jeudi 27 août 2026

PROGRÈS ET BARBARIE Jean-Pierre TERTRAIS

 


Publié le 15 Mars 2019 par Socialisme libertaire Jean-Pierre TERTRAIS

Un peu de lucidité 

« Je crains le jour où la technologie dépassera l’homme. Le monde aura une génération d’idiots » 
— Albert Einstein 

Il y a un demi-siècle, J. Ellul écrivait : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique ». Depuis, masquant les rapports de pouvoir sous une apparence d’objectivité, la machine a massivement envahi la vie quotidienne. Provoquant, avec sa soif inextinguible de capitaux, une dévastation de la planète, des peuples et des cultures : épuisement des ressources, perturbation des écosystèmes, nombreuses pathologies de la « modernité », perte considérable de sensibilité, de singularité, d’intimité, de capacités créatives et autonomes… Non seulement affaiblissement du contact direct, du lien social, mais développement de la malveillance (voir, entre autres, l’explosion des fraudes informatiques). Et peut-être surtout dilution de la responsabilité par la difficulté à appréhender les conséquences de nos actes. Ce qui fait qu’aujourd’hui le pseudo-confort d’une minorité s’établit sur la souffrance réelle d’une majorité… et même de la minorité elle-même !

L’acceptation docile de la technoscience

« L’outil est neutre, c’est l’usage que nous en faisons qui est déterminant ». Voilà l’illusion mortelle de ceux qui n’ont toujours perçu dans les perfectionnements techniques qu’un allègement des tâches quotidiennes. Eh bien non, l’outil n’est pas neutre, il est ambivalent. Ses « bons » usages sont indissociables des effets négatifs qu’il génère. Dans Ellul par lui-même – La Table ronde 2008 – J. Ellul écrivait : « Chaque technique qui apparaît apporte avec elle des effets positifs et des effets négatifs, mêlés les uns aux autres. C’est une vue tout à fait simpliste de penser que l’on peut les séparer, éliminer les effets négatifs et retenir les effets positifs. A chaque progrès technique, il y a accroissement d’effets positifs et accroissement d’effets négatifs dont nous ne savons généralement rien ».

Or depuis la naissance de la révolution industrielle, une coalition permanente entre tous les pouvoirs – politique, scientifique, financier, industriel – a éliminé, par la force ou par la persuasion, tous les refus, toutes les contestations qui jalonnent l’Histoire. A l’image des révoltes luddites du début du 19e siècle, et de leurs prolongements sauvagement réprimés. Au nom de la science, le « progrès » s’est imposé sans aucune concertation, sans aucun questionnement sur sa pertinence, son utilité sociale ou sa soutenabilité écologique. La déqualification du travail et la disparition progressive des savoir-faire correspondaient à l’émergence d’un prolétariat où chaque employé était interchangeable. Aujourd’hui Internet et la société du numérique constituent l’aboutissement et l’accélération d’un long processus de dépossession de l’homme, c’est-à-dire l’utilisation intensive des machines pour permettre la production en masse de marchandises de moindre qualité, à bas coût par le biais de la rationalisation et de la mécanisation des tâches, avec pour seuls mots d’ordre productivité-rentabilité. Le paradoxe est que cet outil est désormais perçu de manière favorable à la fois par les industriels et les partisans de l’ordre néolibéral qui y voient le plus sûr moyen d’asservir les populations, et par les opposants au capitalisme qui, eux, y distinguent une révolution inédite apte à favoriser l’émancipation collective à grand renfort de « logiciels libres » !

Un naufrage anthropologique

Pour renforcer notre fascination à l’égard de l’innovation technologique, le capitalisme a dissimulé toutes les conditions nécessaires à leur réalisation (à commencer par les délocalisations et le pillage lointain des pays pauvres), et a même réussi à nous faire accepter tous les renoncements, les sacrifices pour l’acquisition de ces « merveilles ». Or la diffusion massive d’Internet représente une organisation gigantesque financée par le secteur public mais exploitée par les compagnies privées, une concentration très élevée du pouvoir, c’est-à-dire une perte considérable d’autonomie… dont les luddites se montraient si exigeants, des quantités de machines très sophistiquées, et donc des investissements colossaux qui manquent cruellement dans d’autres domaines (santé, éducation, culture…). Elle requiert également une énergie considérable et contribue largement à la production de gaz à effet de serre. Internet ne préfigure donc en rien un monde dématérialisé ou virtuel et, comme l’écrit Hervé Krief dans Internet ou le retour à la bougie - Quartz 2018 : « C’est une pure illusion que de penser le monde numérique à la mesure des humains et s’inscrivant dans la plénitude et l’épanouissement de la condition humaine ».

Au nom de la gratuité et du partage, Internet concentre et amplifie toutes les tares qu’accumule la montée en puissance de la société industrielle : destruction des métiers, dégradation des relations humaines et remplacement par des automates, accentuation du chômage, contrôle et surveillance accrus des individus… Et même perte de relation avec la terre ou avec l’animal (puçage du « bétail » dans l’agriculture). Le smartphone a efficacement relégué le téléviseur pour développer l’addiction précoce, la perte de la capacité d’écoute, les troubles de l’attention et la détérioration de la mémoire. La surexposition aux écrans organise le saccage de l’enfance. La vitesse du monde-machine et sa démesure rendent de moins en moins supportable la déshumanisation en cours. Par ailleurs, la quasi-obligation faite aux citoyens par l’administration de recourir au numérique et l’empreinte culturelle énorme des Google-Apple-Facebook et autres autorisent à qualifier de « totalitaire » cet univers de la connexion. Non seulement la société du numérique ne procure aucun bien-être réel aux utilisateurs, mais elle impose aux régions les plus pauvres du monde (comme d’ailleurs les énergies renouvelables) des conditions de vie proches de l’esclavage dans un contexte de désastre écologique.

« La face cachée de l’économie verte est terrifiante »

« C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », c’est par ces propos que, dans Candide, Voltaire veut faire prendre conscience que, si les commerçants, les pouvoirs politiques et l’Église sont totalement inexcusables, le consommateur européen est aussi complice de l’esclavage, des traitements inhumains, des châtiments, des punitions, que le plaisir des uns n’est souvent dû qu’à la souffrance des autres. Près de trois siècles plus tard, connaissant l’exploitation de la force de travail, notamment dans l’extraction et la transformation des terres rares, on peut témoigner de la même indignation : « C’est à ce prix que la moitié de l’humanité s’adonne aux joies des écrans tactiles ». L’Histoire serait-elle vouée à se répéter ?

Dans un contexte de raréfaction des énergies fossiles, de dérèglements climatiques et de « crise » économique, la dynamique capitaliste s’emballe : une compétition féroce autour d’enjeux financiers énormes. Véritable fuite en avant, les « solutions » avancées, prétendument porteuses d’avenir, se résument aux technologies de l’information et de la communication (TIC) ainsi qu’aux instruments de l’énergie renouvelable, avec des domaines plus discrètement évoqués tels que l’aviation civile et militaire ou l’aérospatial. Or il se trouve que ces « technologies vertes » nécessitent, à l’échelle planétaire, l’utilisation de « terres rares », et de quelques autres éléments associés (cobalt, lithium, graphite, manganèse, molybdène, vanadium, silice…). Et que leur mise en œuvre implique à la fois une surexploitation de la main-d’œuvre de type esclavagiste et une pollution environnementale extrême. Une production entachée de sueur, de larmes, de sang et de cadavres. 

Le sacrifice de millions de vies

Dans diverses régions du monde, le simple fait de vivre (manger, respirer, se déplacer), expose aujourd’hui la santé à de nombreuses atteintes. Mais pour ceux qui travaillent dans les industries, et plus encore pour ceux qui sont contraints de résider dans l’environnement de leur lieu de travail, la peine se trouve largement aggravée. L’OMS estime que la seule pollution de l’air occasionnerait sept millions de morts par an ; dans certains villages en Chine (où ne pénètre à peu près aucun journaliste), la mortalité par cancer avoisine les 70 %. Pour parfois à peine un euro par jour, des esclaves modernes – parfois des enfants de 4 ou 5 ans – travaillent dans des conditions d’insécurité totale (métaux lourds, acide sulfurique, éléments radioactifs…) ; certains meurent dans l’effondrement de tunnels… ou sur des embarcations précaires en voulant fuir l’enfer.

Dans la surexploitation de la force de travail, la palme revient sans doute à la société chinoise Foxconn, le plus grand fabricant d’appareils électroniques : journées de travail de plus de quinze heures dans des conditions militaires, exposition sans protection à des substances toxiques (cuivre, nickel, vapeurs de cyanure…), cadences infernales, vol de papiers et documents d’identité d’employés afin de les faire disparaître des recensements, humiliations publiques, brimades, centaines de suicides. Ces « camps de travail forcé » étant rebaptisés « entreprise révolutionnaire, symbole des progrès futurs, exemple de productivité » par les autorités politiques qui en assurent la haute protection.

Un désastre écologique

La multiplication spectaculaire des produits « high tech » (chaque année sortent des usines un milliard de portables et 300 millions d’ordinateurs) engendre – extraction, transformation, assemblage, transport, commercialisation et utilisation – des pollutions (eau, air, sols) à des niveaux hallucinants et porte à son paroxysme l’obsolescence programmée. En sachant que, pour l’instant, nous ne sommes capables de recycler qu’une infime partie de ces produits (et que ce recyclage se montre gourmand en énergie et lui-même polluant). Quelques chiffres significatifs.

Une simple puce de 2g nécessite 1600g d’énergie fossile secondaire, 72g de produits chimiques, 32 000g d’eau et 700g de gaz élémentaires. Une éolienne de 3MW exige 2700 kilos de terres rares. Pour extraire un kilo de vanadium, il faut traiter 8,5 tonnes de roche. La fabrication des batteries est tellement émettrice de CO2 qu’il faut avoir parcouru de 50 000 à 100 000 km en voiture électrique pour commencer à être moins producteur de CO2 qu’une voiture thermique ! Officiellement en Chine, les bénéfices financiers liés à l’exploitation des terres rares ne couvrent pas le coût du désastre écologique ! La majeure partie de ces informations est extraite de la brochure Progrès et barbarieÉchanges et mouvement septembre 2018.


 

Qu’il s’agisse d’intelligence artificielle, de nanotechnologies, de génie génétique, de neurotechnologies, qu’il s’agisse de reproduction artificielle du vivant ou de vie sous assistance numérique, les mêmes processus sont à l’œuvre : marchandiser le vivant pour optimiser les profits, éliminer l’humain pour supprimer l’erreur. Lutter contre le techno-totalitarisme issu des laboratoires, des usines et des conseils d’administration exigera beaucoup de lucidité, de courage, d’imagination et de solidarité. Et les délais sont courts !

