Par lucien
Publié en anglais dans The American Socialist en
septembre 1959, en français dans Front Noir (février 1965)
et ICO n° 99 (novembre 1970).
[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/gauchecommuniste/gauchescommunistes-ap1952/frontnoir/frontnoir-n07-08.pdf ;
republié in ICO
n° 99, novembre 1970.)
Qu’elles soient soudées par l’idéologie, par
les conditions objectives ou par la combinaison habituelle des deux,
les Nations sont des produits d’un développement social. Il n’y
a pas plus de raison rie chérir ou de maudire le tribalisme ou, pour
la même raison, un cosmopolitisme idéal. La nation est un fait pour
ou contre lequel on lutte, suivant les circonstances historiques
et leurs implications pour les populations et, à l’intérieur de
ces populations pour les différentes classes.
L’État national moderne est à la fois produit et
condition du développement capitaliste. Le capitalisme tend à
détruire les traditions et les particularités nationales en
étendant son mode de production partout dans le monde. Cependant,
quoique la production mondiale, et quoique le « vrai » marché
capitaliste soit le marché mondial, le capitalisme surgit dans
certaines nations plus tôt que dans d’autres, trouva des
conditions plus favorables dans certains endroits, y réussit
mieux, et combina ainsi des intérêts capitalistes spéciaux
avec des besoins nationaux particuliers. « Les nations progressives
» du dernier siècle furent celles où se produisit un développement
capitaliste rapide ; « les nations réactionnaires » furent
celles où les rapports sociaux entravèrent le développement du
mode capitaliste de production. Parce que le « proche avenir »
appartenait au capitalisme, et, parce que le capitalisme est la
condition préalable du socialisme, les socialistes non-utopistes
favorisèrent le capitalisme comme opposé aux vieux rapports
sociaux de production, et saluèrent le nationalisme dans la mesure
où il pouvait hâter le développement capitaliste. Sans
l’admettre ouvertement, ils n’étaient pourtant pas loin
d’accepter l’impérialisme capitaliste comme moyen d’en finir
avec la stagnation et le retour des contrées non-capitalistes,
d’orienter ainsi leur développement dans des voies progressives.
Ils étaient favorables aussi à la disparition des petites
nations incapables de développer l’économie sur une grande
échelle, et à leur absorption par des entités nationales plus
larges, capables de développement capitaliste. Ils soutenaient
cependant les petites « nations progressives » contre les grands
pays réactionnaires et si elles étaient absorbées par ces
derniers, firent cause commune avec les mouvements de libération
nationale. A aucun moment et en aucune occasion cependant, le
nationalisme n’était considéré comme objectif socialiste ;
il n’était accepté que comme instrument d’un progrès social
qui, ensuite, aboutirait finalement à l’internationalisme
socialiste. Le « monde capitaliste » du siècle dernier, c’était
le capitalisme occidental. La question nationale se posait à propos
de l’unification de pays comme l’Allemagne et l’Italie, de la
libération de nations opprimées comme l’Irlande, la Pologne, la
Hongrie, la Grèce et de la consolidation d’états «
synthétiques » comme les Etats-Unis. C’était aussi le monde du
socialisme, un monde limité, vu du XXème siècle. Alors que les
questions nationales qui agitaient le mouvement socialiste au milieu
du XIXème siècle étaient ou bien résolues, ou bien en voie de
l’être et avaient en tout ca cessé d’avoir une réelle
importance pour le socialisme occidental, le mouvement
révolutionnaire du XXème siècle, élargi au monde entier, posait
de nouveau la question du nationalisme. Ce nouveau nationalisme,
qui secoue la domination occidentale et institue les rapports de
production capitaliste et l’industrie moderne dans des
régions encore sous-développées, est-il toujours une force «
progressive » comme l’était le nationalisme d’antan ? Ces
aspirations nationales coïncident-elles en quoique ce soit avec les
aspirations socialistes ? Hâtent-elles la fin du capitalisme en
affaiblissant l’impérialisme occidental ou bien
injectent-elles une vie nouvelle au capitalisme en étendant au
globe entier son mode de production ?
