IIIe Internationale sont envoyés
de Russie pour espionner les centrales nationales et faire leur
rapport à Moscou. Dans sa brochure Notre Chemin, Paul
Levi en rend compte comme suit :
« La déclaration officieuse du camarade Radek révèle
encore un autre effet, bien plus nuisible, du système des
délégués, à savoir leurs relations directes et secrètes avec
la centrale de Moscou. Nous pensons que le mécontentement à ce
sujet est le même à peu près dans tous les pays, où de tels
émissaires sont à l'œuvre. C'est un système semblable à celui
de la Sainte-Vheme : les délégués ne travaillent jamais
avec, mais toujours par derrière et souvent contre la centrale
nationale ; ils trouvent créance à Moscou, les autres non. Ce
système ne peur que tuer toute confiance pour un travail mutuel et
ce, des deux côtés, auprès de l'exécutif aussi bien que des
partis membres. Ces camarades ne peuvent pas, la plupart du temps,
être employés à la direction politique, avec laquelle ils sont
trop peu familiarisés ; ainsi en arrive-t-on au désolant état
de choses suivant : une direction politique à partir du
centre n'existe pas. La seule chose que fait l'exécutif en ce
sens, ce sont des appels, qui arrivent trop tard, et des
excommunications qui arrivent trop tôt. Une telle direction
politique de l'Internationale communiste ne conduit à rien, ou
bien à la catastrophe. L'exécutif ne se comporte pas autrement
qu'une Tchéka agissant au-delà des frontières russes, ce qui est
une situation impossible. L'exigence précise d'un changement, que
les délégués intrus et sans qualification cessent de s'emparer
dans chaque pays de la direction, n'est pas une exigence
d'autonomie. »
Il est clair que l'homme qui a pu en arriver à élever une
telle protestation après avoir défendu, un an auparavant, les 21
points de la manière la plus bruyante, ne pouvait qu'être
excommunié. Si l'on considère, en outre, que la IIIe
Internationale dispose pour alimenter ses agents, sa presse et ses
propagandistes à l'étranger, grâce aux subventions d'État
russes, de puissants moyens financiers, qui ne peuvent qu'attirer,
comme le fumier les mouches, tous les aventuriers et charlatans
politiques, on peut mesurer l'influence funeste des méthodes
bolcheviques sur le mouvement ouvrier tout entier.
CHAPITRE XII
La malédiction du
centralisme
Non seulement le centralisme, aujourd'hui devenu un dogme pour
les partisans de la plupart des tendances socialistes, n'a pas été
capable d'établir l'unité du mouvement ouvrier désirée par
tous, mais il n'a pas su non plus maintenir l'unité dans son
propre parti. Plus une tendance déterminée a mis les positions
centralistes au premier plan et plus grand a été son échec,
précisément en ce domaine. On trouve une remarquable illustration
de cette règle dans l'état des différents partis communistes
nationaux. Presque partout ont eu lieu des scissions et, là même
où l'unité du parti est péniblement sauvegardée, on en aperçoit
la fragilité interne, ce qui est particulièrement visible en
Allemagne, où les scissions sont phénomènes intégrants du
répertoire des partis communistes. Que l'on n'aille pourtant pas
s'imaginer que cette pitoyable situation pousse ces braves gens à
la réflexion ! Au contraire, après chaque fiasco, on s'efforce
de renforcer encore le centralisme et de durcir la discipline
jusqu'à pouvoir enfin annoncer à ses lecteurs, comme le Kommunist
de Stuttgart :
« Un membre du parti doit être prêt à se tuer sur ordre
du parti. Bref, toute volonté personnelle doit disparaître. »
Une déclaration où la folie atteint un niveau qui fait
craindre pire qu'un ramollissement du cerveau !
On s'est autrefois battu pour la meilleure forme d'Église,
théologiens protestants et catholiques cherchaient à se surpasser
mutuellement en subtilités métaphysiques et les peuples épiaient
leurs paroles avec une crainte respectueuse. Les quelques rares
esprits audacieux qui, au cours des siècles, virent clairement que
la cause du mal ne résidait pas dans la forme de l'Église, mais
dans son existence, furent en butte à l'hostilité générale,
méconnus et diffamés de leurs contemporains. Plus tard, naquit la
dispute au sujet de la meilleure forme d'État. Les différents
partis politiques, qui jouent dans la sphère du pouvoir d'État le
même rôle que les différentes écoles théologiques dans celle
de l'Église, et ne sont au fond pas autre chose que des
théologiens d'État, rivalisent entre eux dans la découverte de
la meilleure forme d'État. Mais combien peu, encore une fois,
virent clairement que disputer sur la forme signifiait méconnaître
le vrai problème, que la racine profonde du mal n'était pas dans
la forme, mais dans l'existence de l'État, qu'il ne s'agit enfin
pas tellement de savoir comment nous sommes gouvernés, mais du
simple FAIT QUE NOUS SOMMES GOUVERNÉS.
