
Du temps de la
colonisation française, l'Indochine comprenait le Vietnam, le
Cambodge et le Laos. Les colonisateurs avait divisé le Vietnam en
trois régions: le Tonkin au Nord, Bac Ky (pays du Nord), l'Annam au
Centre, Trung Ky (pays du Centre) et la Cochinchine au Sud, Nam Ky
(pays du Sud). Le Tonkin et l'Annam étaient des protectorats et la
Cochinchine une colonie. Les Tonkinois et les Annamites appelés les
« protégés français », administrés par les mandarins de la cour
de Hué, sont soumis au régime juridique féodal (les peines
comportent la bastonnade, la strangulation, la mort lente...), tandis
que les Cochinchinois, appelés « sujets français », sont soumis à
l'administration directe des Français, officiellement régie par le
code pénal français modifié, non moins arbitraire. L'histoire du
Vietnam avant 1945, c'est l'histoire de huit décennies de guerre des
paysans contre le régime d'oppression et d’exploitation coloniale,
révolte latente ou ouverte, spontanée ou sous l'égide de lettrés,
de chefs religieux, de sociétés secrètes, et ceci dès la
pénétration française.
Source essentielle des
Repères: Vietnam, 1920-1945, révolution et contre-révolution sous
la domination coloniale, Ngo Van, L'insomniaque, Paris, 1995-1996,
réédition Nautilus, Paris 2000.
Repères historiques
Dans le préambule à son
livre Vietnam 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la
domination coloniale, Ngo Van rappelle l'histoire de la conquête
coloniale. il ra-conte la justification de l'entreprise coloniale par
la « croisade catholique » lancée par Napoléon III. Et la prise
de Saïgon en 1859. En fait, tout a commencé lorsqu'en 1615 des
missionnaires jésuites français ont mis le pied en Cochinchine. Et
les premiers forts, jalons de la colonisation proprement dite, même
si, à l'époque, elle ne disait pas son nom, datent d'avant la
révolution française: 1787. Arrivé en Cochinchine en 1767, Pigneau
de Behaine, de la Société des missions étrangères de Paris,
allait s'allier au le jeune Nguyen Anh survivant de la dynastie
Nguyen, vaincue par les rebelles Tay son. Messager de Nguyen Anh,
Pigneau de Behaine regagna la France pour demander à Louis XVI son
aide militaire. C'était en 1787, l'année même où Nguyen van Nhac,
le chef des Tay son, se proclamait empereur du Centre sous le nom de
règne de Thai duc. Il vaut la peine de reproduire les arguments du
missionnaire-guerrier utilisés pour convaincre Louis XVI
d'intervenir (cf. l'encadré). Un traité d'alliance fut conclu entre
« le roi .de Cochinchine » et le roi de France à Versailles le 28
novembre 1787: l'aide militaire française sera payée par la cession
à la France du port principal Hoi nan (Tourane), la propriété de
Poulo Condor, une entière liberté de commerce « pour les sujets
du Roi Très Chrétien dans les États du Roi de Cochinchine, à
l'exclusion de toutes autres nations européennes. [...] Les Français
pourraient faire tous les établissements qu'ils jugeraient utiles,
tant pour leur navigation et leur commerce que pour caréner leurs
vaisseaux et pour en construire. » « Ainsi, Pigneau de Behaine,
devenu évêque d'Adran, fut-il le précurseur de la
bourgeoisie dans
l'entreprise coloniale qui allait prendre tout son essor sous le
Second Empire et surtout sous la llle République. Il repartit de
France en décembre avec des promesses. Il ne reçut aucune aide
officielle, mais eut celle, très importante, des riches commerçants
français de I'ile de France (aujourd'hui La Réunion), de I'ile de
Bourbon (aujourd'hui Maurice) et de l'établissement français de
Pondichéry. Le 24 juillet 1789, il débarquait au cap Saint-Jacques
avec ses mercenaires, militaires déserteurs ou congédiés des
vaisseaux du roi et "attirés par le goût des aventures"
et suivi de nombreux bateaux français bien pourvus d'armes et de
munitions... » Ngo Van Nguyen Anh, dès son entrée en vainqueur
dans Hué le 12 juin 1801. Le 20 juillet 1802, il annexait le fief
des Trinh, autre dynastie puissante du Vietnam. En 1806, il se
proclama empereur du Vietnam, sous le nom de règne de Gia long. Gia
long conçut son État comme Empire du Milieu au Sud, qui étendrait
sa suzeraineté sur les royaumes cambodgien, laos, siamois, les
tribus moï... Il promulgua un code moyenâgeux copié des Chinois et
qui porte son nom, institua le culte de Confucius dans des Van mieu
(Temples des lettres), ouvrit des écoles classiques pour la
formation des mandarins. Tout cela au sein d'un peuple accablé, où
un grand nombre de villageois abandonnait leurs terres, vu
l'impossibilité de supporter les taxes et les corvées. On dénombra
73 révoltes de paysans sous le fondateur de la dynastie (1802-1819),
234 sous Minh mang (1820-1841) et 103 sous Tu duc (1847-1883), y
compris celles des minorités ethniques. Elles étaient conduites par
des chefs paysans, des lettrés, des princes Lê, des mandarins, des
notables.
