mardi 15 septembre 2026

Airbus Espagne : article et mises au point

 


Airbus Espagne : article et mises au point

 

Sommaire

Airbus Espagne : une grève de grande ampleur atteint un point critique

Par M.O., le 31 août 2026

La grève chez Airbus en Espagne est importante non seulement en raison des revendications des salariés, mais aussi parce qu’elle met en lumière une contradiction au cœur de l’économie de guerre européenne qui s’accélère. Une entreprise qui profite énormément de l’augmentation des dépenses militaires exige simultanément modération et flexibilité de la part des salariés dont le travail rend cette expansion possible.

Environ 14 000 personnes travaillent pour Airbus en Espagne. Après des mois de conflit et d’arrêts de travail intermittents, les salariés des principaux sites ont rejeté les propositions de l’entreprise et ont entamé une grève illimitée le 25 août. Cette action a été lancée par l’UGT, la CGT et ÚTIL et a initialement reçu un très fort soutien ; selon des sources syndicales, le taux de participation s’élevait à environ 90 %.

Le conflit immédiat porte sur les salaires, le pouvoir d’achat, le télétravail, les congés, les transports, l’évolution de carrière et d’autres conditions de travail. Il concerne également les salariés susceptibles d’être transférés vers la future coentreprise spatiale Airbus-Leonardo-Thales. Un accord antérieur soutenu par les syndicats CCOO, SIPA et ATP avait été rejeté par le personnel lors d’un référendum.

Ce rejet est significatif. Les salariés ne se sont pas contentés de suivre l’accord conclu entre la direction et les représentants syndicaux en place. Ils ont eux-mêmes évalué l’accord et l’ont rejeté. Les décisions ultérieures concernant la grève ont également été prises à plusieurs reprises lors d’assemblées sur les lieux de travail et par des votes.

Les bénéfices augmentent tandis qu’on demande aux salariés de modérer leurs revendications

Le contexte économique rend ce conflit particulièrement révélateur.

Airbus a directement profité du réarmement européen. Au premier semestre 2026, ses bénéfices ont fortement augmenté, tandis que l’Espagne et d’autres États européens ont accru leurs achats militaires. Les programmes espagnols impliquant Airbus comprennent des avions de combat, des hélicoptères ainsi que des avions de transport militaire et de ravitaillement. Getafe produit des composants tant civils que militaires et assure l’assemblage final de l’Eurofighter, tandis que Séville est un centre important pour l’avion de transport militaire A400M.

Cette grève remet donc en cause l’argument habituel selon lequel l’expansion militaire crée des emplois industriels sûrs dont les travailleurs bénéficient automatiquement.

L’augmentation des commandes militaires crée certes des emplois dans certaines usines. Mais la propriété et le contrôle restent entre les mains du capital. L’État finance les commandes ; Airbus remporte les contrats ; la direction détermine les investissements et les conditions de travail ; et les travailleurs doivent toujours se battre pour le prix et les conditions auxquelles ils vendent leur force de travail.

En effet, l’importance stratégique croissante d’Airbus renforce potentiellement le pouvoir de négociation des travailleurs. Selon certaines informations, la grève commence à affecter la production des A320, A330 et A350 ainsi que les activités de défense, y compris les livraisons depuis Séville.

Airbus a réagi en exerçant à son tour des pressions. La direction a mis en garde contre les conséquences pour les clients, la répartition future de la production et de l’emploi, et a annoncé que les recrutements prévus en Espagne pourraient être gelés tant que la grève se poursuivrait.

C’est là une contradiction bien connue : on dit aux salariés que l’expansion de la production militaire garantit leurs emplois, alors que ces mêmes emplois peuvent être utilisés contre eux dès qu’ils font usage de leur pouvoir collectif.

De la pression des salariés au retour à la négociation ?

Le moment le plus critique est peut-être arrivé.

Airbus a amélioré son offre. Entre autres mesures, la dernière proposition indexe les salaires sur l’inflation réelle et prévoit une augmentation salariale de 7,6 %. L’entreprise a également fait marche arrière sur le télétravail et accordé des concessions concernant les indemnités de maladie et d’autres conditions. Les manifestations précédentes avaient déjà contraint Airbus à assouplir sa tentative de réduire le télétravail.

Ces concessions démontrent une évidence : la grève a fait bouger les lignes là où des mois de négociations n’avaient pas réussi à résoudre le conflit.

Pourtant, l’UGT propose désormais aux salariés de suspendre temporairement la grève afin de laisser à Airbus une marge de manœuvre pour négocier. Les salariés d’Illescas ont déjà approuvé une interruption temporaire, tandis que des votes ont lieu aujourd’hui dans les autres sites. L’UGT fait valoir que cela privera Airbus de son argument pour refuser de conclure les négociations tant que l’action collective se poursuit. Elle précise que la grève illimitée pourra reprendre si Airbus ne fait pas de concessions suffisantes.

C’est précisément là qu’il faut faire preuve de prudence.

Airbus a exigé la suspension de la grève comme condition préalable à des négociations de fond. Si les salariés suspendent leur moyen de pression le plus puissant afin de démontrer leur volonté de négocier, le rapport de force s’inverse : l’efficacité de la grève devient la raison même de son interruption.

Cela ne signifie pas pour autant que toute suspension tactique soit nécessairement un échec. La question décisive est de savoir qui contrôle cette décision.

Si ce sont les travailleurs eux-mêmes, par le biais d’assemblées organisées à Getafe, Séville, Cadix, Illescas et Albacete, qui déterminent quand l’action commence, quand elle s’arrête, quelles concessions sont suffisantes et si la lutte reprend, ces assemblées peuvent devenir plus que de simples instruments de ratification d’accords négociés ailleurs.

Mais si la prise de décision revient progressivement des assemblées aux négociations entre la direction et les appareils syndicaux, le pouvoir indépendant des travailleurs sera à nouveau réduit à une simple pression venant soutenir les négociations collectives.

La portée plus large

La lutte chez Airbus recèle donc à la fois une force et une faiblesse.

Sa force réside dans la volonté des travailleurs de faire grève sur plusieurs sites, de rejeter un accord qu’ils jugeaient insuffisant et d’interférer directement avec la production au sein d’une des entreprises aérospatiales stratégiquement importantes d’Europe.

Sa faiblesse réside dans le fait que la lutte reste presque entièrement confinée à Airbus et aux négociations sur les conditions de travail des salariés d’Airbus.

Or, Airbus se trouve au cœur de la militarisation européenne. Les travailleurs qui produisent des avions, des armes, des équipements électroniques, des systèmes de transport et des infrastructures militaires sont de plus en plus confrontés à la même contradiction : les gouvernements affirment que d’énormes ressources supplémentaires doivent être consacrées à la défense, tandis que l’on attend simultanément des travailleurs qu’ils acceptent la modération salariale, l’austérité et une plus grande flexibilité du travail.

La prochaine étape ne consiste donc pas simplement à obtenir un meilleur accord chez Airbus.

Il s’agit d’étendre la lutte au-delà d’Airbus — vers les salariés d’autres entreprises et secteurs qui sont contraints de payer, sous différentes formes, le prix de cette même réorganisation de la société autour de la concurrence militaire.

Ce n’est qu’alors qu’une lutte pour les salaires et les conditions de travail pourra commencer à s’attaquer à la question plus large posée par le réarmement européen : qui contrôle la production, et à quelles fins le travail de la société est-il utilisé ?

PS

Le dernier développement à suivre est le vote d’aujourd’hui sur la suspension temporaire de la grève et la nouvelle réunion de médiation de la SIMA prévue mardi 1er septembre.

Sources

  1. Reuters, « Les salariés d’Airbus en Espagne reprennent la grève après avoir rejeté l’offre », 26 août 2026.
    Source indépendante fiable concernant la reprise de la grève après le rejet par les salariés de l’offre d’Airbus et de la proposition de médiation. reuters.com
    Article de Reuters

  2. RTVE, « Les salariés d’Airbus votent en faveur d’une grève illimitée à partir de ce mardi », 24 août 2026.
    Particulièrement utile pour rendre compte des assemblées sur le lieu de travail et de la décision prise à une large majorité par les salariés de lancer une grève illimitée le 25 août. Article de RTVE

  3. El País, Début de la grève illimitée des salariés d’Airbus : « Nous réclamons ce que nous méritons », 25 août 2026.
    Reportage détaillé sur le début de la grève illimitée. Il aborde les salaires, la perte de pouvoir d’achat, le télétravail et d’autres revendications, ainsi que la forte hausse des bénéfices d’Airbus au cours du premier semestre 2026. Article d’El País

  4. UGT, « L’UGT exige d’Airbus qu’elle fasse preuve de responsabilité et négocie de bonne foi pour progresser vers la résolution du conflit social », 26 août 2026.
    Il s’agit d’une source syndicale de premier plan. Elle fournit des détails utiles sur les négociations au SIMA, les indemnités de maladie et les revendications en cours de négociation. Communiqué de l’UGT

  5. Cinco Días / El País, « Airbus et les syndicats maintiennent des positions divergentes après la réunion au SIMA tandis que les arrêts de travail se poursuivent », 27 août 2026.
    Cet article est important car il évoque la tentative d’Airbus de subordonner la poursuite des négociations à la suspension de la grève. Il rapporte également les mises en garde de la direction concernant les clients, la production future et le recrutement, ainsi que les perturbations de la production des A320, A330 et A350 et des livraisons dans le domaine de la défense depuis Séville. Article de Cinco Días

  6. Europa Press, « Airbus propose d’indexer les salaires sur l’IPC réel et d’accorder une augmentation de 7,6 % pour mettre fin à la grève, tout en maintenant le télétravail », 28 août 2026.
    La source la plus claire concernant la proposition révisée d’Airbus : indexation sur l’inflation réelle, rétablissement du pouvoir d’achat de 7,6 % sur cinq ans, maintien de l’accord de télétravail existant et dispositions supplémentaires concernant les révisions salariales individuelles et les promotions. Surtout, elle confirme également qu’Airbus a subordonné la finalisation de son offre à la fin ou à la suspension de la grève. Article d’Europa Press

