lundi 11 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 5-6-7 sur 26

 


HOANG KHOA KHOI

Extraits d'un discours* de ce militant trotskiste vietnamien, en France depuis 1943, qui fut interprète dans les camps.

« Le Groupe trotskiste vietnamien en France a vu le jour en 1943, dans une France occupée par les nazis. A la Libération, Comités de lutte... Sur l'initiative du Groupe trotskiste, une association, la première en France, s'est créée entre d'un côté les trotskistes et, de l'autre, des intellectuels nationalistes et progressistes. Du côté nationaliste, on compte : Tran Duc Thao, Hoang Xuan Man, Nguyen van Thoai, Nguyen Dac Lo, Bui Thanh, Vo Quy Huan, Lê viêt Huong, Pham Quang Lê, (devenu Tran dai Nghia au Vietnam). Du côté trotskiste, il y a : Nguyen Duoc, Hoang Don Tri, Hoang Khoa Khoi, Tran van Long, Dao van Lê, etc. Cette association a abouti à un congrès à Avignon qui a élu une direction sous le nom de Délégation générale des Indochinois en France. En même temps, dans tous les camps ONS, des Comités des ouvriers et soldats ont été créés. Parmi ces Comités, les ONS sont les plus organisés et constitueront le pilier du mouvement...

Les ONS ont conscience que des activités en France sont localisées dans le temps, seule la lutte au Vietnam contre les colonialistes sera l'activité principale ; ainsi, dans les camps ONS sont apparues des mutuelles d'entraide aux niveaux communal et

provincial qui se transformeront en associations ouvriers-paysans communales et provinciales. Ces mutuelles d'entraide envisagent la lutte au Vietnam, une fois que ses membres seront rentrés au pays.

Le Groupe trotskiste vietnamien grandit rapidement grâce au développement de ces organisations. Il se composait au départ de cinq à sept personnes, et a atteint le nombre de 519 membres, en 1950 ; il espère former des cadres qui repartiront au Vietnam, rejoignant l'organisation trotskiste de Ta Thu Thau, pour former un parti politique d'envergure. Mais l'histoire a pris une autre tournure. L'administration coloniale s'est effondrée rapidement. La guerre au Vietnam a éclaté, la résistance qui dura trente ans a renversé toutes les données et les projets...

De 1945 à 1950, il n'y a pas un jour sans qu'il y ait une grève ou une manifestation contre la guerre au Vietnam. Il n'y a pas un jour sans que la police intervienne dans les camps de MOI (Main d'ceuvre indigène) pour réprimer sauvagement les ouvriers vietnamiens, pour le motif d'avoir affiché le drapeau vietnamien rouge frappé de l'étoile d'or, symbole de la résistance vietnamienne...

Ces combats politiques ont été évoqués par Dang van Long dans son livre de 611 pages intitulé Les Vietnamiens en France 1940-1950. Au début, la presse française sous le contrôle du gouvernement étouffait ces affaires, mais finit par donner l'information. Le gouvernement affolé donna l'ordre de dissoudre la Délégation générale des Vietnamiens en France et arrêta certains membres de la direction. En même temps, il multiplia les répressions contre les Comités des camps...

Il faut ajouter que ces mouvements se développent en dehors de l'influence du Vietminh et du parti communiste français. Le PCF, non seulement ne les soutient pas, mais encore il les boycotte et fait obstruction. D'une part parce qu'il n'arrive pas à les contrôler, d'autre part parce qu'il ne partage pas la politique des ONS qui réclament l'indépendance complète du Vietnam.

En 1946, O Hi Minh débarque en France, à l'occasion des pourparlers entre les gouvernements français et vietnamien. Il estime qu'il faut anéantir l'influence des trotskistes dans les milieux vietnamiens émigrés en France. La première mesure est de détruire l'union entre les intellectuels nationalistes et les trotskistes. Cet objectif a été rapidement réalisé : 90 % des nationalistes qui faisaient partie de la Délégation des Vietnamiens penchent vers le Vietminh. Certains reviennent au Vietnam et rejoignent la résistance. Mais peu d'entre eux ont un rôle important dans le parti communiste. Le parti les utilise comme de simples experts techniques ou scientifiques.

La deuxième mesure est de détruire l'union entre les ONS et les trotskistes; cet objectif n'a pas été atteint quand Ho Chi Minh devait rentrer au Vietnam. Il confie à M. Tran Ngoc Danh, son représentant en France, la tâche d'achever ce travail. Mais ce dernier a totalement échoué. La majorité des ONS qui a combattu ensemble avec les trotskistes et subi leur influence politique ne peut croire du jour au lendemain que les trotskistes sont des réactionnaires, des traîtres à la patrie, des agents payés par les impérialistes et les colonialistes, comme le prétendait M. Danh et ses partisans. Ces calomnies propagées par des groupuscules ont provoqué un contre-effet, une contre-propagande. Finalement, M. Danh a créé le conflit avec les comités d'ONS qui a abouti à un affrontement sanglant au camp de Mazargues, près de Marseille, le 15 mai 1948. Agissant au nom de Danh, un groupe de voyous a organisé des agressions contre des délégués ONS, provoquant des troubles dans le camp; ils ont rencontré la réaction violente de ses 1 000 travailleurs ONS. Ce qui a eu pour résultat 30 blessés et 6 morts, dont celle d'un responsable de la sécurité... •

* Discours prononcé le 26 septembre 2004 à l'occasion de la réception organisée par la Bibliothèque Nghiên Cuu.Page 5

ANH VANH

Extraits de son témoignage public dans Les Chroniques vietnamiennes. II fut de ces jeunes trotskistes vietnamiens qui sont intervenus dans le soutien aux travailleurs des camps...*

Un jour, a la sortie de la poudrerie d'Angouleme, j'ai vu ces travailleurs mal habilles, marchant pieds nus par rang de deux. Marcher pieds nus en Indochine, c’était chose courante. Mais marcher pieds nus, surtout par temps froid en France, c’était difficile a imaginer. Les chaussures destinées a eux par l'intendance militaire ont etc prises en route par les grades de camps qui les vendaient au marche noir...

