DES VIETNAMIENS EN VAUCLUSE LE CAMP DE SORGUES (EXTRAITS)* PAR JEAN-MARC SIMON
Chaque année, les Vietnamiens de notre région se réunissent au printemps pour célébrer une fête. Il y a encore quelques années, elle s'appelait Fête du Têt; mais la date en était variable selon les années, et surtout selon les lieux. Nous avons donc assisté en 1986 à cette fête, organisée le 8 mai par la Fédération de Provence-Camargue de l'Union générale des Vietnamiens en France, dans le nord du Vau-
* Publié dans Les Études vauclusiennes, juillet-décembre 1986, d'après un mémoire de maîtrise présenté en 1986 à Aix-en-Provence sous la direction du professeur J.-I. Miege.
cluse. Près de 300 présents, sinon plus, venus du Vaucluse, du Gard, mais aussi de Marseille, de Montpellier, parfois de Lyon. Sans doute cette fête entre dans un cadre politique, puisque l'ambassadeur de la république socialiste du Vietnam devait y être présent, mais elle s'inscrit aussi en tant que manifestation de l'identité communautaire et traduit certainement un très vif désir de maintenir les liens avec le pays d'origine... Cette fête se déroulait près de Bollène, l'un des points de concentration des Vietnamiens dans le département. Peut-être faut-il dire aussi que c'est une municipalité communiste, et que le maire est venu faire un tour à la fête. Plus qu'une visite de courtoisie, ne s'agit-il pas de liens historiques établis avec l'une des composantes de la vie politique française? Ce qui le soulignerait encore, c'est la présence à cette fête d'un responsable de la fédération du PCF du Vaucluse, seul parti français représenté. Ces liens sont-ils dus au fait que le Vietnam appartient aujourd'hui au camp socialiste? En fait ne remontent-ils pas beaucoup plus loin, c'est-à-dire n'ont-ils pas un fondement historique? Nous nous trouvons là en présence de deux grandes questions. La première de sociologie: quelle est cette communauté vietnamienne? La seconde d'histoire: comment cette communauté s'est-elle établie ici, dans le Vaucluse, et quels ont été ses rapports avec la communauté française, dans le cadre de la région.
Origines de la communauté vietnamienne dans le Vaucluse
Rappelons pour mémoire que la population vietnamienne a vécu une succession de conflits, entre 1939 et 1975: • la deuxième guerre mondiale, 1939-1945 • la guerre de reconquête française: 1946 -1954
• la guerre américaine et la coupure du pays en deux états ennemis, Nord-Vietnam et Sud-Vietnam.
1) La réquisition des jeunes Indochinois Le drame indochinois commence donc en 1939. L'exploitation coloniale atteint alors son apogée et il est logique que, dans cet état d'esprit, un « effort de guerre» supplémentaire soit demandé par la France à l'Indochine, «perle de son Empire colonial». Les colonies sont considérées comme des réservoirs destinés à venir en aide à la mère-patrie, la devise étant : « Tout pour la métropole. » Deux solutions se présentent: 1) développer, en Indochine même, une production de vivres et de matières premières destinées à la métropole, et essayer d'y implanter une industrie de guerre, 2) envoyer en France métropolitaine une partie de la main d’œuvre nombreuse et bon marché que pouvait fournir la colonie. Dès le 16 juillet 1939, le ministre des Colonies, Georges Mandel, nomme le général Catroux gouverneur de l'Indochine avec les directives suivantes: « La situation internationale est menaçante, écrit-il au nouveau gouverneur, il faut à cette heure un homme d'action à la tête de l'Indochine. La mise en état de défense du territoire colonial y doit être énergiquement accélérée, il faut faire sortir de terre et faire produire le plus tôt possible une usine de construction d'avions. » Malheureusement, l'invasion japonaise de l'île de Haï Nam, dès le 9 février, va freiner ce bel effort de mise en défense de la colonie et donc orienter différemment la politique de la métropole on va en venir à la deuxième