En panique devant ces
révoltes Minh mang, le successeur de Gia long, rompit avec la
tolérance de son père pour la christianisation qui minait le
fondement de l'ordre social confucéen traditionnel, ciment de
l'autorité royale. En 1825, son premier édit dénonçait « la
religion perverse des Européens qui corrompt le cœur des hommes et
les bonnes coutumes ». De 1835 à 1838, neuf missionnaires (français
ou espagnols) furent mis à mort; prêtres et fidèles annamites
périrent également. Sous l'Empereur,
« Le
roi légitime, détrôné par un usurpateur [...] m'a envoyé
moi-même [avec son fils unique âgé de six ans] implorer
l'assis-tance du roi de France [...]. La Cochinchine [...] est d'une
richesse et d'une activité de production véritablement
extraordinaires. [...] Les matières propres au commerce intérieur
et extérieur sont : l'or, le poivre, la cannelle, la soie écrue,
les soieries travaillées, le coton, l'indigo, le fer, le thé, la
cire, l'ivoire, la gomme-gutte, le vernis, la laque, l'aloès, la
casse, le bois de sapan, l'huile de bois, le bois d'aigle, le
calambac, le bois de marqueterie, les arèques, le fil d'ananas, le
riz sec, des bois de construction admirables, le brai, etc. En
résumé, un établissement français à la Cochinchine donnerait le
moyen certain de contrebalancer la grande influence de la nation
anglaise dans tous les gouvernements de l'Inde [...1. La somme
d'argent que l'on y consacrerait ne saurait, en tout cas, être mieux
placée, puisqu'elle produirait les avantages véritables et
importants que la France en retirerait à bref délai pour son
influence politique et commerciale [...]. »
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Tu duc qui lui
succéda quatre missionnaires français et un évêque espagnol
furent décapités en 1852. En janvier 1857, le missionnaire
lazariste P. Huc suggéra à Napoléon III d'« établir sur des
bases solides l'influence française dans l'Indochine » : «
L'occupation de la Cochinchine, territoire auquel la France a un
droit incontestable (sic), est la chose la plus facile du monde,
écrit-il à l'empereur. La population [catholique] [...] gémit sous
la plus abominable tyrannie. Elle nous accueillerait comme des
libérateurs et des bienfaiteurs. »
Napoléon III décida la «
croisade catholique ». Saïgon est prise en 1859. Le port est ouvert
aux navires marchands, les coffres français se remplissent, les
exportations sont évaluées à 100000 tonnes de denrées. Le ler
mars 1861, l'empereur Tu duc engage « le peuple à se soulever »,
met à prix la tête des Français, mais aussi des Annamites au
service des Français. L'avance française en Cochinchine ne s'en
poursuit pas moins malgré les révoltes qui embrasent la
Cochinchine. Truong cong Dinh, le chef de la résistance militaire,
fait afficher en plein marché de Mytho une proclamation appelant la
population aux armes et met à prix la tête des "barbares
occidentaux". En vain. La force militaire française l'emporte
partout. « En 1864, quelque 5 000 lettrés réunis à Hué à
l'occasion des concours mandarinaux, prenant
connaissance du traité de 1862, conjurèrent l'empereur d’exterminer
les catholiques qui faisaient cause commune avec les envahisseurs et
menacèrent de boycotter les examens. Même réaction des lettrés à
Namdinh. Cette agitation de l'intelligentsia augure la désintégration
du ciment confucianiste qui unissait le souverain et le "peuple"
et se concrétisera dans la révolte des Van than (littéralement
lettrés notables). » Ngo Van
Dans toute la Cochinchine des révoltes
éclatent, c'est l'état de guerre permanent. Au prix de massacres,
les annexions françaises continuent. On peut ainsi dire sans
exagérer que la guerre coloniale a en fait commencé à partir du
moment où les premières troupes françaises ont mis le pied en
Indochine en 1859. Le pouvoir colonial une fois établi dans le pays,
a mené une guerre permanente contre la population paysanne et
ouvrière en révolte latente ou ouverte, larvée ou
insurrectionnelle.