La position du socialisme du XIXème siècle, vis à
vis du nationalisme ne consistait pas seulement à préférer Je
capitalisme à des systèmes sociaux plus statiques. Les socialistes
intervenaient dans les révolutions démocratico bourgeoises qui
étaient aussi nationalistes ; ils appuyaient les mouvements de
libération nationale des peuples opprimés parce qu’ils se
présentaient sous des formes démocratico-bourgeoises, parce qu’aux
yeux des sosialistes, ces révolutions nationales
démocratico-bourgeoises n’étaient plus des révolutions
strictement capitalistes. Elles pourraient être utilisées,
sinon à installer le socialisme lui-même, du moins à
favoriser la croissance de mouvements socialistes et à lui
assurer de meilleures conditions.
Cependant, à la fin du siècle, c’est
l’impérialisme, non le nationalisme, qui était à l’ordre du
jour. Les intérêts allemands « nationaux » étaient devenus des
intérêts impérialistes rivalisant avec les impérialismes d’autres
pays. Les intérêts « nationaux » français étaient ceux de
l’empire français, comme ceux de Grande Bretagne étaient
ceux de l’empire britannique. Le contrôle du monde et le partage
de ce contrôle entre les grandes puissances impérialistes
déterminaient des politiques « nationales ». Les guerres «
nationales » étaient des guerres impérialistes culminant en
guerres mondiales.
On considère généralement que la situation russe,
au commencement du XXème siècle, était en bien des points
similaire à la situation révolutionnaire de l’Europe
occidentale du milieu du XIX ème siècle. L’attitude positive
des premiers socialistes à l’égard des révolutions
nationales bourgeoise s’appuyait sur l’espoir, sinon sur la
conviction, que l’élément prolétarien, dans ces révolutions,
dépasserait le but limité de la bourgeoisie. Pour Lénine, la
bourgeoisie russe n’était plus capable d’accomplir sa
propre révolution démocratique de sorte que la classe ouvrière
était appelée à accomplir la révolution bourgeoise et la
révolution prolétarienne à travers une série de changements
sociaux qui constitueraient une « révolution permanente ». En
un sens, la nouvelle situation semblait répéter sur une plus
grandiose échelle, la situation révolutionnaire de 1848. Au
lieu des alliances d’autrefois, limitées et temporaires, entre
mouvements démocratico-bourgeois et internationalisme
prolétarien, il existait maintenant à l’échelle mondiale, un
ensemble de forces révolutionnaires de caractère à la lois social
et national, qui devraient être entraînés au-delà de leurs
objectifs restreints vers des fins prolétariennes.
Un socialisme international consistant, comme celui
de Rosa Luxembourg, par exemple, s’opposait à «
l’autodétermination nationale » des Bolchevicks. Pour elle,
l’existence de gouvernements nationaux indépendants n’altéreraient
pas le fait qu’ils seraient contrôlés par les puisances
impérialistes puisque ces dernières dominaient l’économie
mondiale. Jamais on ne pourrait lutter contre le capitalisme
impérialiste, ni l’affaiblir, en créant de nouvelles nations :
mais seulement en opposant au supra-nationalisme capitaliste
l’internationalisme prolétarien. Naturellement,
l’internationalisme prolétarien ne peut empêcher et n’a
aucune raison d’empêcher les mouvements de libération
nationale contre la domination impérialiste. Ces mouvements
appartiennent à la société capitaliste, exactement comme son
impérialisme. Mais « utiliser » ces mouvements nationaux pour
des buts socialistes ne pouvait signifier autre chose que les
débarrasser de leur caractère nationaliste et les transformer en
mouvements socialistes, orientés vers l’internationalisme.
La première guerre mondiale produisit la Révolution
russe, et, quelles qu’aient été ses intentions primitives, elle
fut et resta une révolution nationale. Bien qu’elle attendit de
l’aide de l’étranger elle n’en apporta jamais aux forces
révolutionnaires de l’extérieur, excepté lorsque cette aide
lui fut dictée par les intérêts russes nationaux. La 2ème guerre
mondiale et ses séquelles amena l’indépendance pour l’Inde
et le Pakistan, la Révolution chinoise, la libération de
l’Asie du Sud-Est, et l’autodétermination pour quelques nations
d’Afrique et du Moyen-Orient. A première vue, cette renaissance du
nationalisme contredit à la fois la position de R. Luxembourg et
celle de Lénine, sur la » question nationale « .
Apparemment, l’époque de l’émancipation nationale n’est pas
terminée, et il est évident que le courant de plus en plus fort
contre l’impérialisme ne sert pas les fins socialistes
révolutionnaires à l’échelle mondiale.
