Lutte ouvrière et militarisation en Belgique
depuis le début de 2026
Posted on August
27, 2026 by fredocorvo
Démantèlement social et préparation à la
guerre : les deux faces d’une même restructuration
Flamand
M.O. 27-8-2026
Depuis le début de 2026, la Belgique est le théâtre d’une
succession presque ininterrompue de grèves, de manifestations et
d’autres actions. Cheminots, fonctionnaires, personnel enseignant,
travailleurs du secteur privé et autres catégories se sont opposés
aux réformes du gouvernement De Wever. Les motifs immédiats
diffèrent : pensions, allocations de chômage, indexation des
salaires, statuts du personnel, conditions de travail et économies
dans les services publics. Mais derrière ces conflits distincts se
dessine un processus plus général.
L’État belge tente de modifier en profondeur les conditions
dans lesquelles la force de travail est vendue, utilisée et
reproduite. Les chômeurs doivent être poussés plus rapidement vers
le marché du travail, les malades de longue durée doivent être «
activés », les travailleurs doivent travailler plus longtemps, les
droits à la pension sont restreints et l’évolution des salaires
est freinée. Parallèlement, des moyens sans précédent sont
dégagés pour l’armement, les infrastructures militaires,
l’industrie de la défense, la logistique militaire et le personnel
de l’armée.
Ces processus ne se déroulent pas indépendamment les uns des
autres. Ils font partie d’une même restructuration de la Belgique
au sein d’une Europe qui se prépare à des confrontations
internationales de longue durée.
Cette évolution ne se limite d’ailleurs pas à une seule région
linguistique. La classe ouvrière belge est fortement divisée,
politiquement, institutionnellement et syndicalement, entre la
Flandre, la Wallonie et Bruxelles. Pourtant, les travailleurs de
toutes les régions sont confrontés aux mêmes réformes fédérales.
Dans le même temps, les différentes régions remplissent des
fonctions spécifiques dans l’économie de guerre en développement
: la Wallonie principalement comme centre de l’industrie
traditionnelle de l’armement, la Flandre comme nœud industriel,
technologique et logistique avec Anvers-Bruges et Zeebruges, et
Bruxelles comme centre de commandement politique, administratif et
militaire.
C’est précisément cette combinaison qui fait de la Belgique,
depuis 2026, un exemple particulièrement clair du lien entre lutte
de classe et militarisation.
1. Des conflits séparés à une confrontation
sociale prolongée
L’année a commencé par un conflit important dans les chemins
de fer. Du dimanche soir 25 janvier au vendredi soir 30 janvier,
plusieurs catégories de cheminots ont cessé le travail pendant cinq
jours. L’action était notamment dirigée contre la suppression des
recrutements statutaires à la SNCB et chez Infrabel, contre les
réformes de HR Rail, contre la réforme des pensions et contre de
nouvelles économies dans le rail.[1]
La portée du conflit dépassait les conditions de travail
immédiates. Selon les syndicats du rail, le projet de loi du
ministre de la Mobilité Jean-Luc Crucke devait non seulement
remplacer progressivement les nominations statutaires par des emplois
contractuels. Le système existant, selon lequel les décisions
importantes au sein de la Commission paritaire nationale
nécessitaient une majorité des deux tiers, était également remis
en question. La position institutionnelle des syndicats au sein des
chemins de fer était donc elle aussi mise sous pression.[2]
Ce conflit illustre une tendance générale. L’État cherche à
adapter des relations de travail qui offraient historiquement un
degré relativement élevé de sécurité à une gestion plus
flexible du personnel. L’attaque contre l’emploi statutaire dans
les chemins de fer en est un exemple particulièrement visible.
D’autres actions ont suivi. Les mobilisations provinciales des
syndicats ont débouché sur la manifestation nationale du 12
mars 2026 à Bruxelles. Selon la police bruxelloise, environ
80 000 personnes y ont participé ; les syndicats en
ont revendiqué plus de 100 000.[3] Les manifestants venaient de
Flandre, de Wallonie et de Bruxelles, et aussi bien du secteur public
que du secteur privé.
Les principales revendications concernaient la réforme des
pensions, le « malus Jambon », la limitation de l’indexation
automatique, la politique à l’égard des chômeurs et des malades
de longue durée, ainsi que la détérioration générale des
conditions de travail et du pouvoir d’achat.[4]
Le 12 mai, une nouvelle manifestation nationale a
eu lieu. La police a compté environ 40 000 participants
; la FGTB en a annoncé plus de 75 000.[5] Le nombre était inférieur
à celui de mars, mais le mouvement n’avait pas disparu. La
succession des actions provinciales, des grèves sectorielles et des
mobilisations nationales montre que, depuis 2025 et le début de
2026, la Belgique connaît davantage que des protestations syndicales
occasionnelles.