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solution, celle qui consistait à consacrer à la guerre européenne le maximum du potentiel humain en envoyant troupes et main d’œuvre vers la France. Le premier exode vietnamien vers la France sera donc un exode « forcé », un certain nombre de jeunes gens étant « requis » par village; et si cette ponction d'hommes se fait dans des conditions moins révoltantes qu'en Afrique puisqu'on laisse le choix des requis à la discrétion du maire, il fallait s'exécuter et obéir aux ordres. Rappelons, si besoin est, que les « libertés publiques étaient pratiquement inexistantes », c'est du moins ce qu'écrit M. Philippe Devillers dans son Histoire du Vietnam: « Ni la liberté de parole, ni la liberté de presse, ni la liberté de réunion, ni la liberté de se déplacer n'étaient accordées. » Pham Quynh, chef du gouvernement de Bao Dai, pouvait écrire : « Les Annamites sont des étrangers dans leur propre pays. » Toute révolte contre cette déportation massive de population était donc impossible (10 000 à 11 000 Européens « coiffent » alors 22 millions d'habitants); de plus, beaucoup de jeunes vietnamiens, loin de redouter ce départ vers la métropole, le souhaitent: certains trichent sur leur âge pour remplacer un frère aîné qui va se marier ou dont le travail est plus in-dispensable pour aider les parents; « La France, c'était l'aventure », nous dit l'un d'entre eux: ils attendent de ce voyage un possibilité de continuer leurs études dans de meilleures conditions, en tout cas, une possibilité de s'élever dans l'échelle sociale, selon le proverbe: « Di Môt ngay duong, hoc môt sàng khôn. » (Plus d'un jour de voyage, plus d'intelligence.) Par ailleurs, presque tous sont d'origine paysanne; or, le niveau de vie des paysans est très bas, en 1939 au Vietnam; si 92 à 94 % de la population vivent de l'agriculture, les champs sont trop petits, la récolte maigre par suite du manque d'engrais, et l'usure atteint des taux exorbitants de 40 à 80 %.
Enfin, les « rebelles » subissent des châtiments exemplaires: on s'en prend parfois à leur village tout entier pour les représailles, afin de décourager toute résistance d'envergure. On comprend mieux ainsi que les Vietnamiens se soient soumis sans problèmes à cette levée en masse de soldats et de travailleurs, qui les gênait peut-être moins que la réquisition de denrées à destination de la métropole (riz, maïs, caoutchouc, café, thé...) Cependant la politique coloniale ne semble pas avoir produit tous les fruits espérés, puisque, sur les 80 000 « travailleurs-soldats » attendus en 1939, seulement 20 000 travailleurs et 8 000 tirailleurs furent expatriés, fin 1939-début 1940.
2) Leur répartition en France Ils furent tous répartis dans le midi de la France, pour des raisons climatiques, et placés, selon les nécessités de l'effort de guerre, dans des poudreries comme Sorgues, ou encore dans des ateliers de la SNCF, de l'aviation, ou dans des arsenaux. Répartis en cinq unités baptisées « légions », ils furent basés à Marseille, Agde, Bergerac, Sorgues, Lyon, Vénissieux. La région de Sorgues semble avoir été la plus importante; soulignons son importance pour un petit département comme le Vaucluse. «A Sorgues, il y avait alors 5 000 Indochinois faisant partie de la 3° légion, et répartis en deux camps, Poinsard et Badafier. Le colonel de la Pommeraie, qui avait fait carrière en Indochine et parlait la langue du pays, exerçait le commandement. Sa femme était membre de la famille Générat qui a donné son nom à un quartier de Sorgues... » Monsieur le comte d'Aulan était chargé du ravitaillement. Voici la suite de son témoignage (Entretien du 20 juin 1986 au château d'Aulan, Drôme) : « Une partie de celui-ci venait de l'intendance militaire : les rations de riz, le pain, la