  7. Cinco Días / El País, « Les salariés d’Airbus reportent à lundi le vote sur la suspension de la grève », 28 août 2026.
    Utile tant pour la suspension temporaire proposée que pour le contexte économique. Il fait état d’une hausse de 11,6 % du chiffre d’affaires d’Airbus et de 50,9 % de ses bénéfices au premier semestre 2026, ainsi que de l’avertissement de l’entreprise selon lequel la grève affectait la production et les livraisons d’avions civils et militaires. Article de Cinco Días

  8. Europa Press, « L’UGT propose de suspendre la grève chez Airbus pendant plusieurs jours afin de donner “une marge de manœuvre” à l’entreprise », 29 août 2026.
    Compte rendu contemporain de première main sur la question tactique cruciale abordée dans mon article : la proposition de l’UGT d’interrompre temporairement la grève illimitée afin de voir si Airbus ferait de nouvelles concessions. europapress.es
    Article d’Europa Press

  9. Cinco Días / EFE, « L’UGT propose de suspendre la grève chez Airbus pendant quelques jours pour tenter de parvenir à un accord », 30 août 2026.
    La source la plus utile concernant la situation juste avant les votes d’aujourd’hui. Elle indique qu’Illescas et Albacete s’étaient orientés vers une suspension temporaire et que Getafe, Cadix, San Pablo et Tablada voteraient le 31 août. Elle confirme également que toute proposition éventuelle doit être soumise aux assemblées de chantier, puis à un référendum général contraignant. Article de Cinco Días

Airbus Espagne : les salariés rejettent la suspension de la grève illimitée

M.O. 1er septembre 2026

Mise à jour du 1er septembre 2026

Un événement majeur s’est produit. Le 31 août, les salariés d’Airbus ont rejeté de manière catégorique la proposition de suspendre leur grève illimitée. Parmi les salariés ayant voté à Getafe, San Pablo et Tablada, 81,2 % se sont prononcés en faveur de la poursuite de la grève, contre 16,4 % en faveur de la suspension. Les salariés d’Albacete et de Cadix avaient accepté de se rallier à la décision de la majorité ; Illescas avait auparavant voté à une faible majorité en faveur de la suspension. Cinco Días

Ce résultat revêt une importance particulière, car Airbus avait posé comme condition à la conclusion d’un accord définitif la suspension ou l’annulation de la grève. Les salariés ont donc rejeté non seulement la dernière offre économique, mais aussi la tentative de la direction de dicter les conditions dans lesquelles ils peuvent négocier. Airbus et les syndicats se réunissent néanmoins à nouveau aujourd’hui, 1er septembre, au service de médiation SIMA, tandis que la grève se poursuit. Press Digital

Cela modifie également l’analyse que j’avais faite précédemment. L’UGT avait préconisé d’accorder à Airbus plusieurs jours sans grève afin de faciliter les négociations. Le personnel a désormais rejeté cette option à une très large majorité. Un responsable de l’UGT-FICA à Cadix a publiquement qualifié la poursuite de la grève d’erreur, tout en affirmant que le syndicat respecterait la décision majoritaire. Sevilla Actualidad

Du point de vue de la lutte indépendante des travailleurs, il s’agit là de l’évolution la plus importante à ce jour. Les assemblées ont imposé leur décision à la fois contre la condition posée par la direction et contre la recommandation émanant d’une partie importante de l’appareil syndical. La distinction est importante : la question n’est plus simplement de savoir si les syndicats négocient un accord d’ s un peu plus favorable, mais si les travailleurs eux-mêmes conservent le contrôle de l’arme principale permettant d’obtenir ces concessions — l’interruption de la production.

Le conflit conserve également toute sa portée pour la militarisation européenne. Airbus affirme que la poursuite des perturbations devient critique pour son activité et ses clients, alors que ses sites espagnols participent à une production civile et militaire d’importance stratégique. La grève démontre donc concrètement que l’expansion de l’industrie européenne de l’armement s’accompagne d’une concentration croissante de travailleurs capables d’interrompre cette production. Ce qui fait toutefois défaut, c’est une extension significative de la lutte au-delà d’Airbus lui-même. Cinco Días

La question immédiate est désormais de savoir quel sera le résultat de la médiation du SIMA d’aujourd’hui : si Airbus renonce à exiger que les salariés suspendent d’abord leur grève, s’il améliore son offre alors que la production reste interrompue, ou s’il rompt les négociations de fond.

Conséquences du vote chez Airbus Espagne

Négociations sociales, influence syndicale, perturbation de la production et réarmement européen

Analyse basée sur les informations disponibles au 1er septembre 2026

Résumé. Le vote du 31 août, avec 81,2 % de voix contre la suspension de la grève illimitée, modifie l’équilibre du conflit de trois manières. Il renforce la position de négociation des salariés à court terme, limite la capacité des responsables syndicaux à déterminer les tactiques de grève indépendamment des votes sur le lieu de travail, et augmente le coût pour Airbus à un moment où l’entreprise développe à la fois sa production civile et militaire. [1]

1. Ce vote renverse la stratégie de négociation d’Airbus

Airbus avait tenté d’imposer un déroulement des événements selon lequel les salariés devaient d’abord suspendre leur principal moyen de pression avant que la direction ne s’engage vers un accord définitif. Sa proposition du 28 août subordonnait formellement l’application de l’accord à la suspension immédiate ou à la fin de la grève. Le vote du 31 août a rejeté ce scénario. [1, 2]

Airbus se trouve désormais face à trois grands choix : maintenir cette condition et risquer d’accumuler des pertes de production ; négocier sérieusement alors que la grève se poursuit, ce qui reviendrait à un recul tactique par rapport à sa position initiale ; ou tenter de faire durer et de diviser la grève en jouant sur les pertes de salaire, les divergences entre les usines et les syndicats, la pression sur les investissements et le recrutement, ainsi qu’une éventuelle redistribution de la charge de travail. La direction avait déjà averti qu’elle envisageait de transférer la charge de travail vers d’autres usines européennes et de geler les nouveaux recrutements. [3]

La portée immédiate de ce vote n’est donc pas que Airbus ait été vaincu, mais que les salariés ont refusé à la direction la séquence « désescalade avant négociation » qu’elle recherchait.

2. Les salariés ont la preuve que les perturbations entraînent des concessions

La chronologie a son importance. L’offre révisée d’Airbus liait les salaires à l’inflation réelle et proposait un regain de pouvoir d’achat de 7,6 % sur cinq ans, jusqu’en 2030. Elle préservait également l’accord de télétravail existant, conservait l’ancien modèle de congés, mettait fin à l’utilisation du système de gestion de l’absentéisme « Bradford » et comprenait d’autres dispositions relatives au lieu de travail. Ces changements ont été présentés après que la pression syndicale s’est intensifiée. [2]

Cela pose un problème de négociation à la direction. Si des concessions apparaissent alors que la production est perturbée, les salariés ont une raison évidente de douter de l’argument selon lequel ils doivent d’abord supprimer la source de leur moyen de pression avant que la négociation puisse se poursuivre. La question de la négociation peut alors passer de « suspendre la grève pour que nous puissions négocier » à « quelles concessions supplémentaires sont nécessaires pour que les salariés suspendent la grève ? »

3. L’autorité syndicale est devenue plus conditionnelle

Ce résultat met en évidence une distinction importante entre l’organisation syndicale et le contrôle exercé par les travailleurs sur le déroulement immédiat de la lutte. La grève est officiellement déclenchée par la CGT, l’UGT et ÚTIL, et les représentants syndicaux restent au cœur de la médiation et de la négociation collective. Le vote ne témoigne donc pas d’une simple rupture entre les travailleurs et les syndicats. [1]

Il montre toutefois que l’autorité tactique des responsables syndicaux est conditionnelle. Une proposition de suspension de la grève n’a pas pu être imposée d’en haut une fois qu’une large majorité des travailleurs votants l’a rejetée. Albacete et Cadix avaient décidé de se rallier au résultat majoritaire, tandis que le vote global a donné 81,2 % contre la suspension, 16,4 % pour et 2,4 % d’abstentions. [1]

La description la plus précise est donc celle d’un contrôle accru des travailleurs au sein d’un conflit négocié par les syndicats, et non encore d’une organisation indépendante de travailleurs en dehors des syndicats. La distinction est importante : les assemblées peuvent opposer leur veto ou imposer des tactiques de grève sans pour autant disposer d’une structure distincte capable de coordonner, de négocier et d’étendre la lutte de leur propre chef.

4. La perturbation de la production confère au conflit un poids inhabituel

Les usines espagnoles d’Airbus occupent des maillons au sein de chaînes de production interconnectées. Les informations communiquées avant le vote faisaient état d’effets sur la production de l’A330, de conséquences possibles sur la production de l’A320 et de l’A350 en raison de la diminution des stocks de composants, ainsi que de perturbations dans la production d’ s de défense et les livraisons depuis Séville. Airbus a averti que le conflit portait atteinte à la confiance des clients et prenait une tournure grave sur le plan opérationnel. [3]

Le facteur décisif n’est donc pas simplement le nombre de grévistes, mais leur position dans le processus de production. La fabrication aérospatiale combine des usines géographiquement dispersées, des composants spécialisés et certifiés, ainsi qu’un assemblage étroitement coordonné. Un arrêt à un maillon de la chaîne peut se propager aux usines en aval une fois les stocks épuisés.