Jean-Pierre TERTRAIS

Liens de nos articles sur la dette

 


Le plan de relance de l'UE et la monétisation de la dette

CSG et CRDS, un racket permanent de l’Etat (Echanges 110-Automne 2004)

Gerard Bad:L' endettement international et l'échappatoire de la planche à billet.

La crise dans tous ses États. décembre 2009

GRECE:SOIXANTE JOURS PLUS TARD ET TOUJOURS PLUS SOMBRANT DANS LA DETTE

Les dettes publiques dans la genèse du capitaliste industriel (Marx)

G.Bad-L'intox médiatique sur les dettes publiques

G.Bad- L' Etat et la Cades gèrent la dette sociale, les salariés , retraités, chômeurs banquent.


mardi 25 août 2026

Mémoire de classe : La grève générale britannique de 1926

 


 Introduction

 Nous publions cet article, bienvenu, de Il programma comunista (août 2026), Milan, qui montre le rôle néfaste des syndicats, des partis prétendument "ouvriers" et du Komintern dans la défaite des ouvriers britanniques en 1926. Cette grève précède la défaite des ouvriers chinois en 1926-1927, autrement plus décisive dans le cours contre-révolutionnaire, dont le Komintern fut un agent actif.

 Pantopolis, 24 août 2026.

 NB. La traduction en français de cet article en italien a été faite par le truchement de DeepL.

 

Mémoire de classe : La grève générale britannique de 1926

n° 04, juillet-août 2026 19 août 2026

 

Après la publication, dans les deux numéros précédents de ce journal (Il programma comunista), des Thèses de Lyon et du rapport présenté par Amadeo Bordiga au VIe Exécutif élargi de l’Internationale communiste (IC), nous concluons cette première partie de l'analyse des « deux années noires » du mouvement communiste mondial consacrée à l'année 1926 par l'évocation de la grève générale anglaise, dernier grand soubresaut du prolétariat européen, trahi et vaincu par la centrale syndicale (Trade Union Congress, TUC), avec la complicité de l'IC et de l'État russe, désormais en pleine dérive contre-révolutionnaire. L'année suivante, comme nous le verrons, le stalinisme triomphant achèvera l'œuvre, contribuant à étouffer dans le sang la tentative révolutionnaire du jeune et combatif prolétariat chinois.

 Entre le 3 et le 12 mai 1926, en solidarité avec un million de mineurs de charbon qui luttaient depuis longtemps pour défendre leurs salaires et leurs emplois, plus d’un million et demi de travailleurs anglais des transports, de l’électricité, du gaz, du bâtiment et d’autres secteurs ont croisé les bras. La paralysie fut quasi totale : le gouvernement dut déclarer l’état d’urgence, mobiliser l’armée et la marine, et organiser de véritables équipes de briseurs de grève. Puis, le jour même où la « deuxième ligne » — les travailleurs de la sidérurgie, des chantiers navals et des fonderies — se joignait à la lutte, le Conseil général du Trade Unions Congress (TUC, la centrale syndicale) décida de suspendre la grève générale.

 Ce fut une véritable trahison. Malgré la poursuite courageuse de la lutte dans certains secteurs, les grévistes durent reprendre le travail sans aucune garantie pour l’avenir, les mineurs furent livrés à eux-mêmes face à un lock-out dans les puits qui allait durer plusieurs mois, et les représailles patronales et étatiques se multiplièrent pour aboutir à la législation anti-ouvrière de 1927. Le sentiment de frustration engendré au sein de la classe ouvrière par la suspension soudaine de la grève eut également des effets à long terme, destinés à avoir des répercussions particulièrement négatives, surtout dans les années 1930, marquées par un chômage massif.

 La grève générale britannique de 1926 a représenté le dernier sursaut du prolétariat européen dans les années de déclin qui ont suivi la grande vague révolutionnaire de 1917-1923. Elle a coïncidé (avec l’année 1927 en Chine, plus tragique et complexe) avec un véritable tournant du mouvement communiste international : le triomphe du stalinisme en tant que théorie et pratique de la contre-révolution.

 Pourquoi donc cette grève générale ? Comment a-t-elle mûri, comment s’est-elle développée, qu’était-elle ? Quelles forces y ont pris part ? Quelles en ont été les conséquences ?

La Grande-Bretagne, une puissance en déclin

 Si l’on prend L’Impérialisme de Lénine, écrit en 1916, on constate que l’extraordinaire ampleur des documents utilisés concerne essentiellement l’Allemagne et les États-Unis, tandis que les références à la Grande-Bretagne se comptent à peine sur les doigts des deux mains. Ce fait est emblématique : il signale le déclin désormais inexorable de la puissance britannique, supplantée par de nouveaux impérialismes plus agressifs.

 Il est vrai que, durant ces années-là, la Grande-Bretagne reste la première puissance coloniale. Son empire est immense et compte quelque 400 millions de sujets. Les investissements d'outre-mer s'élèvent à 4 milliards de livres sterling. Le volume des exportations de capitaux est supérieur aux investissements intérieurs et représente 10 % du revenu national.

 Mais la structure économique, financière et productive est vétuste, usée, rigide, liée à la relation coloniale particulière. L'étendue des possessions, base nécessaire au passage du colonialisme du XIXe siècle à l'impérialisme moderne, est en effet un boulet si elle ne s'accompagne pas d'une capacité de production, d'une vitalité et d'une souplesse des structures financières, dont la Grande-Bretagne se montre dépourvue. Par exemple, bien que son réseau ferroviaire ait augmenté de 100 % entre 1890 et 1913 (grâce surtout à l’énorme extension de ses possessions), contre 46 % pour la Russie, 25 % pour l’Allemagne et 22 % pour la France, il reste toutefois nettement en retard par rapport à celui des États-Unis (+145 %). Surtout, souligne Lénine, « au cours de cette même période, le développement des forces productives, et en particulier de l’industrie minière et sidérurgique, fut notoirement beaucoup plus rapide en Allemagne qu’en Angleterre, sans parler de la France et de la Russie »[1]. La Grande-Bretagne est donc, pour Lénine, un exemple de « pourrissement des pays les plus forts sur le plan capitaliste » (p. 546).

 Dans un texte publié quelques mois avant la grève générale anglaise et intitulé « Où va l’Angleterre ? », Léon Trotsky trace magistralement la courbe de ce déclin progressif[2]. À partir des années 1880, la Grande-Bretagne perd du terrain face à ses rivaux américains, anglais et japonais, et cette crise finit par ébranler aussi, dans une certaine mesure, la situation privilégiée dont jouissait jusqu’alors l’aristocratie ouvrière anglaise. De vastes conflits de classe jaillissent des profondeurs de la société entre 1911 et 1914, notamment dans les mines et les transports, et seule la Première Guerre mondiale en interrompt la propagation. Puis, entre 1917 et 1920, les luttes reprennent avec un élan renouvelé et aboutissent à la grève générale d’avril 1921, ouvertement trahie par le TUC et en particulier par le syndicat des cheminots. Ce sont les années où l’on assiste à une politisation marquée de la classe ouvrière anglaise, où se développe le mouvement des « délégués d’atelier » (shop stewards) se développe, et les comités « Ne touchez pas à la Russie ! » voient le jour.

 Mais la guerre a également pour effet d’accélérer le déclin de la Grande-Bretagne. En effet, elle marque la fin de son « splendide isolement » : les progrès de la technologie militaire (avions, navires, sous-marins, canons à longue portée) accroissent sa vulnérabilité et son implication dans les questions européennes et atlantiques, tandis que le centre géopolitique du reste de cet immense empire reste l’océan Indien et le Pacifique. Parallèlement, on assiste également à une érosion progressive des colonies britanniques par de nouveaux concurrents, les Américains et les Allemands en tête.

 Tout cela entraîne une augmentation continue des dépenses militaires, qui vient s’ajouter à la dette colossale (1 milliard 400 000 livres sterling) contractée par la Grande-Bretagne auprès des États-Unis, tandis que les chances de recouvrer les créances auprès des autres puissances alliées sont pour l’instant minces. La dépendance vis-à-vis des États-Unis s’aggrave et, au milieu des années 1920, le passage international de la livre sterling au dollar comme monnaie de convertibilité marque la fin véritable d’une époque, ouvrant la voie à une grave crise monétaire interne. Dans le même temps, un nouveau concurrent se profile de manière menaçante à l’horizon, notamment dans la construction navale (une énorme ironie pour une Angleterre habituée jusqu’à hier à « dominer les vagues » !) et dans le secteur charbonnier (avec la fin de l’occupation française de la Ruhr) : l’Allemagne, qui a mis en place une « trustification » complète des processus de production, tandis que le processus de monopolisation britannique reste tardif et précaire.

 Les effets de cette situation générale — démontre encore Trotsky — sont un chômage désormais chronique : il ne s’agit plus d’une « normale » armée industrielle de réserve (élastique, capable de s’étendre et de se contracter selon les situations), mais d’une couche permanente, « un durcissement goutteux de l’organisme social, dû à un métabolisme imparfait »[3]. Ce qui rend nécessaire, afin de maintenir la paix sociale, l’octroi d’une allocation de chômage stable, alourdissant encore davantage les dépenses de l’État.

 Ainsi, en avril 1925, la Fédération de l’industrie britannique déclarera que, au cours des deux dernières années, les profits du capital industriel ont été si faibles qu’ils n’ont pas encouragé les industriels à moderniser leurs installations : « notre problème national n’est pas un problème de production, mais de ventes »[4]. Il faut produire à moindre coût pour battre la concurrence et augmenter les bénéfices, en cherchant ainsi à stimuler le processus de valorisation du capital. Mais la situation de l’industrie britannique est particulièrement précaire : des secteurs vitaux comme le fer et l’acier, la construction navale et les industries maritimes sont en pleine déliquescence, et la situation est encore pire dans le textile et le charbon, sur lesquels reposent tout particulièrement les exportations. On assiste donc à un décalage entre l’économie intérieure (transports, électricité, construction), caractérisée par un chômage relatif et une hausse relative des salaires, et les secteurs d’exportation (charbon, fer, acier, chantiers navals, textile), où le chômage augmente et les salaires baissent[5]. Trois voies s’ouvrent devant le capital anglais pour parvenir à se revitaliser : soit une restructuration drastique de l’industrie (mais, comme on l’a vu, l’argent frais manque pour la mener à bien), soit une réduction des impôts (mais les dettes colossales, les dépenses liées à l’immense empire, le poids des allocations chômage la rendent irréalisable), soit une baisse des salaires (mais le risque de déclencher de graves conflits sociaux est très élevé). La classe dominante anglaise se trouve donc dans une véritable impasse, qui marque également — commente Trotsky — la fin du « libéralisme » traditionnel.