La llle République, proclamée le 4
septembre 1870, poursuivra la conquête. Le Mékong s'étant révélé
impraticable pour le commerce avec la Chine, il fallait obtenir
l'accord de la Cour d'Annam pour naviguer librement sur le Fleuve
Rouge jusqu'au Yunnan. C'est dans ce but que le gouverneur de
Cochinchine délégua Francis Garnier au Tonkin où le commerçant
français Dupuis qui transportait des armes au mépris des mandarins
était en difficulté avec eux. Le 20 novembre 1873, E Garnier lança
ses 250 soldats à l'assaut de la citadelle de Hanoi.
Traité du 15 mars 1874
Des négociations avaient été entamées avec la Cour et aboutirent
au « traité de paix,d'amitié et d'alliance
perpétuelle entre la France et le royaume d’Annal », signé à Saïgon le 15 mars 1874. Ce traité arrachait à Tu duc la
reconnaissance de la souveraineté française sur la Cochinchine,
l'octroi de la liberté religieuse aux chrétiens avec leur admission
à tous con-cours et emplois publics ainsi que l'ouverture du Fleuve
Rouge au commerce de la France entre la Chine et les ports de Qui
nhon, Hai-phong et Hanoi. Cependant, le Tonkin n'était pas soumis et
sa conquête se poursuivit sous le gouvernement Jules Ferry
(1883-1885).
Au lendemain de la Commune, Renan, maître à penser de
Ferry avait diagnostiqué, dès 1871, dans sa Réforme intellectuelle
et morale : « Un pays qui ne colonise pas est voué infailliblement
au socialisme. » Ferry dit que« la paix sociale est une question de
débouchés » et développe, à la Chambre le 28 juillet 1885, un
cours d'économie politique et de morale :
« La colonisation est
fille de la politique industrielle. [...] l'exportation est un
facteur essentiel de la prospérité publique et le champ d'emploi
des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l'étendue du
marché étranger [...] L'Europe peut être considérée aujourd'hui
comme une mai-son de commerce qui voit décroître son chiffre
d'affaires. La consommation européenne est saturée; il faut faire
surgir de nouvelles couches de consommateurs [...] Les colonies sont
pour les pays riches le placement de capitaux le plus avantageux.
[...] et au nom d'une idée de la civilisation « de la plus haute
portée. [...] Il faut le dire ouvertement: les races supérieures
ont un droit vis a vis des races inférieures » et pas seulement un
droit, proclame-t-il noble-ment, « Les races supérieures ont le
devoir de civiliser les races inférieures. »
Et de jeter les troupes
sur la Tunisie, sur Madagascar, le Congo, poursuivant la con-quête
jusqu'au Tonkin.
L'Indochine est une colonie non de peuplement, mais
d'exploitation de matières premières (charbon, minerais,
caoutchouc, riz, coton...) et de main d’œuvre bon marché. Il faut
des coolies esclaves dans les mines de charbon, dans les plantations
de caoutchouc, dans les domaines agricoles, les manufactures. Et le
pays devient un marché exclusif pour les produits de l'industrie
française. Dans leurs grandes lignes, les rapports des classes
sociales sont les suivants. La paysannerie forme l'immense majorité
de la population exploitée par les propriétaires terriens; un
prolétariat agricole s'est développé dans les rizières, dans les
concessions accordées aux grandes compagnies, plantations de
caoutchouc et autres et les domaines de la Mission catholique,
formant les trois quarts de la population indochinoise. D'un autre
côté, émerge un prolétariat nouveau industriel (mines, grandes
sociétés —dragages, travaux publics, électricité, ciment,
distilleries, transports — en somme industries nouvelles). Ce
prolétariat est durement exploité, n'ayant pas encore d'expérience
de lutte. Et la bourgeoisie européenne et chinoise remorque la
bourgeoisie indigène et domestique une partie de la petite
bourgeoisie à l'aide d'un appareil militaire et administratif
relative-ment important.