Ce que révèle réellement ce nouveau nationalisme,
ce sont les changements structurels de l’économie capitaliste
mondiale et la fin du colonialisme du XIXème siècle. Le «
fardeau de l’homme blanc » est devenu un fardeau réel au
lieu d’une aubaine. Les profits de la domination coloniale
diminuent tandis que le coût de l’empire augmente. Sans doute des
individus, des corporations, et même des gouvernements,
s’enrichissent encore par l’exploitation coloniale. Mais ceci
n’est plus dû qu’à des conditions spéciales, contrôle de
ressources pétrolières concentrées, découvertes de grands
gisements d’uranium, etc.. plutôt qu’au pouvoir général
de faire des opérations profitables dans les colonies et autres
contrées dépendantes. Les taux de profit exceptionnels
d’autrefois sont tombés aujourd’hui au niveau de taux de profit
« normal « . Lorsque le profit reste exceptionnellement élevé,
c’est surtout dû aux subsides gouvernementaux. En général, le
colonialisme ne paye plus, de sorte que, c’est en partie le
principe du profit lui-même qui invite à reconsidérer le problème
de la domination impérialiste.
Deux guerres mondiales ont plus ou moins détruit
les vieilles puissances impérialistes. Mais elles n’ont pas amené
la fin de l’impérialisme qui, tout en prenant de nouvelles formes
et expressions, maintient le contrôle économique et politique des
nations fortes sur les faibles. Un impérialisme indirect paraît
plus riche en promesses que le colonialisme du XIX ème siècle
ou sa renaissance tardive dans la politique russe des satellites.
Naturellement, l’une n’exclut pas l’autre, et on voit des
considérations stratégiques réelles ou imaginaires porter les
Etats-Unis à contrôler Okinaya, et l’Angleterre, Chypre.
Mais en général, un contrôle indirect peut être supérieur à un
contrôle direct, de même que le système du travail salarié s’est
montré supérieur au travail des esclaves. Seule dans l’hémisphère
Ouest, l’Amérique n’a pas été une puissance impérialiste dans
le sens traditionnel. Elle s’est assurée le bénéfice du contrôle
impérial, plus par la « diplomatie du dollar » que par
l’intervention militaire directe. En tant que puissance capitaliste
la plus forte, l’Amérique espère dominer à sa manière les
régions non soviétiques du monde.
Aucune des puissances européennes n’est de force
aujourd’hui à s’opposer à la dissolution complète de son
empire, si ce n’est avec l’aide américaine. Mais cette aide
soumet ces nations tout comme leurs possessions étrangères, à
la pénétration et au contrôle américains. Héritant de ce
qu’abandonne l’impérialisme et son déclin, les Etats-Unis
n’éprouvent pas le besoin de voler au secours de l’impérialisme
ouest-européen à moins qu’un tel secours ne frustre le bloc
oriental. « L’anticolonialisme » n’est pas une politique
américaine délibérément voulue pour affaiblir les alliés
occidentaux , — bien qu’en fait elle les affaiblisse —
mais a été choisie dans la perspective de renforcer le »
monde libre « . Il est certain que cette perspective
compréhensive, couvre de nombreux intérêts spéciaux plus étroits,
ce qui donne à « l’anti-impérialisme » américain son
caractère hypocrite et conduit à penser qu’en s’opposant à
l’impérialisme des autres nations, l’Amérique développe le
sien.
Privés de possibilités impérialistes,
l’Allemagne, l’Italie et le Japon, n’ont plus de politique
indépendante. Le déclin progressif des Empires français et
britannique a fait de ces nations des puissance de second ordre.
En même temps, les aspirations nationales des régions moins
développées et plus faibles, ne peuvent se réaliser que si
elles entrent dans les plans de conquête des impérialismes
dominants. Quoique la Russie et les Etats-Unis se partagent la
suprématie mondiale, des pays moins importants s’efforcent
néammoins de défendre leurs intérêts spécifiques et d’influencer
quelque peu la politique des super-grands. L’opposition et les
contradictions internationales de ces deux grands riveaux
permettent aussi à des nations nouvellement apparues comme la Chine
et l’Inde, un degré d’indépendance qu’elles n’auraient pu
atteindre sans cela. Sous le couvert de la neutralité, une
petite nation comme la Yougoslavie par exemple peut quitter un
bloc de puissances pour retourner à l’autre. Les pays indépendants
moins faibles peuvent soutenir leur indépendance, comme on le voit,
grâce uniquement au conflit majeur entre la Russie et les
Etats-Unis.