 La réponse ouvrière

 Depuis le début du siècle, la réponse de la classe ouvrière britannique semble osciller entre une « dévotion » historique aux syndicats et des voies de sortie d’inspiration anarcho-syndicaliste. Entre les deux, comme un mastodonte, le Parti travailliste fondé en 1906, capable d’absorber et de phagocyter avec une habileté consommée toute impulsion qui ne soit pas clairement, ou suffisamment, de nature de classe.

 Ce sont vingt années de luttes généreuses. Entre 1906 et 1907, les ouvriers des filatures de lin et de jute, les chaudronniers, les ouvriers mécaniciens et surtout les mineurs organisés au sein de la Fédération du sud du Pays de Galles, l’un des secteurs les plus combatifs du prolétariat britannique. En 1907, une première grève éclate dans les chemins de fer, contre le refus de reconnaître le syndicat. Entre 1908 et 1909, la première des crises récurrentes du nouveau siècle s’abat sur la Grande-Bretagne, avec un effondrement des salaires et un taux de chômage atteignant 8 %. Et, fidèles au rendez-vous, en 1909, les mineurs se mettent en grève contre la pratique consistant à calculer les salaires sur la base du prix du charbon. L’année 1910 est une nouvelle année de grèves : encore les mineurs (souvent par des actions non officielles) contre le système des trois équipes, puis les ouvriers des filatures de coton et des chantiers navals de la Clyde et de la Tyne (d’autres secteurs très combatifs) : dans ces deux derniers cas, le patronat réagit par un lock-out et le gouvernement intervient ouvertement dans le conflit social.

 Mais ce sont surtout les années 1911 à 1914 qui sont marquées par une grande effervescence. Le nombre d'adhérents aux syndicats augmente (passant de 2,5 millions en 1909 à 4 millions en 1913) et, parallèlement, l'influence du syndicalisme révolutionnaire se répand — réaction élémentaire, généreuse mais insuffisante, face au conservatisme des syndicats officiels. C’est l’époque de l’IWW d’origine américaine, de Tom Mann, de l’action directe. En 1910, on assiste à la création du Transport & General Workers’ Union (TGWU), première expérience importante d’unification syndicale. Mais ce sont surtout les mineurs de différentes régions, notamment du sud du Pays de Galles, qui sont les protagonistes de ces années-là, comme le montrera en 1912 la brochure *The Miners' Next Step*, première tentative de définir une stratégie révolutionnaire pour la classe ouvrière britannique. Un bref résumé, année par année, est plus qu’éloquent.

 1911 : grèves des mineurs du sud du Pays de Galles, des imprimeurs de Londres, des marins (avec une grève de solidarité des dockers), des déchargeurs et des charretiers (avec une première grande victoire), des cheminots et, à nouveau, des travailleurs des transports ; grève nationale des cheminots (à Liverpool, le gouvernement fait intervenir les troupes, ce qui entraîne de graves émeutes,mais l’action se solde par une victoire ouvrière).

 

1912 : grèves des déchargeurs de Glasgow et de Liverpool, des travailleurs des transports (qui sont vaincus), essor des syndicats de cheminots et leur fusion en un seul syndicat, généralisation de la pratique de classe des « grèves de solidarité », grève nationale des mineurs (entre février et avril : plus d’un million d’ouvriers en lutte pour le salaire minimum), autres grèves des mineurs du sud du Pays de Galles et du sud du Yorkshire.

 

1913-1914 : le mouvement de lutte s'étend en Irlande, où il est dirigé par James Connoll et Jim Larkin, ainsi qu'en Écosse, et aboutit à la constitution d'une « Triple Alliance industrielle », qui réunit les syndicats des mineurs, des cheminots et des travailleurs des transports.

 La guerre freine naturellement cet élan puissant, même si, entre 1914 et 1918, de nombreuses grèves non officielles se succèdent : celles des ouvriers mécaniciens de la Clyde, des mineurs du Yorkshire et du sud du Pays de Galles. C’est aussi l’époque des luttes contre la conscription obligatoire et des grèves des loyers. C’est aussi l’époque des délégués syndicaux : particulièrement influents dans l’industrie mécanique et navale, ils dirigent les grèves des chantiers navals de la Clyde, des aciéries de Glasgow et des chantiers navals de la Tyne. Après 1917, sous l’impulsion de la Révolution d’octobre, l’activité des délégués syndicaux prend un caractère plus politique, mais après la fin de la guerre, le mouvement s’essouffle. Suivent toutefois deux autres années de grande combativité, avec pour objectifs centraux des augmentations salariales et la réduction du temps de travail : à nouveau les chantiers navals de la Clyde, à nouveau les ouvriers de Belfast (période durant laquelle la « question irlandaise » est d’ailleurs particulièrement aiguë), les ouvriers des filatures de coton, les cheminots (avec une grève nationale qui dure huit jours, soutenue par une grève de solidarité des imprimeurs), et même les policiers !

 Les mineurs se remettent en lutte en 1920, avec une grève nationale qui dure du 16 octobre au 3 novembre : la « Triplice », créée quelques années auparavant pour rendre plus incisives les actions du prolétariat anglais, refuse son soutien, démontrant toute sa timidité et sa soumission face au patronat et à l’État. Ce dernier, en revanche, sait bien identifier ses ennemis : c’est en effet à l’occasion de cette grève que fut promulguée la « loi sur les pouvoirs d’urgence », qui marque un tournant dans l’histoire des conflits entre le capital et le travail en Grande-Bretagne, prélude à des interventions étatiques bien plus drastiques et lourdes quelques années plus tard.

 On en arrive ainsi à 1921, lorsque, après plusieurs grèves des mineurs réclamant des conventions collectives nationales et non sectorielles, le mouvement de lutte s’étend de plus en plus, impliquant cette fois-ci la « Triplice ». L’affrontement est ouvert, l’État mobilise ses forces répressives, et c’est alors qu’a lieu le tragique « vendredi noir » d’avril 1921 : malgré la résistance de la base,

 le syndicat des cheminots se retire, suivi par la « Triplice ». Les mineurs résistent jusqu’en juin, jusqu’à ce que, épuisés et privés du soutien de secteurs clés, ils soient contraints de céder. C’est la défaite : les salaires sont directement attaqués, on en arrive à n’accorder qu’un simple « salaire de survie » , et le chômage remonte en flèche. D'autres luttes éclateront donc à nouveau au cours des années suivantes : les ouvriers mécaniciens, les ouvriers du bâtiment et agricoles, les marins (grève non officielle), les dockers (grève non officielle), les ouvriers du textile…

 Entre-temps, en 1920-1921, les Councils of Action avaient vu le jour : expression du mouvement « Ne touchez pas

 à la Russie », né à l’époque de la guerre civile et de l’encerclement de la Russie soviétique par les puissances capitalistes, ces « conseils » étaient composés de militants de base, de représentants des syndicats et du mouvement coopératif, de membres du Parti travailliste et du Parti communiste, ainsi que de militants du mouvement des chômeurs (National Unemployed Workers’ Movement, NUWM). De plus, en 1924, le « Minority Movement » s’était développé, une sorte de fraction de gauche au sein du syndicat, plus ou moins directement inspirée par le Parti communiste britannique, et un travail embryonnaire d’organisation des chômeurs commençait à porter ses premiers fruits.

 Au grand rendez-vous de 1926, la classe ouvrière britannique se présente donc avec une histoire glorieuse, mais aussi avec une faiblesse évidente : face au bloc constitué par les syndicats et le Parti travailliste, il n’existe pas de véritable opposition politique marxiste, en dehors de groupes généreux mais politiquement confus et approximatifs, comme les délégués syndicaux ou les anarcho-syndicalistes. Ce sera l’une des raisons de la défaite de 1926. Mais ce n’est qu’une raison parmi d’autres : les autres seront entièrement imputables au stalinisme naissant, qui  célébrerait justement cette année-là son triomphe.

 

La grève générale de 1926

 Le 30 juin 1925, les propriétaires des mines britanniques décident de dénoncer la convention collective nationale en vigueur depuis 1924 : désormais, seuls les accords locaux auront valeur. Mais ce n’est pas tout : la résiliation de la convention collective nationale s’accompagne de baisses de salaires, de la suspension du salaire minimum et d’une augmentation du temps de travail. Le 10 juillet, les mineurs s’adressent au Conseil général du TUC, qui s’engage à les soutenir, tandis que le TGWU propose un embargo sur le transport du charbon en cas de lock-out patronal. Le 29 juillet, le gouvernement se prononce contre l’octroi d’une nouvelle subvention à l’industrie minière, qui permettrait de maintenir les niveaux de salaire dans les mines. Et le lendemain, dans des termes destinés à devenir tristement célèbres en Grande-Bretagne comme ailleurs, il proclame : « Tous les travailleurs de ce pays doivent accepter des réductions de salaire pour aider à remettre l’industrie sur pied. »

 À ce moment-là, avec un mois de retard !, le TUC s’apprête à déclarer la grève. Le 31 juillet est le fameux « vendredi rouge » : face à la menace d’un mouvement ouvrier, le gouvernement fait marche arrière et accorde une subvention d’une durée de neuf mois à l’industrie minière, sous réserve du retrait des demandes de réductions salariales. Une commission (la Commission Samuel) est ensuite mise en place, chargée d’ « enquêter » sur les conditions dans les mines et d’élaborer des propositions de solution. Entre-temps, cependant, le temps passe. Les 29 et 30 août se réunit la Conférence nationale du Minority Movement, lié au Parti communiste britannique, tandis qu’au congrès du TUC à Scarborough (du 7 au 12 septembre), la base demande que le Conseil général donne mandat au TUC de proclamer une grève générale.

 Pendant que les discussions se poursuivent, l’État met en place ses dispositifs anti-grève : il crée l’Organisation for Maintenance of Supplies, chargée d’assurer le contrôle et la distribution des approvisionnements sur l’ensemble du territoire national ; il divise l’Angleterre et le Pays de Galles en dix « districts », chacun placé sous l’autorité d’un commissaire civil ; il met en place un véritable réseau de comités locaux composés de «volontaires» chargés d’agir à la fois comme briseurs de grève et comme forces répressives.

 Entre septembre et octobre 1925, alors même que le Parti travailliste décide d’expulser les communistes de ses rangs[6], la répression s’abat sur le Parti communiste : 12 dirigeants sont arrêtés et condamnés à des peines comprises entre 6 et 12 mois pour des délits de presse. Fait encore plus grave, en novembre, 167 mineurs d’anthracite de Carmarthen (Pays de Galles) sont jugés pour une grève locale menée en juillet-août et 50 d’entre eux sont condamnés à des peines allant de 14 jours à 12 mois. Il est évident que l’État se prépare et, en effet, tout au long du mois de décembre 1925, les préparatifs anti-grève se poursuivent tant au niveau central que local, notamment en ce qui concerne les forces de police et le système des transports, et un véritable plan d’action est élaboré.