La masse de paysans pressurée, d'une part
par les propriétaires fonciers, entre le bol de riz quotidien à
peine assuré et la famine, d'autre part par le pouvoir colonial à
travers l'impôt
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personnel — la
capitation — que les pauvres arrivent difficilement à payer. Dans
les plantations, les conditions étaient effroyables, du travail
forcé d'esclave... Van a publié en annexe de son livre les
résultats d'une enquête officielle aux plantations de caoutchouc de
Mimot, des reportages sur les coolies des Charbonnages du Tonkin, sur
la misère paysanne... A travers le rapport pourtant officiel de mars
1928 de l'inspecteur des affaires politiques Delamarre sur les
plantations de Mimot, on découvre ceci : réveil à 3 heures du
matin, rassemblement à 4 heures. Les coolies ne reviennent qu'à la
nuit tombée. Le coolie est pour trois ans lié à la plantation par
un contrat léonin qui lui interdit de travailler pour un autre
employeur pendant cette durée. Les coolies engagés à 0,40 piastre
par jour (au moment de la signature du contrat) ignoraient qu'avec
les retenues pour la fourniture de riz, le remboursement des avances,
les jours de repos non payés, et, en plus, les amendes, ils seraient
loin de toucher 18 piastres par mois. Pour la ration alimentaire, on
lit: « Les coolies employés sur les plantations de Mimot reçoivent
de la société une ration de 1 sac de 100 kg de riz par quinzaine,
au moment de la paye, pour huit personnes. Avant la désertion des
280 coolies, en février, on ne donnait que le même sac pour dix
hommes... M. d'Ursel, que j'avais interrogé sur le pouvoir d'achat
du salaire distribué à ses coolies, m'a simplement déclaré qu'ils
touchaient suffisamment pour se procurer les "petites
cochonneries" qu'ils ajoutaient à leur riz... « Les coolies,
faute d'eau pour les ablutions auxquelles ils ne peuvent procéder
qu'en se rendant à la source, en bas du mamelon, sont sales,
atteints de gale et couverts de vermine, aussi bien sur la tête que
sur le corps... D'autre part, les cas de dysenterie que j'ai
constatés à Mimot permettent de se demander si l'eau de la source
située en contrebas du cantonne-ment et que rien ne protège, n'est
pas polluée par les excréments des nombreux coolies du camp qui ne
disposent, pour satisfaire leurs besoins naturels, que de trous
creusés sur les pentes conduisant à la source. » Sévices,
punitions corporelles pleuvent: « L'ensemble de la main-d’œuvre
est dirigé par M. Verhelst, Belge de 23 ans. Les dé-positions
recueillies au cours de l'enquête menée sur les plantations de
Mimot les 27 et 28 mars, ont permis d'établir les faits suivants: 1)
Punition de 20 coups de rotin chacun, infligée à une douzaine de
coolies. Le 21 mars, après l'appel du matin entre 4 heures et demie
et 5 heures, une douzaine de coolies enfuis de la plantation ayant
été rattrapés, ont été étendus devant les coolies rassemblés
et, sur l'ordre de M. d'Ursel, directeur du Syndicat de Mimot, ont
reçu chacun 20 coups de cadouille donnés par des caï et des
surveillants. M.Verhelst a déclaré qu'il avait procédé à cette
exécution par ordre, que d'ailleurs, les coolies avaient été
avertis que tout déserteur recevrait 20 coups de rotin. 2) 26 coups
de nerf de bœuf donnés .à Lê van Tao par M. Verhelst. La nuit
même qui suivit cette exécution collective, trois autres coolies
s'évadaient à nouveau. Seul, un nommé Lê van Tao, qui s'était
en-gagé pour pouvoir envoyer des subsides à sa femme et à ses
trois enfants restés au Tonkin, puisse être repris. Rattrapé
immédiatement, il fut conduit à M.Verhelst vers 11 heures du soir.
Celui-ci donna l'ordre de l'attacher à une colonne de la véranda en
lui faisant passer les deux bras autour de la colonne et en lui
réunissant les
mains avec des menottes
dont la direction possède un certain nombre. Lê van Tao passa la
nuit dans cette position. Le lendemain matin, 22 mars, M.Verhelst
conduisit Lê van Tao, toujours menotté, devant les coolies
rassemblés pour l'appel sur la place du campement. Il donna l'ordre
au caï de l'équipe de Lê van Tao, nommé Lê van Toan, de le tenir
par les pieds et à un autre Anna-mite, qui n'a pu être identifié —
personne n'ayant voulu ou osé le dénoncer — de le tenir par les
mains. De la déposition de Lê van Tao, ainsi que de nombreux autres
témoins, il semble ressortir que Tao était ainsi tenu suspendu en
l'air à environ 20 cm du sol, son pantalon lui ayant été retiré.