5. Airbus dispose d’une marge de manœuvre limitée pour compenser ailleurs

La direction peut tenter de redistribuer le travail, de hiérarchiser les livraisons, d’utiliser les stocks ou de transférer des tâches entre les sites européens. Mais la production aérospatiale n’est pas facilement transférable. Les processus certifiés, l’outillage spécialisé, les exigences réglementaires et la main-d’œuvre qualifiée limitent les possibilités de substitution rapide. Plus la grève dure, plus ces contraintes prennent de l’importance. [3]

Il en résulte une asymétrie. Les salariés subissent une perte de salaire immédiate, tandis qu’Airbus peut dans un premier temps absorber les perturbations grâce à ses stocks et à la gestion de son planning. Mais les coûts opérationnels de la direction peuvent augmenter fortement dès lors que des pénuries viennent perturber l’assemblage final ou les livraisons. La durée de la grève est donc déterminante pour l’équilibre des forces.

6. Le moment est particulièrement délicat pour Airbus

Airbus s’apprête à procéder à une forte augmentation de sa production. Fin juin 2026, son carnet de commandes d’avions commerciaux s’élevait à 9 222 appareils. L’entreprise a déclaré qu’elle intensifiait ses activités dans tous ses secteurs d’activité afin de répondre à la demande croissante de produits civils et militaires. Airbus Defence and Space a enregistré 9,3 milliards d’euros de prises de commandes au premier semestre 2026, contre 5,1 milliards d’euros un an plus tôt, tandis que le chiffre d’affaires de la division Défense et Espace a atteint 6,3 milliards d’euros. [4]

Le secteur militaire avait déjà connu une forte expansion en 2025. Airbus Defence and Space avait enregistré un niveau record de prises de commandes de 17,7 milliards d’euros, incluant de nouveaux contrats Eurofighter avec l’Allemagne, l’Italie et la Turquie, et Airbus avait indiqué que la production de l’Eurofighter était en cours d’accélération avec les partenaires du programme. [5, 6]

La grève intervient donc dans un contexte de tentative d’expansion plutôt que de stagnation industrielle. Des carnets de commandes bien remplis et des engagements de livraison importants peuvent renforcer le pouvoir de négociation des salariés occupant des postes stratégiques, car il est plus difficile de reporter une interruption de la production sans conséquences pour les clients et les objectifs de production.

7. Le lien avec le réarmement européen est significatif

La portée plus large de cette situation apparaît plus clairement dans le contexte de l’expansion de la production militaire européenne. Airbus y participe à travers des programmes tels que l’Eurofighter, l’A400M, l’A330 , le MRTT, le C295, les hélicoptères militaires, les satellites et d’autres systèmes de défense. Sa division Défense et Espace a clôturé l’année 2025 avec un carnet de commandes d’environ 50,8 milliards d’euros et un volume annuel de commandes record de 17,7 milliards d’euros. [6]

Le conflit chez Airbus met donc en évidence une contradiction au sein du réarmement européen. Les gouvernements et les entreprises de défense recherchent des commandes plus importantes, une production plus rapide et une capacité accrue. La mise en œuvre simultanée de ces objectifs nécessite davantage de main-d’œuvre qualifiée, une meilleure utilisation des installations existantes et une plus grande dépendance vis-à-vis des travailleurs occupant des postes stratégiques dans la chaîne de production.

Cette situation n’est pas propre à Airbus. Rheinmetall, par exemple, a annoncé fin août 2026 un investissement supplémentaire de 270 millions d’euros à Kassel pour développer la production de chars, les essais de drones et la logistique. La tendance générale est à l’augmentation des capacités militaro-industrielles à travers l’Europe. [7]

8. La main-d’œuvre fait partie du problème de « résilience » de l’industrie de l’armement

La politique européenne de défense met de plus en plus l’accent sur la résilience des chaînes d’approvisionnement et sur la capacité à maintenir la production militaire en période de tensions géopolitiques. Le conflit chez Airbus démontre que la résilience ne peut se réduire aux matières premières, aux semi-conducteurs ou à la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers. La main-d’œuvre elle-même constitue un facteur stratégique.

Pour les entreprises de défense et les gouvernements, cela incite à la duplication des capacités de production, à l’augmentation des stocks, à l’automatisation, à la polyvalence des compétences et à la mise en place d’accords de main-d’œuvre à long terme visant à réduire la vulnérabilité face aux grèves. Aucune de ces mesures n’élimine la dépendance de la production aérospatiale à l’égard d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et certifiée, et la plupart sont coûteuses ou longues à mettre en œuvre.

9. L’effet d’exemple potentiel

Une évolution stratégiquement importante serait une extension au-delà des usines espagnoles individuelles. La production d’Airbus est organisée à l’échelle internationale, tandis que les négociations collectives et les structures syndicales restent fortement nationales. Cela crée une contradiction : le réseau de production fournit la base matérielle d’un pouvoir de négociation transfrontalier des travailleurs, mais ne crée pas automatiquement une organisation transfrontalière de ceux-ci.

Si le conflit espagnol reste isolé, Airbus disposera, à terme, d’une plus grande marge de manœuvre pour exploiter les différences entre les sites, les effectifs et les régimes nationaux du travail. Si des conflits comparables ou des actions coordonnées surgissaient dans d’autres parties du réseau aérospatial européen, la capacité de la direction à compenser par la redistribution s’en trouverait réduite.

10. La production militaire confère à ce conflit une importance supplémentaire

Il ne faut pas qualifier à tort cette grève de grève anti-guerre. Ses revendications immédiates portent sur les salaires et les conditions de travail. Néanmoins, dans la mesure où ce même système industriel produit des avions militaires et d’autres systèmes de défense, la poursuite des arrêts de travail peut objectivement entraver la production militaire, quelles que soient les motivations déclarées des travailleurs.

Cela revêt une importance politique accrue si le réarmement s’accompagne d’objectifs de production plus exigeants, de pénuries de main-d’œuvre, de restructurations ou de pressions sur les dépenses sociales. Les travailleurs peuvent alors être confrontés à la militarisation non seulement en tant que politique étrangère, mais aussi concrètement à travers la discipline sur le lieu de travail, les négociations salariales, le recrutement et les appels à la responsabilité industrielle ou nationale.

Bilan global

Le vote du 31 août constitue un revers tactique pour la direction d’Airbus, car sa tentative de faire de la cessation de la pression industrielle une condition préalable à la mise en œuvre de son offre révisée a été rejetée à une écrasante majorité. C’est également un revers pour toute stratégie syndicale visant à obtenir une trêve temporaire avant de tester la volonté de la direction de faire davantage de concessions. Il ne faut toutefois pas exagérer ces deux conclusions : Airbus dispose toujours d’importantes ressources financières et organisationnelles, et le conflit reste géré au niveau institutionnel par l’intermédiaire de syndicats bien établis. [1, 2]

Pour l’instant, cependant, les travailleurs ont préservé l’instrument qui leur confère leur pouvoir de négociation, précisément au moment où Airbus tente d’augmenter sa production. Cela confère au conflit une importance qui dépasse le simple accord salarial immédiat. Le réarmement européen renforce la puissance financière et politique des entreprises d’armement grâce aux commandes publiques, mais l’expansion de la production militaire accroît simultanément leur dépendance vis-à-vis de groupes concentrés de travailleurs qualifiés. [4, 5, 6]

Que cette dépendance structurelle se transforme en un pouvoir plus large de la classe ouvrière dépend d’une étape supplémentaire qui n’a pas encore eu lieu : l’extension et la coordination au-delà des usines Airbus individuelles, et finalement au-delà d’Airbus, à travers le système de production aérospatial et militaro-industriel européen de plus en plus intégré.

Sources

Les références numérotées dans le texte correspondent aux sources ci-dessous. Les liens sont cliquables et écrits en toutes lettres afin de rester lisibles lorsqu’ils sont imprimés ou copiés depuis Word.

1. EFE, « Le personnel d’Airbus rejette la suspension temporaire de la grève à 81 % des voix », 31 août 2026.

https://efe.com/andalucia/2026-08-31/la-plantilla-de-airbus-rechaza-suspender-temporalmente-la-huelga-con-un-81-de-los-votos/

2. Europa Press, Airbus propose d’indexer les salaires sur l’IPC réel et d’accorder une augmentation de 7,6 % pour mettre fin à la grève, tout en maintenant le télétravail, 28 août 2026.

https://www.europapress.es/economia/noticia-airbus-ofrece-ligar-sueldos-ipc-real-76-mas-frenar-huelga-mantiene-teletrabajo-20260828165137.html

3. Cinco Días / El País, Airbus et les syndicats restent sur des positions divergentes après la réunion au SIMA tandis que les grèves se poursuivent, 27 août 2026.

https://cincodias.elpais.com/companias/2026-08-27/airbus-y-los-sindicatos-mantienen-posiciones-distantes-tras-la-reunion-en-el-sima-mientras-continuan-los-paros.html

4. Airbus, Airbus publie ses résultats semestriels (S1) 2026, 29 juillet 2026.

https://www.airbus.com/en/newsroom/press-releases/2026-07-airbus-reports-half-year-h1-2026-results

5. Airbus, Airbus publie ses résultats annuels (AF) 2025, 19 février 2026.

https://www.airbus.com/en/newsroom/press-releases/2026-02-airbus-reports-full-year-fy-2025-results

6. Airbus, Rapport annuel 2025 d’Airbus, 2026.

https://www.airbus.com/sites/g/files/jlcbta136/files/2026-04/airbus_annual_review_0.pdf

7. Reuters, « Rheinmetall va investir 270 millions d’euros alors que Kassel, en Allemagne, devient un pôle clé pour la fabrication de chars », 27 août 2026.

https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/rheinmetall-invest-270-mln-germanys-kassel-becomes-key-tank-hub-2026-08-27

dimanche 13 septembre 2026

LE CAPITAL FICTIF SE DEVELOPPE VERS L'IMPASSE DE LA DETTE PERPETUELLE

 Suite au débat Manuel Bompard face à Thierry Breton sur LCI le 8 septembre 2026, une polarisation entre ceux qui dans le cadre du capitalisme pensent qu'il faut euthanasier la dette ( LFI....) et ceux qui pensent qu'il faut poursuivre les politiques de rigueur et d' austérité ( la liquidation complète de l' état providence) . Comme nous avons essayé de le démontrer dans notre article de 2021 et bien d' autres, les limites du capitalisme son atteintes, puisque celui-ci comme l' avait prévu Marx se retrouve face à lui même.