Aujourd'hui, c'est l'idée du centralisme, cette invention
originale de l'État, qui obsède les esprits. Le centralisme est
devenu la panacée de notre temps et, tout comme on se querellait
jadis pour la meilleure forme d'Église et aujourd'hui encore pour
la meilleure forme d'État, on recherche maintenant tous les
manques et les torts du système centraliste dans ses représentants
fortuits, et non pas dans le système lui-même. On nous dit que le
centralisme, c'est le rassemblement des forces, la concentration de
la manifestation de la volonté prolétarienne sur un but
déterminé, en un mot l'unité de l'action. Cette affirmation
n'est cependant qu'une honteuse méconnaissance des faits et, dans
de nombreux cas, qu'un mensonge conscient, dont on tient l'emploi
pour justifié et sensé dans l'intérêt du parti. Le centralisme
n'a jamais été une unification des forces, mais bien la paralysie
de la force ; c'est l'unité artificielle de haut en bas, qui
cherche à atteindre son but par l'uniformisation de la volonté et
l'élimination de toute initiative indépendante — l'unité
d'action d'un théâtre de marionnettes, dont chaque personnage
saute et danse au gré de celui qui tire les ficelles dans les
coulisses. Mais que les fils viennent à casser, et la marionnette
s'écroule. Que l'État voie dans la centralisation la forme
d'organisation la plus parfaite est tout à fait naturel et l'on
comprend qu'elle soit le but des efforts de ses soutiens. En effet,
pour l'État, l'uniformisation de la pensée et de l'action est une
condition préalable essentielle de sa propre existence. Il hait et
combat l'initiative personnelle, le rassemblement volontaire des
forces né de la solidarité interne. Pour lui, chaque citoyen
n'est qu'une roue sans vie dans un grand mécanisme, dont la place
dans la machine est exactement fixée : en un mot, la
suppression de l'indépendance personnelle, qu'il cherche à
obtenir par la centralisation des forces est une question vitale.
Sa tâche principale est de former des sujets loyaux et d'élever
la médiocrité intellectuelle à la hauteur d'un principe. Pas une
action sans ordre, pas une décision sans inspiration d'en haut.
Une bureaucratie desséchée et une imitation sans esprit de formes
prescrites, telles sont les inévitables conséquences de toute
centralisation.
Unité des forces,
indépendance de la pensée et de l'action
Pour le mouvement ouvrier révolutionnaire, ce sont des
conditions entièrement différentes qui sont nécessaires, s'il
veut atteindre ses buts. Pensée indépendante, saisie critique des
choses, besoin personnel de liberté et activité créatrice sont
les conditions préalables les plus importantes de sa victoire
finale. C'est pourquoi tout centralisme dans le mouvement ouvrier
est un revers réactionnaire, qui menace son existence même et
repousse ses buts propres dans des lointains nébuleux. Pour un
mouvement vraiment libertaire, le fédéralisme est la seule forme
d'organisation possible ; loin de signifier l'émiettement des
forces et de s'opposer à une action unifiée, il est au contraire
unité des forces, mais une unité née de la conviction de chaque
membre, qui s'appuie sur l'action volontaire et libre de chaque
groupe particulier, sur la solidarité vivante de leur communauté.
Pour lui, l'indépendance de la pensée et de l'action est le
fondement de toute acte unitaire. Il ne cherche pas à atteindre
ses fins par l'uniformité de décrets pris au sommet, mais par la
réunion planifiée et librement consentie de toutes les forces
existantes poursuivant le même but.
En Russie, le centralisme, qui a trouvé son expression la plus
parfaite dans la dictature, a étouffé la révolution avant d'en
revenir, en fin de compte, au capitalisme. En Allemagne, où le
pouvoir politique échut dans son entier, en novembre 1918, aux
partis socialistes, aucune tentative sérieuse ne fut faite pour
construire la vie économique sur des bases nouvelles et l'on ne
dépassa pas les phrases banales sur la socialisation. En Russie,
la révolution fut enterrée par la dictature, en Allemagne par la
Constitution. Dans les deux cas, le socialisme échoua sur l'écueil
de la politique du pouvoir des partis socialistes. En Allemagne, la
politique du pouvoir de la social-démocratie « modérée »
nous a conduit à la dictature de Noske ; en Russie, la politique
du pouvoir de la social-démocratie « radicale » à la
dictature de Lénine et de Trotsky. Dans les deux cas, le résultat
fut le même : l'asservissement sanglant des classes non
possédantes et le triomphe de la réaction capitaliste.
L'ère Noske fut l'âge d'or de la prison préventive, de l'état
de siège et des tribunaux militaires d'exception. Aucun
gouvernement bourgeois n'avait, dans ce pays, autant osé fouler au
pied les droits des travailleurs que sous la domination des
despotes socialistes ; même les sombres temps des « lois
antisocialistes » de Bismarcl pâlissent en comparaison du
régime de terreur de NOSKE.