Le commencement du reveil! Pendant des années, ces 15 000 a 20 000 travailleurs vivaient en France, mais isoles pratiquement de la population française qui les considérait comme des « indigènes », c'est-a-dire des hommes inférieurs pour qui on peut avoir de la « bonté », mais pas de l'« amitié ». Sauf pour un petit nombre

Quelques fragments d'une mémoire collective

de surveillants et d’interprètes. L’état d’analphabètes et la non-connaissance de la langue française ont contribue a faire de la plupart de ces surveillants et interprètes des gens puissants qui s'associaient souvent aux commandants pour exploiter ces travailleurs en perpétuelle sous-alimentation. Une minorité de ces interprètes cependant s’étaient mis du cote des travailleurs, prenaient leur défense et furent a l'origine du mouvement des travailleurs vietnamiens.

II faut dire que ce mouvement allait de pair avec la Résistance en France qui n'a pris vraiment de l'ampleur qu'a partir de 1942. En certains endroits, notamment en 1943 et 1944, des travailleurs vietnamiens part ici paient aux actions de guérilla a cote des partisans maquisards.

Pour comprendre les événements de cette période guerre-occupation, ut faut remarquer deux faits caractéristiques chez les Vietnamiens de France: les éléments politises a cette époque étaient d'une part des communistes lies au PCF et, d'autre part, des nationalistes et les trotskistes. Les staliniens vietnamiens lies au PCF obéissaient a la tactique « démocratie contre fascisme », de façon très simpliste.

« La France et l'Angleterre sont des démocraties, disaient-ils, qui sont en train de mener la lutte contre le fascisme représente par l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Nous sommes avec les démocraties contre le fascisme, donc pas question de soulever leurs problèmes coloniaux, dénoncer le colonialisme revient faire le jeu du fascisme. »

Or, l'immense masse des Vietnamiens et des coloniaux comprenaient bien ('oppression

coloniale française et anglaise qu'ils ont vécue. Ils n'ont pas vécu ('oppression allemande, italienne, japonaise et encore moins leur barbarie. Faire une propagande parmi les Vietnamiens sans dénoncer le colonialisme français dont ils ont tous souffert et qui les a tous humilies leur vie durant, n'aurait donne aucun résultat.

Les militants nationalistes, surtout parmi les étudiants d'enseignement supérieur, furent les éléments politiques les plus sérieux. Pour eux, l'ennemi était la France qui les colonise depuis quatre-vingts ans. Leur but étant l’indépendance du Vietnam et cette indépendance, selon eux, ne pouvait s'obtenir qu'avec l'aide des ennemis de la France.

Certains ont applique ('adage selon lequel « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». C'est ainsi qu'ils cherchaient l'aide de l'Allemagne et du Japon. Des 1942, ensemble avec Guyenne Khat et Nguyen khac Vien Ia plupart des étudiants vietnamiens nationalistes parmi les plus brillants (dont Hoang Xuan Nhi, actuellement I'un des thuriféraires du gouvernement de Hanoï, Le van Thiem, mathématicien, Nguyen Hoan, chimiste) ont accepte une bourse de Goebbels pour aller faire des études en Allemagne. Ils ont donc marche avec le nazisme et de la même façon que le leader indien Subhas Chandra Bose et le Grand Mufti de Jérusalem. 

 

Ainsi les deux courants politiques principaux de l’époque ne peuvent ou ne veulent s'occuper du sort des travailleurs vietnamiens en France qu'ils considèrent peut-être comme mineure. C’est dans ce contexte qu'un tout petit noyau trotskiste, forme de quelques jeunes inexpérimentés, surgit, arme seulement

de quelques idées de Trotsky et aide par les trotskistes français.

Une Waffen SS Indochinoise? L'action commence exactement le 16 juillet 1942 au lendemain de la rafle des Juifs au Vélodrome d'Hiver avant leur déportation a Auschwitz. Des déserteurs militaires et des déserteurs des camps vietnamiens apportaient les renseignements sur les conditions de vie des soldats et travailleurs vietnamiens, aux conditions de vie souvent atroces. II s'agissait pour le petit noyau trotskiste de Paris de multiplier les contacts avec les camps (grâce aux déserteurs), de réveiller la conscience politique chez des gens issus surtout de la paysannerie œuvre du Vietnam de l’époque.