viande. M. d'Aulan allait dans les champs avec ses camions à gazogène, pour acheter les légumes, et les paysans étaient contents de ne pas avoir à s'occuper de la récolte et du transport. Les Indochinois s'occupaient eux-mêmes de leur cuisine. Ils fabriquaient du savon, et surtout coupaient du bois pour en faire du charbon pour les gazogènes. Le rendement était bon, et les travailleurs ne semblent pas avoir eu de problèmes particuliers. Ils fabriquaient aussi de la vannerie, et des meubles et des objets en bambou. Le bois de bambou venait des bords du Gardon (région d'Anduze), et de Montfaucon, dans la région de Châteauneuf-du-Pape, ainsi que de la propriété de M. Doléon à Sorgues. Ils fabriquaient aussi des tapis avec de l'alpha. Les compagnies de travailleurs étaient dispersées depuis Salin-de-Giraud (où ils travaillaient dans les salins) jusqu'à Buoux ou Ja-von. Les baraques du camp avaient été cons-truites rapidement, en briques, et l'hiver y était rude. Des chaussons et des pèlerines étaient distribués, mais les Indochinois avaient la passion du jeu, et bien souvent ils jouaient chaussures et nourriture. Une fois, en passant en car à Brantes, j'aperçus des Indochinois pieds nus en plein hiver: j'allais voir le colonel, mais il me ré-pondit: « On vient de leur en donner si on leur en donne à nouveau, le résultat sera le même. » (Voir, à ce sujet, le témoignage adverse d'Anh Vanh.)... Tonkinois, Laotiens, Cambodgiens étaient répartis en compagnies séparées, et chaque interprète avait un bâton. C'est avec lui qu'il punissait les fautes; le colonel m'avait dit: « Laissez-les régler leurs problèmes entre eux, ne vous en mêlez pas ! » Le Têt était une grande cérémonie avec des dragons en papier, des crêpes à la farine de riz, du nuoc nain et de l'eau-de-vie de riz. A la tête du camp se trouvait le colonel avec un capitaine adjoint (M. Lefranc) et des secrétaires. Au-dessous, trois commandants, dont un s'occupait du ravitaillement. Au-dessous, les ca-pitaines de compagnies, puis les interprètes. En plus, un garage avec une section réparation.
LE CAMP DE SORGUES, DE LA FIN DE LA GUERRE À SA DISPARITION
La guerre finie, ces Indochinois ne devaient-ils pas rentrer dans leur pays ? Au cours de 1946, le nombre des rapatriés s'élevait à 5 800, mais il en restait encore 16 000 fin 1946, et les services officiels prévoyaient que 7 000 devaient être encore rapatriés. Le camp de Sorgues et le Vaucluse hébergeaient 1 300 Indochinois; ils en abritaient donc une forte proportion. A travers l'histoire de ce camp, le camp de Badafier, nous pouvons appréhender les problèmes de la vie des Vietnamiens en France, mais très rapidement ceux-ci vont se trouver compliqués par les incidences du conflit qui va éclater au Vietnam même, entre les forces françaises et le nouveau gouvernement formé par Ho Chi Minh.
Répartition des unités vietnamiennes en France en juillet 1941
Base de Marseille: 15 compagnies, 4 200 hommes
Légion d'Agde: 13 compagnies, 3 000 hommes
Légion Bergerac: 10 compagnies, 2 400 hommes
Légion Sorgues: 16 compagnies, 4 000 hommes
Lyon-Venissieux : 6 compagnies, 1 300 hommes (groupement autonome)
Au total: 60 compagnies, soit 15000 hommes.
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N'oublions pas que ces Vietnamiens ont quitté leur pays depuis 1939, que depuis 1941 les Japonais ont occupé leur patrie, et qu'ils n'ont donc plus de nouvelles de leur famille. Pendant toute la période que nous allons examiner, la plupart sont inoccupés; à peine en compte-t-on 300 qui travaillent sur plus d'un millier. Le chômage est donc très important. D'autre part, ils sont soumis à un régime quasi militaire et, à plusieurs reprises, les autorités prétendent leur interdire de sortir du camp. Contradictoirement, ils semblent jouir de grandes libertés, et leur seul contact avec les autorités françaises se fait à travers des délégués qu'ils élisent eux-mêmes. Enfin, les relations entre les autorités françaises et les travailleurs indochinois, déjà difficiles en de telles circonstances, sont bientôt envenimées par les événements du Vietnam.