L’érosion de l’impérialisme occidental,
dit-on, crée un vide du pouvoir dans les régions jusqu’alors
subjuguées. Si le vide n’est pas comblé par l’Ouest, il le
sera par la Russie. Bien sûr, ni les représentants du »
nouveau nationalisme » ni ceux du « vieil impérialisme
» ne comprennent cette sorte d’affirmation, puisque le
nationalisme se substitue à l’impérialisme, aucun vide ne se
produit. Ce qu’il faut entendre par « vide » c’est que «
l’auto-détermination nationale » des pays sous-développés les
laisse à la merci d’une « agression communiste » intérieure et
extérieure, à moins que l’Ouest ne garantisse leur «
indépendance ». En d’autres termes, l’auto-détermination
nationale n’inclut pas le libre choix de ses alliés, quoiqu’elle
implique parfois une préférence à l’égard de la « protection »
des puissances occidentales.
« L’indépendance » de la Tunisie et du Maroc,
par exemple, est reconnue aussi longtemps que l’indépendance
à l’égard de la France implique la loyauté, non envers la
Russie, mais envers le Bloc occidental dominé par l’Amérique.
Dans la mesure où elle peut encore exercer dans le
monde des deux blocs, l’auto-détermination nationale est une
expression de la « guerre froide », une impasse politico-militaire.
Mais la tendance du développement n’est pas vers un monde composé
de nations nombreuses, chacune indépendante et vivant dans la
sécurité, mais vers la désintégration des nations faibles,
c’est-à-dire vers leur « intégration » à l’un ou à l’autre
bloc. Sans doute, la lutte pour l’émancipation nationale à
l’intérieur des rivalités impérialistes permet à certaines
contrées d’exploiter la lutte pour le pouvoir entre l’Est et
l’Ouest. Mais ce fait lui-même tend à limiter leurs aspirations
nationales puisqu’un accord Ou une guerre, entre l’Est et l’Ouest
mettrait fin à leurs possibilités de manœuvre entre les deux
blocs. Et tandis que la Russie qui n’hésite pas à détruire tout
essai de l’auto-détermination nationale réelle dans les pays qui
sont sous son contrôle direct, est prête à appuyer toute
auto-détermination nationale dirigée contre la domination
occidentale, l’Amérique qui réclame l’auto-détermination
pour les satellites de la Russie, n’hésite pas à pratiquer dans
le Moyen-Orient ce qu’elle abhorre en Europe Orientale. En dépit
des révolutions nationales et de l’auto-détermination,
l’époque de l’émancipation nationale est pratiquement
dépassée. Ces nations peuvent conserver une indépendance formelle
ne les libérant pas de la domination économique et politique
de l’Ouest. Elles ne peuvent échapper à cette suprématie
qu’en acceptant celle de la Russie, en se plaçant à l’intérieur
du bloc Oriental.
Les révolutions nationales dans les régions
retardées du point de vue capitaliste, sont des essais de
modernisation par l’industrialisation, soit qu’elles
expriment simplement une opposition au capital étranger, soit
qu’elles tendent à changer les rapport sociaux existants. Mais
tandis que le nationalisme du XIXème siècle était un instrument de
développement du capital privé, le nationalisme du XXème siècle
est essentiellement un instrument de développement du capitalisme
d’Etat. Et tandis que le nationalisme du siècle dernier, créait
le libre marché mondial et le degré d’indépendance économique
possible à l’intérieur du capitalisme privé, le nationalisme
actuel, porte de nouveaux coups à un marché mondial déjà en voie
de désagrégation et détruit ce degré d’intégration
internationale « automatique » qu’avait engendré le
mécanisme du marché libre.