 On arrive ainsi en mars 1926, lorsque la Commission Samuel rend enfin public son rapport, qui prévoit une réorganisation de l'industrie minière sans nationalisation, une suspension des subventions à l'industrie et des réductions de salaires. Les patrons répliquent en exigeant également une augmentation des horaires de travail et le passage des conventions collectives nationales à des conventions locales ou régionales. Le mois d'avril s'écoule au gré de négociations infructueuses et, finalement, le patronat annonce un lock-out à compter du 30, date à laquelle prendra fin la subvention de l'État à l'industrie.

 Le 1er mai, lors de la Conférence spéciale du TUC, les propositions du Conseil général en faveur d’une grève générale pour la défense des salaires et des horaires sont approuvées. Le slogan proclame : « pas un penny de moins sur le salaire, pas une minute de plus par jour ». La grève est déclenchée à partir de minuit le 3 mai, et il revient aux syndicats respectifs d’en décider les modalités. Le gouvernement déclare immédiatement l’état d’urgence et, dans un message radiophonique à la nation, le Premier ministre proclame : « Restons à notre poste ». Entre-temps, cependant, alors même que la préparation de la grève devrait mobiliser toutes les énergies du TUC, celui-ci reprend, en secret, les négociations avec le Premier ministre, qui se poursuivent également le 2 mai.

 À minuit le 3 mai, les équipes de jour terminent leur service, celles de nuit ne prennent pas la relève : c'est le début de la grande grève générale anglaise de 1926. Elle durera jusqu'au 12 mai, mobilisant plus de deux millions et demi de travailleurs. La « première ligne », immédiatement appelée à la lutte (et cette division de la classe en deux « lignes » constituera un autre facteur de faiblesse), est composée, outre les mineurs déjà en grève, de travailleurs des transports, d’imprimeurs (ceux du « Daily Mail » refusent de publier les appels du gouvernement, qui réagit en parlant de « défi à la Constitution »), d’ouvriers de la sidérurgie, des centrales électriques, du bâtiment et de l’industrie chimique. La « deuxième ligne » est composée des travailleurs du secteur électrique, de la construction navale et de l’industrie textile, mais seuls les électriciens et les ouvriers des chantiers navals seront appelés à la lutte, et ce seulement le 12 mai, à quelques heures de la suspension de la grève, avec des conséquences de déception, de division et de frustration que l’on peut aisément imaginer.

 Mais ce n’est pas seulement cette division interne à la classe ouvrière, poursuivie « stratégiquement » (!!) par la centrale syndicale, qui affaiblit la lutte. Les préparatifs de la grève sont tardifs et insuffisants : alors que, comme nous l'avons vu, l'État s'y était préparé dès septembre 1925 (neuf mois auparavant), ce n'est qu'à la fin du mois d'avril 1926 que le Conseil général du TUC commence à y réfléchir. En réalité, l'essentiel de l'organisation de la grève se fait, non pas au niveau central (comme cela aurait dû être le cas), mais au niveau local, là où des noyaux organisés tels que les Councils of Action sont déjà actifs ou là où l’on peut compter sur l’action du petit Parti communiste britannique, qui, depuis longtemps, compte dans son journal les jours restant jusqu’à la fin de la subvention gouvernementale à l’industrie minière et donc jusqu’à une action de grève (mais, comme nous le verrons, l’action du Parti communiste présente elle aussi des aspects extrêmement ambigus, oscillant entre démagogie et conformisme).

 De son côté, avec un certain retard, le TUC met en place un Comité d’organisation de la grève pour coordonner l’action des différents syndicats, un Comité de propagande pour informer la base et contrer la propagande d’État, un Comité pour la distribution de nourriture et les services essentiels, un Comité pour la distribution des autorisations (pour la circulation et la distribution de nourriture et de tracts, ainsi que pour la poursuite du travail dans certains secteurs industriels). Mais tout cela se déroule de manière improvisée et sans véritable cohésion entre les différents syndicats : on a clairement l’impression que le TUC mise davantage sur les négociations en coulisses avec le gouvernement (qui se poursuivent, à l’insu surtout des mineurs) que sur l’organisation et la direction effectives de la grève. Par exemple, une question aussi délicate que la distribution des permis est d’abord centralisée (par l’intermédiaire du syndicat des cheminots), puis déléguée aux comités locaux des travailleurs des transports ; mais, parallèlement, les Councils of Action s’en occupent également, ce qui donne souvent lieu à de graves conflits. Le TUC montre en outre son incapacité (ou son manque de volonté) à s’opposer efficacement aux mesures gouvernementales, telles que la saisie et la fermeture de certains journaux globalement favorables aux grévistes. Dans le même temps, cependant, à partir du 10 mai, il interdit la publication de tout bulletin de grève local, ce qui porte gravement atteinte à la cohésion et à l’information à la base. De plus, il approuve la poursuite de l'activité des centrales électriques à Londres et dans d'autres localités, alors que leur suspension aurait pu constituer un atout majeur pour la grève. Dans les ports ensuite, autre secteur clé, la situation est loin d’être claire et l’activité des équipes de briseurs de grève organisées par l’État bien à l’avance n’est pas suffisamment contrée. En somme, le TUC laisse la grève suivre son cours, mais ne fait pas grand-chose pour la soutenir et encore moins pour la diriger et la radicaliser.

 Au niveau local, en revanche, comme on l’a dit, les travailleurs parviennent à s’organiser plus efficacement. C’est là qu’interviennent les « Councils of Action », qui, compte tenu de leur composition, ne sont toutefois pas toujours politiquement homogènes (certains sont dirigés par des éléments de gauche, d’autres se conforment à la ligne syndicale officielle) ; des comités de grève sont actifs ; des sections syndicales sont actives. Ce sont ces trois réalités distinctes (les Councils, les comités de grève, les sections syndicales locales, au nombre de 500 dans toute la Grande-Bretagne)[7] qui mèneront la grève de manière plus étendue et plus radicale. La Conférence spéciale d’action de ces organismes, qui s’est réunie le 21 mars, avait ainsi défini ses missions : distribution des autorisations, assistance, piquets de grève, publication de bulletins de grève, organisation des transports, envoi de conférenciers et d’orateurs, relations avec les coopératives, organisation de l’autodéfense contre les forces légales et illégales.

 Par exemple, dans les bassins houillers combatifs du Fife (Est de l’Écosse), « l’organisation fonctionnait comme une horloge. Tout était bloqué — même les voies ferrées étaient occupées par des piquets de grève. Le Conseil pouvait compter sur un service de coursiers sans égal dans toute la Grande-Bretagne, avec trois voitures (et trois autres disponibles en cas d’urgence), une centaine de motos et tous les vélos dont on pouvait avoir besoin. Les coursiers couvraient toute la région du Fife, diffusant des informations et transmettant au quartier général des rapports sur l’état de la grève, envoyant des orateurs partout, même dans les localités les plus isolées […] Après les charges de la police contre les piquets de grève, les Corps de défense des grévistes, auxquels avaient adhéré au départ environ cent cinquante ouvriers, furent réorganisés. Le nombre de militants impliqués est passé à sept cents, et quatre cents d’entre eux, qui avaient été sous-officiers pendant la guerre, ont défilé en formation militaire à travers la ville [de Methil, où les affrontements avaient eu lieu] pour protéger les piquets de grève. La police n’est plus intervenue »[8].

 Dans d’autres régions également, comme l’ouest de l’Écosse, Birmingham, Glasgow, Manchester, le Black Country, la cohésion de la grève fut extraordinaire et le niveau d’organisation à la base extrêmement élevé, avec des comités d’épouses de mineurs qui contrôlaient les prix des denrées alimentaires et s’occupaient de la distribution de vivres aux familles les plus démunies, ainsi que des groupes de jeunes bénévoles qui transportaient des exemplaires des bulletins clandestins en les cachant dans leurs landaus, sans oublier l’essor de publications visant à diffuser des nouvelles et des informations et à maintenir le moral des grévistes. Dans le sud du Pays de Galles, par ailleurs, la réalité préexistante d'une diffusion capillaire du marxisme dans les vallées et les villages, parmi les mineurs, cheminots, ouvriers de la sidérurgie et d’autres secteurs (il existait dans la région plus d’une centaine de bibliothèques de mineurs, avec les classiques du marxisme publiés par la maison d’édition Kerr de Chicago), fit en sorte que la grève fût menée avec acharnement et organisée par des collectivités entières, unies et solidaires. Selon les mots d’un responsable minier, toute la région « était au bord du soulèvement »[9] : ce n’est pas un hasard si trois navires de guerre et un sous-marin sont restés à l’ancre au large de Newport et de Swansea même après la fin de la grève, tandis que cinquante-huit mineurs d’ anthracite furent arrêtés et emprisonnés.

 Au niveau local, donc, les travailleurs ont su faire preuve d’un très grand potentiel de lutte et d’organisation. Des piquets de grève de masse furent organisés, mobilisant dans certaines localités, notamment minières, l’ensemble de la communauté, avec des tours de quatre heures suivis de vingt minutes de repos ; la distribution de la nourriture et les transports furent gérés de manière autonome, écartant souvent les agences gouvernementales chargées de ces tâches. Mais les difficultés de coordination générale, tant au niveau central (de la part du Conseil général du TUC) qu’au niveau local (à Londres, par exemple, on ne parvint jamais à créer un organe central et centralisé chargé de diriger la grève), persistèrent et furent graves.

 La réponse de la base fut toutefois supérieure aux prévisions. En effet, le lendemain de la suspension de la grève générale, un nombre plus important de travailleurs se sont mis en grève que la veille ! De plus, la « deuxième ligne », contrainte de travailler jusqu’au dernier moment, trépignait d’impatience pour rejoindre le mouvement et, dans de nombreux cas, notamment au niveau local, y a adhéré de sa propre initiative, contre les consignes de la direction centrale. Même les zones isolées et rurales ont fait preuve d’une grande cohésion et d’un grand esprit de combat. Quant aux cheminots, comme pour faire oublier le « vendredi noir » dont leur organisation avait été responsable quelques années auparavant, ils se sont mobilisés en masse : 80 % des travailleurs de la Great Western Railway (98 % des conducteurs et des chauffeurs) ont fait grève pendant les neuf jours entiers et, dans de nombreux cas, même au-delà. Une enquête menée pendant la grève montrait que, en divisant la Grande-Bretagne en trois classes (la classe I concernant les deux tiers des régions et des villes, jusqu’à la classe III qui n’en comprenait que très peu), on obtenait le tableau suivant : classe I en grève à 90-100 %, classe II en grève avec quelques défections, classe III en grève avec des lacunes visibles.