Il existe une confrontation sociale prolongée autour de la
répartition des coûts de la restructuration économique, budgétaire
et géopolitique.
2. Le gouvernement restructure la force de
travail
Le gouvernement De Wever présente principalement sa politique
comme une réponse aux déficits budgétaires, au vieillissement de
la population, à un taux d’emploi trop faible et à la nécessité
de rendre l’économie belge plus compétitive.
Du point de vue de la classe ouvrière, cette même politique
apparaît sous un autre jour. Elle accroît la pression pour rendre
la force de travail disponible au capital plus longtemps, plus
intensément et avec davantage de flexibilité.
L’une des mesures les plus importantes est la limitation
dans le temps des allocations de chômage. La réforme
adoptée en 2025 produit concrètement ses effets à partir de 2026.
Le droit est en principe limité à deux ans au maximum, avec des
exceptions pour certaines catégories.[6]
Cela modifie la fonction de l’assurance chômage. Le chômage
est moins longtemps couvert par une assurance collective et une part
plus importante du risque est reportée sur le travailleur
individuel, son ménage et, finalement, le CPAS. Le gouvernement
fédéral a lui-même dû prévoir des mécanismes de compensation
pour les CPAS, puisqu’il s’attend à ce qu’une partie des
personnes perdant leurs allocations de chômage y demande le revenu
d’intégration.[7]
Parallèlement, la pression exercée sur les malades de longue
durée pour qu’ils reprennent un emploi rémunéré est renforcée.
Les flexi-jobs sont encore étendus et le gouvernement prévoit une
réduction des charges des entreprises afin d’améliorer leur
compétitivité.[8]
La politique des pensions s’inscrit elle aussi dans cette
évolution. Les réformes comprennent notamment des conditions plus
strictes pour la pension anticipée, des modifications du calcul des
pensions des fonctionnaires, la disparition progressive de certains
régimes préférentiels et l’introduction d’un mécanisme de
bonus-malus par lequel un départ anticipé entraîne, sous certaines
conditions, une pension moins élevée.[9]
La logique économique est claire : une plus grande partie de la
population doit rester disponible pour le travail salarié pendant
une plus grande partie de sa vie.
Cela ne signifie pas que chaque réforme particulière soit
exclusivement provoquée par la militarisation. La pression sur les
pensions, la sécurité sociale et les salaires existait bien avant
la vague actuelle de réarmement. Le vieillissement, les problèmes
budgétaires, la concurrence internationale et les tentatives de
longue date visant à flexibiliser le marché du travail ont leur
propre histoire.
Mais depuis 2025-2026, le contexte change fondamentalement. Alors
qu’on exige des travailleurs qu’ils travaillent plus longtemps et
renoncent à certains droits sociaux, l’État a simultanément
décidé de consacrer des dizaines de milliards supplémentaires à
la défense.
Il en résulte un conflit politique direct sur la répartition des
ressources.
3. Du budget de la défense à l’économie de
guerre
La militarisation belge ne peut plus être décrite comme une
simple augmentation du budget de la défense.
Dans la Vision stratégique 2025, l’effort
total de défense belge prévu pour la période 2026-2034 s’élevait
déjà à environ 139 milliards d’euros. Il ne
s’agit pas seulement d’acheter des armes, mais aussi de
développer le personnel, les stocks, les infrastructures, la
recherche et les capacités industrielles.[10]
Mais même ce programme a rapidement été dépassé par de
nouveaux engagements au sein de l’OTAN.
En vue du sommet de l’OTAN à Ankara des 7 et 8 juillet 2026, le
gouvernement belge s’est explicitement fixé pour objectif de
confirmer la nouvelle norme de 5 % et d’accélérer
le développement de l’industrie belge de la défense.[11] Selon la
méthodologie de l’OTAN, ces cinq pour cent ne se composent pas
uniquement de dépenses militaires classiques. Une partie peut être
consacrée à la sécurité, aux infrastructures et à la résilience
présentant une importance militaire.
La frontière entre le budget de la défense et le reste de
l’économie devient ainsi de moins en moins nette.