Vers la fin de 1942 et le début de l’année 1943, par suite des pertes sévères subies par les troupes allemandes sur le front de ('Est, l'Allemagne manquait d'hommes, aussi bien de combattants que de travailleurs. Les nazis, bien que racistes et en principe méprisants envers tous ceux qui ne sont pas blonds avec des yeux bleus, voulaient néanmoins utiliser a leur profit les peuples colonises par la France et D’Angleterre, contre ces métropoles. C'est ainsi qu'ils utilisaient le leader arabe, le Grand Mufti de Jérusalem pour lever des troupes indiennes et arabes contre l'Angleterre. En France, sans doute conseilles par les Japonais, baptises « aryens » bien que peuple jaune, les nazis voulaient utiliser les Indochinois, peut-être pas pour combattre sur le front de ('Est, mais pour les remplacer dans le rôle de troupes de répression contre la révolte dans les pays occupes par L’Allemagne hitlérienne. Goebbels

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voulait exploiter le ressentiment des colonisés indochinois contre la France colonisatrice et l'orgueil des peuples humiliés par les Blancs contre ceux-ci. Nous avons dit que la plupart des étudiants nationalistes vietnamiens ont accepté l'offre de Goebbels pour aller faire des études en Allemagne. En France, les services de Goebbels ont trouvé un aventurier nommé Dô duc Hô (qui sera condamné à la Libération à vingt ans de travaux forcés) pour créer une officine qui recrutait des Vietnamiens dans une sorte de Waffen SS sous uniforme allemand.

Non au fascisme ! Le premier travail du groupe trotskiste vietnamien (démarrant au lendemain du 16 juillet 1942, comme nous l'avons dit) consiste donc à contrecarrer la formation de ces divisions armées au profit de l'Allemagne hitlérienne. Grâce aux liaisons établies dans les camps des travailleurs vietnamiens et grâce à l'Amicale des Vietnamiens sise alors 11, rue Jean-de-Beauvais dans le 5' arrondissement de Paris, le groupe a pu diffuser un tract, le premier tract clandestin, où il est expliqué que la lutte anticolonialiste et la lutte antinazie est la même lutte, que l'oppression n'est pas le propre d'un pays, mais la barbarie, l'exploitation sauvage est le fait du fascisme qui existe, avec des propositions diverses, dans tous les pays.

Cette propagande de foi internationaliste a porté et créa une effervescence dans toutes les casernes et dans tous les camps de travailleurs vietnamiens. Nous avons apporté le bon message au bon moment. Malgré le « bas » niveau intellectuel de ces soldats et travailleurs vietnamiens, ils ont compris tout de suite que nous avons raison. Que les ennemis ne sont ni les Français, ni les Allemands mais les fascistes allemands ou français, les colonialistes anglais ou français. Les oppresseurs ne sont pas tous blancs, ils sont de toutes les couleurs. De même ceux qui travaillent, qui peinent, qui souffrent, qui sont exploités, qui sont nos frères, ils sont de tous les pays. Le mot de Marx « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » est tout de suite assimilé par cette masse qui a connu la misère et le malheur. Contrairement aux arguments des gens timorés qui disaient qu'il ne fallait pas aller trop vite ! Que les paysans « ignorants » ne peuvent pas assimiler le marxisme. En tout cas, les pauvres comprennent mieux que les riches la signification de la lutte de classes. De génération en génération, ils ont subi cette lutte de classes dans leur chair. Ce n'est pas pour eux de la théorie mais une réalité cruelle et quotidienne. C'est cette compréhension parmi les travailleurs et soldats vietnamiens qui a permis le succès de notre lutte contre le recrutement allemand.

Avec le recul du temps, le succès que nous avons remporté contre le projet des autorités de l'occupation allemande de recruter des Vietnamiens pour leurs services armés et de répression est presque du « miracle ». Étant donné le rapport des forces ! Les nazis avaient tout, la force, l'argent, des mercenaires, l'inertie des staliniens vietnamiens et le concours de certains nationalistes vietnamiens, et nous, nous n'avions rien, ni moyen matériel; ni organisation solide, ni expérience. Notre seule force résidait dans le mot d'ordre : « Non au fascisme, pire variante du colonialisme. » C'est cette assimilation du fascisme au colonialisme que -les travailleurs vietnamiens de l'époque avaient bien compris. •

  • Les intertitres sont de Anh Van


LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 3-4 sur 26

 


DANG VAN LONG

Nguoi Viêt o Phap 1940-1954 (Les Vietnamiens en France, 1940-1954), Paris, T.S.Nghien cuu, 1997*.

Dang van Long est l'un des vingt mille soldats-ouvriers originaires du Vietnam qui furent envoyés combattre en France à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L'engagement de l'auteur comme militant ouvrier dans la lutte pour l'indépendance et pour la révolution socialiste constitue un témoignage « de l'intérieur » de l'histoire si souvent occultée de la diaspora vietnamienne compte tenu du rôle des oppositionnels trotskistes au cours de cette période et du rapport qu'ils entretinrent avec les frères ennemis, les communistes staliniens.

Composé pour moitié de soldats (linh chiên) et de soldats-ouvriers (linh tho) le nombre des « requis » est estimé à 40 000 au commencement des hostilités. La rapidité de la campagne allemande a eu pour effet de stopper le mouvement migratoire, mais sans pour autant éviter pertes et blessures: quelque six à sept mille, morts et disparus sur le front de l'Est, un millier d'entre eux rapatriés d'urgence pour raison sanitaire. De sorte vingt-cinq mille Vietnamiens se sont retrouvés piégés en métropole dès 1941 car seuls 4426 soldats ont pu regagner le pays avant le blocus maritime.

Appelé encore ouvrier non spécialisé (ONS), le linh tho est un travailleur requis pour servir dans les entreprises de fabrication d'armement. Recruté par la Main-d’œuvre indigène, l'ONS fut soumis au régime militaire. Entre 1939 et 1940, la répartition entre trois régions vietnamiennes se compose de 10750 venant du Centre, 6800 du Nord et 1722 du Sud.

