SPARTACUS COMMUNISME DE CONSEIL
vendredi 27 mars 2026
mercredi 25 mars 2026
La mythification de la paysannerie
L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.
Depuis plus d’un siècle, l’extrême gauche prédit la crise du capitalisme avec une régularité insistante : plus ces révolutionnaires prétendent être des prophètes, plus ils annoncent qu’il s’agit de la crise finale et ultime. Malgré cela, le capital s’est accumulé et concentré, l’économie s’est développée et le système capitaliste s’est renforcé et développé, ce qui n’empêche pas les prédictions habituelles de se répéter. Mais ces erreurs d’optique ne sont pas dues uniquement au fait que la majorité des révolutionnaires prennent leurs désirs pour des réalités et construisent des stratégies fondées sur des rêves. Elles sont également dues à l’instabilité inhérente au capitalisme.
Le capitalisme est le seul mode de production qui exige l’instabilité, alors que tous les systèmes économiques précédents ont cherché à garantir que leurs conditions de fonctionnement restent inchangées. Les anciens systèmes d’exploitation avaient tendance à reproduire la même profession dans les mêmes familles et les mêmes types de production dans les mêmes lieux. Le capitalisme a complètement changé ce panorama et institué comme règle la mobilité de la force de travail et la mutabilité des types de production.
C’est pourquoi le capitalisme ne peut ni survivre ni se développer sans crises sectorielles et régionales permanentes, sans l’adoption continue de nouvelles techniques et de nouveaux systèmes d’organisation, sans que de nombreux travailleurs soient jetés au chômage tandis que d’autres sont absorbés par de nouvelles branches d’activité, sans le déplacement continu de volumes importants de capitaux, sans la migration d’énormes vagues humaines, et sans des destructions qui s’accompagnent toujours de constructions.
Plutôt que de révéler une quelconque crise générale du capitalisme, l’instabilité est plutôt un symptôme de sa vitalité. Dans ce système, l’instabilité n’implique pas en soi un déséquilibre, parce que l’équilibre peut se restaurer dans le temps ou dans l’espace : un déséquilibre peut être compensé plus tard, ou ailleurs, par autre un déséquilibre dans la direction opposée. Voilà pourquoi les prophètes pressés se trompent, lorsqu’ils confondent instabilité et crise.
Cette confusion, cependant, n’est pas dépourvue de base sociale, parce qu’un mode de production, afin d’assurer la vitalité de ses fondements, remet sans cesse en cause ses formes d’existence épisodiques et que le fait de les remplacer par d’autres formes semble représenter un risque grave. Eduqués dans l’idée qu’il leur faut accepter la mutabilité de tous les moyens économiques et de toutes les conditions d’existence, les exploités finiront-ils par concevoir la précarité de ce système ?
Alors qu’un courant idéologique défend les valeurs du progrès et annonce que l’instabilité fait partie des nécessités de la vie, un autre insiste sur la nécessité de doter la société d’une ancre conservatrice. Les idéologies capitalistes ont oscillé entre ces deux points de vue et, dans la plupart des cas, elles les combinent de différentes façons. C’est dans ce contexte qu’a surgi le mythe de la nature.
L’idée que la société industrielle aurait rompu l’équilibre de la nature est fondée sur l’hypothèse que cet équilibre aurait un jour existé. Les écologistes, qui ont acquis une très grande capacité d’expression publique et conquis un pouvoir d’intervention surprenant dans la société contemporaine, admettent implicitement, quand ce n’est pas explicitement, un axiome fondamental – le mythe de l’équilibre naturel et de la nature comme modèle à l’aune duquel il faudrait évaluer les instabilités économiques. Ils présentent systématiquement les contradictions sociales comme des contradictions entre la société et la nature, ce qui leur permet d’escamoter le processus d’exploitation et ses conséquences.
Attribuer à la nature un état originel où aurait régné l’équilibre et lui appliquer les postulats généraux de tous les autres équilibres, c’est y chercher la justification d’illusoires harmonies sociales et donc séparer totalement la société de ses modes de fonctionnement. La naturalisation est la forme suprême de la réification. Dès l’instant où un modèle d’ordre particulier est présenté comme naturel, il devient éternel et incontestable. L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.
Je ne m’étonne pas que certaines idéologies soient reliées de façon claire et exclusive à l’aile la plus rétrograde du capitalisme. Mais il est troublant que l’extrême gauche ait avalé l’appât, l’hameçon et la canne à pêche du mythe de la nature – de plus, il s’agit d’une situation nouvelle. Jusqu’à il y a quelques décennies, la gauche se caractérisait par le désir d’accélérer l’avenir et les amateurs de reliques peuplaient seulement les rangs des conservateurs. Aujourd’hui, la situation s’est inversée : c’est de l’extrême gauche que s’élèvent le plus de louanges pour les vertus des facteurs historiques de stabilité, tandis que la droite, même lorsqu’elle se prétend conservatrice, ne craint absolument pas d’initier des innovations qui liquident les vestiges du passé. Par ailleurs, pourquoi l’ancienneté d’une culture, ou d’un comportement collectif, est-elle présentée comme un critère en faveur de leur nécessaire survie, alors qu’on pourrait plus logiquement argumenter qu’il est temps, pour un phénomène qui dure depuis très longtemps, de disparaître ?
L’un des artifices du multiculturalisme consiste à s’insurger contre la destruction des cultures, des langues et des modes de vie archaïques, comme s’ils avaient toujours existé et n’étaient pas issus, à leur tour, de la destruction de cultures et de langues antérieures. Les multiculturalistes servent ainsi un double objectif. Tout d’abord, sur un plan stratégique général, ils cherchent à maintenir la population pauvre fragmentée dans une multitude de mini-groupes, précisément au moment où le Capital, pour sa part, est mondialisé. Cette démarche contribue à renforcer le Capital lorsque surviennent des confrontations sociales. En second lieu, et dans le domaine plus réduit de leurs intérêts professionnels, les multiculturalistes, tous passés par l’université, cherchent à maintenir en vie leurs cobayes humains puisque ceux-ci leur servent à écrire des thèses et des articles sur les cultures et les langues qu’ils étudient.
La nature est un mythe : elle n’existe pas, sinon en tant qu’objet de l’action humaine.
Si je devais définir les limites de la nature, j’utiliserais des termes équivalents à ceux de la chose en soi de Kant, c’est-à-dire ce qui, restant extérieur à l’action humaine, ne peut être connu, parce que l’homme ne pense et ne connaît que ses propres actions. Depuis l’aube de l’humanité ce mythe a été dévoilé. Selon les archéologues qui ont essayé de reconstruire la base des idées qui prévalaient au néolithique et les chercheurs qui se consacrent à l’analyse structurale des récits mythologiques, l’un des éléments fondateurs des idéologies archaïques était l’opposition entre la culture humaine et la nature, entre monde civilisé et espaces sauvages.
Aristote s’est inséré dans une très longue lignée : en définissant l’homme comme un animal social, il le définissait effectivement comme un être antinaturel. Le fait que ce philosophe grec, pour étudier le phénomène du changement, ait eu recours à des analogies tirées de l’activité artistique et artisanale indique qu’il considérait la nature comme un objet d’intervention. En tant que principe de changement, la nature, telle qu’Aristote la comprenait, s’oppose d’un côté au hasard et, de l’autre, au travail de l’artisan et de l’artiste. A l’inverse, les artistes et les artisans, même s’ils se servent des mêmes matériaux que la nature, nous transforment de différentes manières ; donc au lieu d’imiter la nature, ils entrent en concurrence avec elle.
À cet égard, au IIe siècle avant notre ère, à une époque où les techniques avaient commencé à acquérir une autre importance, le philosophe stoïcien Panétios de Rhodes soutint que l’activité manuelle des êtres humains pouvait compléter la nature, créant ainsi une sorte de nouvelle nature.
Et à l’aube de l’époque où la science devint expérimentale, ce classique méthodologique qu’est le Novum Organum de Francis Bacon annonça que «la technique est l’homme ajouté à la nature1», ce qui signifie, comme l’a souligné Jean-François Revel, commentateur subtil des questions philosophiques, que «la nature sans la technique humaine ne serait pas la nature». A tous les déséquilibres inhérents à la nature, il faut en ajouter un de plus, l’action sociale, qui étant toujours contradictoire, ne peut être comprise que comme un déséquilibre qui détermine d’autres déséquilibres.
Les différentes technologies qui se sont succédées ne se sont pas limitées pas à introduire des déséquilibres. Dans la mesure où elles matérialisent certains systèmes de relations sociales, elles sont toutes apparues pour résoudre des déséquilibres plus ou moins aigus résultant de l’appropriation sociale de la nature, inaugurant ainsi différentes formes de déséquilibre.