L'ORGANISATION DU CAMP DE BADAFIER
Nous parlons ici d'Indochinois et de Vietnamiens, mais les termes ne sont pas identiques. Nous savons qu'il y avait une très grande majorité d'Annamites, comme on disait à l'époque, et un rapport nous donne la composition de la « légion » en novembre 1947. Sur 948 qui résident au camp même, la l'e, la 16', la 17e, la 32e, la 38e compagnies sont composées d'Annamites, soit 287, 167, 105, 74 et 162 hommes, tan-dis que la 22e et la 23e comportent respective-ment 60 et 83 Cochinchinois, soit 143 au total.
(la 22e était arrivée quelques jours plus tôt, le 25 octobre, de Saint-Chamas). Un autre rapport du 9 juin 1947 déclarait que sur 882, soit l'effectif total du camp, il y avait 182 Cambodgiens (la 38e compagnie), 40 Cochinchinois (la 22e compagnie) et les Lao-tiens, en tout environ 300 hommes. Comme on s'en rend compte, les chiffres globaux sont fort fluctuants, et la composition varie fortement selon les arrivées et les départs. Ainsi, le 6 mai 1947, 432 travailleurs sont envoyés à Solliès-Pont, mais le 22 du même mois, 428 arrivent du camp Colgat à Marseille. Brassage dont on se demande s'il n'avait pas pour but d'empêcher les « indigènes » (c'est ainsi qu'ils sont souvent appelés dans les rap-ports) de s'organiser mais, au contraire sans doute, la diffusion de la propagande en a été favorisée... Nous connaissons à peu près l'organisation du camp. Chaque compagnie a eu son délégué élu (et, semble-t-il, au scrutin secret, contrôlé par les autorités françaises du camp). C'est ce délégué qui est chargé des relations entre ses compatriotes dont beaucoup ne parlent pas le français, ou le parlent très mal, et les autorités du camp, qui dépendent du ministère des Co-lonies. De plus, il y a à leur tête un délégué général, élu lui aussi. (Il nous semble parfois comprendre qu'il l'est au second degré, parfois qu'il l'est au suffrage direct.) C'est ce conseil qui ad-ministre véritablement le camp, et les autorités françaises considèrent que c'est lui qui détient le pouvoir et que l'administration du camp n'est pas assez ferme; de toute façon, comme l'écrit un fonctionnaire dans un rapport: « Seuls les délégués vietnamiens sont écoutés. » On voit mal comment il en serait autrement, car, de toute façon, en face du millier de Vietnamiens qui s'occupent de tous les services (ils sont 48 dans les cuisines et les bureaux au 29 avril
1948), on ne compte que 9 Européens : • Le commandant du camp, • Deux commandants de groupement ayant un grade équivalent à celui de capitaine, • Deux commandants de compagnie (id.), • Quatre officiers correspondant à des lieutenants. Plusieurs représentants de l'administration du camp sont accusés d'être des membres du parti communiste français et de prendre parti pour les Vietnamiens. Ces administrateurs ne disposent que d'un bureau « où l'intimité, nous dit un rapport (1er août 1947) est impossible, car les "indigènes" y circulent continuellement, et cherchent à y surprendre les conversations lorsqu'elles ont lieu. » Un rapport semble dire que les Indochinois ont leur propre justice, leur tribunal, leur prison, leur police. Cela nous paraît un peu contradictoire avec le fait qu'à plusieurs reprises des rapports signalent l'existence de tendances opposées parmi les travailleurs vietnamiens, et qu'aucun rapport ne fait état de quelque accident que ce soit entre eux. Les Vietnamiens en tout cas semblent remarquablement organisés. Ils reçoivent des journaux parisiens ou régionaux (Les rapports citent: l'Humanité, Franc-Tireur, Combat, La Marseillaise, Rouge-Midi...). Et chaque matin les responsables font une revue de presse, et lisent et commentent la presse pour leurs compatriotes, au haut-parleur. En mai 1947, il semble que cette tâche soit celle du secrétaire du commandant du camp. Plus tard, il semble que cela revienne au délégué général élu. Un autre rapport estime les lettrés à 6 % environ (en avril 1947) et leur attribue ce rôle de lecture et de commentaire. La personnalité de ces lettrés et évidemment du délégué général est donc essentielle. Nous verrons par la suite les problèmes politiques qui y sont liés.