L'enrôlement

Dan van Long nous raconte l'histoire des milliers d'hommes brutalement déracinés de leurs terres ancestrales, quelques-uns fallacieusement séduits par les promesses d'une retraite confortable et honorable de l'ancien combattant revenu au village, les autres proprement enlevés par les autorités coloniales pour les besoins de la République, tous parqués pareillement dans des camps de transit, traités comme du bétail durant le long voyage vers l'exil, l'humiliation et le mépris de la part des gens qui se réclamaient, encore et toujours, du noble droit de 1 'homme et des peuples.

« Vers la fin de 1939, à travers les hameaux résonnèrent les tocsins annonçant l'enrôlement des soldats, des appels incitant à partir pour la France sont affichés dans toutes les rues des quartiers. Pendant un temps, même l'ordre monastique des pagodes participa à cette campagne. Les notables des villages exécutaient avec zèle les ordres venant de la hiérarchie des sous-préfets, préfets et chefs de province de l'administration coloniale. Les jeunes sont arrêtés en masse. »

« C'étaient dans leur immense majorité des paysans à l'exception d'un petit nombre d'ouvriers et de quelques intellectuels. Parmi les ONS, 80 % sont des illettrés. C'étaient des conscrits. Raison pour laquelle il y eut un écart d'âge considérable entre eux. Certains avaient à peine 16, 17 ans alors que d'autres dépassaient largement la quarantaine, ou frôlaient la cinquantaine. Il y en avait qui portaient le nom du frère qui s'est enfui. Il y avait des cas où le père enrôlé alors qu'il travaillait dans les plantations d'hévéas dans le Sud rencontra dans un camp d'ONS son fils vivant au Nord et rattrapé par le service militaire. Des cas semblables ne sont pas rares où l'on voit souvent l'oncle et le neveu cohabiter dans des mêmes casernes et camps dispersés à travers la France. »

Parmi eux, une centaine de cadres instruits bénéficiaient d'un statut supérieur grâce à la connaissance du français. Ce groupe de privilégiés n'est pas homogène: quelques titulaires du Bac, d'autres possèdent le brevet ou simplement le certificat d'enseignement primaire; quelques-uns enseignaient au Vietnam dans les écoles privées, d'autres travaillaient comme boy chez les Européens ou commis dans les magasins. Tous ces « gradés » de l'école coloniale devenaient surveillant ou « chef de groupe » responsable des unités de 25 ONS.

Après des longues semaines d'attente dans les camps de transit de Hai Phong, Vinh et de Saigon, une traversée effrayante les attendait. Un voyage en bateau de quatre à sept semaines, vivant entassés par milliers dans une promiscuité indescriptible, à fond de cale des bateaux, à proximité de l'emplacement réservé au bétail et aux W.C., se contentant d'une ration de misère. Il y eut plusieurs dizaines des morts pendant le voyage, on n'en connaît pas le nombre exact. Les survivants retrouvaient dès leur arrivée en France le visage trop familier de la réalité coloniale à

travers le comportement des agents du Service de la main-d’œuvre indigène (MOI) dont ils dépendaient désormais. Alors que leurs camarades combattants sont aussitôt envoyés rejoindre les unités sur le front de l'Est, eux ont été dirigés après un séjour à Mazargues (Marseille) vers les centres de fabrication d'armement du Sud-Ouest et du Sud-Est (Lodève, Bergerac, Sorgues, Toulouse et Marseille). Soldats et ouvriers de la misère, ils ont eu à subir, outre les rigueurs de la guerre et du climat, les mauvais traitements d'une administration abjecte ayant toutes les caractéristique coloniale, la MOI.

Lorsque l'armistice du 5 juin 1940 fut enfin signé, l'espoir de retour rapide fut de courte durée. Sur près de vingt mille, seul un quart d'entre eux, la plupart parce que malades et invalides, donc devenus inutilisables ont regagné le pays vers fin 1941. Et pour ces derniers, la route de retour ne fut pas de tout repos : sur onze bateaux qui les ramenèrent au pays un a dû rebrousser chemin à Dakar, un autre fut arraisonné par les Anglais et ses 488 soldats furent retenus à Durban (Afrique du Sud) avant d'être dispersés aux quatre vents. Une lettre de l'un d'eux décrit le voyage de 102 soldats-ouvriers évacués à Oran (Algérie) par le bateau Éridan.

« Les malades contagieux se mélangent avec les bien portants dans des cellules répugnantes, étroites, sans hublot ni éclairage. Loin de recevoir une ration supplémentaire, les malades n'ont eu droit qu'au quart de la ration qu'on avait eu à Marseille. Tous les jours, c'est la même soupe agrémentée de quelques miettes de lard qui flottent par-dessus. Certains sont tellement tiraillés par la faim qu'ils n'hésitèrent

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pas d'aller mendier le bol à la main. En y pensant, on ne peut s'empêcher d' avoir honte. Devant le mauvais traitement que la France nous a réservé, nous nous comparons à une orange qu'on jette après avoir servi. » (Témoignage de Bui Ai.) A partir de l'occupation allemande, les quinze mille restants de 74 compagnies ou escouades ont été détachés par la MOI pour travailler chez les particuliers dans les entreprises industrielles, les Eaux et Forêts, le secteur de santé... ; des détachements sont ainsi enrôlés dans la construction des fortifications allemandes à Saint-Malo. Il y avait nombre d'accidents au travail et aussi dus à la précarité des « logements ». En 1943, des compagnies entières sont envoyées au Maroc et en Corse pour travailler chez les colons agriculteurs. Le coucher et la nourriture sont abandonnés au bon vouloir de leurs maîtres...