En ce début 2021, il me paraît nécessaire de faire le point sur les dernières évolutions de ce que l' on appelle la finance mondiale et le capital fictif .

Si l'année 2020 fut touchée marquée par la pandémie mondiale du coronavirus, elle fut aussi atteinte par la maladie virale de l'endettement à perpétuité et par la découverte d' un vaccin (la MMT) pour la guérir selon l'usage voulant qu'il faut soigner le mal par le mal.

Et bien nous y voilà, la solution moderne nous est encore une fois venue d' Amérique sous le nom de Théorie monétaire moderne (MMT) de Stéphanie Kelton,

 Tous les pays de l' OCDE l'ont finalement adopté. Les partisans de la MMT pensent que la monnaie est un monopole public dont ils peuvent user à leur guise « sans limite ». Cette idée n' est pas nouvelle comme le souligne Nick Beams dans son article (La théorie monétaire moderne (MMT) et la crise du capitalisme )

« En 1924, l'économiste allemand Georg Friedrich Knapp a avancé une nouvelle théorie de la monnaie. Il soutenait que l'argent ne provenait pas de la production de marchandises et n'avait pas de valeur intrinsèque. C'était un jeton créé par les gouvernements comme moyen de paiement pour les obligations fiscales qu'ils imposaient. Cette théorie, connue sous le nom de chartalisme1 (dérivé du mot latin charta, qui signifie "jeton"), est à la base du MMT. » (Nick Beams)

 Nous avons vu dans nos précédents articles comment la BCE a fait voler en éclats les traités de Maastricht et de Lisbonne, comment en Allemagne une fraction du capitalisme allemand a cherché à résister, en vain. Tout cela pour finir par nous chanter les louanges du MMT et de sa dette perpétuelle non remboursable.


P.Artus dans un interview Oui, la dette explose mais elle n'aura pas à être remboursée ! nous explique de long en large pourquoi la dette n' est pas forcément remboursable. Dans le même sillage le groupe Mélenchon résolution nº 2914 efface la dette d'un coup de baguette magique.


  « La solution que nous proposons est pragmatique. D’abord la transformation de la dette actuelle des États par la banque centrale européenne en dette perpétuelle à taux nul. Aujourd’hui, 18 % de la dette publique française est stockée à la banque centrale. Sa transformation en dette perpétuelle permettrait d’effacer pour notre pays le coût de la crise sanitaire. Cela peut se faire immédiatement. La Banque centrale européenne pourra ensuite augmenter sa politique de rachat des dettes publiques sur le marché secondaire pour les geler petit à petit. Cette opération ne nécessite pas de changer les traités européens. » (...)« Monétiser la dette par la banque centrale est la solution la plus raisonnable, la seule sérieusement envisageable. Elle est plus pertinente que jamais. Sinon quoi ? Va t on pendant les cent prochaines années n’avoir d’autre projet de société que de payer une dette contractée pour payer les dégâts de l’ère productiviste à l’heure où il faut investir pour sortir de cette façon de produire et d’échanger. » ( extraits de la résolution nº 2914)


 Il ne fait pas de doute que pour le capital financier « Monétiser la dette par la banque centrale est la solution la plus raisonnable, la seule sérieusement envisageable. » Ceci dénote que le capital fictif fait ici figure de « dernier métro » pour la finance mondiale en détresse. Avec le dit « Grand Reset » ils vont essayer une sortie de crise. Pour éponger les dettes ( les bonnes2 comme les mauvaises) le capital financier va d' abord consolider son assise mondiale par le truchement des banques centrales, qui maintenant font figure de dernier recours pour capter la monnaie mondiale et superviser le crédit. Ce n' est certes pas un hasard si la BCE, puis la Banque des banques centrales La BRI envisagent de passer à la monnaie numérique de détail.

Ce grand requiem de la finance mondiale n' est que l' aboutissement d'une longue agonie,dont les fondements proviennent de ce que la composition organique du capital ,est suffisamment élevée pour que toute innovation technologique qui vise l' extraction de plus value relative tend à dévaloriser-transférer en fictivité-davantage de capital fixe qu'elle produit de plus value apte à être transformée en profit, intérêt et rente foncière.


 Autrement dit la machinerie (Robotique et NTCI) permet une augmentation de la productivité, cette productivité produit de la plus-value relative tout en provoquant une dévalorisation des forces de travail à l' échelle mondiale. Comme la plus-value provient de l' exploitation du travail humain, plus la machinerie exclu ce travail humain source d' enrichissement du capital , plus ce dernier se retrouve face à lui même en sciant la branche sur laquelle il est assis. Il est alors contraint de procéder à un « enrichissement fictif » par la dette et l' expansion du capital fictif afin d' empêcher la dévalorisation du capital.

La dette devra être remboursée

Tout le monde connaît l' expression « Qui paye ses dettes s'enrichit" mais à l'ére du capital fictif le retournement dialectique la transforme en son contraire « qui fait de la dette s'enrichit »

Tout d' abord réaffirmons que malgré les discours, les gouvernements ne vont pas exonérer les citoyens du remboursement de « la dette » dite souveraine1 et s' il le faut ils piocheront dans l' épargne des citoyens A la question, faudra-t-il rembourser la dette ? Voici ce que répond Agnès Bénassy-Quéré chef économiste de la DG du trésor.

« Mais au fait, faudra-t-il rembourser la dette ? La réponse juridique et financière est oui : une dette est un contrat qui doit être honoré. L’Etat ayant la capacité de lever l’impôt, les marchés financiers lui font en général confiance pour honorer ses engagements. En retour, l’État s’appuie sur les marchés pour rembourser ses anciennes dettes en émettant de nouvelles dettes. Les États n’aiment pas faire défaut pour au moins trois raisons. Premièrement, cela rend plus difficile le financement de leurs déficits résiduels. Deuxièmement, les difficultés de financement d’un État en défaut contaminent immédiatement le financement des entreprises. Troisièmement, un défaut fait perdre de l’argent aux épargnants du pays. »Dette publique : qui va payer ?

Pour le moment, les mesures visant à faire payer la dette souveraine apparaissent comme très favorables aux emprunteurs notamment les entreprises, les gouvernements, les particuliers pour l' achat d'immobilier (intérêts plus bas et sur des durées plus longues).

Mais ces mesures nous les connaissons biens depuis la crise financière de 2008 visant à sauver le noyer en lui faisant boire de l' eau, c'est-à-dire du capital fictif à gogo en espérant qu'il sera au final valorisé dans le temps.

 

Qui fait de la dette s'enrichit.

Les partisans de la MMT développent cette idée et trouve un répondant auprès de la « gauche de la dévalorisation » comme le parti de gauche de Mélenchon et autres. Comment est il possible de s'enrichir de la dette ? C' est ce que font les banques quand elles octroient un prêt immobilier dont il faut rembourser les intérêts en premier et ensuite le principal. A une échelle supérieure celles des États c'est le même processus l' État emprunte à la banque centrale « de la monnaie banque centrale » qu'il devra rembourser comme pour un achat immobilier sauf que les États sont aussi actionnaires des banques centrales et de ce fait vont toucher des intérêts en tant qu' actionnaires. Ce petit jeu d' équilibriste peut effectivement fonctionner un temps. Par exemple quand la Banque de France (BdF) achète des titres de la dette publique, les intérêts perçus sur ces titres vont se partager entre la BdF et la BCE comme l' indique ci dessous la BdF elle même.

 « Pour le programme PSPP, 90% des titres sont achetés par les banques centrales nationales (dont la Banque de France) et 10% par la BCE directement. Les achats par les banques centrales nationales de titres publics de leur juridiction sont en risque propre et en revenus non partagés à hauteur de 80% des encours de détention PSPP. Les trois autres programmes d’achat sur titres (SMP, ABSPP, CBPP3) sont par construction en risques partagés. Les intérêts perçus par la BCE contribuent à son résultat, qui est reversé via le dividende aux banques centrales nationales actionnaires et membres de l’Eurosystème selon une clef de répartition dite clef Eurosystème, différente de la clef de capital car recalculée pour les seuls pays membres de la zone euro. Les banques centrales actionnaires de la BCE mais non membres de l’euro ne perçoivent pas de dividende. » (Quand la Banque de France achète des titres de la dette publique française, les intérêts perçus sur ces titres de dettes vont – ils à la Banque de France ou à la BCE ?)


 Il résulte in fine que le Trésor actionnaire à 100% de la BdF, va percevoir un dividende de la part de la BdF, qui comme nous venons de le voir perçoit un dividende de la BCE dont elle est actionnaire Le Trésor récupère ainsi une partie des profits de la BdF et de la BCE. Voilà comment la dette publique devient un enrichissement sans cause.

Il y a aussi l' exemple des 137 milliards de dette tombant du ciel mis sur le dos de la sécu afin de faire perdurer via la CADES la ponction CSG/CRDS sur les salariés, chômeurs, retraités, voir notre article. G.Bad- L' Etat et la Cades gèrent la dette sociale, les salariés , retraités, chômeurs banquent.

Voilà comment la dette publique est devenue un produit financier des plus sûr, classé trois AAA .

La régulation supra-étatique où la stratégie du funambule.

 Alors que les États-Unis première puissance mondiale s'étaient s'octroyer suite aux accords de Bretton Woods le privilège de détenir la monnaie universelle le dollar ; il se trouve que celui-ci entre en déclin relatif. Nous disons relatif dans le sens ou d'autres puissances émergent comme la Chine, s'invitant au banquet mondial des grandes puissances décisionnelles du sort du monde ( les différents G). L' éternelle remise en cause du dollar comme monnaie de réserve est de nouveau au centre des contradictions de ce monde dominé par le capital fictif. Ce que certains appellent le « déclin de l' occident » dont ils attribuent le commencement avec les chocs pétrolier, déplacement de richesses vers les pays non occidentaux et délocalisations. Le déplacement de zone d' accumulation du capital n' est pas nouveau et il indique seulement que certains états entrent en crises quand d' autres prospèrent, cette évolution est matérialisée par l' évolution des « G » Le G6, émerge en 1975, puis devient le G7 avec l' entré du Canada en 1976 et le G8 en 1997 avec la Russie. L'objet des différents « G » est de vouloir réguler l' ensemble des mouvements des monnaies qui commençaient à échappé au contrôle des Etats.