Les problèmes dépassent en effet le camp de Sorgues. Les Vietnamiens l'ont compris et, pour les traiter, ils cherchent à constituer une autorité qui regroupe tous les camps. C'est la DGI (Délégation générale des Indochinois). Un des Indochinois que nous avons rencontrés, nous a parlé, mais d'une façon vague, d'une réunion qui avait lieu à Avignon pour élire ses délégués. S'agit-il du congrès de décembre 1944 en Avignon, à propos duquel nous avons trouvé une allusion ? En face de cette DGI, se dresse évidemment la DTI (Direction des travailleurs indochinois), organisme administratif qui dépend du ministère des Colonies. Peut-être aussi à un certain moment, fort court, lorsqu'elle a été représentée en France, la Délégation du Vietnam en France a-t-elle essayé de jouer un rôle. Le premier problème est celui d'assurer la vie de ces travailleurs. En mars 1947, les travailleurs indochinois touchent une indemnité de chômage de 10 F par jour et une prime d'alimentation de 70 F. Quelque temps plus tôt, le 22 février, un costume et une paire de chaussures ont été distribués à chacun d'eux. En fait, même si des incidents ont pour sujet (ou pour prétexte, comme le disent les rapports administratifs), la nourriture ou les objets de consommation, ce n'est pas le plus important. Le 1er août 1949, 30 sur 69 protestent contre la nourriture qui est donnée. Le 4 mars 1948, des incidents ont lieu à propos du savon, de l'huile, les administrateurs sont traités de voleurs et de filous ! Mais surtout, l'argent, envoyé par mandat, n'était pas arrivé. La question du chômage préoccupe aussi bien les autorités que les travailleurs. Les autorités cherchent à placer le maximum d'entre eux, mais les projets mirifiques d'en envoyer 500 à Saint-Rémy, 300 à Solliès-Pont n'aboutissent
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pas. Il n'y en a jamais que 300 qui réussissent à travailler et 200 qui effectuent un travail clandestin. Les Vietnamiens de Carpentras et de Sorgues demandent dans un premier temps leur rapatriement. Le 19 novembre 1946, ils sont 800 à défiler pour aller à la préfecture, accompagnés d'un représentant de la CGT et d'un du PCF. Le 25 décembre 1946, les 5 compagnies du Camp Badafier, soit 1 022 hommes, déci-dent de se rendre à Avignon, après être sortis du camp individuellement. Ils sont alors dirigés par un conseil de 6 membres, la manifestation est dissoute. Comment? Pourquoi ? Questions pour le moment sans réponse. Déjà, le préfet insiste dans ses rapports au ministère de l'Intérieur sur les dangers que présente une telle masse d'un millier de personnes à 10 km de chez lui, et il demande sa dispersion. Le danger est accru, soulignent certains rapports, par la présence dans le même secteur d'un camp de condamnés de droit commun et d'un camp de prisonniers allemands. Un autre rapport — mais n'est-ce pas la phobie de l'épo-que — craint leur « rôle en cas d'insurrection armée » (une lettre anonyme avait dénoncé l'existence, chez certains d'entre eux, d'armes de guerre) et le préfet propose de les renvoyer dans un camp gardé militairement, comme celui de l'Ardoise, dans le Gard. La participation de 200 Vietnamiens à la manifestation du 1er Mai 1948 aux côtés de la CGT ne présente-telle pas elle aussi des dangers?
LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'INDOCHINE
Mais l'essentiel, ce qui détermine le reste, c'est l'évolution au Vietnam même des rapports entre le gouvernement Ho Chi Minh et les Français. Il faut rappeler un certain nombre d'événements, parce qu'ils ont eu leurs répercussions sur le camp de Sorgues. Comme on le sait, les troupes anglaises et françaises reprennent pied en Cochinchine après la capitulation japonaise, et le commandement allié confie aux Japonais le maintien de l'ordre. Nous trouvons dans les rapports mention d'une réunion le 4 novembre 1945, à la mairie d'Avignon, contre cette intervention franco-anglo-nipponne: 500 personnes ont écouté les orateurs du PC, du PS, de la CGT et des Indochinois, et se sont prononcées contre la guerre. Le 12 novembre, des rapports signalent des papillons et des affiches. Les jours suivants, à Orange, la 25e compagnie se prononce contre la guerre et, le 19, fait une grève de la faim. Les Vietnamiens se divisent alors, selon les rapports, en trois parties: les partisans du Viet minh, les partisans d'une collaboration avec les Français, les neutres ou simplement indifférents qui attendent la suite des événements. Mais déjà les incidents éclatent: à Cavaillon, après qu'un tract de la DGI ait été distribué par des membres du PCF, la 14e compagnie, soit 250 hommes, fait le 18 octobre 1945 une grève du travail (1 heure, semble-t-il) et de la faim. 800 militaires indochinois sont cernés par les CRS à Entraigues, nous dit Rouge-Midi, journal du PCF, le 27 octobre 1945. Entre Orange, Cavaillon et Entraigues, il y aurait à l'époque 1 700 Indochinois. Les conflits entre autorités françaises et « indigènes » (c'est ainsi qu'ils sont toujours qualifiés dans un certain nombre de rapports) prennent parfois des aspects clochemerlesques. Ainsi, en août et septembre 1949, pour la commémoration de la fondation de la république du Vietnam, les Vietnamiens arborent sur le camp le drapeau de la RDVN; les autorités envoient les gendarmes, une dizaine, puis les CRS, 60, le 12 septembre 1949. Et dès qu'ils sont partis, le drapeau « viet minh » est à nouveau hissé, et le petit jeu recommence... En effet, alors qu'en 1947 les autorités du camp et le préfet, comme nous allons le voir, avaient fait preuve de bon sens, une série d'instructions ministérielles interdisent le « drapeau vietminh » et, de façon absolue, « toute manifestation de caractère politique »... (Télé-gramme de l'Inspecteur général chef du Service central des travailleurs indochinois du 25 août 1949, et lettre du ministre de la France d'Outre-Mer, Coste-Floret, au ministre de l'Intérieur du 24 août, et télégramme secret du ministre de l'Intérieur au Préfet, du 30 août.) Une note d'information des Renseignements généraux au préfet du 19 octobre 1949 indique : « Comme cela a été indiqué antérieurement 1...] est inter-dit depuis août 1949 que les Indochinois arborent le drapeau du Viet Minh dans les centres dans lesquels ils sont hébergés. » Même si cet emblème, comme l'indique le même rapport, « est très peu visible de l'extérieur du camp », sa présence devient un symbole pour les uns et pour les autres. C'est ce qu'écrit le préfet au ministre de la France d'Outre-Mer le 15 octobre : « La situation [...] donne la preuve du mauvais esprit dont sont animés les travailleurs du camp de Sorgues, et qui ne saurait se prolonger sans que l'autorité des représentants de la force publique risque d'être gravement atteinte. » Le conflit à propos du drapeau, devenu le symbole de la libération face au colonialisme français, est ainsi à la fois infime et essentiel. Il traduit en Vaucluse l'évolution des rapports en Indochine même. Peut-être faudrait-il davantage distinguer les périodes tant que des ministres communistes ont été au gouvernement, (jusqu'au printemps 1947) les Vietnamiens ont subi une répression assez modérée, et en France même le mouvement populaire représentait une force non négligeable; enfin, la politique française en Indochine même hésitait entre la reconnaissance d'Ho Chi Minh et la guerre, Ho Chi Minh lui-même pratiquant le compromis. Par la suite, l'opération de police fait place à
la guerre ouverte qui va aller en s'intensifiant. La première période est donc marquée par des protestations, mais aussi des phases d'accalmie. Par la suite, c'est une épreuve de force presque quotidienne. Dès mars 1946, une résolution des Indochinois réclame « la libération des Annamites emprisonnés pour avoir demandé la reconnaissance du gouvernement du Vietnam du Nord » (note du 12 mars 1946 du préfet au ministre de l'Intérieur). A la suite du bombardement d'Haiphong en décembre 1946, nous trouvons que les Vietnamiens de Vairéas, à l'occasion de Noël, ont pris position contre la guerre. Sans doute n'ont-ils pas été les seuls. Les travailleurs vietnamiens, « réclament par dessus tout la cessation des hostilités entre la France et le Vietnam, et des négociations. » (Rapport du 10 mars 1947.) Après les accords du 6 mars entre le gouvernement français et Ho Chi Minh, les Vietnamiens du camp demandent la libération de ceux qui ont été arrêtés. De même, l'arrestation en France de Duong Bach Mai, représentant du gouvernement de la RDVN suscite des lettres de protestation au Président de la République et aux journaux (Rouge-Midi, La Marseillaise, L'Humanité, Franc-Tireur, le 22 mars 1947). Rien d'étonnant si de multiples rapports no-tent que les « indigènes » sont antifrançais. Le