Les résistances s'organisent Le témoignage de Dang Van Long apporte un éclairage inédit sur les formes de lutte de la diaspora vietnamienne au sein d'une société déstabilisée par l'occupation allemande, le régime de Vichy et la résistance intérieure. Certes, il ne s'agit pas d'une fresque reconstituée par l'historien de métier, mais plutôt d'une vision intérieure subjective de militant engagé, acteur et témoin d'une histoire complexe, douloureuse et traumatisante, celle de la diaspora vietnamienne des années 40. Cette approche peut paraître a priori « déformante » tant le récit individuel se confond avec la mémoire collective d'une minorité agissante (les trotskistes vietnamiens), mais la « subjectivité objectivée » de l'autobiographie offre au moins cette distance qui nous préserve des connivences du professionnalisme universitaire. La présence sur le sol français d'une masse de vingt à trente mille personnes vivant dans des casernes et camps de travail rassemblant entre un et trois mille hommes soumis à la discipline militaire et aux rigueurs de l'état de guerre, le contact avec le monde industriel, dans une métropole vaincue et conquise les rapprochent mieux que ne l'avait fait la précédente guerre d'une population qui vivait l'effondrement de la République, le moralisme réactionnaire de Vichy, la décomposition de la partie de la classe dirigeante et la recomposition de la résistance intérieure dans laquelle les gaullistes et les communistes se disputaient le rôle majeur..., tous ces facteurs ont certainement contribué à l'accélération de la conscience politique et sociale du groupe. En l'espace de quelques années, l'ONS se découvre sous une double identité, un indigène (en l'occurrence: le vaincu du vaincu) et un ouvrier non spécialisé (ONS, c'est-à-dire la couche la plus maltraitée de la classe ouvrière). La vie quotidienne des camps, l'isolement social et culturel, la faim, les vexations infligées par les cadres leur rappelait sans cesse la lancinante réalité coloniale. Certains crurent trouver la solution dans l'aventure nazie en troquant leur tenue de petit soldat des colonies contre l'uniforme S.S. (voir le témoignage de Anh Van), d'autres s'éclipsèrent dans la nature pour revenir comme révolutionnaire professionnel, quelques-uns rejoignirent les maquis du sud (ceux notamment du Bataillon du Vietnam du capitaine Tran Ngoc Diep). Mais ces destins particuliers et minoritaires ne doivent pas cacher la trajectoire majoritaire d'un groupe conscient de son identité nationale, culturelle et sociale, et soucieux de préserver son autonomie. Avec l'appui de « cadres intellectuels » (surveillants, interprètes des compagnies) gagnés à la cause révolutionnaire, les soldats-ouvriers s'organisent pour défendre leurs intérêts et leur dignité. Peu à peu, les formes de solidarité traditionnelles (telles les mutualités villageoises ou provinciales), catégorielles ou politiques (cellule bolchevik-léniniste et les multiples variantes de la mouvance trotskiste) se transforment sous les effets de la lutte contre la hiérarchie du MOI en structures d'action revendicative plus durables. L'expérience acquise sur le terrain, la capacité de mobilisation de masse des comités représentant les détachements, compagnies et bataillons, l'encadrement ont permis aux ONS de jouer un rôle crucial et pionnier dans la formation à Avignon en décembre 1944 de la Délégation générale des Vietnamiens de France marquant ainsi un apogée de la diaspora vietnamienne. Ce rassemblement sans précédent n'aurait jamais abouti sans la masse, la force et la cohésion ouvrière et sa volonté de fusion avec les intellectuels en exil. « Dans l'histoire des Vietnamiens vivant en France, au milieu du XXe siècle, pour la première fois, un congrès rassemble des individus de toutes les couches sociales, de tous les courants de l'opinion politique pour réaliser un objectif commun : revendiquer les droits et intérêts matériels et exprimer l'aspiration de plus de vingt mille personnes d'échapper à la domination française. » Sur cette lancée, on a vu naître un genre d'université populaire (à Sorgues), des cours d'information marxiste ou des cours d'alphabétisation et de formation professionnelle continue organisées de 1946 à 1952 dans les camps à l'initiative des comités de compagnies. Le groupe La Lutte (réminiscence du groupement du même nom des années 30 à Saigon), né au moment de la Libération les mois de mars et d'avril 1944, joua au départ un rôle majeur dans toutes ces initiatives, jusqu'à sa dissolution en juin 1946. Ce groupe était

fortement imprégné par le marxisme transmis par la génération d'exilés des années 30 — celle de Ta thu Thau en particulier, militant trotskiste assassiné par les partisans d'Ho chi Minh, avec plusieurs de ses compagnons en 1945. (« En 1946 à Paris, Ho Chi Minh interrogé par Daniel Guérin sur la mort de Ta thu Thau, lui déclara : "Tous ceux qui ne suivent pas la ligne tracée par moi seront brisés." » Ngo Van, Au pays de la cloche fêlée)

Les partisans de Ho Chi Minh, renforcés aussi par le triomphalisme ambiant de leurs alliés de la gauche française communiste issue de la Résistance, ont tout fait, de gré ou de force, pour prendre le contrôle ou, faute d'y parvenir, pour décapiter les comités de lutte. Et pour cela, ne ménageant ni agressions verbales, ni calomnies et allant jusqu'au meurtre collectif (6 morts lors des « incidents » du 15 mai 1948) au camp de Mazargues (Marseille). Pour l'immense majorité des ONS réduits au lendemain de leur retour au pays à l'anonymat et l'isolement dans la lutte, et à l'impuissance en tout cas, l’amertume est immense: on les a frustrés d'un projet révolutionnaire de libération en le faisant passer au second plan derrière les enjeux internationaux et les intérêts stratégiques des blocs. •

* Pour rendre compte du témoignage de Dany van Long (son livre est uniquement accessible en vietnamien) les sources utilisées sont d'une part les notes inédites de Go Van sur cet ouvrage ainsi que les traductions qu'il avait faites de certains passages, d'autre part un article de Trinh van Thao, professeur d'Aix-en-Provence, sur ce même livre.