Ainsi maintenu, Lê van Tao reçut de M. Verhelst, opérant lui-même,
26 coups de nerf de boeuf qui entamèrent la peau en provoquant des
plaies qui suppuraient lorsque j'ai examiné ce coolie le 27 mars. Lê
van Tao fut alors envoyé au travail et n'a pas été pansé. 3)
Correction à coups de canne don-née par M. Verhelst à trois
femmes, dont une enceinte... » Il y a des prisons et des cachots
privés dans les plantations. Les maîtres ont le droit de vie et de
mort sur les coolies...
De 1920 à 1945, les
luttes... Si les guerres d'Indochine et du Viêt-Nam sont assez
bien connues, il n'en est pas de même de la période qui a précédé,
celle de 1920 à 1945, qui fut un moment de luttes intenses et d'un
bouillonnement militant qui contribua de façon décisive aux futurs
combats pour l'indépendance. Ces révolutionnaires se trouvaient
donc engagés dans un combat sur
____________________________________________________________________
« Y
a des types qui sont fiers d'être Français !... Quand je vois les
crimes que, nous le populo de France, nous laissons commettre par la
sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent... Au
Tonkin, par exemple, dans ce bon dieu de pays qu'on fume avec les
carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités,
Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les
Tonkinois : les pau-vres types se seraient bougrement passés de
notre visite... Sales républicains de pa-cotille, infâmes richards,
journaleux putassiers, vous qui rongez le populo plus que la vermine
et l'abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter
vos ritournelles sur votre esprit d'humanité... Je vous ai vus, il y
a dix-huit ans, votre gueule n'a pas changé : vous êtes restés
Versaillais La férocité de chats tigres que vous avez foutue à
martyriser les Communeux, vous l'employez maintenant à faire des
mistoufles aux Tonkinois. » Le Père Peinard, 12 janvier 1890.
____________________________________________________________________
deux fronts, contre la
puissance coloniale française et contre le parti communiste aux
ordres et aux méthodes de Staline. On comprend l'intérêt qu'a
l'histoire officielle du Vietnam à passer sous silence, nier ou plus
fréquemment calomnier les combattants révolutionnaires d'alors.
Cette histoire officielle est reprise sans esprit critique
pratiquement dans le monde entier et aussi en France. On ne saurait
trop souligner l'incroyable servilité de ces historiens et
journalistes à La Lacouture qui ont volé au secours de la victoire
dans la sacralisation entres
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autres de Ho Chi Minh et
du Vietcong et ainsi contribué à occulter tout un pan des lut-tes
du passé d'autant plus facilement qu'il n'y avait pratiquement plus
de survivants.
« Pour la période de
1920 à 1925, il faut rappeler l'existence du groupe dit des Cinq
Dragons comme les appelaient leurs compatriotes, émigrés à Paris
de 1920 à 1925. Il regroupe autour du vieil exilé Phan chau Trinh,
Phan van Truong, Nguyen ai Quoc (le futur Ho Chi Minh), Nguyen the
Truyen et Nguyen an Ninh. Leur dénonciation de l'abjection
coloniale, leur projet de libération du pays pose les jalons de ce
qu'on appellera la révolution indochinoise en 1930. » Ngo Va
Rentrés au Vietnam, en
1924-1926, Phan chau Trinh, Phan van Truong et Nguyen an Ninh
affrontent directement le pouvoir colonial. Phan chau Trinh dans ses
conférences exhorte la population à remplacer la morale nationale
par la morale sociale. « Si nous voulons qu'un jour le Vietnam
devienne indépendant, il faut propager l'idée de socialisme, de
solidarité. Le livre de Phan van Truong, Une histoire de
conspirateurs annamites à Paris, ou La Vérité sur l'Indochine,
parue en 1928 à Saigon, eut une grande influence dans la prise de
conscience historique des jeunes autochtones. (Il a été réédité
par l'insomniaque.) Nguyen an Ninh publie en 1923 La Cloche Fêlée,
journal semant la critique du pouvoir colonial. Sentant la situation
bloquée au pays par un pouvoir aux aguets, il exhorte ceux qui le
peuvent (des étudiants) à s'expatrier en France pour élargir leur
horizon car, d'après lui, l'oppression vient de France, mais
l'esprit de libération peut aussi venir de ce qui est aussi pour lui
le pays de la Révolution française et de la Commune.