Derrière les mouvements nationalistes, il y a, bien
sûr, la pression de la pauvreté, qui devient de plus en plus
explosive à mesure qu’augmente la différence entre nations
pauvres et riches. La division internationale du travail telle
qu’elle est déterminée par la formation du capital privé
implique l’exploitation des contrées les plus pauvres par les plus
riches et la concentration du capital dans les pays capitalistes
avancés. Le nouveau nationalisme s’oppose à la concentration du
capital déterminée par le marché, de manière à assurer
l’indutria-lisation des pays sous-développés. Dans les conditions
actuelles cependant, l’organisation de la production capitaliste
sur un plan national augmente sa désorganisation à l’échelle
mondiale. Aujourd’hui, entreprise privée et contrôle
gouvernemental opèrent simultanément dans chaque pays capitaliste,
et dans le monde entier. De sorte qu’existent côte à côte la
concurrence générale la plus âpre, la subordination de la
concurrence privée à la concurrence nationale la plus impitoyable,
et la subordination de la concurrence nationale aux exigences
supranationales de la politique des blocs.
A la base des aspirations nationales et des
rivalités impérialistes, se trouve le besoin réel d’une
organisation mondiale de la production et de la distribution, au
profit de l’humanité dans son ensemble. Premièrement, comme
le géologue K. F. Mather l’a fait remarquer, parce que la «
terre est faite beaucoup plus pour être occupée par des hommes
organisés à l’échelle mondiale, pouvant pratiquer au
maximum à travers le monde entier le libre échange des
matières premières et des produits finis, que par des hommes qui
s’entêtent à élever des barrières entre régions, même si ces
régions sont de grands pays ou des continents entiers ».
Deuxièmement parce que la production sociale ne peut se
développer pleinement, et libérer les hommes du besoin et de
la misère que par la coopération internationale, sans égards aux
intérêts nationaux particuliers. Le progrès du développement
industriel est fondé sur l’interdépendance inévitable. Si elle
n’est pas acceptée et utilisée à des fins humaines, une lutte
interminable entre nation, pour la domination impérialiste,
produira par suite de l’incapacité à réaliser à l’échelle
internationale ce qui a été réalisé ou est en voie de l’être
sur le plan national : l’élimination partielle ou totale de
la compétition capitaliste.
Malgré l’élimination du capital privé ou sa
réglementation restrictive, les antagonismes de classe
subsistent dans tous les pays, par suite, la nationalisation du
capital ayant laissé intacts les rapports de classes, il est
impossible d’échapper à la compétition internationale ; la
défense d’un pays et sa force croissante signifie en réalité
la défense et la reproduction de nouveaux groupes dirigeants. «
L’amour de la patrie socialiste » dans les pays communistes,
le désir de se faire une place comme on le voit dans les pays
de gouvernements à économie « socialiste » et
l’auto-détermination nationale, dans les contrées autrefois
subjuguées, signifie l’existence et la montée de nouvelles
classes dominantes liées à l’existence de l’Etat national.
Alors qu’une attitude positive à l’égard du
nationalisme trahit un manque d’intérêt pour le socialisme,
la position socialiste sur le nationalisme est manifestement
inefficace tout comme les pays qui en oppriment d’autres. Une
position anti-nationaliste intransigeante semble, tout au moins
indirectement, appuyer l’impérialisme. Cependant,
l’impérialisme fonctionne grâce à ses propres ressorts,
indépendamment des attitudes socialistes à l’égard du
nationalisme. Bien plus, les socialistes n’ont pas pour rôle
de fomenter les luttes pour l’autonomie nationale ; comme
l’ont démontré les mouvements de « libération » qui ont
surgi dans le sillage de la seconde guerre mondiale. Contrairement
aux espoirs d’autrefois, le nationalisme ne put être utilisé
à des fins socialistes et il ne fut pas un bon moyen stratégique
pour hâter la fin du capitalisme.
Au contraire, le nationalisme détruisit le
socialisme, en l’utilisant à des fins nationalistes.
Ce n’est pas le rôle du socialisme de soutenir le
nationalisme, même quand celui-ci combat l’impérialisme.
Combattre l’impérialisme sans affaiblir simultanément le
nationalisme, ce n’est autre chose que combattre certains
impérialistes et en appuyer d’autres, car le nationalisme est
nécessairement impérialiste ou illusoire. Appuyer le
nationalisme arabe, c’est s’opposer au nationalisme juif ;
appuyer ce dernier, c’est lutter contre le premier, car il est
impossible de soutenir un nationalisme sans soutenir aussi des
rivalités nationales, l’impérialisme et la guerre. Etre un bon
nationaliste indien, c’est combattre le Pakistant ; être un vrai
pakistanais, c’est détester l’Inde. Ces deux pays
récemment « libérés » se préparent à la lutte pour des
territoires litigieux et soumettent leur développement à
l’action destructive de l’économie de guerre capitaliste.