La militarisation prend dès lors une autre signification. Il ne
s’agit pas seulement de soldats et d’armes. Il s’agit de savoir
si les ports peuvent traiter de grandes quantités de matériel
militaire, si les chemins de fer et les routes sont adaptés aux
transports militaires, si les stocks de munitions sont suffisants, si
les soins de santé peuvent continuer à fonctionner dans des
circonstances extrêmes, comment les réseaux informatiques sont
protégés et si suffisamment de techniciens, de chauffeurs, de
travailleurs de la logistique et de personnel médical sont
disponibles.
C’est le développement d’une économie de guerre en
préparation : non pas une économie dans laquelle toute la
production est déjà directement orientée vers la guerre, mais une
économie dans laquelle un nombre croissant de fonctions civiles sont
planifiées en fonction d’éventuelles situations d’urgence
militaire.
4. Plan SHIELD : militarisation de la société
civile
Une étape décisive a été franchie avec le Plan SHIELD,
le premier Plan national de défense belge depuis la fin de la Guerre
froide. Le plan a été approuvé le 29 juin 2026 par l’autorité
fédérale et les entités fédérées.
Sa portée est considérable. Le gouvernement affirme
explicitement que la défense nationale n’est plus seulement une
mission de la Défense. D’autres services publics et les entités
fédérées doivent eux aussi organiser la continuité et la
protection, notamment des ports, de la cybersécurité, du
réseau routier, des voies navigables et des soins de santé.[12]
Une part beaucoup plus importante de la reproduction sociale est
ainsi intégrée dans la planification militaire.
Une infirmière reste une travailleuse civile, mais les soins de
santé deviennent simultanément un élément de la résilience
militaire nationale. Un docker ne devient pas soldat, mais son lieu
de travail devient essentiel pour l’acheminement de marchandises
militaires. Un cheminot travaille pour le transport civil de
personnes et de marchandises, mais la même infrastructure est
nécessaire pour déplacer des troupes et du matériel.
La contradiction est manifeste.
D’un côté, le gouvernement peut affirmer que les chemins de
fer, les soins de santé, les infrastructures et les services publics
doivent économiser et fonctionner plus efficacement. De l’autre,
le même État découvre que ces secteurs sont indispensables à la
préparation militaire.
C’est important pour la lutte ouvrière. Des secteurs qui, dans
le fonctionnement quotidien du capitalisme, semblent souvent séparés
les uns des autres sont matériellement reliés par la préparation à
la guerre.
5. Les ports : puissance ouvrière et logistique
militaire
Par sa situation géographique, la Belgique occupe une position
importante dans la logistique de l’Europe occidentale. Le port
d’Anvers-Bruges compte parmi les plus grands ports d’Europe ;
Zeebruges joue en outre un rôle important dans le trafic roulier et
l’approvisionnement militaire.
En juin 2026, le gouvernement fédéral a décidé de mettre en
place un accord-cadre pluriannuel pour un partenariat
stratégique en matière d’opérations portuaires dans le cadre du
Host Nation Support, explicitement au bénéfice de la
Défense belge, des alliés de l’OTAN et des États membres de
l’Union européenne.[13]
Cela signifie que les ports belges ne sont pas seulement des nœuds
commerciaux. Ils sont systématiquement préparés comme
infrastructures logistiques militaires.
C’est ici que la dépendance de l’économie de guerre à
l’égard du travail salarié devient particulièrement concrète.
Les navires ne se chargent et ne se déchargent pas eux-mêmes. Le
matériel militaire ne se déplace pas tout seul. Il faut pour cela
des dockers, des pilotes, des grutiers, des chauffeurs, des
cheminots, des travailleurs de maintenance, des planificateurs et
d’innombrables autres salariés.
C’est précisément pour cette raison que les conflits du
travail dans les ports et la logistique ont potentiellement une
portée beaucoup plus grande que ne le suggèrent leurs
revendications économiques immédiates. Il en va de même pour les
chemins de fer et les transports.
L’État militaire cherche à rendre cette chaîne logistique
plus robuste. Mais, ce faisant, il révèle simultanément à quel
point la puissance militaire dépend du travail collectif quotidien
de personnes qui ne contrôlent pas elles-mêmes les objectifs
auxquels leur travail est affecté.
6. Wallonie : de l’industrie traditionnelle au
centre d’armement
Les différences régionales au sein de la Belgique sont
considérables.