Parmi les étudiants qui
émigrent en France, le parti communiste français en envoie un
certain nombre à Moscou pour être formés comme révolutionnaires
professionnels.I1s de-viendront des cadres staliniens du futur parti
communiste indochinois en 1930. Quelques-uns parmi ces émigrés qui
n'iront pas à Moscou, se méfiant de l'URSS des années 20, déjà
sous la poigne de Staline. Nguyên ai Quôc (le futur Hô Chi Minh),
contrairement aux autres dragons qui sont rentrés au pays se rend en
1923 à Moscou. Sous l'égide de la Ille Internationale il fonde
ensuite en 1925 à Canton, en Chine, le Thanh niên cach mang dông
chi hôi (l'Association des Jeunes camarades révolutionnaires), qui
regroupe des révoltés émigrés en Chine et accueille de nouveaux
émigrés arrivés de tout le pays. Après quelques mois de
formation, ces révolutionnaires professionnels rentrent au pays
(mais pas Ho Chi Minh !) Rapidement le niên s'implante surtout dans
la paysannerie du Nord au Sud du Viêt-Nam, à partir des années
1925-1926.
En 1927, à Hanoï,
Nguyên thai Hoc, et ses camarades étudiants, inspirés des Trois
principes de Sun Yat-sen, forment le Parti national du Vietnam (VNQDD
Viêtnam quôc dân dang) dont le but est de chasser les Français de
l'Indochine et de constituer une république bourgeoise-démocratique.
Comme moyens, ils prônent la conspiration, le complot militaire et
le terrorisme. En février 1930, le Parti national du Vietnam fomente
l'insurrection des tirailleurs de Yen-bay (Nord Vietnam). Elle fut
noyée dans le sang et le Parti national du Vietnam fut annihilé.
Le groupement
nationaliste proto-boichevik, forgé par Nguyên ai Quôc, le futur
Ho Chi Minh, à Canton fut réorganisé en parti communiste
indochinois en février 1930. A partir du Premier Mai 1930, le parti
communiste organise des marches de paysans vers les centres
administratifs pour demander la diminution de l'impôt personnel et
un sursis de paiement, le Premier Mai étant la date limite du
recouvre-ment. Le mouvement se développe essentiellement en
Cochinchine et en Annam, Le pou-voir colonial répond par des
fusillades à ces manifestations pacifiques. Nombre de paysans et de
militants tombèrent sous les balles.
Le Parti applique la
stratégie dite du Komintern, qui analyse le système capitaliste
mondial comme étant au terme de sa dégénérescence (la première
période étant son développement, la deuxième sa stabilisation),
il oriente le mouvement de revendications économiques vers
l'insurrection, pour renverser l'impérialisme colonial, prendre le
pouvoir et instaurer un régime soviétique, suivant les directives
de Moscou.
Dans le Nord Annam, se
forment « les Soviets » du Nghê Tinh en septembre 1930, début
1931. Dans le Centre Annam, des postes militaires sont attaqués par
des formations de guérilleros. Dans le Sud, la jacquerie naissante
exécute des notables policiers. Une répression sanglante aura
raison du mouvement paysan. Des milliers de paysans tombèrent,
massacrés, emprisonnés, envoyés au bagne. Le parti communiste est
quasi détruit.
Deux groupes d'opposition
de gauche communiste naissent à l'intérieur du parti, qui
critiquent sa politique dirigée principalement par des
révolutionnaires professionnels « retour de Moscou », la base,
n'étant que masse de manœuvre. Le groupe de Cochinchine (Sud
Vietnam) rejoindra le groupe Op-position communiste de gauche,
inspirée des idées de Trotski, formé en novembre 1931 à Saïgon
par des étudiants expulsés de France. En bref, les trotskistes
revendiquaient l'indépendance et la révolution sociale, la terre
aux paysans et les usines aux ouvriers, tandis que les staliniens
voulaient l'indépendance d'abord avec le socialisme comme seconde
étape. Ce mouvement oppositionnel fut démantelé par la Sûreté
politique française en août 1932.