Et ainsi de suite : « libérer Chypre de la domination anglaise
tend seulement à ouvrir une nouvelle bataille pour Chypre entre
Grecs et Turcs et ne supprime pas le contrôle occidental sur la
Turquie et la Grèce. « Libérer » la Pologne de la domination
russe peut mener à une guerre avec l’Allemagne pour la «
libération » des provinces allemandes aujourd’hui dominées par
la Pologne, puis à de nouvelles luttes polonaises pour les
territoires pris par l’Allemagne. Une indépendance réelle de
la Tchécoslovaquie rouvrirait certainement la lutte pour la
région des Sudètes, lutte qui entraînerait à son tour la lutte
pour l’indépendance tchécoslovaque, et peut-être pour celle des
Slovaques désireux de se séparer des Tchèques. Avec qui
faut-il être ? Avec les Algériens contre les Français ? Avec les
Juifs ? Avec les Arabes ? Avec les deux ? Où les juifs iront-ils
pour faire place aux Arabes ? Que feront les réfugiés arabes
pour cesser d’être un « mal » pour les Juifs ? Que faire d’un
million de colons français menacés d’expropriation et
d’expulsion quand la libération algérienne sera accomplie ? Des
questions semblables se posent partout. ; les Juifs y répondent pour
les Juifs, les Arabes pour les Arabes, les Algériens pour les
Algériens, les Français pour les Français, les Polonais pour les
Polonais, et ainsi de suite, de sorte qu’elles demeurent non
résolues et insolubles. Si utopique que puisse paraître la
recherche d’une solidarité internationale dans cette mêlée
des antagonismes nationaux et impérialistes, aucune autre route
ne semble ouverte pour échapper aux luttes fratricides et parvenir à
une société mondiale rationnelle.
Bien que les sympathies socialistes soient avec les
opprimés, elles visent non les nationalismes qui surgissent
doublement mais la condition des opprimés qui affrontent à la
fois une classe de dirigeants indigènes et de dirigeants étrangers.
Leurs aspirations nationales sont en partie des aspirations «
socialistes » puisqu’elles renferment l’espérance
illusoire des populations appauvries qui croient qu’elles
amélioreront leurs conditions par l’indépendance nationale.
L’auto-détermination nationale n’a pas émancipé les
classes laborieuses des pays avancés. Elle ne le fera pas non plus
maintenant en Asie et en Afrique. Les révolutions nationales,
l’algérienne, par exemple, apporteront peu aux classes
pauvres, à part le droit de partager plus équitablement les
préjugés nationaux.
Sans doute, c’est quelque chose pour les
Algériens, qui ont souffert d’un système colonial
particulièrement arrogant. Mais on peut prévoir les résultats
possibles de l’indépendance algérienne en examinant le cas de la
Tunisie et du Maroc, où les rapports sociaux existants n’ont
pas changé, et où les conditions d’existence des classes
exploitées n’ont pas été notablement améliorées.
A moins d’être un pur mirage, le socialisme
renaîtra comme un mouvement international — ou pas du tout — En
tous cas, et sur la base de l’expérience passée, ceux qui sont
intéressés à la renaissance du socialisme, doivent souligner
avant tout son caractère international. Si un socialiste ne peut
devenir nationaliste, il n’en est pas moins un anti-colonialiste et
un anti-impérialiste. Cependant, sa lutte contre le colonialisme
n’implique pas son adhésion au principe d’auto-détermination
nationale, mais exprime son désir d’une société socialiste
internationale, une société sans exploitation. Si les socialistes
ne peuvent s’identifier aux luttes nationales, ils peuvent en tant
que socialistes, s’opposer à la fois au nationalisme et à
l’impérialisme. Par exemple, le rôle des socialistes français
n’est pas de lutter pour l’indépendance algérienne, mais de
transformer la France en une société socialiste. Les luttes
pour cet objectif aideraient certainement le mouvement de libération
en Algérie et n’importe où, mais ce serait là une conséquence
secondaire, et non la raison même de la lutte socialiste contre
l’impérialisme nationaliste. Au stade suivant, l’Algérie
devrait être « dénationalisée » et intégrée à un mode
socialiste international.
Voir aussi
« Les
marxistes et la question nationale (Souyri, 1979)
Fighting
for the right to organise (Falah Alwan) »