Je ne prendrai qu’un exemple mais qui illustre tous les autres, sans exception. L’utilisation du charbon minéral au début de l’industrie capitaliste, durant la transition du XVIIIe au XIXe siècle, source d’énergie très polluante et à laquelle aujourd’hui on attribue tant de maux, est née pour résoudre un énorme déséquilibre provoqué, sous le système seigneurial, par le fait qu’on utilisait le bois dans pratiquement toutes les constructions et de multiples fabrications. Cette utilisation extensive du bois en tant que matière première suscita une telle diminution des surfaces occupées par les bois et les forêts que, en Grande-Bretagne, le bois dut être importé de pays lointains et atteignit des prix inabordables. L’utilisation du charbon minéral vint résoudre la crise soulevée par l’utilisation du bois dans la société européenne précapitaliste.
L’industrie moderne se limita initialement à résoudre les déséquilibres insoutenables créés par les technologies et les formes d’exploitation qui l’avaient précédée. Depuis lors, elle a su répondre à des déséquilibres qu’elle avait elle-même créés, en adoptant d’autres modalités contradictoires et donc, elles aussi, déséquilibrées. On ne peut même pas estimer que la société industrielle aurait atteint un potentiel destructeur plus élevé, en termes relatifs. Bien au contraire, on peut formuler la règle suivante : plus les moyens techniques employés par une société sont rudimentaires, plus vastes seront les répercussions de leur action sur la nature, par rapport aux résultats obtenus sur le plan de la production matérielle. Il existe de nombreuses études sur les systèmes économiques qui utilisent des technologies archaïques, qu’il s’agisse de peuples préhistoriques ou de peuples contemporains, et ces études confirment cette règle. Je me limiterai à deux exemples.
Les groupes sociaux nomades qui utilisaient des outils de pierre taillée ne les aiguisaient pas lorsque leur tranchant était émoussé, mais les mettaient de côté et taillaient d’autres instruments. Dans des délais extrêmement courts, de minuscules groupes humains réussissaient à épuiser complètement des carrières importantes ; ils
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1 La phrase de Francis Bacon et le commentaire de Jean-François Revel se trouvent dans l’Histoire de la philosophie occidentale de Thalès à Kant, Nil, 1994, p. 357 (réédition Pocket 1996).
cherchaient alors une nouvelle source d’approvisionnement, jusqu’à ce qu’ils aient de nouveau consommé trop de pierre, et ainsi de suite. Comme le même système était appliqué à d’autres matières premières et aux aliments, d’énormes territoires devenaient inutilisables dans un court laps de temps.
Pour chasser les animaux, les petits groupes itinérants de chasseurs-collecteurs mettaient souvent le feu à une forêt ou une savane ; lorsque le vent poussait les flammes en direction d’un précipice, ils provoquaient la fuite des animaux qui y tombaient pour échapper aux flammes. Une vaste zone était ainsi incendiée et le nombre d’animaux qui mouraient de cette façon était bien supérieur aux capacités de consommation de ces petits groupes. En effet, ils ne connaissaient pas encore les méthodes de conservation à long terme, et l’on mangeait seulement la viande immédiatement consommable. Quand il partait dans un autre endroit, ce petit groupe humain laissait derrière lui une destruction incomparablement plus importante que les avantages qu’il avait retirés de la chasse. Je pourrais ajouter d’innombrables exemples, qui illustrent tous une seule règle : en proportion du niveau de production souhaité, les technologies les plus grossières sont celles qui provoquent les effets secondaires les plus graves et qui endommagent les zones les plus vastes.
Le mythe de l’équilibre naturel est inséparable du mythe du bon sauvage, cet être humain primitif censé vivre en harmonie avec le milieu qui l’entoure. La conception moderne du sauvage, élaborée par une société européenne qui possède certaines techniques de production très avancées, a abouti à une distorsion de la capacité d’observation des navigateurs et des colonisateurs, qui ne pouvaient pas comprendre la sophistication considérable de cette humanité qu’ils abordaient pour la première fois. En cherchant chez autrui seulement ce qu’ils possédaient eux- mêmes, les Européens sont évidemment arrivés à la conclusion que les autres n’avaient rien, ou très peu, à offrir, alors qu’en fait ces sociétés, même si elles conservaient, sous des formes simples, certains domaines d’activité qui en Europe avaient atteint une grande complexité, avaient développé la complexité dans d’autres domaines, qui, par contre, avaient seulement atteint un stade rudimentaire chez les Européens. Pour le meilleur et pour le pire, se répandit ainsi l’idée que les sauvages vivaient en communion avec la nature, plutôt qu’on comprenne que ces personnes agissaient également sur la nature, la détruisaient et la recréaient selon des modèles sans aucun doute différents de ceux des Européens, mais pas moins lourds de conséquences.
Le mythe du bon sauvage, propagé par certains anthropologues qui curieusement, dans le paysage politique actuel, s’affirment «de gauche», a renforcé les implications socialement conservatrices du mythe de la nature. Si la Terre, mère commune, était la source inépuisable d’une tradition pérenne et immuable, alors les hommes et les femmes prétendument dépourvus de techniques seraient les acteurs d’une vie exemplaire. Le type de racisme apparu dans les pays germaniques avec le romantisme, au moment de la transition entre le XVIIIe et le XIXe siècle, a introduit un changement dans ce mythe : il a intronisé comme modèle de la tradition, non pas des individus ayant une couleur de peau et un type de nez différents, mais cette partie de la population européenne qui avait été reléguée à l’utilisation d’instruments archaïques, les agriculteurs. La nuit des temps est l’ignorance des historiens et l’immuabilité des techniques archaïques est l’ignorance de ceux qui émettent des commentaires triviaux sur les changements intervenus. Ceux qui recherchent dans l’histoire une stabilité qui n’a jamais existé la falsifient pour en tirer des avantages politiques actuels. Il importe peu aujourd’hui aux amateurs de l’archaïsme paysan que, depuis les recherches de Richard Lefebvre des Noëttes2, puis, dans une autre perspective, de Marc Bloch3 et de ses disciples, comme André-Georges Haudricourt4, on sache que les techniques rurales, loin d’être restées immuables, ont subi de nombreuses adaptations et même parfois des remodélations extrêmement profondes et relativement rapides, pour remédier aux déséquilibres provoqués par des techniques antérieures, inaugurant ainsi de nouveaux déséquilibres.
Dans un ouvrage consacré au régime seigneurial européen5 entre le Ve siècle et le XVe siècle, j’ai analysé en détail les transformations des techniques agricoles. Le lecteur intéressé y trouvera une bibliographie abondante, mais cela servira-t-il à quelque chose ?
Nous sommes en train de parler de mythes : ceux-ci sont d’autant plus solides, qu’ils résistent aveuglément aux démonstrations qui les invalident. Le romantisme considère que les agriculteurs européens sont, depuis des temps immémoriaux, attachés à des techniques qui, en comparaison avec les changements rapides intervenus dans l’industrie, sont présentées comme neutres, en réalité comme des non-techniques.
Pour illustrer ce parcours idéologique, prenons le cas d’Ernst Moritz Arndt, l’un des représentants du racisme et du nationalisme romantique aux connotations linguistiques, qui passa de l’apologie de la paysannerie à la
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2 Cf. La Force animale à travers les âges, 1924, et L’attelage, le cheval de selle à travers les âges, contribution à l’histoire de l’esclavage, 1931 (NdT).
3 Cf. Les caractères originaux de l’histoire rurale française, 1931, et La Terre et le Paysan. Agriculture et vie rurale aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1999 (NdT).
4 Cf. L’Homme et la charrue (1955) écrit avec M.J.B. Delamarre ; La technologie, science humaine. Recherches d’histoire et d’ethnologie des technique, 1987 ; et Des gestes aux techniques. Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes, 2010 (NdT).
5 Poder e Dinheiro. Do Poder Pessoal ao Estado Impessoal no Regime Senhorial, Séculos V-XV, op. cit. Le lecteur pourra consulter l’entrée consacrée aux techniques agraires dans l’index thématique placé à la fin de chaque volume.
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glorification de la terre. Selon Arndt, la nature était une totalité organique, dans laquelle les plantes, les roches et les êtres humains étaient interdépendants, sans que certains soient plus importants que d’autres. Dans ce cadre, le sol et la race étaient présentés comme faisant partie du même ensemble.