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9 juin 1947, nous trouvons en effet: « Les indigènes, qui par leurs propos souhaitent la fin des hostilités en Indochine, ont un état d'esprit antifrançais. » Auparavant, une tournée théâtrale, venue du camp de Marseille, avait joué une pièce au contenu antifrançais: avec scènes de torture, et le drapeau français y était enlevé (en fait, il devait s'agir d'une mise en scène de l'histoire du Vietnam...) La pièce, dit le rapport, a obtenu un vif succès, et 15 000 F ont été collectés. (Rapport du 28 avril 1947.) Mais il faut évidemment relativiser: d'une part, à plusieurs reprises, nous lisons dans les rapports: « Tous sont à la CGT », c'est-à-dire qu'ils adhèrent à une organisation française, et qu'ils semblent entretenir les meilleurs rapports avec celle-ci et ses militants; d'autre part, nous allons voir que cela va poser un problème, ils arborent au camp côte à côte jusqu'au 15 octobre 1949, les drapeaux français et vietnamien. Ce n'est donc pas au peuple français qu'ils semblent s'opposer, mais au seul colonialisme. Le préfet lui aussi fait preuve de bon sens, puis-qu'il accepte que les Vietnamiens de Cavaillon commémorent le 3' anniversaire de la fondation de la république du Vietnam, pourvu que ce soit dans un local privé (23 août 1947); il est vrai que quelques jours auparavant 700 Vietnamiens avaient commémoré à Sorgues le 3' anniversaire de la révolution sans en demander la permission à qui que ce soit.
LES DIVISIONS POLITIQUES DES INDOCHINOIS
Ce n'est pas seulement par rapport à la France que les Vietnamiens se déterminent. Le 16 avril 1948, un rapport fait état d'une tension entre les 200 Cochinchinois et les 800 Tonkinois et se demande si cela ne recouvre pas des oppositions politiques entre les partisans de Bao Dai et ceux d'ho Chi Minh. C'est bien la seule fois d'ailleurs que sont évoqués les antagonismes régionaux, fait assez étonnant puisque le gouvernement français avait voulu jouer auparavant sur le séparatisme cochinchinois.
Mais surtout nous percevons leur évolution politique à travers des rapports fournis après l'élection des délégués. Des élections de délégués ont eu lieu du 15 au 22 juin 1947. C'est alors Nguyen Danh Dat, pourtant arrivé seule-ment de Marseille le 22 mai, qui est élu délégué général. En novembre, c'est Phan Dinh qui lui succède: « intelligent et actif », il est à la fois instituteur et interprète, il parle et écrit le français et donne des cours de français et de gnoc ngu; adhérent à la Ligue des émigrés indochinois, puis à la DGI, il est, nous signale-t-on, adhérent au PC. et abonné à La Vérité (rapport du 12 juin 1948). Depuis plusieurs mois, les trots-kystes s'implantaient dans le camp : « Il semble que depuis quelques temps, le parti commu-niste ait perdu un peu de son influence sur eux, ils délaissent en effet la presse communiste, et lisent avec intérêt par contre le journal La Vérité, organe de la IV Internationale. Ce journal fait l'objet de lectures et de commentaires des indigènes lettrés du camp, dont la proportion est de 6 % environ (rapport du 28 avril 1947). Un rapport du 12 juin 1948 fait état de trois tendances parmi les travailleurs: les partisans de Ho Chi Minh qui sont les plus nombreux, une minorité pour Bao Dat, et enfin les trotskystes. Le journal Vo San (Le Prolétaire) est signalé à plusieurs reprises parmi ceux diffusés au camp). Elections le 21 juin: Phan Dinh n'obtient que 12 % des voix, mais Hoe, trotskyste, « sectaire et agressif », en obtient 74 % pour le poste de délégué général. La plupart des délégués, constate le rapport, sont trotskystes: « Ce sont à présent les éléments trotskystes (la majorité des dirigeants font partie de la IV' Internationale), qui contrôlent entièrement l'effectif total du camp. Leur influence est extrêmement forte, et les partisans d'ho Chi Minh ont été évincés des postes de commande. C'est pourquoi, mal-gré l'état d'esprit actuel, en apparence calme,
un incident entre trotskystes et partisans d'Ho Chi Minh est toujours susceptible de se pro-duire. » (Rapport du 22 juin 1948.) C'est qu'en effet quelques jours plus tôt dans un rapport, nous trouvons la traduction d'une brochure antitrotskyste du parti communiste vietnamien, brochure qui fait part de décisions d'interdire le journal trotskyste Vo San comme contraire à Ho Chi Minh. Nous ne.pouvons que nous poser des questions à propos des prises de position, mais elles semblent avoir été quasi générales dans tous les camps de travailleurs indochinois.