La Wallonie possède la plus forte concentration
de l’industrie traditionnelle de la défense. Selon l’agence
wallonne d’investissement, environ 67 % de l’industrie
belge de la défense se trouve en Wallonie. La région
compte plus de deux cents entreprises actives totalement ou
partiellement dans le secteur de la défense.[14]
Parmi elles figurent des entreprises d’importance internationale
telles que FN Herstal, John Cockerill Defense, Thales
Belgium, KNDS Belgium, Sonaca et Safran, ainsi qu’un vaste
réseau de sous-traitants et d’instituts de recherche.
Le 30 janvier 2026 a par exemple été créée Land
Systems Logistic Support (LS²), une entreprise commune de
John Cockerill Defense, FN Herstal et Thales. Pendant vingt ans, LS²
doit assurer la maintenance, la modernisation et le soutien
logistique des véhicules et systèmes embarqués de la Composante
Terre belge.[15]
Il ne s’agit pas simplement d’un contrat d’achat. L’État
cherche à fixer à long terme une capacité industrielle nationale
permettant de maintenir les systèmes militaires en état
opérationnel.
Les capacités de production de munitions sont elles aussi
renforcées. KNDS Belgium a ouvert une nouvelle ligne automatisée de
production d’obus d’artillerie de 155 mm.
L’entreprise présente explicitement cette installation comme un
renforcement des capacités industrielles belge et européenne.[16]
Le gouvernement wallon y voit des opportunités économiques. Dans
sa communication officielle, la croissance du marché de la défense
est associée aux investissements, à l’emploi hautement qualifié,
à l’innovation et aux exportations.
Une contradiction importante apparaît ici pour les travailleurs.
L’expansion militaire peut effectivement créer des emplois.
Pour des régions marquées par une longue histoire de déclin
industriel, cela peut sembler attrayant. Mais l’emploi et le
salaire sont alors liés à une industrie dont l’expansion dépend
d’un réarmement international permanent et, en dernière instance,
de la possibilité de la guerre.
Cette contradiction ne peut donc pas être résolue par la simple
revendication que les contrats de défense doivent créer «
davantage d’emplois belges ». Cela ne fait que lier plus
étroitement le travailleur, sur le plan économique, à la
concurrence militaire entre les États.
7. Flandre : logistique, technologie et
infrastructures
La Flandre occupe une position différente.
Elle possède moins d’industrie lourde traditionnelle de
l’armement que la Wallonie, mais dispose de grands ports,
d’entreprises logistiques, d’entreprises technologiques, d’une
industrie électronique, d’infrastructures et d’institutions de
recherche. La Flandre est donc essentielle pour la chaîne de
production militaire au sens large.
Les infrastructures liées au F-35 en donnent un exemple. En
février 2026, la Défense annonçait que de nouvelles
infrastructures modulaires destinées aux opérations des F-35 à
Florennes avaient été livrées par l’entreprise belge Automation,
établie à Hal, en collaboration avec Arcadis.[17]
Ce type de projet illustre l’effacement progressif de la
distinction entre entreprises « civiles » et « militaires ».
Centres de données, électronique, cybersécurité, communications,
construction, logistique et production avancée peuvent tous être
intégrés dans des systèmes militaires.
La même évolution apparaît dans les ports. Anvers-Bruges et
Zeebruges sont à la fois des infrastructures commerciales dont
dépendent de très nombreux travailleurs et des nœuds stratégiques
dont l’importance dans la planification de l’OTAN ne cesse de
croître.
Il se développe ainsi une forme flamande de militarisation, moins
visible qu’une usine de munitions, mais socialement non moins
importante.
8. Bruxelles : centre de commandement politique
et point de concentration de la résistance ouvrière
Bruxelles occupe une troisième position.
Elle n’est pas seulement la capitale fédérale. La ville
accueille également les principales institutions de l’Union
européenne et le siège de l’OTAN. Bruxelles constitue ainsi l’un
des principaux centres de commandement politique de la militarisation
européenne et atlantique.
Mais Bruxelles est simultanément, depuis 2025-2026, le lieu où
les travailleurs flamands, wallons et bruxellois se réunissent
physiquement lors des mobilisations nationales.
Ce n’est pas sans importance.
La structure de l’État belge divise continuellement les
travailleurs selon la langue, la région, la communauté et le niveau
de pouvoir. Les conflits sociaux sont souvent traités séparément
comme des problèmes flamands, wallons ou bruxellois. Mais lors des
manifestations nationales, les travailleurs des différentes régions
linguistiques marchent littéralement côte à côte contre les mêmes
mesures fédérales.