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LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 1-2 sur 26

 

TÉMOIGNAGE DE NGO VAN

Extrait de Au Pays d'Héloïse*, chapitre 3,paru aux éditions L'Insomniaque, en septembre 2005.(Van est arrivé à Paris en 1948)

  En échange du riz que j'y apporte, je me nourris au restaurant La Baie d'Along, 26, rue Grégoire-de-Tour, Paris, 6e. Là, j'ai eu mes premiers contacts avec la diaspora viêt et noué des relations amicales avec des anciens ONS (ouvrier non spécialisé, linh tho) et des anciens tirailleurs (linh chiên). Enrôlés de force au Viêtnam pour la guerre de 1939-1945, démobilisés ou déserteurs, ils s'organisent pour la survie. Leur lieu de rencontre, un local sis rue Grégoire-de-Tour, n° 7, qui héberge les chômeurs, est aussi l'endroit où quelques jeunes étudiants compatriotes bénévoles leur donnent des leçons de français, de calcul... Je me joins à eux pour apprendre aux illettrés à lire et à écrire notre langue.

« Au Viêtnam, vers la fin de 1939, me raconte Dang van Long, ancien ONS, à travers les hameaux, les tocsins résonnèrent annonçant l'enrôlement des tirailleurs, des appels affichés à partir pour la France se multipliaient. Les notables des villages arrêtèrent les jeunes par grappes. Les familles nombreuses du Nord et du Centre doivent donner un enfant à la France. Dans la province de Hai duong (pays d'origine de Dang van Long), toute famille ayant deux enfants mâles devait laisser partir l'un des garçons comme ONS ou tirailleur.

L'immense majorité des conscrits vient du monde paysan dont 80 % sont illettrés. Le restant comporte un petit nombre d'ouvriers et une centaine de gens instruits sachant manier la langue française. Certains de ces enrôlés avaient à peine 16 ou 17 ans, d'autres dépassaient la quarantaine ou frôlaient la cinquantaine. Les instruits accédaient aux grades de surveillant ou d'interprète. Après des semaines d'internement dans des camps de transit à Haiphong, Vinh, Tourane (actuelle Danang) et Saigon, ils sont entassés par milliers à fond de cale des bateaux comme du bétail pour un voyage de quatre à sept semaines entre ciel et océan, subsistant d'une pitance de misère. Il leur est interdit de monter sur le pont. Un téméraire qui brava l'interdit pour se débarbouiller sous la pluie, eut le dos ensanglanté par des coups de cravache. Vingt-trois conscrits périrent pendant le voyage. »

Au total environ 20000 Vietnamiens furent enrôlés de force comme ONS et quelque 20000 comme tirailleurs ont été expédiés vers la France de fin 1939 à début 1940. A leur arrivée, les tirailleurs sont envoyés aussitôt rejoindre les unités sur le front de l'Est où la plupart d'entre eux laisseront leurs os, ou disparaîtront comme prisonniers. Les ONS, eux, seront en-fermés au fur et à mesure de leur arrivée à la prison des Baumettes, à Mazargues (Marseille) gardée par des sentinelles sénégalaises.

Tout se passe sous le contrôle du triste-ment célèbre Service de la main-d’œuvre indigène (MOI), qui est une administration totalement autonome formée par des colons et des officiers coloniaux à la retraite. Sous son égide, les ONS sont ensuite dirigés vers le Sud-Est et le Sud-Ouest, pour être livrés aux usines, aux poudreries de Bergerac, Toulouse, Chamas, de l'Yonne et autres centres de fabrication d'obus à Marseille, Sorgues, Lodève. Dans les salines de Girod, dans les fabriques de textiles artificiels et des engrais chimiques, les ONS doivent accomplir des tâches aussi dangereuses que pénibles. Et bien que les ONS soient des civils, le règlement est celui de la discipline militaire.

En 1940, à la fin des hostilités, 4426 ONS, dont nombre de malades ou invalides, sont rapatriés avant le blocus maritime. A partir de l'occupation allemande, le MOI embrigade les 15 000 restants, en cinq compagnies réparties en cinq centres: Marseille, Toulouse, Bergerac, Sorgues et Lodève. D'anciens officiers et fonctionnaires coloniaux en retraite, d'anciens colons encadrent les ONS qui, outre les rigueurs de l'occupation et du climat, ont à subir les mauvais traitements d'une administration bestiale, transplantée directement de la colo-nie en métropole.

Le MOI détache les ONS pour travailler dans les entreprises industrielles, aux Eaux et Forêts, à des travaux agricoles au Maroc et en Corse, à la construction du mur de l'Atlantique. Les entreprises versent les « salaires » des ONS au MOI, qui les retient et les répartit à sa guise sans aucun contrôle extérieur. Corvéables à merci pour un revenu dérisoire, ces hommes subirent une double extorsion, celle de l'État qui les sous-traitait et celle des agents du service qui les exploitaient. L'hébergement

et la nourriture sont laissés au bon vouloir des entreprises qui les embauchent. Aucune protection en cas d'accidents. Dans une fabrique de soie artificielle à La Voulte, cinq ouvriers originaires du Quang nam furent ensevelis sous les décombres de la ruine qui leur servait de logement.