Crise, la fin des rafistolages: dévalorisation financière, crise monétaire et banqueroute des Etats

La guerre des monnaies: conversion du système de crédit en système monétaire.

De là la mise en place de superviseurs2 et des banques centrales de plusieurs pays, au sein du comité de Bâle3. Désormais tous les pays du G20 en sont membres, ses recommandations,sont de facto mises en œuvre par la plupart des banques significatives avant même leur transformation en règles étatiques les fameuxBâle I, Bâle II, Bâle III, FRTB

 A la fin du XXe siècle, des formes de régulation supra-étatiques émergent sur la base des risques souverains4 et des crises dites régionales ( Amérique latine, Asie, Russie) La création de valeur financière devient le critère de jugement prévalant sur la performance d’entreprise, et c’est au nom de cette valeur que des financiers achètent et démantèleront RJR Nabisco à la fin des années 1980, ce qui leur vaut d’être surnommés « les barbares » par le Wall Street Journal.

Au tournant du XXIe siècle, d’autres barbares sont emportés par la déconfiture de grandes entreprises qu’ils avaient portées au pinacle de la Bourse : Enron et WorldCom. On croit alors réguler pour éviter à jamais ce type de crise, c’est ce que fit le président Bush en signant la loi Sarbanes-Oxley. Six ans plus tard, en 2008, le monde connaissait la crise financière la plus violente et la plus globale depuis la crise de 1929. Depuis cette crise,le risque souverain a gagné les pays de l' UE à tel point que l' euro lui même fut menacé dans son existence même et qu'il fut nécessaire pour le sauver de pratiquer en grand la politique dite « non conventionnelle » du « quantitative easing » (QE) ou « assouplissement quantitatif »  c' est à dire l'injection massive de liquidités dans le système financier.

Bien avant la « crise covid 19) le risque souverain planait au-dessus des pays de l'OCDE et la pandémie est arrivée comme la fée clochette pour balayer les dernières résistances visant à ouvrir la boite de pandore de la création monétaire illimitée.

Le confinement des populations a conduit à une chute très importante de la production et on attend un recul du Produit Intérieur Brut (PIB) de 7 % en 2020 pour l’ensemble de l’OCDE. Endettement qui ne fait augmenter l’exposition des banques aux risques souverains. Ce risque nous auront l'occasion de le constater prochainement, va s’amplifier, continuant à enfler les bilans des banques et banques centrales. La récession va accroître le risque souverain, et il ne faut pas compter sur le fil d' Ariane de la « révolution verte » pour une relance. La récession déjà présente avant la crise va se poursuivre avec les affres d'une paupérisation de la classe moyenne venant s' ajouter à celle des travailleurs pauvres. Une situation mondialement explosive nassé préventivement par des couvre feu et État d'urgence sanitaire le tout accompagné de lois liberticides.

 G.Bad 15 janvier 2021

 NOTES

1Voir-Le néo-chartalisme ou Théorie Monétaire Moderne (MMT)

2 Si la nomination au Trésor, de Janet Yellen,est confirmée par le Sénat, cette ancienne présidente de la Fed, partisante de «  la théorie monétaire moderne » ne va pas lésiner sur les dépenses publiques.

 3-En pratique, les principales mesures prises par la BCE, comprennent le nouveau programme temporaire d’achats d’actifs privés et publics (Pandemic Emergency Purchase Programme, ou PEPP), d’un montant de 750 milliards d’euros, qui s’ajoute aux programmes déjà en place pour un total d’achats de plus de 1000 milliards d’euros pour l’année 2020 ; ii) les financements massifs accordés aux banques de la zone euro pour maintenir les crédits à l’économie (Targeted Longer-Term Refinancing Operations, or TLTRO III).

4 Ne pas confondre le régulateur chargé d’édicter les règles, souvent les États (ou, en Europe, la Commission européenne), et le superviseur chargé de les faire appliquer et de surveiller le secteur financier.

5-Le Comité de Bâle ou Comité de Bâle sur le contrôle bancaire (en anglais Basel Committee on Banking Supervision, BCBS) est un forum où sont traités de manière régulière (quatre fois par an) les sujets relatifs à la supervision bancaire. Il est hébergé par la Banque des règlements internationaux à Bâle.Cette institution fut créée en 1974 1 par les gouverneurs des banques centrales du « groupe des Dix » (G10). C'est la liquidation d'une société allemande (Herstatt), qui a précipité la création du Comité, cette faillite pouvant avoir un effet domino sur d' autres banques. Le Comité se compose de représentants des banques centrales et des autorités prudentielles des pays suivants : Allemagne, Belgique, Canada, Espagne, États-Unis, France, Italie, Japon, Luxembourg, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède et Suisse. Au cours de la session des 10 et 11 mars 2009, il fut décidé de l'élargir à l'Australie, au Brésil, à la Chine, à la Corée, à l'Inde, au Mexique et à la Russie2. Le 10 juin 2009, il a, en outre, été ouvert à Hong Kong et à Singapour, ainsi qu'à d'autres membres du G20 : Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Indonésie et Turquie.

6-Définition : le risque souverain correspond au risque attaché à l'état et aux administrations publiques d'un pays donné et à sa capacité à rembourser ses crédits et à pouvoir faire face à ses engagements.


samedi 12 septembre 2026

L’échec de la classe ouvrière (Pannekoek, 1946)

 

by Stéphane LJ


Article paru dans Politics, III, 8 (septembre 1946), traduit et publié par Serge Bricianer dans son anthologie Pannekoek et les conseils ouvriers.

Dans certains numéros de Politics, on s’est posé la question : Pourquoi la classe ouvrière a-t-elle échoué dans sa mission historique ? Pourquoi n’a-t-elle pas offert de résistance au national-socialisme en Allemagne ? Pourquoi n’existe-t-il pas la moindre trace d’un mouvement révolutionnaire parmi les ouvriers d’Amérique ? Et l’on se demandait (n° de novembre, p. 349) : Qu’est-il advenu de la vitalité sociale de la classe ouvrière mondiale ? Pourquoi, dans le monde entier, les masses semblent-elles incapables d’entreprendre quoi que ce soit de nouveau et qui tende à leur propre émancipation ? Les considérations suivantes permettront peut-être d’éclaircir un peu le problème.

On a beau jeu de s’interroger maintenant : Pourquoi les ouvriers ne se sont-ils pas dressés devant la menace du fascisme ? Pour combattre, il faut un but positif. Face à cette menace, il n’y avait que deux réponses possibles : ou bien laisser intact le capitalisme vieux style, et son cortège de chômage, de crises, de corruption et de misère — au lieu que le national-socialisme se présentait sous les couleurs d’un mouvement anticapitaliste et visant à instaurer le règne du Travail, de la grandeur et de la communauté nationales; ou bien passer à la révolution socialiste. La grande question est donc en réalité : Pourquoi les ouvriers allemands n’ont-ils pas déclenché la révolution ?

Eh bien, ils en avaient fait l’expérience en 1918. Mais cette révolution leur avait enseigné que ni la social-démocratie ni les syndicats n’étaient des instruments de libération ; au contraire, les uns et les autres devaient se révéler les instruments de la restauration du capitalisme. Que faire alors ? Se tourner vers le parti communiste ? Mais il ne proposait pas une autre voie, et axait sa propagande sur le système russe de capitalisme d’Etat, où la privation de liberté est poussée plus loin encore qu’ailleurs.

Pouvait-il en être autrement ? Le but proclamé du parti socialiste d’Allemagne — celui, en fait, de tous les partis socialistes du monde — était le socialisme d’Etat. Selon son programme, lu classe ouvrière devait tout d’abord conquérir le pouvoir politique, puis, au moyen de ce pouvoir, organiser la production conforme ment à un système économique planifié sous direction étatique, Quant à son instrument, ce devait être le parti socialiste, dont les effectifs atteignaient déjà trois cent mille membres, à qui venaient s’ajouter un million de syndiqués et trois millions d’électeurs (1), dirigés par un énorme appareil de politiciens, d’agitateurs, de journalistes, brûlants tous de remplacer les gouvernants du moment. Le programme statuait d’ailleurs que la classe capitaliste serait expropriée à l’aide de mesures légales et la production organisée suivant un système de planification dont la gestion reviendrait à des organes centraux.



Il est évident que dans un système pareil l’émancipation des travailleurs ne peut-être que partielle, quand bien même le pain quotidien leur serait assuré. La société aura changé, mais au sommet seulement ; à la base, il y aura toujours des usines avec des ouvriers salariés, aux ordres de directeurs et d’administrateurs. Tel est, par exemple, l’édifice social que décrivait, après la première guerre mondiale, le socialiste anglais G.D.H. Cole, dont les études sur le socialisme de guilde et d’autres réformes du système industriel exercèrent une forte influence dans les milieux syndicaux. « L’ensemble de la population, disait-il, serait tout aussi incapable que l’ensemble des actionnaires d’une grande entreprise de gérer l’industrie (…). En régime socialiste, comme dans le capitalisme à grande échelle, il faudra remettre la gestion des entreprises industrielles à des experts salariés, choisis en raison de leurs connaissances spécialisées et de leurs compétences en tel ou tel domaine… Tout porte à croire que les dirigeants effectifs des industries socialisées seront nommés suivant des méthodes à peu près semblables à celles en vigueur dans une entreprise capitaliste moderne… Tout porte à croire que la socialisation d’une branche quelconque d’industrie ne devrait pas entraîner de grands changements dans le personnel de direction. »

Ainsi les ouvriers pourront voir de nouveaux maîtres prendre la place des anciens. De bons maîtres débordants d’humanité, au lieu des affreux maîtres rapaces d’aujourd’hui. Des maîtres désignés par un gouvernement socialiste ou, au meilleur des cas, choisis par eux. Mais une fois les maîtres choisis, il faut leur obéir ! Les ouvriers n’ont pas le moindre pouvoir dans l’entreprise, ils ne disposent nullement des moyens de production. Au-dessus d’eux, toute une bureaucratie de chefs et d’administrateurs ordonne et gère. Des projets de ce genre peuvent séduire les travailleurs tant qu’ils se sentent impuissants face au pouvoir capitaliste ; tel fut d’ailleurs le but qu’il se fixaient au début de leur progression, pendant le XIXe siècle. Trop faibles encore pour chasser les capitalistes de leurs postes de commandement, ils ne voyaient qu’une issue : le socialisme d’Etat, un gouvernement de socialistes expropriant les capitalistes.