 Les rapports qui parvenaient au Conseil général du TUC étaient sans équivoque et prenaient de court les dirigeants syndicaux : « Partout, l’enthousiasme est unanime. Partout, on comprend ce concept élémentaire : cette fois, nous ne pouvons pas abandonner les mineurs. Des hommes occupant des postes à responsabilité et ayant de longues années de service ont quitté leur travail avec la même détermination inconditionnelle que n’importe qui d’autre. Des villages où l’on n’avait jamais entendu parler de grève adoptent les mêmes positions radicales que des lieux considérés comme des « foyers de troubles ». Au fur et à mesure que les rapports affluaient des différentes régions, il devenait clair que toutes les critiques convergeaient dans une seule direction : pourquoi les tickets-repas étaient-ils distribués si librement ? Pourquoi les centrales à gaz et électriques continuaient-elles de fonctionner ? Pourquoi les chauffeurs routiers étaient-ils tenus à l’écart de la grève pour approvisionner en charbon extrait par des briseurs de grève les centrales à gaz non en grève, travaillant ainsi côte à côte avec les briseurs de grève ? Pourquoi les autres secteurs n’étaient-ils pas eux aussi entraînés dans la lutte ? Il faut noter que cette dernière critique ne venait pas des grévistes, mais des travailleurs qui avaient été contraints de continuer à travailler. Eux aussi voulaient apporter leur contribution à cette grande aventure. Jour et nuit, à toute heure, les envoyés dans les différentes zones trouvaient les comités de grève à l’œuvre »[10].

 Dans l’ensemble, la situation générale est restée calme et ordonnée. Mais il y a eu des troubles dans les mines de charbon, à Plymouth pendant la grève des tramways, à Londres lors de la distribution de nourriture (des chars d’assaut firent leur apparition à Hyde Park, où la distribution était centralisée). Les incidents les plus graves se produisirent à Glasgow, l’un des bastions les plus déterminés de la grève (200 arrestations après un affrontement entre mineurs et police), dans les régions du Tyneside et à Doncaster. Au total, on a dénombré 1 760 arrestations en vertu de la loi d’urgence, 1 389 pour actes de violence et troubles à l’ordre public, 150 pour incitation verbale ou écrite, et 5 000 en vertu de la législation en vigueur (parmi celles-ci, 2 500 concernaient des militants communistes, soit pratiquement la moitié des adhérents).

 Quelle fut l’attitude de l’État ? Il maintint tout d’abord le contrôle des approvisionnements alimentaires, sauf là où l’action des Councils of Action fut suffisamment résolue pour le lui arracher ; il procéda à la réquisition du papier ; il utilisa ouvertement la BBC comme porte-parole direct et officiel ; il donna des instructions au Board of Guardians de ne pas verser d’aide sociale aux grévistes ; il recruta environ un demi-million de briseurs de grève (dont il n’utilisa finalement qu’une fraction), notamment parmi les étudiants universitaires et les fascistes ; le 6 mai, il déclara la grève illégale ; il porta à 50 000 le nombre d’agents spéciaux stationnés à Londres, mit en place des sections d’agents civils ; il déploya 200 000 policiers de réserve en dehors de Londres ; il déploya un croiseur et quatre autres navires de guerre à Liverpool, trois navires de guerre dans le canal de Bristol, quatre croiseurs et 20 autres navires le long de la Tamise, et déploya d’autres navires et troupes dans diverses autres localités ; et bien sûr, il eut la bénédiction de l’Église (le cardinal Bourne tonna à Westminster que la grève générale était « un défi direct à l’autorité légalement constituée… un péché contre l’obéissance que nous devons tous à Dieu » et que « chacun est tenu de soutenir et d’aider le gouvernement, qui est l’autorité légalement constituée du pays, et qui, de ce fait même, représente, dans sa sphère spécifique, l’autorité de Dieu lui-même » — paroles sacrées !)[11]. En somme, elle est ouvertement entrée en guerre, reconnaissant la nature de conflit social qu’avait pris la grève : une leçon que tous les prolétaires devront apprendre une fois pour toutes.

 Puis, le 12 mai, soudaine et inconditionnelle, la capitulation du TUC. La grève générale est suspendue du jour au lendemain, au moment même où la « deuxième ligne » entre en scène . Les grévistes sont contraints de reprendre le travail sans date précise, sans garanties et dans des conditions pires qu’auparavant. Les mineurs, soutenus par certaines catégories professionnelles et certains comités locaux, poursuivent la lutte seuls pendant quelques semaines, avant de devoir céder à leur tour. C’est la défaite : les représailles sont innombrables et un sentiment de frustration et d’impuissance se répand.

Le rôle des forces en présence et les enseignements de la grève générale

Le caractère purement « pompier » de l’action menée par le Conseil général du TUC fut clair dès le début. Non seulement le Conseil refusa de prendre de véritables dispositions en prévision de la grève, mais tout au long de celle-ci, il fit office de véritable frein à la mobilisation de masse qui poussait à un élargissement et à une radicalisation de la lutte. Le 3 mai, le Conseil déclara sans détour que « la plus grande difficulté [...] a été de retenir les travailleurs de ce que l’on pourrait appeler la deuxième ligne plutôt que de les faire sortir ».

 Mais ce n’est pas tout. Alors que l’État reconnaissait ouvertement la portée politique que prenait le mouvement de grève, le TUC insistait pour maintenir la lutte — tant au niveau de la pratique quotidienne qu’au niveau de l’identité et de la prise de conscience — dans certaines limites économiques et industrielles, et s’efforçait d’en convaincre la partie adverse, d’un ton larmoyant, dans les pages de son organe officiel de la grève, The British Worker : « Le Conseil général du TUC tient à souligner qu’il s’agit d’un conflit purement industriel […]. Lors de la réunion extraordinaire du TUC, aucun objectif politique n’a été mentionné (ni même envisagé). Il était parfaitement clair que personne n’avait d’autre objectif en tête que celui d’ordre industriel […] La grève générale n’est pas une « menace » pour le Parlement. Aucune attaque contre la Constitution n’est en cours. Nous implorons M. Baldwin [le Premier ministre] de nous croire »

 [12]. Cette passivité ne s’accompagnait pas seulement, comme on l’a déjà vu, d’une intense activité de négociation en coulisses. Alors même qu’il aurait fallu consacrer le maximum d’énergie à la mobilisation et à l’organisation de la lutte pour élargir le mouvement à d’autres catégories et diffuser un sentiment vivant d’unité et de solidarité en rassemblant les travailleurs et en brisant les barrières et les particularismes locaux, le Conseil général agissait de manière diamétralement opposée et s’attachait à tenir les travailleurs à l’écart du théâtre du conflit. Ainsi, le British Worker écrivait encore le 5 mai : « Le Conseil général suggère que, dans tous les quartiers où un grand nombre de travailleurs n’ont rien à faire, des activités sportives et des divertissements de toutes sortes soient organisés, afin d’occuper un certain nombre de travailleurs et d’offrir du divertissement à bien d’autres encore ». Et, dans les jours qui suivirent, tout en se gardant bien de consacrer la moindre ligne aux affrontements et aux arrestations qui se multipliaient partout, il précisait encore davantage la ligne de pensée du Conseil général, en invitant à organiser « des rencontres spéciales de football et de cricket… des attractions en salle. … des tournois de whist », allant jusqu’à relayer avec admiration de véritables perles telles que celles contenues dans un « Appel » du Comité de grève de Cardiff : « Ne cessez pas de sourire… Repoussez les provocations. Travaillez dans vos petits jardins. Prenez soin de vos épouses et de vos enfants. Si vous n’avez pas de petit jardin, allez à la campagne, dans les parcs, sur les terrains de jeux. Ne perdez pas votre temps à flâner en centre-ville. Allez à la campagne, il n’y a pas d’occupation plus saine que les promenades » ![13]

 Or, si l’on peut parler d’un boycott ouvert en ce qui concerne la position du Conseil général du TUC, que dire du petit Parti communiste britannique, né six ans plus tôt sur des bases très hétérogènes et politiquement fallacieuses, certes très combatif à la base, mais déjà orienté vers le centrisme à sa tête ? Pouvant compter sur un réseau ouvrier assez étendu, constitué principalement du National Minority Movement et du National Unemployed Workers’ Movement, toute l’action du PC n’a cessé d’osciller entre un grand activisme local (non dépourvu de nuances démagogiques évidentes : le PC va jusqu’à parler de « dualisme des pouvoirs » pour désigner le fait que certains Councils of Action arrachaient la distribution de vivres et de permis des mains des autorités locales !) et un manœuvrisme évident au sommet et au niveau international, expression d’une dégénérescence progressive de l’Internationale communiste.

 Dès la deuxième conférence du National Minority Movement (29-30 août 1925), le PC insiste en effet sur la nécessité d’un Conseil général du TUC fort, « doté de pleins pouvoirs pour diriger l’ensemble des activités des syndicats ». Le « Programme d’action », rédigé en janvier 1926, rend encore plus explicite cette ambiguïté fondamentale, selon laquelle on lance des mots d’ordre d’organisation et de lutte, mais, dans le même temps, on continue à en confier l’initiative au Conseil général du TUC. Même lorsque, au cours de la grève, l’orientation et la pratique de pur compromis (et finalement de trahison) du Conseil apparaissent clairement, le PC ne renonce pas à cette perspective : ainsi, d’une main, il rédige des articles et des tracts mettant en garde contre la « possibilité » d’une trahison de la lutte par le Conseil général, mais de l’autre, il publie en gros caractères le mot d’ordre « Tout le pouvoir au Conseil général »[14].

 D’autre part, comme on l’a dit, cette ambiguïté n’était que le reflet du revirement que l’Internationale communiste était en train d’opérer au cours de ces mêmes années et dont le PC britannique fut l’interprète obéissant et fidèle. Sur le sol anglais, la manifestation la plus négative de ce revirement fut précisément le rôle joué, au cours de la grève générale, par le Comité anglo-russe. Créé en 1924, ce Comité fut l’un des exemples les plus désastreux de la tactique du « front politique uni » introduite par une Internationale d’abord chancelante sur le plan théorique et des principes, puis de plus en plus asservie à une politique centriste et finalement contre-révolutionnaire. Et cela montre à quel point nos critiques à l’égard de cette tactique étaient fondées : une tactique que l’Internationale et la quasi-totalité des partis qui en faisaient partie n’ont jamais comprise, comme nous la comprenions, de la seule manière possible (« par le bas » : le ralliement des travailleurs, indépendamment de leur affiliation politique ou de leurs idées politiques et religieuses, sur un front de lutte et autour d’objectifs de classe spécifiques), mais qu’ils ont toujours conçue « par le haut » (l’accord au sommet entre partis et organisations ouvrières aux perspectives politiques et méthodes de lutte divergentes) .