Dans le cercle des intellectuels formés par le romantisme allemand s’est développé un lieu commun : l’idée que les forêts auraient façonné le mode de pensée teutonique et donc conditionné les caractéristiques cérébrales de la race. Martin Bernal, un historien qui s’est penché sur ces questions, a analysé «la tendance persistante des romantiques à déduire le caractère d’un peuple à partir des paysages de sa terre natale6». Vous noterez qu’ils ne choisissaient pas le facteur géographique au détriment du facteur racial, mais les unissaient tous deux dans un ensemble indifférencié, parce que la vue de ces panoramas naturels était censée déterminer une langue donnée et qu’à cette langue correspondait une structure donnée du cerveau. «Le XIXe siècle venait à peine de commencer que la relation mortifère entre l’amour de la terre et le nationalisme raciste militant était déjà solidement établie7», observe Peter Staudenmaier.
Ainsi s’est créé le mythe de l’harmonie entre le paysan et la nature ou, en termes plus drastiques, l’intégration totale du paysan dans la nature, en tant qu’élément naturel. Cultivateur de racines, le paysan allait devenir une racine, profondément implantée dans la Terre-Mère, sa patrie.
En postulant l’équilibre de la nature et en considérant qu’une industrie démoniaque a introduit le déséquilibre, les écologistes actuels embrassent étroitement – peut-être sans le savoir – un couple de concepts qui a structuré la dialectique de l’histoire dans l’œuvre principale d’Oswald Spengler, l’un des monuments de la pensée d’extrême droite durant les premières décennies du XXe siècle : la culture, qui correspondrait à une essence organique et se définirait par sa cohésion interne ; et la civilisation, qui serait purement extérieure et accidentelle, et ne dépasserait pas le niveau technique. Pour Spengler, il s’agissait de l’opposition entre la vie et l’artifice, l’organique et le mécanique. «La culture et la civilisation, c’est-à-dire, le corps vivant et la momie d’un être animé!» Par conséquent, inévitablement, la «civilisation représente la victoire de la ville. La civilisation se libère de ses origines rurales et court à sa propre destruction8».
Bien avant que n’apparaissent les élucubrations des écologistes, il a suffi d’utiliser cette paire de concepts pour que l’un des classiques de la pensée d’extrême droite atteigne la principale conclusion des écologistes.
Examinons maintenant quelques autres fils de cette histoire.
João Bernardo, 2012, traduit du portugais par Y.C.
(Cet article fait partie d’une série de 3 articles sur « Le mythe de la nature » : Le mythe de la nature (2012)
La mythification de la paysannerie
Agriculture familiale et fascisme italien
L’agriculture familiale et le nazisme
et sont inclus avec d’autres textes dans le livre de João Bernardo, Contre l’écologie, Editions NPNF, 2017.
notes
6 Cf. Black Athena. The Afroasiatic Roots of Classical Civilization, volume I: The Fabrication of Ancient Greece 1785-1985, Rutgers University Press, 1987, p. 334. [Ce livre a été édité aux PUF en 1996 sous le titre Black Athena, Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, tome 1 : L’invention de la Grèce antique, (NdT).]
7 Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism. Lessons from the German Experience, AK Press, 1995, p. 6. [Cet article offre un bref résumé en français de ce livre : http://www.larevolutionencharentaises. com/spip.php?article176, (NdT).]
8 Les citations d’Oswald Spengler sont tirées de l’édition espagnole de son livre, La Decadencia de Occidente. Bosquejo de una Morfología de la Historia Universal, Espasa-Calpe, 1942-1944, volume II, p. 205, et volume III,
p. 150. [La traduction française est parue chez Gallimard en 1948 sous le titre : Le déclin de l’Occident. Volume I : Forme et réalité. Volume II : Perspectives de l’histoire universelle (NdT).]
lundi 23 mars 2026
La guerre au proche orient fait peser une menace sur l’eau et la nourriture
jeudi 12 mars 2026
Deux articles éclairant sur les possibles graves conséquences de la guerre contre l'Iran. Outre des centaines de morts civiles, des centaines de milliers de déplacés, c'est la famine qui se pointe dans les pays les plus riches de la planète, ce qui confirme qu'il existe une denrée plus indispensable et vitale que le pétrole : l'eau !
Je complète ,en Europe et plus particulièrement en France l' eau aussi va devenir une denrée rare, les data centers et les centrales nucléaires sont des grandes consommatrices d' eau.
La France, nouvel eldorado des data centers ?
Golfe persique : de la guerre du pétrole à la guerre de l’eau ?
026/03/12 at 11:45 AM
par Béchir Lakani
Une station de dessalement à Bahreïn a été endommagée dimanche par une attaque de drones iraniens. Et une frappe aurait également touché une usine en Iran. Dans une région où l’approvisionnement en eau potable dépend largement du dessalement, de telles attaques font planer la menace d’une crise humanitaire majeure pour les populations du Golfe, comme pour celles d’Iran.
L’eau sera-t-elle la prochaine arme stratégique dans le conflit armé qui prend de plus en plus d’ampleur au Moyen-Orient ? Les récents incidents autour d’installations de dessalement dans le Golfe persique laissent entrevoir un scénario inquiétant. A savoir celui d’une guerre où la ressource la plus vitale de la région serait directement menacée. Autrement dit, dans une région où l’eau est plus vitale encore que le pétrole, ces installations constituent des cibles militaires d’une importance capitale.
Voyons les faits. Le 8 mars, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, accusait les États-Unis d’avoir bombardé une usine de dessalement sur l’île de Qeshm Island, située au large du port stratégique de Bandar Abbas. Selon Téhéran, cette attaque aura perturbé l’approvisionnement en eau d’une trentaine de villages. En représailles à cet acte hostile, un drone iranien endommagea le lendemain à son tour une station de dessalement à Bahreïn. Laquelle fournit notamment de l’eau potable à une base militaire américaine installée dans l’île. Ces attaques inédites marquent une évolution dont les conséquences sont imprévisibles. L’eau- une denrée rare et vitale pour cette région, l’une des plus désertiques de la planète- pourrait désormais être utilisée comme levier stratégique et militaire.
Dépendance et vulnérabilité
Effectivement, l’eau douce étant une ressource quasi inexistante, il en résulte que la plupart des États de la région reposent essentiellement sur les usines de dessalement pour alimenter leurs populations et leurs économies. Sachant que le Moyen-Orient qui est parsemé de plusieurs milliers d’installations réparties le long des côtes du Golfe, concentre près de 40 % de la capacité mondiale de dessalement.
Les chiffres illustrent cette dépendance extrême. Au Koweït, près de 90 % de l’eau potable provient du dessalement. La proportion atteint 86 % à Oman et environ 70 % en Arabie saoudite. Aux Emirats arabes unis, plus de 40 % de l’eau consommée est produite par ces installations. Ces infrastructures ont permis l’émergence des grandes métropoles du Golfe, de Dubaï à Doha en passant par Abu Dhabi. Car, sans eau potable produite par ces infrastructures, ces villes champignons construites au cœur de déserts arides seraient tout simplement inhabitables.
Un talon d’Achille stratégique
Or, cette dépendance aux techniques du dessalement est le véritable talon d’Achille des États du Golfe. Et si, dans le contexte de la guerre qui oppose aujourd’hui l’Iran à la coalition israélo-américaine, ces usines étaient attaquées par des drones ou des missiles iraniens comme ce fût le cas pour le Bahreïn ?
C’est le pire scénario catastrophe pour les monarchies du Golfe. Les experts de la sécurité hydrique avertissent depuis longtemps de ce danger. Déjà en 2010, une analyse de la CIA estimait que la destruction de plusieurs grandes usines de dessalement dans le Golfe pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie stratégique. Et ce, d’autant que l’emplacement de ces usines de dessalement, généralement construites en surface, le long du littoral, les rend difficiles à protéger efficacement contre les drones, les missiles ou les cyberattaques. Ainsi, une simple attaque informatique pourrait suffire à perturber les processus chimiques essentiels au traitement de l’eau. De plus, ces installations sont souvent étroitement liées aux centrales électriques. Or, une frappe contre l’infrastructure énergétique peut donc indirectement interrompre la production d’eau potable.
Une catastrophe humanitaire
Pour de nombreux experts, cibler les infrastructures hydrauliques constitue une dangereuse ligne rouge. Car, contrairement aux installations militaires ou industrielles, ces infrastructures sont directement liées à la survie des populations civiles.
Un exemple concret ? Si l’immense complexe de dessalement de Jubail qui alimente la ville de Riyad avec ses huit millions d’habitants venait à être gravement endommagé, la capitale saoudienne pourrait se retrouver privée d’eau en moins d’une semaine. Et ce n’est pas de la science-fiction.