« Nos frères avaient tellement faim, relate Dang van Long, qu'ils ont mangé les herbes et les plantes, les champignons vénéneux. Beaucoup en sont morts. Le 16 octobre 1940, le détachement 17 à Bergerac enregistre six décès, le détachement 40 quatre. Le 10 sep-tembre 1941, c'est le tour du détachement 60 de déplorer la mort de six ouvriers, et un mort au détachement 31. Le trafic, le racisme, la corruption de l'administration du MOI ont provoqué la grève de la faim de plus d'un mil-lier d'ONS à Vénissieux à la fin de 1941. Pour cette démonstration, l'interprète ONS Hoàng khoa Khôi fut jeté en prison à Sorgues pour « propagande communiste ».

partir de la fin de 1943, les cas de mutilation, de résistance passive, de révoltes spontanées, de désertion ne cesseront de se multiplier. Les déserteurs montent à Paris, s'en vont en Allemagne ou s'engagent dans le maquis. Pour mater toute velléité de révolte, le MOI dota d'une prison chaque compagnie, soit 79 lieux de détention. Un grand nombre de récalcitrants condamnés y croupirent inter-minablement, certains en sortiront marqués à vie. D'autres ont succombé sous la torture de geôliers sadiques dont certains étaient des ONS promus kapos. La prison de Sorgues dans le Vaucluse représente un sommet dans la hiérarchie de l'horreur. Des ONS gradés ralliés aux maîtres, servent avec zèle de supplétifs à la garde de la prison. C'est dans cette prison de Sorgues que Dang van Long notre narrateur, passa trois mois en 1942, pour avoir signé une pétition contre le commandant du camp.

L'autre pendant de l'univers carcéral, c'est l'hôpital Le Dantec à Montalivet où, de 1941 à 1944, sont passés 800 ONS dont la plupart sont atteints de tuberculose pulmonaire ou osseuse, à la merci d'un personnel soignant corrompu, à quelques rares exceptions près. Les récalcitrants sont placés dans les salles des tuberculeux agonisants. Deux ONS hospitalisés ont porté plainte contre les médecins et infirmiers. Quelque temps plus tard ils se sont retrouvés à la morgue sous forme de macchabées.

En mai 1944, des milliers d'ONS du camp n° 2 à Marseille — auquel est rattaché l'hôpital Le Dantec — déclenchent une grève de la faim et du travail de 48 heures, pour protester contre les exactions et la corruption de la direction de l'hôpital. Le commandant du camp appela le colonel allemand à la rescousse. À l'officier nazi qui menace de faire zigouiller 200 grévistes, les délégués ONS lui déclarent qu'il les délivrerait ainsi de la mort lente que leur inflige le régime du camp et de l'hôpital. Cette lutte organisée a abouti à la remise en cause de la gestion du service et au contrôle du régime alimentaire de l'hôpital par les délégués ouvriers. La grève fait tâche d'huile dans nombre d'autres camps. Les ONS élisent leurs délégués qui forment des comités de camps, de compagnie et réclament la direction de l'organisation du camp et du ravitaillement.

L'année suivante, en mars 1945, l'hôpital Le Dantec n'existe plus. Les malades sont transférés à l'hôpital de Pierrefeu dans le Var. Là, ils sont de nouveau à la merci d'un ancien officier de la Coloniale qui se vante d'avoir pendant son long séjour en Indochine pénétré « l'âme annamite ». « Les Annamites, dit-il, il faut les cogner pour qu'ils aient peur. » En juillet-août 1945, presque tous les hospitalisés sont rapatriés et l'hôpital de Pierrefeu sera fermé.

De 1940 à 1946, parmi les 14 846 ONS victimes de l'internement dans les casernes et les camps de travail, soumis à la discipline militaire, à la sous-alimentation, les décès montent à 1 050, dont 500 de tuberculose. « Depuis 1943, écrit un document allemand, l'état de santé [des travailleurs indochinois] s'est détérioré de plus en plus, suite au climat non propice et la nourriture non appropriée (manque de riz). Au 1e1 mai 1943, 1 244 Indochinois étaient envoyés à l'hôpital de Marseille ou au camp de repos (sanatorium) de Peyrolles. D'après les déclarations du chef de la e Légion, 60 % des Indochinois sont tuberculeux. »

Début 1944, les ingénieurs Hoàng dôn Tri, Nguyên van Duoc, et Claude Bernard, partisans de la IVe Internationale, entrent en contact clandestin avec les ONS et tirailleurs dans les différents camps du Sud de la France. Le trio y établit des liaisons, organisent la désertion des tirailleurs et ONS. D'où la naissance au sein de ce milieu en mars 1944 du groupe La Lutte (Tranh dâu) adossé à une cellule BL (bolchevik-léniniste) auquel participe Dang van Long. Le groupe professe la lutte contre

la reconquête coloniale française, organise des cours d'alphabétisation, de formation professionnelle et des causeries politiques. Ce noyau de militants constitueront avec d'autres, en 1947, le Groupe de communistes internationalistes, section vietnamienne en France de la IV' Internationale.

À la Libération, après le retrait des troupes allemandes, devant la situation nouvelle, en septembre 1944, une trentaine d'émigrés viêt réunis au 11, rue Jean-de-Beauvais, Paris 5e, élisent douze délégués qui se constituent en Délégation provisoire des Vietnamiens en France. Ils s'assignent pour but, face à l'administration MOI, la défense des intérêts des ONS, tirailleurs et autres travailleurs viêt. Vis-à-vis du ministère des Colonies, la Délégation soutient les émigrés viêt en général. En décembre 1944, la Délégation se réunit à Avignon avec la participation de 200 délégués dont la majorité vient des camps ONS et tirailleurs dans le Sud-Est et Sud-Ouest de la France, dans la mouvance du groupe La Lutte. Ainsi s'est constituée la Délégation générale des Vietnamiens en France.