Les mobilisations nationales montrent ainsi, sous une forme
embryonnaire, que les intérêts matériels des travailleurs ne
coïncident pas avec la division institutionnelle de la Belgique.
Cette unité reste cependant fragile tant qu’elle est
principalement organisée par les appareils syndicaux nationaux et
qu’elle se désagrège, après une journée d’action, en
entreprises, secteurs et régions séparés.
9. L’armée recherche la même force de travail
que la société civile
Une économie de guerre n’a pas seulement besoin de machines,
mais aussi de personnes.
La Défense veut recruter en 2026 environ 4 800 nouveaux
membres du personnel : 2 800 militaires d’active, 960
civils et 1 050 réservistes. Elle recherche notamment des
techniciens, chauffeurs, magasiniers, infirmiers, médecins,
contrôleurs aériens, pilotes et spécialistes de la
cybersécurité.[18]
Il ne s’agit généralement pas d’une force de travail
utilisable exclusivement par l’armée. Ce sont précisément des
professions dont les entreprises civiles, les hôpitaux, les
entreprises de transport et les services publics ont également
besoin.
La militarisation intensifie donc la concurrence pour la force de
travail.
Lorsque la Défense recrute des techniciens, des spécialistes
informatiques et du personnel infirmier, elle entre partiellement en
concurrence avec des secteurs civils déjà confrontés à des
pénuries de personnel. L’expansion militaire détourne ainsi vers
la préparation à la guerre non seulement de l’argent, mais aussi
du travail qualifié.
Un nouvel instrument particulièrement significatif est l’Année
de service militaire. Sur 3 248 candidats, cinq cents jeunes
ont été sélectionnés. Le 26 août 2026, les
cinquante premiers ont commencé leur formation à la Marine à
Saint-Croix, près de Bruges : 33 néerlandophones et 17
francophones.[19]
Le programme est volontaire. Il ne s’agit donc pas du
rétablissement du service militaire obligatoire classique.
Politiquement, il constitue néanmoins un changement. L’ensemble
des quelque 130 000 jeunes de dix-sept ans reçoivent des
informations sur la participation au programme, qui vise
explicitement à constituer une nouvelle génération de
réservistes.[18]
Le lien entre jeunesse, marché du travail et forces armées est
ainsi systématiquement renforcé.
10. Les limites de la stratégie syndicale
Les trois grandes organisations syndicales – FGTB/ABVV,
CSC/ACV et CGSLB/ACLVB – ont joué un rôle central dans
la résistance au gouvernement De Wever.
Cette résistance est réelle. Sans les structures syndicales, les
mobilisations nationales de dizaines de milliers de travailleurs
auraient difficilement pu voir le jour. Les actions persistantes ont
en outre conduit à des retards et à des adaptations de plusieurs
réformes.
Le problème ne peut donc pas être réduit à l’affirmation
selon laquelle les syndicats « ne font rien ».
La limite est plus profonde.
Leur stratégie reste finalement orientée vers la pression
exercée sur le gouvernement, le Parlement et la concertation
sociale. Face au démantèlement social, ils proposent généralement
une autre répartition des charges budgétaires : défense de
l’index, meilleures pensions, taxation des grandes fortunes et des
entreprises et rétablissement de la concertation sociale.
La critique des dépenses militaires commence elle aussi à se
faire entendre. Lors de la mobilisation du 12 mai, le président de
la FGTB, Bert Engelaar, a par exemple souligné la contradiction
entre les restrictions imposées aux pensions et aux allocations et
l’augmentation des dépenses d’armement.[20]
C’est une évolution importante. L’économie de guerre
commence à pénétrer dans la lutte sociale.
Mais cette critique reste largement budgétaire :
l’argent consacré aux armes pourrait être mieux utilisé à des
fins sociales.
La question plus fondamentale reste généralement hors du débat
: pourquoi la classe ouvrière belge devrait-elle fournir la base
économique, industrielle et humaine permettant à l’État belge de
renforcer sa position au sein de l’OTAN, de l’Union européenne
et de la concurrence internationale entre puissances capitalistes ?
Tant que cette question n’est pas posée, il reste une place
pour un militarisme « socialement responsable » : l’augmentation
des dépenses de défense est acceptée à condition que les charges
soient réparties plus équitablement, que les entreprises belges
obtiennent des commandes et que les travailleurs belges conservent
leurs emplois.
L’intérêt national reste ainsi le cadre à l’intérieur
duquel les travailleurs sont censés penser.