Cela étant, l’Iran n’est pas non plus à l’abri d’une crise similaire. Le pays traverse depuis plusieurs années une sécheresse sévère qui a fortement réduit ses réserves d’eau. Ainsi, les barrages alimentant la capitale, Téhéran, ont atteint des niveaux alarmants. Certains réservoirs sont tombés à moins de 5 % de leur capacité, alimentant les inquiétudes quant à une éventuelle pénurie d’eau pour les plus de dix millions d’habitants de la métropole.
Au final, après le pétrole et les voies maritimes, l’eau pourrait devenir le prochain champ de bataille stratégique du Moyen-Orient. Et dans ce conflit qui ne dit pas encore son nom, la ressource la plus précieuse de la région risque bien d’en être la première victime.
Iran : la guerre fait peser une menace sur l’eau et la nourriture des monarchies du Golfe
Par Oussama Nadjib
Maghreb Émergent | Référence de l'information économique du Maghreb
Tandis
que le monde s’inquiète d’un choc pétrolier mondial, les
monarchies du Golfe affrontent une menace plus immédiate : celle
d’une rupture de leurs approvisionnements en nourriture et
en eau.
La guerre contre l’Iran et la paralysie du détroit d’Ormuz
exposent brutalement la vulnérabilité logistique
d’ économies désertiques
dépendantes des importations pour leur survie quotidienne.
En
frappant les infrastructures civiles et en perturbant les routes
maritimes, le conflit met à nu la fragilité d’un
modèle économique dépendant
à plus de quatre-vingts pour cent des importations pour satisfaire
les besoins essentiels de la population. Le géant danois du
transport maritime Maersk a suspendu ses rotations vers plusieurs
terminaux majeurs du Golfe, dont ceux de Jebel Ali et de Dammam,
évoquant une situation sécuritaire devenue intenable. Cette
décision frappe au cœur le port de Jebel Ali, à Dubaï, plaque
tournante logistique qui dessert près de cinquante millions de
consommateurs dans la région. Selon plusieurs analystes, la
paralysie de ce hub transforme de facto des États comme le Qatar,
le Koweït ou en économies quasi enclavées, contraintes de
dépendre presque exclusivement des routes terrestres saoudiennes,
déjà saturées par un afflux exceptionnel de camions.
L’effet
sur les marchés locaux est immédiat. Les produits périssables —
bananes, fruits frais ou produits laitiers — font l’objet d’une
spéculation qui a parfois triplé leur prix en moins de
quarante-huit heures. Bien que les autorités assurent que les
réserves stratégiques couvrent entre quatre et six mois de
consommation, la psychologie de la pénurie a déjà provoqué des
ruées dans les supermarchés. À Dubaï, les autorités ont dû
assouplir temporairement certaines restrictions de circulation afin
de maintenir l’approvisionnement en produits de première
nécessité.echnologies
traitement eau
L’eau potable, cible stratégique
La
crise a franchi un nouveau seuil avec l’attaque d’un drone
contre une station de dessalement à Bahreïn. Cet épisode souligne
la fragilité extrême d’une région où l’eau potable n’est
pas une ressource naturelle, mais un produit industriel issu du
dessalement de l’eau de mer. Les infrastructures hydriques du
Golfe sont aujourd’hui exposées à une double menace : les
frappes directes contre les installations et la pollution marine
liée aux attaques contre les pétroliers.
Les marées noires
peuvent en effet obstruer les filtres des usines d’osmose inverse,
provoquant des arrêts techniques majeurs. Sans ces installations,
les grandes métropoles du désert ne disposent que de quelques
jours de réserve d’eau potable.
Les limites des stratégies mises en place après 2008
La situation actuelle met également à l’épreuve les politiques adoptées après la crise alimentaire mondiale de 2008. À l’époque, des pays comme l’Arabie saoudite avaient abandonné leurs coûteux programmes de culture domestique du blé afin de préserver leurs nappes phréatiques, préférant investir massivement dans des terres agricoles à l’étranger. Cette stratégie reposait toutefois sur un postulat simple : la sécurité des routes maritimes. Or, la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz remet aujourd’hui en cause cette hypothèse fondamentale en rendant l’acheminement de ces récoltes incertain. Certaines infrastructures de substitution existent. Les silos à grains de Fujairah, situés hors du détroit, offrent par exemple une capacité de stockage stratégique pour les céréales. Mais leur volume reste insuffisant pour compenser la paralysie des grands ports de la côte occidentale du Golfe. Dans ce contexte, la coordination entre les membres du Conseil de coopération du Golfe apparaît comme l’un des derniers leviers pour éviter une rupture majeure des chaînes d’approvisionnement. Cependant, l’absence de réseaux ferroviaires transfrontaliers pleinement opérationnels limite encore la capacité de solidarité logistique entre les six monarchies
La fin du sanctuaire
La crise actuelle montre que la richesse financière des États du Golfe ne constitue plus un rempart suffisant face à l’enclavement géographique et aux nouvelles formes de guerre asymétrique. En externalisant leur agriculture pour préserver leurs ressources en eau, ces pays ont gagné en efficacité économique, mais au prix d’une dépendance stratégique extrême. La stabilité des monarchies du Golfe dépend de leur capacité à protéger leurs infrastructures civiles et à maintenir ouvertes les routes maritimes vitales. Car sans accès libre au détroit d’Ormuz, le modèle de développement ultra-moderne des villes du désert se heurte brutalement aux réalités de la géographie.
dimanche 22 mars 2026
[tridni-valka-francais] Rojava Ad Nauseam
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| 18 mars 2026 |
Rojava Ad Nauseam
/ Guerre de Classe / A l’heure où toutes les pleureuses du néo-campisme crypto-étatique entonnent leur sempiternel youyou pour célébrer le mythe frelaté de la « Révolution du Rojava », attaquée par le gouvernement central de Damas (une énième version de « La Patrie [libertaire] en Danger » !?) dans un vulgaire règlement de comptes entre fractions bourgeoises, deux textes courageux ont été publiés récemment, et qui se situent clairement en porte-à-faux de cette macabre imposture. C’est donc avec joie que nous les republions sur notre blog, où le lecteur intéressé par le développement de cette critique essentielle du nationalisme de gauche et du projet de réforme du capitalisme pourra trouver d’importantes contributions accumulées depuis 2014.
A titre d’exemple, voici par exemple ce que nous publiions déjà à l’époque :
L’histoire des luttes de classe foisonne d’une multitude d’impostures ; une des dernières en date, après l’imposture sandiniste au Nicaragua, étant celle qui sévit depuis une vingtaine d’années et qui agite le bocal du petit milieu gauchiste et altermondialiste en mal d’exotisme, nous voulons parler de l’imposture zapatiste au Chiapas. D’autres impostures très célèbres jalonnent notre histoire, impostures creusées dans notre chair, la chair de nos frères et sœurs révolutionnaires qui sont tombés sous les coups des exploiteurs et de leurs sbires, impostures édifiées sur la répression de nos mouvements de lutte, de nos tentatives d’abolition de l’état des choses existant, de l’ordre actuel, de l’ordre capitaliste.
Ils n’étaient en effet pas lourds dans les années 1920 à dénoncer l’imposture du « paradis socialiste », le mythe de la « patrie du prolétariat », le « mensonge déconcertant » du « socialisme dans un seul pays », de « l’avenir radieux » et de « la société harmonieuse » ; il y eut peu d’Otto Rühle et de KAPD pour dénoncer toute cette mascarade. C’est par convois entiers que d’imposantes délégations d’intellectuels, de journalistes, de cadres militants, de syndicalistes débarquèrent en URSS pour voir de leurs yeux vus toute cette « beauté », puis repartirent chanter les louanges de ce nouveau « régime révolutionnaire ».
Puis ce furent la Chine, l’Albanie, le Vietnam, Cuba… qui servirent de modèle à des générations d’idiots utiles qui crurent qu’un simple ravalement de façade en rouge suffirait à faire disparaître la misère et l’exploitation. Il n’y a pas de pire aveugle, de pire sourd que celui qui ne veut pas voir, ne pas entendre. Il n’y a pas de pire social-démocrate, et donc de partisan de l’ordre capitaliste, que celui qui considère de simples réformes (toutes « radicales » qu’elles puissent apparaître) comme l’essence d’un processus révolutionnaire qui devra en fait transformer la société et l’être humain de fond en comble sur les ruines du monde ancien, du monde de la valeur, de la marchandise, du travail salarié et de l’argent.