Aujourd’hui, les ouvriers commencent à comprendre que le socialisme d’Etat constitue une forme d’asservissement différente, et rien d’autre. Mais ils se trouvent devant la tâche extrêmement ardue qui consiste à découvrir des méthodes nouvelles et à les mettre en œuvre. Chose impossible sans un profond, un radical bouleverse¬ment d’idées, accompagnés de mille conflits internes. On nous dit : la vigueur de la lutte a diminué, l’hésitation, l’incertitude, la division règnent, l’énergie a disparu ; qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?



Un changement de personnel dirigeant ne suffit pas à annihiler le capitalisme; il faut pour cela abolir la fonction de direction elle- même. Pour avoir la liberté réelle, les travailleurs doivent pouvoir disposer directement des moyens de production. La condition première d’une libre communauté mondiale, ce n’est pas que les masses laborieuses aient assez à manger, mais qu’elles gèrent leur travail elles- mêmes, d’une manière collective. Le contenu réel de leur existence étant le travail productif, la transformation fondamentale concerne en effet, non le royaume passif de la consommation, mais le royaume actif de la production. Le problème qui surgit maintenant, c’est de savoir comment on fera pour unir la liberté à l’organisation. Comment, tant au niveau de chaque entreprise qu’à celui de l’économie mondiale, pourra-t-on organiser la production en sorte que les travailleurs, en qualité de partie composante d’une communauté solidaire, gèrent eux-mêmes leur travail ? Disposer de la production, ceci veut dire que les personnels, le corps des ouvriers, techniciens et cadres, qui, par leur effort collectif, font tourner l’usine et mettent en mouvement l’appareil de production, le dirigent également eux- mêmes. Le moyen d’organiser la totalité sociale sera fourni par des assemblées réunissant les délégués de l’ensemble des entreprises — les conseils d’ouvriers — où l’on discutera et réglera les affaires communes. Le développement de cette organisation de conseils permettra donc de résoudre le problème ; mais ce développement constitue un processus historique, lequel demande du temps et passe par un bouleversement de fond en comble des conceptions et des mentalités.

Cette vision d’un communisme libre commence seulement dé pénétrer l’esprit des travailleurs. Du coup, il devient possible de comprendre pourquoi le mouvement ouvrier, autrefois si plein de promesses, ne pouvait qu’échouer. L’émancipation réelle, concrète, exige tout autre chose qu’un but restreint. Car si le but ne se situe pas au-delà d’un simulacre de libération ou d’une libération partielle, il ne suffit pas à faire surgir et à entretenir les énergies nécessaires à obtenir des résultats fondamentaux. C’est pourquoi le mouvement socialiste allemand, incapable de fournir aux ouvriers des armes assez puissantes pour combattre le capitalisme monopoleur, aux forces colossales, ce mouvement-là devait succomber. Il fallait que la classe ouvrière se mette en quête de voies nouvelles. Mais, n’arrivant pas à se dépêtrer du réseau de doctrines et de mots d’ordre imposés par le vieux parti, elle ne pouvait tenir tête au capitalisme agressif ; et ce fut l’entrée dans une période de déclin continu, dénotant la nécessité d’une orientation nouvelle.



Quand on parle d’échec de la classe ouvrière, on parle en réalité d’un échec lié à des buts trop restreints. La lutte réelle pour l’émancipation n’a pas encore commencé ; vu sous cet angle, ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement ouvrier des cent dernières années n’a été qu’une succession d’escarmouches d’avant-postes. Les intellectuels, qui ont pour habitude de réduire la lutte sociale aux for¬mules les plus abstraites et les plus simples, sont enclins à sous- estimer la formidable ampleur de la transformation à réaliser. Ils se disent qu’il serait si facile de glisser dans l’urne électorale le nom qui convient. Mais ils oublient quelle profonde révolution intérieure doit s’effectuer dans les masses, quelle somme de lucidité, de solidarité, de persévérance, de courage et d’ardente volonté de lutte, il faut pour vaincre l’immense pouvoir physique et spirituel du capitalisme.

De nos jours, les ouvriers du monde entier se trouve face à deux ennemis d’une force inouïe, deux puissances capitalistes hostiles et répressives : le capitalisme monopoleur d’Amérique et d’Europe, et le capitalisme d’Etat russe. Le premier se voit poussé vers une dictature sociale camouflée sous des apparences démocratiques, le second se reconnaît franchement comme une dictature (hier, on ajoutait « du prolétariat », mais aujourd’hui personne n’y croit plus). Recourant l’un au programme socialiste mis en avant par les partis du même nom, l’autre à la phraséologie tonitruante et aux vieilles ficelles du Parti communiste, ils cherchent à réduire les ouvriers à l’état de suiveurs dociles et bien dressés, n’agissant que d’une manière conforme aux ordres des chefs du parti. La tradition des glorieux combats du passé sert à les maintenir dans la dépendance spirituelle d’idéaux périmés. En raison de la concurrence à laquelle elles se livrent pour dominer le monde, chacune de ces deux puissances s’efforce de conserver l’appui des travailleurs en criant haro, ici sur le capitalisme, et là sur la dictature.

Une résistance s’éveille, face à l’une comme à l’autre, et les travailleurs commencent à percevoir qu’ils ne peuvent lutter avec succès qu’en faisant leur une fois pour toutes un principe exactement opposé : le principe de la coopération enthousiaste entre personnalités libres et égales. Leur tâche consiste à découvrir les moyens permet¬tant de réaliser ce principe dans l’action pratique.



II

 Au point où nous voici maintenant, une question capitale se présente d’elle-même à l’esprit : Qu’est-ce qui dénote l’existence ou l’éveil d’une volonté de lutte au sein de la classe ouvrière ? Pour y répondre, il faut quitter le domaine des querelles entre partis politiques, conçues avant tout pour berner les masses, et se tourner vers celui des intérêts économiques, où ces mêmes masses poursuivent intuitivement une âpre lutte destinée à sauvegarder leur niveau de vie. Sur ce plan, il devient apparent qu’avec le passage de la petite à la grande entreprise les syndicats ont cessé d’être des instruments du combat prolétarien. A notre époque, ils se transforment toujours davantage en organes que le capital monopoleur utilise pour dicter ses volontés à la classe ouvrière.

Quand les travailleurs commencent à s’apercevoir que les syndicats sont incapables de diriger leur lutte contre le Capital, la tâche de l’heure consiste à découvrir et à mettre en œuvre des formes de luttes nouvelles : la grève sauvage. Tel est en effet le moyen de se dégager de la tutelle exercée par les vieux leaders et les vieilles organisations, de prendre les initiatives nécessaires, de juger du moment et des modes d’action, d’arrêter toutes décisions utiles ; dans ce cadre nouveau, les ouvriers doivent se charger eux- mêmes de faire de la propagande, d’étendre le mouvement et de régir l’action. Les grèves sauvages constituent des explosions spontanées, la manifestation authentique de la lutte de classe contre le capitalisme. A ce jour, assurément, elles n’ont pas encore eu de buts plus généraux; il n’en reste pas moins, cependant, qu’elles expriment de manière concrète la naissance d’une mentalité nouvelle au sein des masses révoltées : l’action autonome, et non plus dirigée par des chefs ; l’esprit d’indépendance, et non plus de soumission ; la volonté de lutte active, et non plus l’acceptation passive d’ordres tombés du ciel ; la solidarité et l’unité inébranlables avec les cama¬rades, et non plus le devoir imposé par l’affiliation politique et syndicale. Cette unité dans l’action, dans la grève, correspond, bien entendu, à l’unité dans le travail productif de tous les jours ; c’est l’activité collective, l’intérêt commun face à un maître capitaliste commun, qui conduit les travailleurs à réagir de la sorte, à la façon d’un seul corps et d’un seul. Toutes les aptitudes individuelles, toutes les forces du caractère et de la pensée, exaltées et tendues à l’extrême, se conjuguent, au travers des discussions et des décisions, en vue de réaliser le but commun.



On voit s’esquisser au cours des grèves sauvages une nouvelle orientation pratique de la classe ouvrière, une tactique nouvelle : la méthode de l’action directe. Ces luttes constituent la seule révolte qui compte face à cette puissance d’aveulissement et de répression qu’est le capital international, le capital maître du monde. Certes, à petite échelle, des mouvements pareils sont presque immanquablement voués à s’arrêter net, dans l’insuccès total ; il s’agit seulement de signes avant-coureurs. Ils ne deviendront efficaces qu’à une condition : gagner les masses de proche en proche ; seule, en effet, la peur de voir ces grèves s’étendre à l’infini peut amener le capitaliste à composer. Si l’exploitation se fait de plus en plus intolérable — ce dont on ne saurait douter —, la résistance ne cessera de renaître et embrassera des masses toujours plus larges. Lorsque cette résistance prendra une ampleur de nature à perturber gravement l’ordre social, que les travailleurs attaqueront le Capital dans son essence, la possession des entreprises, il leur faudra affronter le pouvoir d’Etat et ses immenses moyens. Dès lors, la grève prendra forcément un caractère politique ; dès lors, les comités de grève, incarnation de la communauté de classe, assumeront des fonctions sociales d’une tout autre envergure en revêtant la forme de conseils ouvriers. A partir de ce moment, la révolution sociale, l’effondrement du capitalisme, pointe à l’horizon.