11. De la lutte reproductive à la lutte de
classe autonome ?
La plupart des luttes en Belgique restent pour l’instant des
formes de lutte de classe reproductive.
Les travailleurs luttent contre la détérioration de leurs
conditions de vie et de travail, mais généralement de manière
séparée par secteur et dans le cadre des structures politiques et
syndicales existantes.
Cela n’est pas insignifiant. Une grève pour les pensions ou les
conditions de travail ne peut pas abolir le capitalisme, mais les
travailleurs y font concrètement l’expérience du fait que leurs
intérêts entrent en conflit avec ceux de l’État et du capital.
La question décisive est de savoir ce qui se produit au cours de
ces conflits.
Une grève des chemins de fer reste-t-elle un conflit de cheminots
? Une action portuaire reste-t-elle un problème de dockers ? Une
grève dans l’enseignement reste-t-elle une lutte d’enseignants ?
Dans ce cas, chaque secteur peut être négocié séparément, isolé
et finalement ramené au travail.
La situation change lorsque les travailleurs commencent eux-mêmes
à relier leurs luttes.
Le développement de l’économie de guerre rend même cette
connexion matériellement plus visible. Les chemins de fer, les
ports, le transport routier, l’industrie, les soins de santé,
l’énergie, l’informatique et les services publics sont traités
par l’État lui-même comme les composantes d’une seule structure
nationale de résilience.
Ce que l’État rassemble pour préparer la guerre apparaît
encore, dans la lutte syndicale quotidienne, comme une série de
secteurs largement séparés.
C’est là que réside une contradiction fondamentale.
12. Ni solution flamande, ni solution wallonne,
ni solution belge
La classe ouvrière belge est réellement divisée. Les
différences linguistiques, les marchés du travail régionaux, les
structures industrielles différentes et les institutions politiques
ne disparaissent pas simplement en affirmant que tous les
travailleurs ont les mêmes intérêts.
Mais l’évolution depuis le début de 2026 montre simultanément
les limites de ces divisions.
Un travailleur wallon chez un producteur d’armement, un docker
flamand, un fonctionnaire bruxellois, un cheminot de Charleroi ou
d’Anvers et une infirmière de Gand occupent des positions
différentes dans la division sociale du travail. Pourtant, leurs
salaires, leurs pensions, leur sécurité d’emploi et leurs
conditions de travail sont influencés par le même développement
général du capital et de l’État.
Et la militarisation relie leur travail d’une manière nouvelle.
Les munitions produites en Wallonie doivent être transportées.
Les ports et les chemins de fer doivent fonctionner. Les systèmes
informatiques et les communications doivent être disponibles. Les
soins de santé doivent être préparés aux situations de crise. Les
jeunes doivent pouvoir être mobilisés comme réservistes.
La préparation à la guerre constitue ainsi, en dernière
analyse, une gigantesque organisation du travail social
collectif sous le commandement des États nationaux.
La force capable de s’y opposer ne peut donc pas davantage
rester flamande, wallonne ou belge.
Conclusion : la classe ouvrière face à
l’économie de guerre
Depuis le début de 2026, la Belgique connaît un double
mouvement.
D’un côté, les travailleurs sont confrontés à la
détérioration des pensions, à la limitation des droits au chômage,
à la flexibilisation, à la pression sur les salaires et
l’indexation ainsi qu’à la restructuration des services publics.
De l’autre, le même État développe systématiquement ses
capacités militaires. Non seulement en achetant des armes, mais en
organisant l’industrie, la recherche, les infrastructures, la
logistique, les soins de santé, la force de travail et la jeunesse
dans le cadre d’une politique beaucoup plus large de sécurité et
de défense.
Ces deux évolutions convergent dans une contradiction
fondamentale.
Le capital belge et son État ont besoin des travailleurs pour
produire de manière compétitive, payer des impôts et travailler
plus longtemps. Mais ils ont également besoin de ces mêmes
travailleurs pour produire des armes, maintenir les ports en
activité, permettre les transports militaires, entretenir les
systèmes de communication, soigner les blessés et, finalement,
servir comme militaires ou réservistes.
C’est là que réside aussi la puissance potentielle de la
classe ouvrière.
Elle ne réside pas dans les promesses électorales d’une «
Belgique plus sociale », ni dans une répartition plus équitable
des coûts du réarmement, ni dans la défense d’un intérêt
industriel wallon, flamand, belge ou européen.