Si nous mettons l’accent sur toutes ces impostures qui ont vidé la substance subversive des mouvements réels de lutte de notre classe, nous tenons évidemment à ne pas amalgamer ces derniers avec les structurations idéologiques qui parlent en leur nom, qui prétendent les représenter, mais qui en dernière instance n’ont d’autre souci que de les encadrer, de les récupérer et donc de les liquider. Nous ne confondons pas le mouvement social connu sous le nom de la « Commune de Paris » et le gouvernement qui prit le même nom, nous ne confondons pas non plus le processus révolutionnaire qui se développa durant la vague de lutte des années 1917-21 en Russie, en Ukraine, en Allemagne, en Hongrie, etc. avec les différents partis et syndicats sociaux-démocrates, libertaires, bolcheviks ou autres, bref tous ces partis bourgeois à destination du prolétariat, qui n’ont eu de cesse que de renforcer et d’élargir les limites et les faiblesses de nos luttes. De la même façon, et sans pour autant considérer toutes ces luttes de notre classe comme étant d’une importance égale et comparable, nous ne confondons pas l’EZLN avec la lutte des prolétaires agricoles au Mexique, ni le PKK/PYD avec la lutte au Kurdistan.
Et pour terminer cette brève introduction, citons les camarades du GARAP qui à la même époque affirmaient ceci :
Ceux qui de nos jours sont tentés de troquer le nécessaire effort de clarification théorico-pratique, que notre époque exige, contre un activisme lourd d’intolérables connivences avec la religion, le nationalisme, le culturalisme, le post-stalinisme, sous prétexte que tout cela respire la sueur, la poudre et le soleil, se creusent des tombes politiques, voire des tombes tout court. Falsificateurs du communisme, bureaucrates impitoyables, crapules mercenaires à la solde du capitalisme, voilà bien les seules et uniques plantes viables sur le terreau de ces combats attrape-nigaud, qui poussent à l’ombre de « la libération nationale », de « la religion des opprimées », du « socialisme du 21ème siècle », du « communalisme » à la sauce PKK. De Cuba au Vietnam, de la Palestine au Rojava, en passant par Managua ou San Cristobal de las Casas, ces plantes carnivores ont toujours su trouver leur engrais dans les foules euphoriques du crétinisme contestataire, en mal de frémissements exotiques. A bon entendeur…
GdC – mars 2026
Eléments pour une autre histoire du Rojava (1) : podcast sur l’histoire de la création du Rojava
Pour sortir des confusions entretenues par les lignes léninistes et sauce-dem qui appellent « révolution » des processus qui à notre avis n’en sont pas, nous proposons ici une série de documents sur le Rojava. L’idée n’est pas de se positionner dans une logique caricaturale « le Rojava c’est incroyable/ c’est de la merde » ni de remettre en cause un mouvement de lutte qui pourrait naitre ici. Il s’agit par contre de tenter de reposer les termes depuis une ligne autonome pour nourrir la réflexion sur les possibilités d’intervention. On pense en effet que les mouvements « anti-impérialistes » peuvent porter des potentialités révolutionnaires, mais seulement s’ils sont résolument débarrassés de leurs carcans étatiste et capitaliste.
A noter : tout ce qu’on dit et partage ici sert à nourrir la réflexion sur le Rojava et sur la question de l’intervention dans les mouvements anti-impérialistes. On ne pense donc pas forcément avoir absolument raison, ni que les documents qu’on partage sont exempts de défauts ou d’angles morts. On veut surtout proposer une matière qu’on ne voit pas beaucoup tourner, mais qui demande à être critiquée et complétée par les réflexions collectives.
On part de deux constats. D’une part, on a l’impression que les lignes autonomes ou critiques de ce qui se passe au Rojava sont trop peu existantes et qu’on ne sait plus bien quoi faire quand ont lieu des massacres du capital comme celui d’HTS à l’heure actuelle. De plus, on pense qu’il est important de réfléchir à la question de l’intervention dans les mouvements « anti-impérialistes » de façon générale. Il nous semble en effet qu’ils peuvent contenir des potentialités révolutionnaires. Mais, comme pour un mouvement social encadré par les syndicats, l’enjeu est de trouver les propagandes et les formes d’action permettant d’entrer en rapport de force avec l’encadrement léniniste.
C’est dans l’optique de participer à la recherche de ces modes d’intervention qu’on vous propose cette « série » sur le Rojava
Voici un podcast d’une heure sur l’histoire de la création du Rojava, les agissements du PKK et les dynamiques du PYD durant la révolution syrienne. Tous les termes sont expliqués dedans, il est plutôt clair et bien fait – malgré dix premières minutes pas ultra bien montées.
Chacun se fera son idée. On tient à rappeler que nous concernant, appeler « révolution » un processus qui lie une ethnie à un territoire, un parti et une administration est se mettre du côté du problème. Tous les indicateurs au Rojava semblent clairs pour indiquer qu’il s’agit d’une révolution bourgeoise, en vue de la construction d’un Etat-Nation. Un Etat Nation « de gauche », démocratique au possible et même « sans Etat » d’après les membres du PYD eux-mêmes… Bon. Les dernières inventions rhétoriques ne manquent pas de panache. Dans tous les cas, c’est un Etat quand même.
Nous ne voulons pas mettre un signe égal entre le Rojava et HTS, entendons-nous bien, de même qu’on n’en mettrait pas entre Mélenchon et Le Pen, mais nous voulons rappeler malgré tout une évidence : la démocratie de gauche reste une horreur, basée sur l’exploitation. Si nous tenons à nous emparer de la situation, ne serait-ce que parce qu’il est possible que des luttes pour ça se développent ici, et si nous voulons affirmer une ligne révolutionnaire contre les massacres en cours, cela ne peut se faire qu’en prenant en compte que les habitants du Rojava sont non seulement victimes de HTS mais de leur propre bourgeoisie « révolutionnaire ».Tout comme les gazaouis sont à la fois victimes de l’Etat génocidaire et colonial d’Israël et de la bourgeoisie du Hamas : l’impérialisme et le colonialisme n’empêchent pas l’oppression et l’exploitation en interne, point important que les concepts comme « l’anti-impérialisme » tendent à évacuer ou à mettre au second plan répétitivement.
Au-delà de la question de la ligne idéologique, dont on pourrait nous dire qu’on s’en care vu l’urgence de la situation, tout ça a des conséquences en termes d’action. Il n’est en effet pas du tout pareil de « construire un mouvement de solidarité pour faire pression sur les Etats » et de « récolter des fonds pour la révolution – aka l’organe politico-militaire du PYD » ; ou de construire la lutte prolétarienne directement contre ce qui fait le malheur de nos frères et sœurs de classe : à savoir l’existence d’HTS en premier lieu et du Rojava en second lieu – et donc, par extension, l’existence de tous les Etats et capitaux ayant des intérêts dans la région. Un cas pousse à se placer sous l’égide des « bonnes bourgeoisies » qui voudront bien intervenir et avancer leurs propres pions, l’autre consiste à s’opposer à toutes les bourgeoisies, en tant qu’elles vont refuser le blocage de la production de la guerre et des profits – économiques ou politiques – qui vont avec.
Notons qu’on ne nie pas que la situation est complexe. Oui, le projet étatiste du Rojava est en train d’être attaqué par HTS qui ne compte pas laisser une partie des ressources et de la plus-value potentielle de son territoire à une autre bourgeoisie. Dans cette affaire, des prolétaires souffrent et meurent, et il est à parier que les Kurdes n’ont pas grand-chose à espérer sinon une nouvelle racisation-prolétarisation accrue au sein de la Syrie d’Ahmed Al-Sharaa, sans parler du patriarcat dont les formes y seront sans aucun doute bien plus violentes. De même, on ne nie pas non plus que la situation avant la révolution Syrienne y était difficile et oppressive à bien des égards. Enfin, l’organisation patriarcale des tribus avant la « révolution » rojavienne est un point souvent évoqué par les soutiens au Rojava, qu’on ne peut pas laisser de côté.
Tout cela doit prendre le temps d’un développement. Mais ce qui nous pose problème est que ce développement devient toujours chez les Léninistes la défense absolue du projet étatiste le « moins pire », et que ce projet s’appelle chez eux révolution ou socialisme. De notre côté, on affirme que si le fascisme, la démocratie et le léninisme ne se valent pas, ils font tous partie du problème : le projet le plus démocratique et le plus multiethnique, s’il est capitaliste, nourrit le racisme et le patriarcat. On trouve aussi que l’exploitation et l’étatisme sont trop rapidement évacués par les défenseurs du Rojava, comme si ce n’étaient pas des points fondamentaux de l’oppression. On voudrait que la complexité et l’horreur de la situation puissent être abordées depuis des bases prolétariennes et anti-autoritaires, au lieu que la réflexion ne puisse s’incarner que dans le soutien sans faille au PYD.