Les procès de 21
militants de l'Opposition trotskiste le premier mai 1933, suivi de
celui des 121 du parti communiste le 3 mai, marque la fin du
mouvement souterrain, la plupart des militants sont en prison ou
déportés dans les bagnes.
1933, c'est l'époque
totalement insolite dans l'histoire d'un Front unique entre
staliniens et trotskistes, qui s'est formé à l'occasion des
élections municipales de Saïgon en avril 1933, autour de Nguyên an
Ninh. A cette occasion, je crois qu'il faut évoquer la personnalité
exceptionnelle de Nguyên an Ninh. A cette époque, les jeunes
éveillés à la révolution étaient enthousiasmés par lui, ils
n'ignoraient pas qu'à son retour de France en 1923, Nguyên an Ninh
avait refusé un poste au barreau de Saïgon assorti d'une concession
de terre que le gouverneur Cognacq lui avait offerts, méprisant
ainsi d'intégrer la hiérarchie coloniale Le livre interdit En
Maison centrale de Phan van Hùm paru en 1929, qui racontait sa vie
et ses combats, circulait sous le manteau. C'est son charisme
généreux et son influence qui permirent que les deux tendances
communistes (staliniens et trotskistes) acceptent de former un front
unique au sein du journal La Lutte en 1933. Elles firent ainsi cause
commune de 1933 à 1937, phénomène unique dans l'histoire du
mouvement communiste, mais d'une certain point de vue, pas trop
étonnant car, sous le régime colonial, l'Indochine était une
véritable prison et en réalité les prisonniers n'avaient parfois
d'autre issue que de s'unir contre leurs garde-chiourme. Les deux
tendances se sont entendues pour diffuser les idées de Marx, et
pour s'abstenir de critiquer mutuellement leurs positions trotskiste
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ou stalinienne, afin de
lutter ensemble contre le pouvoir colonial. En 1935, après le pacte
Laval-Staline, des fissures apparaissent. Les staliniens du Viêt-Nam
emboîtent le pas au parti communiste français, ne parlent plus
d'abattre l'impérialisme français, se taisent sur la lutte des
classes. Peu à peu, les staliniens publient dans La Lutte des
documents de la 111e Internationale. Et ceci au moment du Front
populaire qui était pour le maintien de l'Empire colonial, politique
que les staliniens soutiennent et que les trotskistes combattent. La
politique du parti communiste indochinois était sous l'influence
directe du parti communiste français, qui prenait ses ordres à
Moscou. Tout cela est contemporain des Procès de Moscou et des
Journées de Barcelone en 1936-37. En mai 1937, sur ordre de Moscou,
Gitton (cette sommité va plus tard collaborer avec les nazis) du
bureau colonial du parti communiste français enjoint les staliniens
vietnamiens de rompre avec les trotskistes. Les staliniens quittent
le groupe La Lutte, et qualifient dans leur nouveau journal
L'Avant-garde les trotskistes de « frères jumeaux du fascisme ».
Il faut préciser que si l'influence des staliniens est enracinée
chez les paysans, l'influence des trotskistes est prépondérante
chez les ouvriers, coolies et journaliers des villes. En 1938-1939,
le parti communiste indochinois se met à l'ombre du drapeau
tricolore français. Il soutient la politique du gouvernement colonial pour la
défense de l'Indochine contre la menace japonaise, allant jusqu'à
sou-tenir le lancement d'un emprunt (préconisant des petites sommes
pour que tous puissent participer à l'élan national) et le
recrutement supplémentaire de tirailleurs annamites. C'est à cause
de cette attitude impopulaire qu'ils furent vaincus dans leur
coalition avec la bourgeoisie constitutionnaliste aux élections
coloniales d'avril 1939, tandis que la liste trotskiste Ive
Internationale de Ta thu Thau obtint trois élus (c'était une
élection censitaire, mais les électeurs bourgeois et
petit-bourgeois s'opposaient à la politique de défense nationale
qui augmente impôts et taxes.) A ce moment-là, Ho chi Minh, qui
était en Chine à Guilin, conseillent à ses camarades à Hanoi
d'éliminer « politiquement » les trotskistes. (II sera écouté :
ses partisans massacrèrent les trotskistes dès l'accession de Ho
Chi Minh au pouvoir en 1945.) Mais, une fois élus, les trotskistes
n'ont pu agir parce que, très vite, ce fut la répression à partir
du 3 septembre 1939. Elle fait rage, elle est générale. Sont
touchés les trotskistes, les staliniens, les nationalistes, les
anciens con-damnés, tous sont arrêtés et envoyés au bagne ou
dans les camps de concentration. De 1939 à 1940, lors du pacte
Hitler-Staline, le parti communiste indochinois fit volte-face,
considérant de nouveau l'impérialisme français comme l'ennemi :
ils ne soutiennent plus le gouvernement colonial contre le
Japon.(qui occupe l'Indochine en 1940 en laissant l'administration
coloniale française exister sous son contrôle jusqu'au 9 mars
1945). C'est pourquoi après la déclaration de guerre entre la
France et l'Allemagne, les staliniens déclenchent en novembre 1940,
une insurrection paysanne en Cochinchine pour la prise du pouvoir.