Cette puissance réside dans le fait que, sans le travail
collectif, l’économie capitaliste comme la machine militaire
s’arrêtent.
Pour l’instant, cette puissance apparaît surtout de manière
fragmentée : cinq jours dans les chemins de fer, une manifestation
nationale, une action dans une usine, un conflit dans l’enseignement
ou un arrêt de travail dans les transports et les services publics.
Le développement vers une lutte de classe autonome commence
lorsque les travailleurs relient eux-mêmes ces luttes séparées,
créent leurs propres organes de lutte, ne laissent pas aux appareils
permanents le pouvoir de décider de l’extension et de la fin des
actions et établissent des contacts avec les travailleurs au-delà
de l’entreprise, du secteur, de la région linguistique et des
frontières nationales.
Car la même course aux armements qui militarise la Belgique
militarise également l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la
Pologne, la Russie, la Chine, les États-Unis et d’autres États.
Face à cette internationalisation du capital, de l’armement et
de la préparation à la guerre ne peut finalement se dresser que
l’internationalisation de la lutte ouvrière.
M.O. 27-8-2026
Sources
[1] BRUZZ/Belga, « Vijfdaagse staking bij
het spoor is van start gegaan », 26 janvier 2026. Description
de la grève du 25 au 30 janvier et des revendications concernant les
nominations statutaires, les pensions, HR Rail et les économies dans
le
rail.
https://www.bruzz.be/actua/mobiliteit/vijfdaagse-staking-bij-spoor-van-start-2026-01-26
[2] ACV Transcom, « Spoorbonden staken tegen
‘frontale aanval op personeelsstatuut’ », 8 janvier 2026.
Sur l’emploi statutaire, le travail contractuel et la Commission
paritaire
nationale.
https://www.hetacv.be/acv-transcom/nieuws-en-persberichten/2026/01/08/spoorbonden-staken-tegen–frontale-aanval-op-het-personeelsstatuut
[3] De Standaard, Benthe Vermeulen, « Tussen
de tienduizenden misnoegde betogers in Brussel », 12 mars 2026.
Décompte de la police : 80 000 ; estimation syndicale : 100
000.
https://www.standaard.be/binnenland/tussen-de-tienduizenden-misnoegde-betogers-in-brussel-er-wordt-steeds-meer-geld-weggehaald-bij-wie-er-het-minste-heeft/141342134.html
[4] Centrale Générale-FGTB, « 12 maart:
Nationale betoging tegen de sociale afbraak van de Arizona-regering
», 12 février 2026 ; FGTB Bruxelles, compte rendu de la
manifestation nationale, 12 mars
2026.
https://www.accg.be/nl/actualiteit/20260212-12-maart-nationale-betoging-tegen-de-sociale-afbraak-van-de-arizona-regering
[5] De Standaard, « Politie telt 40.000
betogers op nationale betoging », 12 mai 2026 ; Centrale
Générale-FGTB, « Met 75.000 in Brussel op 12 mei: we geven
niet op! », 12 mai
2026.
https://www.standaard.be/binnenland/politie-telt-40.000-betogers-op-nationale-betoging/151383191.html
[6] Gouvernement fédéral belge, «
Invoering loongrenzen binnen de uitkeringsverzekering voor werknemers
», Conseil des ministres du 3 avril 2026. La source confirme la
limitation de l’assurance chômage à deux ans au
maximum.
https://news.belgium.be/nl/invoering-loongrenzen-binnen-de-uitkeringsverzekering-voor-werknemers
[7] Gouvernement fédéral belge, «
Compensatieregeling OCMW’s naar aanleiding van de beperking van de
werkloosheidsuitkering in de tijd », 19 septembre 2025. Sur le
transfert attendu d’anciens chômeurs vers l’aide des CPAS à
partir de
2026.
https://news.belgium.be/nl/compensatieregeling-ocmws-naar-aanleiding-van-de-beperking-van-de-werkloosheidsuitkering-de-tijd
[8] Gouvernement fédéral belge, «
Regering-De Wever bereikt eerste reeks grote akkoorden ». Sur
l’activation des chômeurs et des malades de longue durée,
l’extension des flexi-jobs et la réduction des charges des
entreprises.
https://news.belgium.be/nl/regering-de-wever-bereikt-eerste-reeks-grote-akkoorden
[9] Gouvernement fédéral belge, «
Maatregelen in het kader van de pensioenhervorming ». Sur le
bonus-malus, la pension anticipée, les pensions des fonctionnaires
et les régimes
préférentiels.