Que faire ?
Pendant le peu de temps qu’a duré l’intérêt des médias pour Gaza, la mise à mal de la machine de mort israélienne s’est faite via l’organisation directe de la classe à travers la planète. Si les actions tentées étaient dans leur ensemble extrêmement diverses, plusieurs ont porté les marqueurs d’une ligne prolétarienne réelle. Les blocus de dockers en Italie ou les boycotts à l’échelle internationale, par exemple, ont été des exemples fondamentaux. Il nous semble à cet égard que le mouvement de lutte en solidarité avec le prolétariat palestinien contenait dans ses formes, sinon dans sa force et son intensité, une potentialité révolutionnaire à l’échelle mondiale. En effet, les actions portées contre la production du génocide n’auraient pu qu’aller vers une chose, la seule dont la conséquence puisse être l’arrêt de la machine de mort : le démantèlement de l’Etat d’Israël, dont l’économie est indissociable de sa situation coloniale. Or ce démantèlement ne peut arriver seul : pour avoir lieu, il implique dans le processus la destruction des diverses bourgeoisies et de leurs Etats, puisque les populations doivent pour arriver au but vaincre les intérêts de leurs propres maîtres. La machine génocidaire a en effet des intérêts partout, et il est évident pour celles et eux qui luttent qu’il ne s’agit pas non plus de permettre à un autre impérialisme de mettre en route ses propres massacres. L’antiétatisme, au-delà d’une ligne, est donc la pratique qui découle de la lutte contre l’impérialisme, quand l’action de classe s’approfondit.
Globalement, cela est vrai partout : tout pays ayant atteint une puissance suffisamment importante pour s’engager dans une phase impérialiste ou coloniale sans être arrêté par d’autres États – qu’ils n’en aient pas la force ou pas les intérêts – ne peut être arrêté que par la révolution mondiale. Les situations impérialistes font ainsi émerger la logique capitaliste et sa seule alternative de façon nue : communisme-anarchisme ou barbarie, démantèlement des Etats ou génocides et colonisation, destruction de l’exploitation ou destruction des prolétaires dans le fascisme et les guerres bourgeoises. C’est pourquoi, dans le temps même où elles émergent et agissent, ces situations impérialistes portent en elles la possibilité de leur destruction définitive. Le prolétariat ne s’y trompe pas quand il affirme par les actes que la seule forme de solidarité possible est la lutte contre la production du capital.
Face à l’horreur actuelle, il apparaît que nous sommes nombreux à travers le monde à espérer un regain de puissance de la lutte contre l’impérialisme : la question de savoir comment ces mouvements naissent, et quel peut être là-dedans le rôle des militants anti-autoritaires, est évidemment au cœur de nos préoccupations. En effet, si on ne veut pas donner à l’autonomie plus d’importance qu’elle n’en a, on estime pour autant qu’il est impératif de ne pas laisser le cours des choses se faire sans y porter une action anarco-communiste.
Nous voulons faire l’hypothèse que dans la séquence à venir, si un mouvement devait émerger pour le Rojava ici du fait des attaques d’HTS, il porterait potentiellement des possibilités révolutionnaires, mais à certaines conditions seulement. Une partie de ces conditions nous échappent. D’autres doivent pouvoir être réfléchies en amont. Il serait notamment impératif que notre classe décide de porter la lutte contre l’industrie de la mort directement et refuse toutes revendications pour une « intervention ». De même, il faudrait pouvoir dégager des lignes clairement anti-étatistes qui sans être caricaturales, pourraient montrer en quoi le Rojava n’est pas plus une solution que ne l’ont été aucun état « démocratique » ou « socialiste » dans les mouvements tiers-mondistes du siècle dernier. Pour essayer de le formuler clairement : l’enjeu d’un prochain mouvement serait de savoir à quel point il peut s’engager dans la voie de la lutte directe et autonome de la classe contre le capital, au lieu de devoir se positionner seulement au sein de l’affrontement – réel – entre capitalisme libéral-réactionnaire et capitalisme social-léniniste. C’est dans ce sens qu’une intervention militante pourrait d’après nous trouver à faire sens : en construisant une analyse qui parvienne a articuler de façon pertinente ligne autonome et lutte contre l’impérialisme, et en allant de là porter la contradiction à l’encadrement léniniste de la lutte, pour se joindre aux désirs ou aux actions de dépassement déjà en cours.
P.-S.
On ne savait pas trop quoi mettre comme image… On se dit qu’on mettra sur cette série une suite d’affiches ou photos qui font émerger d’après nous les contradictions à l’œuvre, par exemple ici : la représentation « anarco-étatique », « militaro-révolutionnaire », « féministe-exotisante »… La propagande poussée là-bas comme ici est en effet assez intéressante.
Le Rojava : Imposture d’une révolution absente et masque du nationalisme kurde soluble dans le régime assassin d’Assad
Source : https://www.sensationnistes.com/le-rojava-imposture-dune-revolution/
Présentation de IAATA : on retranscrit ce texte trouvé sur un autre mutu. A part son éloge final du conseillisme et son hommage à la république soviétique de 1917, qui marquent un désaccord dans nos lignes, nous le trouvons vraiment bien et même nécessaire. C’est politiquement extrêmement important que ce genre d’analyse parvienne à circuler dans cette période. Trop répétitivement, les pensées léninistes utilisent nos réactions émotionnelles aux horreurs des guerres bourgeoises pour nous forcer à adhérer à des lignes réactionnaires. Après la séquence post 7 octobre qui a vu les lignes d’autonomie de la classe être silenciées, on voit aujourd’hui les boutiques marxistes s’emparer de la « lutte pour le Rojava », et comme à l’époque, l’idée même d’une critique politique dans un moment de conflit est posée comme une ignominie. Nous pensons au contraire que l’ignominie est la mort des prolétaires dans des guerres qui ne regardent que leurs maîtres, et nous voulons ici crier notre rage de voir encore se reproduire les mêmes scénarios constamment, et d’assister impuissants aux mêmes prises de position nationalistes au sein du milieu militant dans le moment même où ces nationalismes révèlent leur monstruosité, comme si nous n’apprenions de rien. Il est temps d’arrêter de se solidariser des bourgeoisies, fermement et définitivement, pour ne plus collaborer aux massacres de nos frères et sœurs de classe. Solidarité, tristesse, rage avec les prolétaires du Rojava, avec ceux de la Syrie, et avec ceux du monde entier. Vive l’autonomie, vive la lutte prolétarienne, vivent le communisme et l’anarchisme.
I. L’histoire commence ici et maintenant : le Rojava comme aliénation présente
L’histoire est une, ici et maintenant. Cette banalité doit être réaffirmée avec une inflexible intransigeance face à la confusion organisée sur les concepts. Parler de « la révolution du Rojava », de « l’histoire kurde », de « l’expérience démocratique syrienne » constitue déjà une falsification. Ces histoires séparées, applaudies par les ennemis de l’histoire — ces historiens de profession, ces gauchistes de métier, ces idéologues du spectacle — masquent l’essentiel : dans le Rojava, aucune transformation révolutionnaire des rapports sociaux n’est en mouvement.
L’histoire est le jeu de l’humanité entière et divisée. Le Rojava n’est qu’un épisode de la division permanente de l’humanité en classes, une nouvelle séparation déguisée en dépassement. Les classes subalternes — prolétaires et paysans pauvres — y restent privées du rôle dirigeant qui leur reviendrait si la révolution sociale y était réellement en marche. Car l’histoire est une activité présente, ou elle n’est rien.
L’enjeu réel des événements dans le Rojava est celui de l’autonomie administrative d’une région syrienne à majorité kurde. Point. Tout le reste n’est qu’écran de fumée idéologique destiné aux « belles âmes de gauche occidentales », ces pèlerins du folklore révolutionnaire qui, après l’URSS stalinienne, la Chine maoïste, Cuba, la Palestine et le Chiapas, ont trouvé une nouvelle destination exotique où projeter leurs fantasmes sans affronter la réalité de la lutte des classes dans les métropoles impérialistes.
II. De l’histoire au quotidien : la composition de classe révèle l’imposture
1) La révolte des pauvres mise hors de l’histoire
Aucun des chantres du Rojava ne s’intéresse à la composition de classe de cette région, ni à la caractérisation précise de son développement économique. Cette omission n’est pas accidentelle : elle cache que les classes existent et se reproduisent au Rojava comme partout ailleurs.