Existe-t-il une raison quelconque de s’attendre, dans les temps à venir, à un essor révolutionnaire de ce genre, des conditions jusqu’alors absentes se trouvant réunies ? Ces conditions, il ne semble pas impossible de les désigner avec un degré de probabilité satisfaisant. On trouve dans les textes de Marx la formule suivante : un système de production ne disparaît jamais avant que soient développées toutes ses possibilités intrinsèques. La persistance du capitalisme permet aujourd’hui de déceler, dans cette formule, une vérité plus profonde qu’elle n’apparaissait précédemment. Tant que le capitalisme est en mesure d’assurer le vivre et le couvert aux masses de la population, celles-ci ne ressentent pas la volonté impérieuse d’en finir avec ce système. Tant que le capitalisme a la possibilité d’étendre son empire à d’autres régions du globe, il réussit à faire face à leur besoins. Voilà pourquoi, aussi longtemps que le moitié de la population mondiale se trouve en dehors du système, ce dernier peut poursuivre son cours. Les centaines et les centaines de millions d’hommes, pullulant dans les plaines fertiles de l’Asie de l’Est et du Sud, vivent encore dans des conditions précapitalistes. Tant qu’ils pourront offrir un débouché aux rails et aux locomotives, aux machines et aux usines, les entreprises capitalistes, en Amérique plus particulièrement, pourront prospérer et s’agrandir. Et c’est de la classe ouvrière américaine que dépend, dorénavant, le sort de la révolution mondiale.



En d’autres termes, la nécessité de la lutte révolutionnaire s’imposera dès que le système capitaliste englobera la plupart des hommes, dès qu’il se verra interdire toute expansion notable. A ce stade suprême du capitalisme, la menace d’une extermination massive fera de ce combat une nécessité pour toutes les classes de la société, pour les paysans et les intellectuels comme pour les ouvriers. Ce qui se trouve condensé ci-dessus en quelques paragraphes renvoie à un processus historique extrêmement complexe, qui remplira toute une période de révolution, précédé et accompagné par des luttes spirituelles et des changements essentiels dans les idées fondamentales. Ces développements devraient faire l’objet d’études attentives de la part de tous ceux pour qui le communisme sans la dictature — l’’organisation de la société sur la base de la liberté couplée au sentiment d’appartenance à la communauté — représente l’avenir du genre humain.

Note:

(1) Grosso modo, la période considérée se situe aux environs de 1903.


Lorsque la guerre prendra fin (Pannekoek 1916)

Lorsque la guerre prendra fin (Pannekoek 1916)

Vorbote, n°2, Avril 1916


Tant que la guerre se prolonge, le combat pour sa cessation sans délai est la tâche primordiale de l’ouvrier socialiste. Mais si la paix arrive, son combat n’est pas fini car les effets de la guerre demeurent. De nouvelles tâches l’attendent.

Lorsque les soldats rentreront chez eux, c’est la grimace d’une nouvelle misère et d’une nouvelle détresse qui les accueillera. Aussi effroyables qu’aient été les souffrances qu’ils ont endurées durant la guerre, les prolétaires seront, d’un certain point de vue, encore plus mal lotis dans la paix. Dans la guerre, on a besoin d’eux ; la bourgeoisie a besoin de leur enthousiasme, de leur courage à se sacrifier, et du moins de leur bonne volonté ; le moral de l’armée est une question importante dans la conduite de la guerre. Et là, on ne regarde pas à la dépense pourvu que le but de la guerre soit atteint ; c’est pourquoi, on n’est pas trop chiche dans la question des subsides. On souffre, on est massacré, mais on peut vivre.

Cela cesse dans la paix. On n’a plus besoin des ouvriers comme soldats, ils ne sont plus les camarades, les défenseurs de la patrie, les héros. Ils sont de nouveau des animaux de travail, des objets d’exploitation, de la populace. Ils peuvent chercher du travail s’ils ont faim.

Qu’en est-il du travail ?

Lorsque la guerre cesse, l’économie tout entière doit à nouveau se reconvertir. De la même manière qu’au début de la guerre. A cette époque-là, il se produisit pendant quelques mois, malgré les incorporations, un chômage terrible jusqu’à ce que l’industrie se soit complètement adaptée à l’économie de guerre, aux fournitures correspondant aux besoins de la guerre. Après la guerre, c’est l’inverse qui devra se passer : il faudra que la production de guerre se convertisse à nouveau en production de paix. Mais cette reconversion sera beaucoup plus difficile. Dans la transformation précédente, c’est l’Etat, l’armée, avec des besoins de masse homogènes, qui prenait la place du marché aux centaines de demandes de toutes sortes ; c’est un client unique, et quel client !, qui prenait la place de milliers de clients qui lésinaient. Lui ne lésinait pas, il payait comptant, il dépensait sans compter, car il puisait à coups de milliards dans les emprunts de guerre qui se succédaient. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il y ait eu bientôt à nouveau le plein emploi. Mais si l’économie de guerre s’arrête, au lieu de produire pour cet acheteur unique, riche et solvable, il faudra alors produire à nouveau pour le marché, pour les besoins multiformes des acheteurs privés. Et c’est là qu’apparaissent les plus grosses difficultés.

Les anciens marchés ont disparu ; de nouveaux marchés doivent être ouverts, de nouvelles relations commerciales doivent être cherchées ; mais pour chercher, il faut du temps. Les gigantesques exportations vers les pays avec lesquels on est actuellement en guerre n’auront plus lieu si facilement. En effet, on ne doit se faire aucune illusion à ce sujet : la haine nationale, qui est arrivée à son comble, aura des répercussions et conduira à ce que, même après la guerre, il persistera un conflit aigu dans le domaine de l’économie, de la culture, et même de la science ; chaque pays cherchera beaucoup plus qu’avant à se replier sur lui-même. Dans les pays neutres, il se produit pendant la guerre, par nécessité et du fait des profits de guerre mirifiques, un essor de l’industrie qui accapare les marchés. Ce n’est pas très réconfortant pour la reprise, après la guerre, de l’industrie des pays actuellement en guerre.

Il ne fait aucun doute qu’une stimulation temporaire aura lieu. Les terribles dévastations occasionnées par la guerre devront être réparées ; une forte impulsion viendra du renouvellement du matériel de guerre et il faudra également renouveler massivement celui qui correspond à la production civile. Mais une prospérité durable ne pourra pas en résulter à cause avant tout de l’immense destruction de capital. L’Europe sortira de la guerre comme un pays pauvre en capital et fortement endetté vis-à-vis de l’Amérique. On s’attend donc assez généralement à ce que nous allions, en Europe, au-devant d’une période de dépression économique d’ensemble. La bourgeoisie essayera d’accélérer l’accumulation de nouveaux capitaux par une exploitation plus intensive. Des salaires bas et un fort chômage, voilà ce qui sera offert au prolétariat par suite de la guerre.

Le problème du chômage sera, dans les années à venir, la question la plus brûlante, le problème qui pèsera le plus lourd pour la classe ouvrière. C’est pourquoi la revendication d’une allocation de chômage suffisamment élevée doit être la revendication principale et immédiate du prolétariat socialiste. Il faut que cette revendication soit posée aussitôt que la première grande crise de reconversion se déclenchera. Quoi, après que les travailleurs auront combattu et versé leur sang pour l’impérialisme, devront-ils rentrer dans leurs foyers pour rester sur le carreau et crever de faim ? La crise elle-même n’est-elle pas une conséquence directe de la guerre, et le gouvernement, qui a dilapidé des milliards dans la guerre, ne pourrait-il pas ajouter encore quelques milliards aux dépenses de guerre afin que ses anciens soldats aient la possibilité de passer cette période de crise en sécurité ? Que dirait-on d’un gouvernement qui laisserait mourir de faim ses armées victorieuses rentrant à la maison à travers le désert ?

La loi de la nécessité - et non cette réflexion - sera si impérieuse que la bourgeoisie et le gouvernement la prennent certainement déjà en compte. Mais ils tiendront ferme sur le principe fondamental selon lequel, dans la société bourgeoise en temps de paix, chacun doit pourvoir à ses propres besoins. C’est pourquoi leur allocation prendra l’aspect d’une aumône misérable, d’une irritante assistance aux pauvres : elle aura des formes humiliantes, et elle privera probablement les ouvriers de tout droit d’importance.

Contre cela, les travailleurs doivent revendiquer comme un droit la garantie du niveau de vie des chômeurs. Il est sûr qu’il s’agit d’une revendication révolutionnaire qui tranche profondément avec les principes du capitalisme. Mais un gouvernement pourrait-il négliger complètement une telle revendication si elle est posée par les millions de travailleurs en armes qui constituent son armée ? Cette revendication fait coïncider les besoins vitaux les plus immédiats de chaque prolétaire avec les buts et les tâches du socialisme révolutionnaire. Mais il ne suffit pas de poser simplement cette revendication : pour qu’elle puisse se réaliser, il faut lutter pour elle en déployant toute la force de masse à laquelle le prolétariat est capable de faire appel.

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Mais pour la classe dominante il existe encore une autre issue. Pour les gouvernements et les bourgeoisies, après la guerre, la première tâche, le premier acte, sera : le renouvellement de tout le matériel de guerre détruit, le réarmement. Et en outre, un armement meilleur et plus puissant destiné aux guerres à venir. Pour eux, le premier commandement c’est : des armements nouveaux. Les ouvriers doivent être aussitôt employés à cette tâche. Mais à quoi bon les libérer dans un premier temps pour, après un détour, les remettre au travail du fait des besoins militaires ? N’est-il pas beaucoup plus adéquat de les conserver dans leur état militaire et, en tant que soldats, de leur faire produire des matériels de guerre dans le cadre de la discipline militaire ?