https://news.belgium.be/nl/maatregelen-het-kader-van-de-pensioenhervorming
[10] Gouvernement fédéral belge, «
Actualisering van het STAR-plan voor Defensie: Strategische Visie
2025 », 18 juillet 2025. Pour 2026-2034, un effort total de
défense de 139 milliards d’euros est
prévu.
https://news.belgium.be/nl/actualisering-van-het-star-plan-voor-defensie-strategische-visie-2025
[11] Gouvernement fédéral belge, «
Organisatie van een NAVO-top in Ankara », Conseil des ministres
du 20 juin 2026. Objectifs belges : confirmation de l’objectif OTAN
de 5 % et développement accéléré de l’industrie de la
défense.
https://news.belgium.be/nl/organisatie-van-een-navo-top-ankara
[12] Cabinet du ministre de la Défense Theo
Francken, « Historische primeur: eerste Nationaal
Verdedigingsplan, SHIELD genaamd », 29 juin 2026 ; SPF Affaires
étrangères, « Herziene nationale veiligheidsstrategie maakt
ons land paraat voor instabiele wereld », 27 juillet
2026.
https://francken.belgium.be/nl/nieuws/historische-primeur-eerste-nationaal-verdedigingsplan-shield-genaamd-brengt-alle-overheden
[13] Gouvernement fédéral belge, «
Overheidsopdrachten voor Defensie », Conseil des ministres du 5
juin 2026. Partenariat stratégique pour les opérations portuaires
et le Host Nation Support au profit de la Belgique, de l’OTAN et de
l’UE.
https://news.belgium.be/nl/overheidsopdrachten-voor-defensie-125
[14] Wallonia, « Why Wallonia is
establishing itself as Europe’s strategic and innovative defence
ecosystem », 2 juin 2026 ; Defence Industry 2026 –
Wallonia. Le gouvernement wallon mentionne plus de 200
entreprises de défense et indique que 67 % de l’industrie belge de
la défense est établie en
Wallonie.
https://www.wallonia.be/en/news/why-wallonia-establishing-itself-europes-strategic-and-innovative-defence-ecosystem
[15] FN Herstal/John Cockerill/Thales, «
LS²: Launch of a strategic partnership to ensure the operational
readiness of Belgian Land Force vehicles », 30 janvier 2026. Le
partenariat est conclu pour une durée de vingt
ans.
https://fnherstal.com/en/news/ls%C2%B2-launch-of-a-strategic-partnership-to-ensure-the-operational-readiness-of-belgian-land-force-vehicles/
[16] KNDS, « Inauguration of a new 155 mm
artillery-shell production unit at KNDS Belgium », 2026. Sur
l’extension des capacités belges de production de munitions
d’artillerie.
https://knds.com/en/press-releases/inauguration-of-a-new-155-mm-artillery-shell-production-unit-at-knds-belgium-a-major-strengthening-of-belgian-and-european-industrial-capacity
[17] Défense belge, « Eerste modulair
inzetbare infrastructuur voor F-35-missies », 5 février 2026.
Sur la participation de l’industrie belge aux infrastructures du
F-35.
https://www.mil.be/nl/news/eerste-modulair-inzetbare-infrastructuur-voor-f-35-missies/
[18] Défense belge, « Rekrutering 2026:
Defensie zoekt 4.800 extra collega’s, waarvan 500 via Militair
Dienstjaar », 8 septembre 2025. Répartition : 2 800 militaires
d’active, 960 membres du personnel civil et 1 050 réservistes ;
profils professionnels recherchés et organisation de l’Année de
service
militaire.
https://www.mil.be/nl/news/rekrutering-2026-defensie-zoekt-4800-extra-collega-s-waarvan-500-via-militair-dienstjaar/
[19] Défense belge, « Militair Dienstjaar
gaat van start bij de Marine », 26 août 2026. Sur 3 248
candidats, 500 participants ont été sélectionnés ; les cinquante
premiers ont commencé le 26 août à
Saint-Croix.
https://www.mil.be/nl/news/militair-dienstjaar-gaat-van-start-bij-de-marine/
[20] Centrale Générale-FGTB, « Met 75.000
in Brussel op 12 mei: we geven niet op! », 12 mai 2026. Dans
son compte rendu, le syndicat relie explicitement les revendications
sociales à la critique de l’augmentation des dépenses
militaires.
https://www.accg.be/nl/actualiteit/20260512-met-75000-in-brussel-op-12-mei-we-geven-niet-op