On y retrouve des paysans de tous revenus, des petits-commerçants, des patrons, des employés de l’État syrien et ceux, nouveaux, du PYD, des enseignants, des ouvriers de la petite industrie et des professions libérales. La grande majorité des cadres du PYD sont avocats, enseignants, médecins ou ingénieurs diplômés. Le premier ministre du Canton de Cizire est un « riche homme d’affaires » syrien. La structure productive reste faible, le caractère de la région étriqué. Deux usines seulement — la cimenterie Lafarge de Jalabiya et le centre d’extraction pétrolière de Rumêlan — constituent l’ensemble du prolétariat industriel, réduit à une simple expression.
Sur cette base subsistent d’importants restes d’organisation précapitaliste : clans et tribus maintiennent leur système de relations sociales fortement hiérarchisées. La prétendue « réforme agraire » ? Dix mille hectares redistribués en octobre 2015. Une mesure dérisoire, un hochet pour endormir les enfants et édifier les adolescents.
2) L’aliénation triomphe dans le quotidiennisme du Rojava
Le PYD exhibe son féminisme. Mais suffit-il de créer des bataillons féminins pour prétendre à la fin de l’oppression de la femme par l’homme ? Certainement pas. Le premier objectif serait de démolir de fond en comble la structure patriarcale de la société civile et des tribus. Une politique que le PYD se garde bien d’adopter, car il est toujours en quête de soutiens dans la « société traditionnelle » kurde, exactement comme Daech l’a fait avec les tribus sunnites d’Irak et de Syrie.
Les 6 000 flics de l’Asayish sont là pour assurer le rôle d’encadrement et de contrôle des populations. Le noyau dur de l’État est donc bien en place. En juin 2013, la répression d’une manifestation anti-PYD à Amude fit 6 morts et 50 emprisonnés. En mars 2017, une rafle massive dans les milieux de l’opposition kurde, fermeture des sièges des opposants. À Hassaka et Qamichli, les administrations syriennes et du PYD cohabitent parfois dans les mêmes bâtiments. Les fonctionnaires syriens continuent d’être payés par Damas. La population subit parfois une double imposition.
Voilà la réalité quotidienne de ce prétendu « au-delà de l’État-nation » ! L’aliénation s’y étend comme partout ailleurs. Le parti-État contrôle tout et évince tout fonctionnaire qui ne lui est pas fidèle. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté les violations : villages arabes rasés, déplacements forcés de populations.
III. Le PKK : matrice stalinienne d’une contre-révolution permanente
1) L’histoire comme activité contre-révolutionnaire
Le PKK incarne parfaitement ce que l’histoire révèle lorsqu’elle est confisquée par ses ennemis. Sa matrice stalinienne explique sa capacité aux revirements d’alliances et de programmes : du nationalisme kurde au nationalisme grand-turc, de l’athéisme à l’islamisme, du bellicisme au pacifisme, de l’éloge des dictatures aux balivernes sur la démocratie participative. La ligne rouge qui relie ces métamorphoses ? La contre-révolution.
De 1979 à 1999, le PKK fut l’allié d’Assad père, enrôlant des dizaines de milliers de combattants kurdes syriens pour les persuader que la solution à leurs problèmes en Syrie résidait dans le combat pour les Kurdes en Turquie. Öcalan lui-même niait l’existence d’un Kurdistan syrien, affirmant que les Kurdes en Syrie n’étaient que des réfugiés politiques de Turquie.
Le PKK a continuellement changé d’objectifs : d’abord un État kurde unitaire, puis l’indépendance du seul Kurdistan turc, ensuite une modeste autonomie administrative, et finalement, selon son 7ème Congrès de janvier 2000, le simple maintien de la reconnaissance linguistique déjà octroyée par la Turquie depuis 1990. Après avoir répandu la haine entre prolétaires kurdes et turcs, le PKK se fait champion de l’unité nationale turque, de la démocratie, de l’État kémaliste et du projet impérialiste grand-turc.
Le PKK s’est approprié pour des raisons d’efficacité, sous prétexte de les structurer, les initiatives d’autodéfense villageoise contre la violence d’État, les confisquant dans une guerre frontale pour des objectifs contradictoires ou au rabais. Son histoire de près de vingt ans accompagne la révolte kurde comme sa plus mauvaise expression.
2) Le PYD : pâle filiale du PKK, allié d’Assad, de la Russie et des USA
Depuis 2011, le PYD/PKK est l’allié intérieur le plus constant et le plus consistant du régime d’Assad. Ce dernier a retiré ses troupes du Rojava dès 2012. Des opérations militaires coordonnées contre les milices d’Alep ont été menées depuis. Les YPG n’ont pratiquement jamais croisé le fer avec les bouchers syrien, russe ou iranien.
En avril 2011, une centaine de prisonniers politiques kurdes du PYD sont libérés, le dirigeant Mohammed Salih Muslim est autorisé à rentrer d’exil, 300 000 Kurdes retrouvent leur nationalité syrienne. L’accord fonctionne : Assad déleste des troupes du Rojava pour les concentrer dans la zone Damas-Alep ; le PYD empêche un rassemblement unique de tous les Kurdes en Syrie et combat Daech à sa place.
Mais le PYD se veut « anti-impérialiste » ! Pourtant, il est simultanément l’allié des USA et de la Russie. Sa force militaire, les YPG, constitue la composante principale des Forces démocratiques syriennes, coalition militaire voulue et reconnue par Washington. Les YPG sont armées par les USA et entraînées par les forces spéciales russes. En janvier 2015, Brett McGurk, émissaire spécial de la Maison Blanche, se rend à Kobane. En mai 2017, le Pentagone déclare considérer l’armement des YPG comme « une nécessité ». Les USA ont déployé 250 conseillers militaires, supervisé la construction de l’aérodrome de Rimêlan, fourni armes, munitions et véhicules blindés.
Simultanément, la Russie développe l’aéroport de Qamichli. En janvier 2017, le PYD est invité comme observateur à la conférence d’Astana. Vous avez dit anti-impérialistes ?
Comme le déclare cyniquement le commandant Cihan Kendal : « Nous connaissons les intérêts des USA dans la région […] Ils essayent de nous utiliser, nous le savons et nous essayons d’en tirer parti. Avec les USA, on se combat idéologiquement mais nous coopérons sur le terrain. » Et d’ajouter : « Nous avons des liens avec Assad. »
Voilà l’aveu sans fard : le programme effectif du PYD est celui d’une autonomie kurde au sein de la Syrie d’Assad, en tout point identique à celui du PKK qui veut un Kurdistan turc au sein d’un État turc fédéral.
IV. La mouvance Lundi Matin, La Fabrique et les sectateurs d’Hazan : propagandistes de l’imposture
1) Les pèlerins du folklore révolutionnaire
L’engouement des derniers maoïstes, des tiers-mondistes, des « anti-impérialistes », des nationalistes écossais, des altermondialistes, des trotskystes et même des anarchistes et des « antagonistes » pour le Rojava n’a d’équivalent que leur soutien à la « cause palestinienne ». Après l’URSS stalinienne, la Chine maoïste et toutes les destinations exotiques qui ont suivi, il échoit désormais au Rojava de porter les espoirs « révolutionnaires ».
La popularité de ces phénomènes marginaux de la restructuration permanente de la domination capitaliste mondiale est inversement proportionnelle à l’intensité de la lutte de classe qui s’y déroule. Aujourd’hui, cette dernière peine à s’imposer, donc l’inter-classisme et les nationalismes différemment colorés prospèrent.
Les pèlerinages sur les nouveaux lieux saints de l’anti-impérialisme se multiplient comme jadis à Cuba, dans la Chine maoïste, en Palestine ou dans le Chiapas. Parmi les visiteurs enthousiastes : David Graeber qui ose déclarer que « c’est la Guerre d’Espagne qui se rejoue au Rojava » et que « depuis 2005, le PKK s’inspire de la stratégie des rebelles zapatistes du Chiapas ». Foutaises spectaculaires pour esprits saturés d’aliénation !
2) Lundi Matin, Serge Quadruppani et La Fabrique : agents de confusion au service de la contre-révolution
Une partie spécifique de l’extrême-gauche française, gravitant autour de la revue Lundi Matin et des éditions La Fabrique, ainsi que des sectateurs d’Éric Hazan et de Quadruppani, a orchestré une campagne de propagande pour le Rojava. Cette mouvance a fait la publicité d’un pseudo-engagement révolutionnaire présenté comme l’occasion d’aller « casser de l’islamiste », détournant l’énergie militante vers une guerre inter-impérialiste déguisée en combat antifasciste.