LA LIQUIDATION DU CAMP
Dans un premier temps, les autorités françaises cherchent à se débarrasser des éléments indésirables. A la suite de l'arrestation d'un représentant du gouvernement d'Ho Chi Minh en France, Tran Ngoc Danh, délégué parlementaire, chef de la délégation du gouvernement de la RDVN à Paris, le 31 janvier 1948, au camp de Sorgues, 1 000 travailleurs indochinois réunis en assemblée, décident de protester en commençant une grève de la faim. Six meneurs sont arrêtés et transférés à Bias. On trouve alors mention d'un immense meeting (900 Indochinois y sont présents): les délégués des travailleurs avaient invité des orateurs de la CGT, du Front national et de l'Union des femmes françaises à venir y prendre la parole; une résolution est adoptée qui proteste « énergiquement contre l'arrestation illégale de leurs six camarades (dont quatre délégués syndicaux) que l'on a emmenés dans une direction inconnue ». Des lettres recommandées sont envoyées au Président de la République, au ministre de l'Intérieur, au ministre de la France d'Outre-Mer, aux Présidents du Conseil et de l'Assemblée nationale. Mais, surtout au cours de l'année 1948, ce sont des centaines de Vietnamiens qui vont être rapatriés de force vers leur pays. Le 15 juillet, le camp est cerné par les CRS, 35 Vietnamiens emmenés à Privas, puis acheminés vers le Vietnam.
Le 18 août 1948, des travailleurs indochinois, réunis en assemblée générale demandent leur rapatriement suivant l'ordre de leur arrivée, mais non pas dans les zones occupées, précisent-ils, et protestent énergiquement contre l'internement dans le camp du cap Saint-Jac-ques ou dans la prison centrale de Saigon. Le 7 septembre, 329 sont rapatriés: ils ont injurié le commandant. Le 22 septembre, 251 sont renvoyés au Vietnam; le 18 octobre, 520 ont un sort semblable. Le 16 mars 1949 enfin, il est signalé le départ de 300 autres. Mais sans doute faut-il tenir compte des transferts venant d'autres camps. De toute façon, l'effectif total qui était de 430 dont 376 au camp même en décembre 1948 ne sera plus que de 200 dont 160 au camp en août suivant, et bientôt le camp sera supprimé.
CONCLUSION
Le camp de Sorgues constitue donc une société différente de la société française environnante, non seulement parce qu'il est en opposition à celle-ci, mais parce que son évolution et les problèmes qui s'y posent sont radicalement autres. Morceau de Vietnam en terre vauclusienne ou communauté de travailleurs (la plu-part chômeurs !), évoluant de façon aberrante dans un entourage capitaliste, par suite de circonstances exceptionnelles, tant nationales que sociales? Nous en avons retracé longuement l'histoire d'après les documents trouvés aux archives départementales. Mais cette histoire ne semble plus concerner la communauté vietnamienne en Vaucluse, même si parmi elle certains ont sans doute été présents au camp. •
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