 Le Comité anglo-russe avait en effet pour objectif de mener à bien un processus d’unification entre la classe ouvrière soviétique et la classe ouvrière britannique, par le biais d’un accord de soutien et de collaboration entre les syndicats soviétiques (qui étaient donc l’expression d’une situation révolutionnaire) et le Conseil général du TUC (qui, comme on l’a vu, adoptait des positions ultra-modérées et de droite)[15]. Outre la confusion manifeste qu’il a engendrée (il existait une Internationale des syndicats rouges, en lutte ouverte contre l’Internationale « jaune » d’Amsterdam à laquelle se référait le TUC anglais !) , le Comité anglo-russe finit par ne servir que les intérêts du Conseil général du TUC, lui conférant une légitimité radicale qu’il n’avait pas et suscitant des perplexités et une animosité évidentes parmi les travailleurs anglais. Surtout (et là, la chose fut encore plus scandaleuse), il resta en place tout au long de la grève : c’est-à-dire tout au long du sabotage progressif mené par le TUC à son encontre, jusqu’à la trahison finale. On en arriva à l’absurdité suivante : alors que les travailleurs soviétiques collectaient, par l’intermédiaire de leurs syndicats, une somme considérable destinée à soutenir matériellement la lutte de leurs frères britanniques, le TUC (qui siégeait au Comité aux côtés des syndicats soviétiques) la refusa avec dédain ! Non seulement cela, mais on s’est bien gardé de dissoudre le Comité au lendemain de cette trahison flagrante. Sa fin peu glorieuse ne survint que des années plus tard, alimentant encore davantage les déceptions et les divisions au sein d’une classe ouvrière britannique déjà bien assez désorientée et marquée par le déroulement de la grève et de son issue finale. Au-dessus des têtes des travailleurs qui se battaient avec tant de vigueur dans ce qui allait être le dernier grand soubresaut d’une phase révolutionnaire, au-dessus des têtes des militants de base combatifs du petit PC eux-mêmes, le stalinisme commençait à célébrer ses triomphes. Les travailleurs britanniques se retrouvèrent à lutter seuls : face à l’appareil social-démocrate gigantesque représenté par le Parti travailliste et le Conseil général du TUC, ils ne purent même pas compter sur la présence d’un parti communiste solide et politiquement uni. Surtout, au niveau international, ils furent sacrifiés sur l’autel d’une contre-révolution désormais rampante.

 Déterminé à faire passer les intérêts de l’URSS (le blocus du charbon à la suite de la grève anglaise nuisait aux relations commerciales avec la Grande-Bretagne) à ceux de la révolution internationale, le stalinisme, par l’intermédiaire du Comité anglo-russe, contribua en effet au boycott de la grève mis en œuvre par le Conseil général[16].

 Vingt ans plus tard, dans un premier bilan critique de l’action de l’Internationale communiste, de plus en plus soumise aux exigences nationales de l’État russe, nous écrivions dans les pages de ce qui était alors notre organe théorique :

 « En 1926, un événement d’une grande importance bouleversera tant l’analyse de la situation, telle qu’elle avait été présentée par le Ve Congrès de l’Internationale (1924), que la politique qui en avait découlé en Russie et dans les autres pays. La situation mondiale avait été caractérisée par la formule de la « stabilisation », qui n’excluait évidemment pas la possibilité d’une reprise de la vague révolutionnaire, mais – en raison des implications tactiques qu’elle comportait – loin de faciliter l’orientation de l’Internationale vers une reprise de la lutte prolétarienne, elle devait la rendre prisonnière de formulations tactiques et d’organismes qui ne se modifient ni ne se brisent du jour au lendemain. […] Or, lorsqu’en 1924 on avait parlé de « stabilisation », on ne s’était évidemment pas limité à un simple examen statistique et technique de l’évolution économique, mais, à partir du constat incontestable du reflux de la vague révolutionnaire à la suite de la défaite de la révolution allemande de 1923, on avait engagé une discussion politique qui était d’ailleurs en parfaite harmonie avec les décisions tactiques de l’Internationale.

 « Ces décisions s’articulaient autour de l’objectif fondamental du maintien de l’influence communiste sur les grandes masses. Et puisque, dans cette situation défavorable, le contact avec les grandes masses n’était possible que par le développement de relations politiques avec les organisations social-démocrates qui tiraient profit du reflux révolutionnaire, la formule de la « stabilisation » impliquait la tactique de l’infiltration des directions des partis et des syndicats social-démocrates.

« Lorsque, en 1926, éclata la gigantesque grève des mineurs anglais, l’Internationale ne pouvait donc que tirer les conséquences des lignes tactiques déjà établies. Les dirigeants syndicaux se hâtèrent de conclure des accords permanents avec les dirigeants des syndicats soviétiques, et le Comité anglo-russe fut contraint d’exercer la fonction que les événements lui imposaient.

 « La grève devint générale et, si toute l’analyse économique effectuée par le Ve Congrès vola en éclats, il n’en fut pas de même pour la tactique qui en avait découlé. L’Internationale se trouva non seulement dans l’impossibilité de révéler aux masses le rôle contre-révolutionnaire des dirigeants syndicaux, mais elle dut aller jusqu’au bout et maintenir sa solidarité avec eux tout au long de cette importante agitation prolétarienne dans l’un des secteurs fondamentaux du capitalisme mondial » [17].

 Ces déviations étaient le résultat d’une situation interne à l’IC, que nous avons déjà esquissée dans les préambules à la réédition de nos Thèses de Lyon et de l’intervention de Bordiga au VIe Exécutif élargi de l’IC.

 Notre texte souligne ainsi que « dans l’intérêt diplomatique de l’État russe, il fallait ne pas rompre avec le Comité anglo-russe, comité qui avait pourtant servi de paravent aux dirigeants tradunionistes pour saboter la grève générale, alors qu’on reconnaissait officiellement en eux les « seuls représentants du mouvement syndical anglais » . Les documents officiels eux-mêmes posent sans équivoque le problème : un puissant mouvement prolétarien sera sacrifié parce que c’est ce qu’exigent les besoins de défense de l’État russe ».

 C’est par ces mots que nous clôturons la série d’articles que nous avons consacrée à 1926, année clé dans le développement et l’affirmation de la contre-révolution stalinienne. L’année prochaine, ce sera au tour des événements tragiques survenus en Chine.

 

Notes----------- -------------------------------------------------

 

[1] Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, dans Lénine, Œuvres choisies en six volumes, vol. II, p. 525.

 

[2] L. Trotsky, Wither England ? New York : International Publishers, 1925.

 

[3] L. Trotsky, op. cit., p. 22. Cf. également John Foster, « British Imperialism and Labour Aristocracy », dans Jeffrey Skelley (dir.), *The General Strike. 1926*, Lawrence and Wishart, Londres 1976 (il s’agit d’un texte pro-PC britannique, mais utile en termes de données et de documents).

 

[4] Cité dans L. Trotsky, op. cit., p. 23.

 

[5] Voir John Foster, op. cit., p. 12.

 

[6] Sur ce thème également, celui du « noyautage » (c’est-à-dire « s’infiltrer » dans des organisations telles que le Parti travailliste), l’Internationale, alors déjà en voie de dégénérescence, porte d’énormes responsabilités, qui devront être examinées plus en détail dans un autre cadre.

 

[7] Après la fin de la grève, en réponse à 190 questionnaires, 131 rapports sur l’activité de différents « groupes d’action » ont été recueillis. Le tableau qui en ressort est probablement représentatif de la situation des 500 groupes locaux actifs dans la grève : 48 se trouvaient dans le Yorkshire, 52 à Londres, 65 dans le Lancashire ; 54 étaient des « Councils of Action », 45 des comités de grève, 15 des sections syndicales, 8 des comités d’urgence, et 9 d’autres formes d’organisation.

 

[8] Dans *Workers’ Weekly*, 173 (11 juin 1926), cité dans Jeffrey Skelley, éd., op. cit., p. 88.

 

[9] The South Wales Institute of Engineers, discours présidentiel de D. Ivor Evans, 1946, cité dans Jeffrey Skelley, éd., op. cit., p. 241. Dans la deuxième partie de cet ouvrage, les développements de la grève générale sont analysés région par région, de manière détaillée et particulièrement intéressante.

 

[10] « The Secret History of the Great Strike », Lansbury's Labour Weekly, 63 (22/5/1926).

 

[11] Cité dans Jeffrey Skelley, éd., op. cit., p. 73-74.

 

[12] The British Worker, n° 1 (5/5/1926).

 

[13] Cité dans Jeffrey Skelley, éd., op. cit., p. 82-83.

 

[14] Voir la brochure du Parti communiste britannique, signée par P. Dutt, The Meaning of the General Strike, sans date, mais publiée immédiatement après la fin du conflit. Cf. Hugo Dewar, Communist Politics in Britain : The CPGB From Its Origins to the Second World War. Londres, Pluto Press, 1976, pp. 63-66.

 

[15] Sur le Comité anglo-russe, cf. L. Trotsky, Critique du programme de l’IC (1928), que l’on peut trouver dans le volume L’Internationale communiste après Lénine. Paris : Presses universitaires de France, 1969. Cf. également Hugo Dewar, op. cit., et Michael Woodhouse et Brian Pearce, éd., Essays on the History of Communism in Britain. Londres : New Park Publications, 1975.

 

[16] La dénonciation et la dissolution du C.A.R., précisément en raison de la trahison de la grève générale par le Parti travailliste, fut, au cours de l’année 1926, l’une des revendications de l’Opposition de gauche en URSS et l’un des motifs des conflits les plus violents au sein du Parti bolchevique jusqu’à la liquidation, y compris physique, des opposants en 1927 et les années suivantes.

 

[17] D’après [Ottorino Perrone], « La tactique du Komintern. 1926-1940 », Prometeo, n° 2-3-4-6-7-8, août 1946/novembre 1947. La citation qui suit est tirée de cet article

mercredi 19 août 2026

[Contra la contra] [GCI-ICG] Bolivie : à la croisée des chemins entre insurrection et contre-révolution 2026

 

Source en espagnol : https://materialesxlaemancipacion.espivblogs.net/2026/06/04/bolivia-en-la-encrucijada-de-la-insurreccion-y-la-contrarrevolucion/

GUERRE SOCIALE SUR L’ALTIPLANO

Les manifestations en Bolivie se sont intensifiées ces dernières semaines. La normalité et la paix sociale, tant convoitées par les capitalistes, ont volé en éclats. Des dizaines de barrages routiers sur les axes stratégiques reliant La Paz à Cochabamba, Oruro et aux postes-frontières avec le Chili et le Pérou ne cessent de se multiplier, malgré la répression atroce exercée par la police, des bandes militaires et des tueurs à gages à la solde du pouvoir, auxquels le prolétariat a répondu par une véritable violence de classe organisée.