Cette rhétorique guerrière évacue toute analyse de classe et toute critique de la nature réelle du PYD. Elle transforme un conflit entre factions bourgeoises rivales en opposition manichéenne entre « démocratie directe » et « fascisme islamiste ». Le folklorisme militant — images spectaculaires de combattantes en armes, discours creux sur l’écologie et la démocratie directe — permet à une fraction de l’extrême-gauche petite-bourgeoise de se donner bonne conscience sans remettre en question ses propres privilèges ni s’engager dans l’organisation du prolétariat métropolitain.
3) Serge Quadrupani : du négationnisme aux provocations pro-Rojava
Cette campagne a été notamment soutenue et relayée par Serge Quadruppani, figure déjà dénoncée par Guy Debord comme négationniste et agent provocateur. Debord avait mis en garde contre Quadruppani après la publication en 1979 de textes minimisant la réalité des chambres à gaz nazies. Cette dérive négationniste, présentée sous couvert d’ultra-gauchisme et de critique de l’idéologie antifasciste, avait valu à Quadruppani d’être isolé par les courants révolutionnaires sérieux.
Malgré ce passé sulfureux, Quadruppani a continué à exercer une influence dans certains cercles de l’ultra-gauche française — précisément ceux qui ont fait la promotion du Rojava. Son soutien révèle la continuité d’une pratique politique fondée sur la confusion théorique et la provocation, servant objectivement à discréditer toute perspective révolutionnaire authentique.
4) Convergences avec l’extrême-droite : l’anti-islamisme comme masque du racisme
Plus troublant encore, cette campagne pro-Rojava a révélé des convergences objectives avec l’extrême-droite française. Certains militants partis combattre au Rojava entretenaient des liens avec des milieux d’extrême-droite identitaire, unis par un même « anti-islamisme » primaire masquant mal leur racisme.
Cette alliance objective entre une fraction de l’ultra-gauche et l’extrême-droite illustre la dérive complète de courants ayant abandonné toute analyse de classe au profit d’un identitarisme inversé. L’ennemi n’est plus le capitalisme et l’État, mais « l’islamiste » comme figure abstraite du mal absolu.
Cette convergence brune-rouge autour du Rojava rappelle les pires dérives de l’anti-impérialisme dévoyé, où la défense de tel ou tel camp impérialiste (ici, l’alliance USA-Russie-Assad via le PYD) est justifiée par une rhétorique pseudo-révolutionnaire. Les éditions La Fabrique et la mouvance Lundi Matin ont joué le rôle d’idiots utiles, voire d’agents conscients, de cette opération de confusion politique massive.
Cette mouvance incarne parfaitement la dérive post-situationniste et post-autonome qui a renoncé à toute perspective révolutionnaire sérieuse au profit d’un activisme spectaculaire et d’une surenchère verbale masquant l’indigence théorique et l’opportunisme politique.
V. En finir avec l’oppression nationale
1) Le nationalisme, pire des armes contre l’oppression nationale
Marginalisés, discriminés, réprimés, les Kurdes syriens ont d’excellentes raisons de se révolter contre l’autocratie des Assad. Mais le nationalisme est la pire des armes pour s’affranchir de l’oppression nationale. Dans le cas du Rojava, compte tenu de la faiblesse de la structure productive et du caractère étriqué de cette région, le nationalisme a encore moins qu’ailleurs la capacité d’apporter une solution aux problèmes de ces populations.
Il devient lui-même une arme contre elles car il les sépare artificiellement du combat général contre les régimes despotiques de la région et leur obstrue la voie vers la lutte de classes — seul chemin viable pour éliminer l’exploitation et toutes les oppressions, dont celles sur base nationale.
La « communauté nationale », comme toute autre communauté fictive (dont la prétendue communauté religieuse), contrairement à la communauté prolétarienne en lutte contre le capital, est fondée sur une mystification, sur l’occultation des rapports sociaux, sur la négation de l’existence de classes aux intérêts antagoniques. Toute nation est un produit de la société divisée en classes, enracinée sur des mythes visant à établir un trait d’union entre exploiteurs et exploités.
2) L’internationalisme prolétarien contre toutes les frontières
Les révolutionnaires se battent contre tout État, contre toute nation dominante et contre toute tentative de constitution de nouvelles « communautés nationales » dans les interstices des nations existantes. C’est le sens même de l’internationalisme prolétarien : le prolétariat n’a pas de nation, il est « étranger » partout et n’a donc aucun intérêt national à défendre.
Autre chose est de lutter avec les moyens de classe contre les oppressions engendrées par les classes dominantes. La question de l’oppression nationale ne suscite pas d’indifférence chez les révolutionnaires. Mais elle ne trouve pas de réponse dans le cadre strict qui l’a engendrée. Opposer une nation opprimée à une nation dominante sert uniquement à créer de nouvelles oppressions, à remplacer celles d’antan avec de nouvelles dominations nationales — comme les résultats du « Printemps arabe » et des mouvements de libération nationale du passé l’ont amplement démontré.
Les révolutionnaires n’ont pas vocation à tracer de nouvelles frontières car ils combattent toutes les frontières. Lorsque la redéfinition des périmètres des États provoque des conflits au sein des opprimés et des exploités — comme dans le cas de la Syrie aujourd’hui ou de la Yougoslavie hier — les révolutionnaires font acte de défaitisme et appellent les gueux et les paysans pauvres à s’unir contre les anciens et nouveaux oppresseurs.
3) Le défaitisme révolutionnaire et la fédération libre
Comme Marx l’indiquait pour l’Irlande, le prolétariat d’aujourd’hui doit prendre en charge la lutte contre l’oppression nationale en défendant la perspective de classe comme alternative viable aux illusions nationalistes. La réponse est celle des conseils — la forme la plus adaptée à soigner les blessures profondes provoquées par des millénaires de guerres et de concurrence entre les populations.
La révolution prolétarienne d’octobre 1917 en Russie appliqua cette directive en inscrivant dans sa Constitution de 1918 : « La République soviétique de Russie est fondée sur la libre union de nations libres, en tant que fédération de Républiques soviétiques nationales. » Une fédération conçue comme pas indispensable vers l’unification et la centralisation de la communauté humaine par-delà les frontières.
Plus question de soutenir des mouvements démocratiques bourgeois ou de libération nationale. Tous ont fait faillite. Quand ils existent, ils sont d’emblée inféodés à des secteurs des classes dominantes — comme c’est le cas du PKK, des différentes factions palestiniennes, des religieux tibétains, de l’organisation zapatiste au Chiapas.
VI. Conclusion : l’oxymore de l’« État révolutionnaire »
Un État révolutionnaire est un oxymore. L’histoire est le jeu de l’humanité entière et divisée, ici et maintenant. Elle a pour but la maîtrise et la fin de l’humanité et du temps — non la constitution de nouveaux appareils d’État.
Le Rojava n’est pas une expérience de dépassement de l’État mais la construction d’un nouvel appareil étatique bourgeois proto-stalinien, alliance contre-nature entre nationalisme kurde et régime Assad. La campagne de soutien orchestrée par une partie de l’extrême-gauche française — avec ses liens troubles tant avec le négationnisme qu’avec l’extrême-droite — révèle la profonde confusion idéologique et la faillite politique de courants qui se prétendent révolutionnaires.
Le Rojava n’est qu’une nouvelle mystification nationaliste masquant la persistance de l’exploitation capitaliste et détournant les énergies révolutionnaires vers un projet interclassiste voué à l’échec, tout en servant objectivement les intérêts du régime Assad et des puissances impérialistes. Le soutien que lui apportent des structures comme Lundi Matin ou La Fabrique ne fait que confirmer leur rôle d’agents de confusion au service, conscient ou non, de la contre-révolution.
Dénouer ce fil rouge jusqu’à aujourd’hui suppose :
Le rejet de tout nationalisme et de la constitution de nouveaux États bourgeois
L’organisation indépendante du prolétariat kurde sur le terrain de la lutte des classes
Le défaitisme révolutionnaire face aux guerres bourgeoises
La dénonciation sans concession des imposteurs et provocateurs
La perspective fédérative comme pas vers l’unification de l’humanité
Le combat contre les propres bourgeoisies nationales kurdes
Finissons-en avec la préhistoire ici et maintenant. L’histoire a une fin, l’humanité aussi, et il n’y aura jamais d’éternité. L’histoire est le jeu pour la maîtrise de la totalité. Le but, c’est la victoire : que l’histoire soit courte !
Voir aussi :Le social nationaliste " à gauche"
Rojava. Comment un général autoproclamé devient un dictateur-H.SIMON
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