Cette stratégie en zigzag, ce brusque
retournement a eu des
conséquences tragiques. L'insurrection fut noyée dans le sang. Il
y aura des milliers de tués et de prisonniers et des centaines de
condamnés à mort. De 1940 à 1945, ce fut l'absence de toute
opposition contre l'administration française, sous la botte des
Japonais. Tous les subversifs sont en prison, au bagne ou dans les
camps de travail. En 1941, Nguyên ai Quoc, devenu Ho Chi Minh, met
sous le boisseau l'étiquette communiste et crée le Viet minh
(abrégé de Viet nam doc lap dong minh hoi, Front pour
l'indé-pendance du Viêt-Nam). De son programme sont exclues la
lutte de classes et la révolution agraire, pour ne pas effrayer
bourgeois et propriétaires fonciers qu'il voulait rallier. Le Viet
minh se consacre à l'organisation d'un réseau clandestin dans le
Haut Tonkin et, dès novembre 1941, un premier groupe de
guérilleros, embryon de la future était mis sur pied.
L'organisation du Viet minh était pyramidale et autoritaire comme
l'était celle du parti communiste indochinois et de son ancêtre le
Thanh nien. Ses membres ne sont plus rassemblés dans des syndicats
et unions paysannes... mais dans des cellules de base. En réalité,
le Viet minh, c'est le parti communiste indochinois travesti. 1944.
Ho chi Minh demande de l'aide aux fameux services secrets de l'OSS
(Office of Strategic Service américain) qui lui fournit des armes et
des instructeurs. Tran van Giàu, son homme lige du Sud, se met en
rapport secret avec la Sûreté française gaulliste à Saïgon. 15
août 1945: capitulation japonaise. Les Alliés décident que le
ViêtNam sera occupé au Nord du 16e parallèle par les troupes
chi-noises de Tchang Kai Shek et au Sud par les troupes anglaises.
Avant l'arrivée des troupes d'occupation, profitant d'un vide
politique, et devant l'indifférence des Japonais vaincus, Ho
chi Minh prend le pouvoir
à Hanoi, tandis que ses partisans prennent le pouvoir dans le Sud.
Les troupes anglaises réarment les Français qui entreprennent la
reconquête du Sud. C'est alors qu'éclate l'insurrection de Saïgon
le 23 septembre 1945. Toutes les forces armées qui étaient contre
le retour des Français dans le Sud — les sectes religieuses Cao
dai et Hoa Hao, les différents groupes armés, dont les groupes
trotskistes qui avaient tous affronté sur le terrain les troupes
coloniales anglo-françaises — tous ont été ensuite détruits,
physiquement éliminés par le Vietminh. Cela a commencé par
l'assassinat des trotskistes et ensuite des chefs des autres
formations, pour installer le pouvoir absolu du Viet minh dans la
conduite de la résistance. Dans le Nord, Ho Chi Minh avait réussi à
s'entendre avec les Chinois des troupes d'occupation pour se
maintenir au pouvoir, jusqu'à l'arrivée du corps expéditionnaire
français, qui les Chinois partis, entame la reconquête en décembre
1946. Comme dans le Sud, Ho Chi Minh avait fait assassiner tous les
trotskistes, dès son avènement au pouvoir et détruits après le
départ des Chinois les autres mouve-ments nationalistes de
libération. Ainsi le Viet minh, qui était le mieux organisé, le
plus implanté a réussi à supprimer toutes les autres tendances
pour garder l'hégémonie absolue du pouvoir et de la conduite de la
guerre. Nous voici au seuil de la guerre de trente ans.
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