L'ère Lénine-Trotskyest l'âge d'or de la mise au ban de tous
les vrais socialistes et révolutionnaires, l'époque du manque de
droits total de la classe ouvrière, de la Tchéka et des
exécutions en masse. Il devait lui être donné de pousser à
l'extrême toutes les horreurs du système tsariste.
Ces deux ères ont fait tout ce qu'il est humainement possible
de faire pour opprimer sans merci toute liberté et violer
brutalement toute dignité humaine. Toutes deux ont pitoyablement
échoué lorsqu'il s'est agi de faire passer dans la réalité les
exigences véritablement socialistes.
Espérons que la classe ouvrière tirera la leçon de ces
tristes résultats et qu'elle commencera enfin à comprendre que
les partis politiques, pour radicaux qu'ils se donnent, sont
absolument incapables de mener à bien la réorganisation de la
société dans le sens socialiste, parce que toutes les conditions
nécessaires à cette tâche leur font défaut. Toute organisation
à forme de parti est axée sur la conquête du pouvoir et repose
sur l'ordre imposé d'en haut. Aussi est-elle hostile à tout
devenir organique se développant du sein du peuple, car elle ne
peut tout simplement comprendre les énergies et capacités
créatrices qui y sommeillent. Les réveiller et les porter à
s'épanouir, telle est la tâche principale du socialisme, qui ne
peut toutefois être réalisée qu'au sein des organisations
économiques de la classe ouvrière, qui est seule appelée à
initier et à mener à bien l'orientation socialiste de la société.
C'est là que les travailleurs doivent être préparés à cette
grande tâche. Il convient d'étudier les rapports internes de la
production et de la distribution des produits créés par eux,
d'acquérir et d'approfondir le sens de l'administration des
entreprises ainsi que de saisir rapports naturels entre
l'agriculture et l'industrie, pour pouvoir répondre aux exigences
d'une situation révolutionnaire. Cette activité, appuyée par des
expériences pratiques là où elles sont possibles, est la seule
véritable éducation pour le socialisme. La grande association
économique des travailleurs intellectuels et manuels, et non le
parti, voilà le pont qui nous conduira à la société socialiste
et ce pont doit être jeté par les masses elles-mêmes,
aujourd'hui esclaves du salariat.
« Qui détient
le pouvoir en abuse »
Certes, nous aussi nous savons que les révolutions ne sont pas
faites avec de l'eau de rose et que les classes possédantes ne
renonceront pas d'elles-mêmes à leurs privilèges. Au jour de la
révolution victorieuse, le peuple travailleur devra imposer sa
volonté aux actuels possesseurs du sol et des moyens de
production. Mais cela ne peut être réalisé, à notre avis, que
par la prise en main du capital social et la destruction de
l'appareil de coercition politique, qui a été jusqu'ici le plus
solide rempart de toute exploitation des masses, et le sera
toujours. Cet acte est pour nous un acte de libération, une
manifestation de justice sociale, c'est le point central et
essentiel de la révolution sociale, qui n'a rien de commun avec
l'idée purement bourgeoise d'une dictature.
Le prolétariat doit se débarrasser des idéologies bourgeoises
des révolutions politiques, qui trouvent toujours leur
aboutissement dans une nouvelle occupation de l'appareil du pouvoir
politique. Qui détient le pouvoir en abuse ; c'est pourquoi il
faut empêcher toute prise du pouvoir, que ce soit par un parti ou
par des individus, car elle mène toujours à un nouvel esclavage
pour le peuple. Que cela se passe sous le signe du sceptre ou de la
faucille et du marteau, aux accents du Boché Zaria Njrani
ou de l'Internationale, il n'y a pas, au fond, grande
différence. Une vraie libération n'est possible que lorsque
l'appareil du pouvoir disparaît, car le monopole du pouvoir n'est
pas moins dangereux que celui de la propriété. C'est seulement
ainsi qu'il sera possible d'éveiller toutes les énergies qui
sommeillent dans le peuple pour les faire servir la révolution.
C'est ainsi, aussi, que disparaîtra la possibilité pour un parti
— et pour la simple raison qu'il est parvenu à s'emparer du
pouvoir — d'opprimer toutes les tendances véritablement
révolutionnaires, parce qu'il le faut prétendument « dans
l'intérêt de la révolution », bien que l'on sache que,
dans ce cas, l'«intérêt de la révolution », ne signifie
jamais que celui du parti ou d'une poignée de politiciens avides
de pouvoir et sans scrupules.
LES SOVIETS, ET NON LES BOLCHEVIKS — LA LIBERTÉ, ET NON LA
DICTATURE — LE SOCIALISME, ET NON LE CAPITALISME D'ÉTAT ! —
TOUT PAR LES CONSEILS ET PAS DE POUVOIR AU-DESSUS DES CONSEILS !
TELLE EST NOTRE DEVISE, QUI SERA AUSSI CELLE DE LA RÉVOLUTION.