La société marchande, par la voix de ses porte-parole, aux allures de chacals, et de ses journalistes, véritables vautours, s’empresse de déverser ses idéologies et sa haine raciale contre les insurgés. Dans un premier temps, ils accusent les rebelles d’être tous, sans distinction, des partisans d’Evo Morales (manipulés par les vestiges de l’idéologie du MAS) et passent sous silence le fait que ces journées de lutte dans les rues ne sont pas menées par un personnage obsolète, mais constituent la réponse de la classe ouvrière aux conditions de vie misérables et aux politiques de famine des marionnettes au pouvoir qui cherchent à accélérer le pillage des ressources (eau, lithium, terres, minerais) et à imposer davantage de mesures d’austérité.

Dans le même temps, les organisations gravitant autour de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), les secteurs miniers, les paysans et les groupes autochtones ont intensifié leurs manifestations et exigé la démission du président Rodrigo Paz. Les « dirigeants sociaux » (ou plutôt les bureaucrates chargés d’éteindre l’incendiesocial) ont dénoncé la « trahison du gouvernement envers la base populaire » et ont rejeté les appels officiels au dialogue. Mais pour nous, anarchistes-communistes, toutes ces plaintes ne sont qu’une supercherie : il n’y a pas de trahison en tant que telle, car il s’agit là de l’action naturelle de la bourgeoisie qui impose sa volonté pour assurer la pérennité de la domination du Capital.

Les organisations syndicales ne constituent en aucun cas une arme dans la lutte contre le capital, mais elles sont un outil parfaitement intégré au système, qui sert de médiateur et de conciliateur entre la classe dirigeante et les exploités, afin de réguler le prix de la force de travail et d’empêcher la classe ouvrière de se constituer en force révolutionnaire. Une autre de leurs caractéristiques répugnantes est qu’elles ont pour fonction de canaliser la force massive de la classe vers des intérêts sectoriels, contribuant ainsi à la division et à la fragmentation de la lutte, et entretenant l’illusion selon laquelle chaque secteur professionnel, chaque race, chaque ethnie aurait des intérêts particuliers, déconnectés du reste.

Tout comme cela s’est produit récemment en Équateur avec la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur), qui n’a servi qu’à épuiser, paralyser et anéantir les mobilisations, les grandes organisations bureaucratiques « d’avant-garde » chargées des négociations (y a-t-il d’ailleurs quelque chose à négocier avec nos ennemis de classe ?) tentent une nouvelle fois d’entraîner la classe ouvrière dans le piège des illusions démocratiques bourgeoises, afin que tout reste comme avant, voire empire.

Le gouvernement de ce morveux de Rodrigo Paz s’est empressé de négocier des accords visant à diviser le mouvement, en accordant des concessions à certains secteurs mobilisés. Il a négocié avec les coopératives, il a annulé une dette de 95 millions de bolivianos auprès de la Caisse nationale de santé et a maintenu la subvention sur les carburants. Il a également négocié avec le corps enseignant et avec la COB d’El Alto, et a signé un accord avec les dirigeants des « ponchos rouges » de La Paz. Ces secteurs se sont peu à peu retirés du conflit. Il était évident qu’une partie de la base désapprouvait ses dirigeants pour avoir signé cet accord.

Nous nous permettons de citer un extrait d’un texte qui circule sur le web, qui illustre et corrobore ce qui précède (même si nous ne partageons pas sa perspective de « démocratie ouvrière »), démontrant comment ces mafias de « professionnels des luttes et des mobilisations » sont les véritables fossoyeurs de tout projet révolutionnaire :

« Pendant que ce 30 mai, les Assemblées générales d’auto-organisation comme celle de Patacamaya avec la participation des représentants des 77 communautés de la province Aroma, décident de leur côté comme partout dans tout le pays, de rejeter tout dialogue avec le gouvernement, d’exiger sa démission et de maintenir les blocages illimités tout en radicalisant la mobilisation avec aujourd’hui 93 barrages contre 60 il y a deux jours, de son côté la direction de la COB, la principale centrale syndicale ouvrière, se dérobe une fois de plus et repousse – sous des prétextes de sécurité – l’Assemblée générale nationale où devait être décidé aujourd’hui ou de négocier avec le gouvernement ou de continuer la lutte jusqu’à sa chute. Et pour bien tenter d’empêcher cette Assemblée, la direction de la COB ne donne aucune date pour la prochaine.

L’attitude de la direction de la COB est claire pour tout le monde.

Beaucoup de comités d’auto-organisation avaient appelé à participer à cette Assemblée pour décider de continuer la lutte afin de renverser le gouvernement, et c’était sûr qu’ils seraient majoritaires entraînant la base de la COB avec eux, ce qui aurait transformé de fait cette assemblée ouverte de la COB en direction nationale autoorganisée de la lutte pour renverser le pouvoir. La direction de la COB a montré aujourd’hui qu’elle ne veut pas renverser le pouvoir et qu’elle ne veut pas pour ça que le mouvement insurrectionnel en cours appartienne à ceux qui l’animent.

Beaucoup parlent de trahison.

En même temps, ça ne surprend pas grand monde, vu que la COB avait déjà trahi la première phase du mouvement en décembre/janvier 2026 et surtout ça ne décourage pas parce que les comités d’auto-organisation ont largement averti de ce qui risquait de se passer.

Ça ne cassera pas le mouvement. Ça donnera juste envie aux comités d’auto-organisation de mettre en place par eux-mêmes cette direction démocratique nationale [SIC !] qui manque au mouvement et qui aurait pu se réunir aujourd’hui. » [Information provenant de Luttesinvisibles]

Voilà comment fonctionnent la gauche, le syndicalisme et le citoyennisme. Aujourd’hui, ils nous entraînent dans la grève, mais avant ou pendant le processus, ils nous ont déjà vendu aux conglomérats d’entreprises voraces et à leurs clans politiques.

Tant qu’on restera prisonnier du discours selon lequel cette lutte vise à défendre la démocratie et la souveraineté contre la montée de l’extrême droite et du fascisme, nous serons condamnés à mener ce combat sans ébranler les structures du système capitaliste, et à nous contenter de simples changements de gouvernement au cours desquels la bourgeoisie nationaliste prépare le terrain pour l’arrivée de bourgeoisies excentriques et encore moins scrupuleuses (les Milei, les Noboa, les Bukele, les Trump).

La Bolivie possède une grande tradition de combativité dans le domaine de la lutte des classes (depuis le soulèvement ouvrier de 1952 jusqu’aux guerres de l’eau de 2000 et du gaz de 2003). Ces journées de lutte ont été rendues possible par l’existence d’une communauté de lutte (perspective collective, réseaux de soutien, assemblées, groupes de logistique) ; et il apparaît clairement que, même si l’ampleur d’un mouvement ne le rend pas invulnérable, sans une base sociale qui se lance dans la lutte et se soutienne mutuellement, la paix sociale du capitalisme s’imposera d’autant plus violemment, même si le prolétariat se trouve dans une situation d’extrême précarité et de misère (voir le cas de l’Argentine).

ET APRÈS L’INSURRECTION ?

D’autre part, il convient de préciser que la situation actuelle de l’insurrection prolétarienne en Bolivie ne s’inscrit pas dans le contexte d’une révolution mondiale, mais au contraire, elle se déroule dans un tourbillon de contre-révolution, où la bourgeoisie se montre désespérée dans sa quête d’accumulation du capital — en accélérant la guerre, l’écocide et le contrôle technologique. L’action des blocs bourgeois, qui incarnent les nouveaux fascismes et les nouvelles droites, tend à exacerber les contradictions de classe, mais cela ne signifie pas pour autant que notre classe réponde automatiquement avec éloquence et détermination aux attaques du capitalisme. Il est clair qu’on ne peut pas tout laisser à la spontanéité.

Si le flambeau de la lutte est porté par la Centrale ouvrière bolivienne (COB) réformiste, suite au déclin du MAS, c’est parce que de fait les conditions ne sont pas encore suffisamment mûres pour faire contrepoids et mener une insurrection généralisée qui dépasse les limites d’une démocratie frileuse et du gauchisme. Cependant, surmonter cela ne dépend pas spécifiquement de la simple volonté de quelques individus ou d’une organisation, mais ne peut être que le résultat de bilans et de ruptures au cours de la lutte elle-même.

Deux décennies de soulèvements à travers le monde confirment une fois de plus que lutter sous les bannières des secteurs de la gauche réformiste et progressiste revient à se condamner à la stagnation et à des revers cuisants qui brisent le moral collectif du prolétariat. Il n’est pas surprenant qu’en Bolivie, bien qu’il existe actuellement une communauté de lutte prolétarienne dotée d’une grande combativité, il y ait des limites dues à la confusion et à l’apathie, qui risquent de mener le soulèvement dans une impasse.

Cela signifie-t-il qu’il faille rester les bras croisés« jusqu’à ce que les conditions soient réunies » ? Nous ne le pensons pas. Même si nous savons que nous ne sommes même pas encore dans une phase « prérévolutionnaire », ce n’est ni la fin du chemin, ni la fin de la lutte, et encore moins notre défaite définitive.

Les faits concrets témoignent de la lutte prolétarienne, non pas telle qu’elle devrait être, mais telle qu’elle est : contradictoire au milieu du chaos et de la révolte, avec l’ingérence inévitable, dans sa phase initiale, de secteurs interclassistes et réformistes qui chercheront à tirer profit de la situation. Elle ne surgira jamais dans des conditions idéales et à notre convenance. C’est pourquoi il ne sert à rien de nous isoler au nom d’une pureté révolutionnaire. En tant qu’agitateurs et révolutionnaires, nous devons encourager le débordement des organisations mêmes qui se sont révélées obsolètes afin d’étendre la lutte, non pas pour « les améliorer ou les changer de l’intérieur », mais pour les briser, les dépasser et créer nos propres organes autonomes qui répondent à nos intérêts historiques de classe… et ainsi jusqu’à la révolution sociale.

Il est absurde de penser qu’après des décennies durant lesquelles le prolétariat et ses structures de résistance et de lutte radicale ont été mis en pièces (que ce soit par la répression ou la cooptation), il va soudainement se mobiliser pour partir à l’assaut du ciel, un programme révolutionnaire à la main et en brandissant un drapeau avec l’inscription Omnia sunt communia. La lutte des classes ne fonctionne pas ainsi. Ce n’est pas que le prolétariat « prenne d’abord conscience, devienne révolutionnaire, puis se lance dans la lutte », mais c’est au cours du processus de lutte (toujours tumultueux, complexe, semé de contradictions et d’erreurs) qu’il développe sa conscience et révèle sa perspective révolutionnaire, ou du moins, c’est là que les limites ignominieuses du réformisme deviennent plus évidentes, ce qui l’oblige à repenser ses méthodes de lutte.