Les expériences qui ont été faites pendant la guerre avec l’organisation de l’industrie et du commerce sous contrôle de l’Etat, ont fait mûrir dans plus d’une tête bourgeoise l’idée du "socialisme" d’Etat. L’avantage d’une production régulée unitairement sur une économie privée atomisée est devenu trop patent. Les grandes branches d’industrie les plus importantes pourraient très bien être nationalisées ; et cela serait possible immédiatement, sans aucune difficulté, avec l’industrie qui travaille directement pour la guerre. Ainsi serait résolu pour la bourgeoisie le problème épineux qui se présentera avec le retour des soldats à la recherche de travail. Le danger qui la menace de ces millions de gens en effervescence réclamant du travail, du pain, des allocations, serait conjuré si on les place aussitôt dans l’industrie de guerre et si on ne les libère du service militaire que progressivement, dans la mesure où la conjoncture dans l’industrie privée s’améliore.

Mais il y a encore d’autres avantages qui en découleraient. Tout d’abord la diminution des prix de la production, par l’élimination de nombreux intermédiaires. Tout le monde comprend les économies qu’une organisation étatique de la production produirait. Tous les perfectionnements technico-organisationnels du temps de guerre seraient par suite conservés après la guerre. On éviterait aussi l’allocation de chômage. Les salaires pourraient être réglementés : contre cet employeur puissant, les syndicats seraient sans force, pour autant qu’ils soient encore tolérés. Les ouvriers tomberaient dans une dépendance beaucoup plus grande : leur liberté de mouvement serait bien moindre que dans l’industrie privée. La nationalisation de ces grandes branches d’industrie signifie en même temps leur militarisation. Il est hors de doute qu’il existe dans la classe dominante une crainte pour la période qui suivra la guerre, lorsque l’état de siège, la loi martiale, la censure de la presse et la dictature militaire devront cesser - que se passera-t-il ? Elle verrait dans la militarisation de l’industrie un moyen pour continuer à dominer les grandes masses et pour réfréner leur tendance à l’opposition politique.
Le prolétariat n’a à espérer de ce socialisme d’Etat qu’une détérioration de sa situation, qu’une aggravation de son oppression. En dépit de cela, on doit s’attendre à ce que de grands pans de la social-démocratie ne s’y opposeront pas, mais encore le soutiendront. Leur vieille idéologie les rend prisonniers de la nouvelle exploitation étatique. Déjà avant la guerre, on pouvait, à l’occasion de tout nouveau projet d’un monopole du Reich dont l’objectif était de saigner à blanc les consommateurs, lire dans toute une série de leurs journaux : c’est un début de socialisme ; nous devons le soutenir ! Et récemment, à propos des exposés de Ballod et de Jaffé, Eckstein souleva tout simplement dans le Neue Zeit la question (et il y répondit par la négative) de savoir si cela représentait un socialisme véritable à notre sens et si la guerre ne nous avait donc pas rapprochés du socialisme. On s’interroge sur les termes de ce problème dans une année où le socialisme n’a jamais été aussi bas ! Le socialisme n’est pas une question d’entreprises étatiques, mais une question de puissance du prolétariat. Etant donné que, dans le monde des idées de la social-démocratie qui a existé jusqu’ici, le socialisme et l’économie d’Etat étaient à peine deux notions distinctes, ce parti s’opposera aux mesures socialistes d’Etat destinées à asservir encore plus le prolétariat, mais sans arme intellectuelle, sans mot d’ordre clair.

C’est au socialisme révolutionnaire qu’il incombe la tâche de déclarer la lutte à cette nouvelle et grave mise en chaînes du prolétariat. Le mot d’ordre de lutte contre le socialisme d’Etat mènera à un éclaircissement énergique des rapports du prolétariat avec le nouvel impérialisme. Il constitue l’introduction au nouveau combat pratique. Si l’Etat impérialiste se présente de plus en plus face au prolétariat comme un oppresseur et un exploiteur, se créera alors d’elle-même la situation où le prolétariat reconnaîtra dans le pouvoir d’Etat son grand ennemi, qu’il devra combattre en premier lieu par des actions de masse. C’est alors que la tradition kautskiste, selon laquelle nous devons par-dessus tout conserver l’Etat afin de l’utiliser pour nos propres buts, s’effondrera dans la pratique

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Il existe encore, dans la guerre, une troisième cause d’oppression aggravée dans l’avenir et de nouvelle nécessité de lutte pour la classe ouvrière. Les Etats européens sortiront de la guerre écrasés par d’immenses dettes. De nouveaux emprunts de guerre se succèdent sans cesse. L’ensemble des emprunts de guerre dépasse déjà, à l’heure actuelle, la centaine de milliards. Et tous les économistes et politiciens bourgeois posent déjà la question : où trouvera-t-on tous ces milliards, uniquement pour payer les intérêts ? Quelles sources d’impôt pourra-t-on exploiter ? Déjà, malgré la paix civile, la lutte des classes fait rage dans les parlements au sujet des impôts. Chacune cherche à les rejeter sur le dos des autres ; mais chacune est également convaincue qu’elles devront toutes payer, si bien qu’il s’agit seulement de savoir si ce sera plus ou moins.

Les sociaux-démocrates - à l’exception des sociaux-impérialistes conséquents comme Cunow - renouvellent leurs vieilles résolutions contre les impôts indirects et demandent que les contributions de guerre soient supportées par les possédants. Ils ont sans doute raison quand ils disent qu’une imposition plus lourde des masses est inadmissible, puisqu’elle fera baisser encore plus le niveau de vie des travailleurs. Mais ils oublient que ce niveau de vie n’est pas une grandeur fixe donnée, mais qu’elle est déterminée par ce que les travailleurs exigent et savent obtenir. Une classe apte au combat et fortement organisée peut conquérir des conditions d’existence meilleures ; et quand parfois elle reperd sur le terrain politique, par les impôts, ce qu’elle a gagné par l’action syndicale, et encore plus, cela démontre sa faiblesse politique et son incapacité au combat. En se soumettant à l’impérialisme depuis août 1914 et en léchant les bottes de ses exploiteurs, la social-démocratie a tellement affaibli le prolétariat, elle l’a condamné à une impuissance si absolue, qu’elle ne doit pas s’étonner d’en recevoir maintenant la quittance sous la forme d’une dégradation sans cesse aggravée des conditions d’existence des travailleurs. Ses résolutions sont dans sa bouche une protestation aussi ridicule qu’impuissante contre ses propres actions. La protestation doit se transformer en action : une lutte énergique contre tous les impôts sur la consommation qui pèsent sur le prolétariat.

Cela voudrait-il dire que nous revendiquons par conséquent des impôts sur la propriété ? Les représentants de la bourgeoisie n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils prétendent qu’une imposition de tous les revenus, à cause des intérêts des emprunts, porterait à un degré important préjudice à l’accumulation du capital, et qu’en outre elle constituerait pour les entrepreneurs une forte incitation à se décharger de ce fardeau sur les travailleurs sous la forme de réductions de salaire. Le paiement des intérêts des emprunts de guerre ne signifie donc pas autre chose que de pressurer, au moyen des impôts, de quelque sorte qu’ils soient, la population active de toutes les classes au profit des détenteurs des dettes de l’Etat. Si ceux qui ont de l’argent avaient voulu se comporter de manière patriotique, ils auraient pu mettre gratuitement à la disposition de l’Etat une partie de leurs profits de guerre lorsque l’Etat a eu besoin d’argent pour cette guerre qui est menée dans leur intérêt.

Puisqu’ils ne l’ont pas fait, auraient-ils le droit de prélever leur tribut sur la population pour tout l’avenir ? De toutes les sortes de revenus capitalistes, le revenu du rentier, obtenu sans travailler des titres de rente de l’Etat, est le plus inutile de tous pour la société. Il sera donc du devoir d’un gouvernement révolutionnaire socialiste de supprimer simplement ce tribut et d’annuler les dettes de l’Etat. A l’heure actuelle, la situation est telle que seule une mesure de ce type, l’annulation des gigantesques dettes de l’Etat, peut sauver les Etats de la débâcle financière. Il est certain que les gouvernements bourgeois ne s’engageront pas dans cette voie car, pour eux, tout intérêt du capital est sacré. Il est d’autant plus nécessaire que le prolétariat pose cette revendication face aux tentatives qui sont faites d’imposer plus lourdement les ouvriers pour payer les intérêts des emprunts de guerre. Et de plus, la confiscation de tous les profits de guerre donnera à l’Etat les moyens de remédier aux conséquences les plus graves de la guerre pour la masse du peuple.

Quand le prolétariat reprendra son combat, pendant ou après la guerre, il lui faudra un projet d’action clair. La lutte pour le socialisme est toujours une lutte de classe pour les intérêts immédiats les plus importants du prolétariat ; ce sont les méthodes, les moyens de lutte qui déterminent son caractère révolutionnaire. Naturellement, une partie des anciennes revendications conserve son importance pour le nouveau programme d’action : par exemple, la lutte pour la pleine démocratie dans l’Etat et la lutte contre le militarisme. Mais toutes deux prendront une nouvelle force et une nouvelle importance lorsque, avec l’extension du socialisme d’Etat, l’exploitation économique et l’asservissement militaire fusionneront avec la répression politique. Et il a été montré, dans les développements précédents, que la revendication de la garantie d’un niveau de vie suffisant pour le prolétariat sans travail aussi bien que la revendication de l’annulation des dettes de l’Etat concernent directement des questions vitales pour la classe ouvrière, questions qui doivent donc occuper une place essentielle dans le programme d’action d’un prolétariat qui se remet debout. C’est pourquoi ces revendications doivent être lancées parmi les masses.

Anton Pannekoek

P.S. :

Texte paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n° 3 - octobre 1998


 

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