Les secteurs qui sont déjà profondément ancrés dans les organisations de base, et qui ont pris conscience que le fait de déléguer la lutte à d’autres ne mènera qu’à une impasse, doivent se confronter à cette problématique et se réorganiser afin de surmonter cette contradiction.

La réponse du gouvernement est claire : état d’urgence, loi de bâillonnement, répression brutale et recours immédiat à la force policière pour étouffer dans l’œuf le soulèvement au plus vite. Malgré les morts, il n’y est pas encore parvenu et son désespoir grandit. Mais qu’en est-il de l’autre côté de la barricade ? Allons-nous continuer à nourrir l’espoir stupide que d’autres gouvernements progressistes ou le bloc sino-russo-iranien interviendront de l’extérieur pour nous sauver ? Tous les États sont les ennemis du prolétariat et, tôt ou tard, ils nous écraseront ou nous livreront comme un trophée à leurs rivaux. Le prolétariat n’a pas d’amis parmi la bourgeoisie ; il ne peut compter que sur ses propres forces, sa mémoire historique et ses méthodes de lutte.

La poudrière reste à deux doigts d’exploser, les mobilisations se poursuivent et les assemblées de quartier battent leur plein, mais nous ne devons pas baisser la garde. Nous savons que l’un des points faibles de toutsoulèvementréside dans le faitque plusil se prolonge, plus le poids de la fatigue et du désespoir pèse lourdement sur les insurgés. La pénurie de produits de première nécessité, de médicaments et de fournitures s’aggrave en raison des barrages et du manque de carburant, ce qui est crucial pour la poursuite de la résistance prolétarienne.

Ce qui se passe en Bolivie doit apporter de précieux enseignements à notre arsenal dans cette guerre des classes. De deux choses l’une : soit nous avançons vers l’abolition du capital, de l’argent, du marché, de l’État et des classes… soit nous prolongerons notre misère sous ce système.

Vive la révolte prolétarienne en Bolivie !

Vive ceux qui luttent !

Ni gauche, ni droite !

Mort à l’État et au capital !

Contre la Contra – juin 2026


jeudi 6 août 2026

G.Bad-LES DÉSERTIONS, ET LES RECOURS AUX LÉGIONNAIRES .

 


Comme nous pouvons le constater, les désertions en Ukraine comme en Russie augmentent avec le prolongement d'une guerre sans fin. En juin Zélensky et le ministère de la défense ont été contraints de prendre des mesures pour enrayer la crise des vocations et des 200 000 désertions officielles. Au moment ou je finalise cet article, nous apprenons que sous la poussée des manifestations Zelensky vient de limoger son chef d' état major
Valéri Zaloujny (dit le boucher) qui sera remplacé dans ses fonctions par l’actuel commandant des forces terrestres Alexandre Sirski. Les populations se rendent compte que la guerre n' offre aucun débouché autre que la mort et la désolation tant en Ukraine qu' en Russie. Le président de la république du Kazakhstan vient de dire à Poutine qu'il fallait stopper les combats. Il est clair que les autorités Ukrainiennes et Russes craignent un coup d' état militaire voir des insurrections. Voilà pourquoi tant en Ukraine qu' en Russie ils ont intégré les sociétés militaires privées SMP à l' armée régulière, comme le fut la SMP Wagner de Evgueni Prigojine qui assiégea Moscou1; elle sera intégrée à l' armée régulière.

 1Evgueni Prigojine meurt à l’âge de 62 ans, le 23 août 2023, dans le crash d'un avion d'affaires allant de Moscou à Saint-Pétersbourg et transportant neuf autres personnes, dont le numéro deux du groupe Wagner, Dmitri Outkine.

Le cas de la Légion internationale pour la défense territoriale de l'Ukraine

Cette légion a beaucoup de point commun avec les SMP sociétés militaires privées de l'occident ou et de la SMP Wagner .

En date de novembre 2022 et selon l'ONG Rus Sidiachaïa, 30 000 à 50 000 détenus pour actes criminels ont été recrutés par le groupe Wagner et retirés des prisons russes pour aller combattre en Ukraine. Evgueni Prigojine participe directement à ce recrutement. Une vidéo le montre devant des prisonniers proposer la liberté au bout de six mois à ceux qui rejoignent le Groupe pour combattre. Ce n'est pas conforme à la loi russe. En effet, celle-ci condamne le mercenariat et l'activité de recrutement à cette fin. De plus, sortir un détenu de prison pour l'envoyer combattre à l'étranger est aussi condamnable[64],[65]. Sources Wikipédia

Qui compose la légion Ukrainienne

Cette légion fut créée à la demande de Zelensky sous le numéro d'unité militaire A3449. En mars 2022 il est fait état que plus de 20 000 volontaires de 52 pays1 ont rejoint la légion ukrainienne. Celle ci sera d' ailleurs dissoute le 31 décembre 2025 par l' état major de l' armée régulière et intégrée.

Pourquoi cette dissolution

Il devenait gênant pour l' UE de soutenir financièrement l'Ukraine avec sa composante de légion internationale se réclamant comme le bataillon Azov du nazisme et d' autres similaires comme le révélera Wikipédia :

« Avant la mise en place de la formation de la Légion internationale, la Légion géorgienne est utilisée pour former des volontaires étrangers anglophones puisque l'unité communique en anglais[11]. Kacper Rękawek[13], chercheur sur les combattants étrangers en Ukraine, pense que la majorité des combattants occidentaux qui se sont engagés avant l'invasion russe de l'Ukraine sont passés par la Légion géorgienne[11].

D'autres bataillons de volontaires étrangers dans l'armée ukrainienne comprennent le bataillon Djokhar Doudaïev et le bataillon Cheikh Mansour — tous deux formés par des Tchétchènes anti-russes et anti-Kadyrov[14], le groupe tactique « Belarus » (en) (formé par des Biélorusses anti-Loukachenko)[15], et le bataillon Noman Çelebicihan, formé par des Tatars de Crimée opposés à l'annexion de la Crimée par la Russie[16]. »

Se souvenir de Maxim Kouzminov qui avait déserté vers l’Ukraine, en accord avec les services de renseignements . Son cadavre a été retrouvé criblé de balles dans un parking du sud-est de l’Espagne, où il s’était réfugié avec de faux papiers.

En Ukraine comme en Russie, les désertions vont se multiplier.

Ces derniers temps, en Ukraine comme en Russie les mouvements anti-guerre des population ayant perdu un fils au front manifestent, ce n' est pas une révolution mais le signe avant coureur d'une montée en puissance d'une révolte profonde. Combien ont le sentiment d' avoir perdu un être cher pour rien, pour la patrie alors que tous les oligarques Ukrainiens sont les premier à avoir déserté avec leurs millions à Monaco et sur la cote d' Azur... aux cotés des russes fortunés2

Ce groupe de fortunés est appelé le « Bataillon Monaco », un nom donné par les médias et une enquête du média Ukraïnska Pravda pour désigner ces riches hommes d'affaires et oligarques. En 2022, les autorités et la presse ont estimé qu'environ 84 richissimes Ukrainiens avaient quitté leur pays pour s'installer sur la Côte d'Azur et à Monaco dès le début de la guerre.

Des deux cotés du front les fauteurs de guerre cherchent du sang neuf, en Ukraine les soldes des engagés sont augmentée,et les contrats sont à durée déterminée. L' UE de son coté tente de livrer à Zelensky les 2 millions d'hommes ayant fuit la conscription, l'état allemand vient de prendre des mesures dans ce sens, Le chancelier Merz a commencé à réduire les prestations sociales aux réfugiés ukrainiens environ 700 millions d' euros et pousse au retour les hommes en age de combattre.

L’Union européenne revoit le statut de protection des Ukrainiens qui fuient le front

Mercredi 15 juillet, les États membres ont prolongé le statut de protection temporaire accordé aux personnes fuyant l’Ukraine jusqu’au 4 mars 2028. Néanmoins, à la demande de Kiev, ils ont décidé d’en exclure les futurs réfugiés n’ayant pas rempli leurs obligations militaires.



De violents affrontements entre civils, militaires et forces de l’ordre à Lvov, dans l’ouest de l’Ukraine,

Le soir du 8 juillet 2026, un groupe de personnes a bloqué un véhicule transportant des officiers du centre de recrutement et l’a renversé, comme le montrent notamment des images diffusées sur la plateforme de médias sociaux X. Cet incident a déclenché des affrontements de plus grande ampleur avec la police et l’armée, auxquels ont participé environ deux cents civils. La situation tendue a duré environ cinq heures et s’est poursuivie jusqu’aux premières heures du 9 juillet. Des images diffusées par la télévision ukrainienne ont montré des foules de personnes se faufilant entre les véhicules dans un quartier résidentiel plongé dans l’obscurité, scandant « Honte ! » et arrachant l’uniforme d’un officier. Cet incident est le dernier d’une série d’attaques contre des agents dans des centres de recrutement, témoignant d’une colère latente quant aux méthodes de recrutement de l’armée ukrainienne.

L’incident s’est produit tard dans la soirée, sur le boulevard « Chervona Kalina », dans le quartier de Sykhiv à Lvov. Des agents du Centre territorial de recrutement et de soutien social (CTRS) local ont interpellé un homme recherché pour avoir esquivé le service militaire. Après que le détenu a été emmené dans un véhicule, une foule d’environ 200 personnes s’est rapidement rassemblée sur les lieux et a bloqué le véhicule, qui est resté sur place. La foule a encerclé le véhicule, brisé ses vitres et l’a complètement renversé. La direction du commissariat de police du district de Sykhiv a confirmé que deux agents du CTRS ont été transportés aux urgences, mais que leurs jours n’étaient pas en danger.(sources antimilitarismus

Vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=36uxUq0adRU

Au regard des derniers événements, tant en Russie qu' en Ukraine, les manifestations contre la guerre et le recrutement montent en puissance, les armées de part et d' autres ne sont qu' un congloméra de mercenaires pouvant changer de camp à tout moment.

A bas les guerres vive la révolution sociale mondiale

G.Bad le 6 août 2026

2Les oligarques russes possèdent de nombreuses propriétés de luxe sur la Côte d'Azur, en particulier le Château de la Croë de Roman Abramovitch au Cap d'Antibes et la villa Irina Maria à Roquebrune-Cap-Martin. Depuis la guerre en Ukraine, la France a gelé ou saisi de nombreux biens dans le cadre d'enquêtes pour blanchiment d'argent.

PROGRÈS ET BARBARIE Jean-Pierre TERTRAIS

  Publié le 15 Mars 2019 par Socialisme libertaire Jean-Pierre TERTRAIS Un peu de lucidité  « Je crains le jour où la technologie dépasse...