Le mouvement d'opposition structuré des colonisés hante le gouvernement De Gaulle. En janvier 1945, 13 délégués ONS de la compagnie 14 furent incarcérés. En février des parachutistes encerclent le camp Bergerac, abattent un ouvrier et en arrêtent dix-huit. En octobre 1945, à Paris, 44 délégués ONS et 3 membres de la direction de la Délégation furent appréhendés ainsi que nombre d'autres délégués après perquisitions à leur domicile.

Contre la répression, dans bon nombre de camps, ONS et tirailleurs font la grève de travail et de la faim en signe de protestation, bravant

la discipline militaire. En novembre, à Agen, les gardes mobiles abattirent 3 tirailleurs. Deux délégués ouvriers furent arrêtés à Moulins. À Marseille, 50 tirailleurs en grève furent incarcérés dans la prison des Petites Baumettes.

Le Parti communiste français et la CGT demeurent impassibles devant la répression, accusant le mouvement d'être noyauté par les trotskistes.

Le Journal officiel du 19 octobre 1945 publie un décret stipulant la dissolution de la Délégation générale des Vietnamiens en France.

Après la guerre, des camps perdurent dans la tragédie jusqu'au rapatriement des derniers ONS et tirailleurs en 1952. Un certain nombre de ces malheureux échappés des camps ont choisi l'exil. C'est avec Dang van Long et quelques-uns parmi eux que j'ai sympathisé au 7, rue Grégoire-de-Tours en 1948, et nous devenons amis.•

NGO VAN

* Au Pays d'Héloïse fait suite, dans l'auto-biographie de Van, à ses Tribulations d'un Cochinchinois à l'époque coloniale racontées dans Au pays de la Cloche fêlée (L'Insomniaque, 2000).

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vendredi 8 mai 2026

Surproduction et guerre des prix, en Chine et dans le monde

 

Voici un extrait de l' article de Rolando Astaria, qui va tout à fait dans notre sens, celui de la crise de surproduction. A lire absolument G.Bad

Chine 5 novembre 2025 Alencontre , Economie

Surproduction d’acier.

Par Rolando Astarita

Dans des articles précédents, j’ai déjà présenté l’explication de Marx et Engels sur les crises dues à une surproduction. L’idée centrale est que, poussées par la concurrence, les entreprises ont tendance à augmenter leur production au-delà de ce que la demande peut absorber. Ainsi, à un certain moment, les marchés arrivent à saturation, les prix, les profits et les investissements chutent, la demande et la production baissent. À son tour, la surproduction peut déclencher une crise financière (les banques et les investisseurs financiers ne récupèrent pas leurs prêts, des faillites surviennent, etc.). Et même si la crise financière n’éclate pas, la surproduction peut se maintenir dans des secteurs entiers pendant de longues périodes, entraînant une croissance faible et un chômage persistant.

Étant donné que la théorie des crises de surproduction est rejetée par une majorité de marxistes, j’ai présenté des données sur les crises du XIXe siècle, ainsi que les écrits de Marx et Engels à ce sujet. J’ai également présenté des faits et des données qui montrent l’existence d’une surproduction dans les mois qui ont précédé le déclenchement des grandes crises du XXe siècle (la dépression aux États-Unis de 1929 à 1933 en premier lieu), et la crise de 2007-2009. J’ai également présenté la surproduction actuelle en Chine et dans des secteurs importants de l’économie mondiale (voir l’article sur mon blog en date du 20.12.2024). Dans le présent article, je mets à jour les données sur la surproduction en 2024 et 2025, les guerres des prix et la baisse de rentabilité dans les industries de l’acier, de l’automobile, du béton, des panneaux solaires, de la chimie et de la pétrochimie en Chine, ainsi que leurs répercussions mondiales. Nous nous appuyons à la fois sur des publications dans les médias et sur des rapports d’analystes et de consultants du secteur.

Acier

Le Comité de l’acier de l’OCDE affirme que les exportations d’acier en provenance de Chine continuent de réduire la part de marché des producteurs d’acier des pays membres de l’OCDE.

Entre 2020 et 2024, les exportations chinoises d’acier ont doublé, et en 2025, elles ont encore augmenté de 10%. «La surcapacité mondiale en acier augmente cette année à son rythme le plus rapide depuis la crise financière mondiale de 2009 et pourrait dépasser 680 millions de tonnes métriques [mmt]», affirme le Comité de l’acier. La capacité mondiale de production d’acier a augmenté pendant sept années consécutives, et l’OCDE prévoit qu’elle atteindra plus de 2,5 milliards de mmt d’ici la fin 2025. Outre la Chine, la capacité de production a augmenté rapidement en Inde, dans la région de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et au Moyen-Orient.

Après avoir atteint un niveau record de 118 mmt en 2024, la hausse supplémentaire de 10% des exportations chinoises d’acier au cours du premier semestre de cette année 2025 a déprimé les conditions financières de la plupart des fabricants d’acier à travers le monde, selon Sheryl Groeneweg et LievenTop, responsables du Comité acier (cités dans «China’s “nonmarket policies” decried by OECD», Recycling Today, 13 novembre 2025)

Selon l’OCDE, la capacité de production mondiale d’acier augmentera de 6,7% entre 2025 et 2027 pour atteindre un niveau record de 721 millions de tonnes métriques. Cependant, la demande ne progressera que de 0,7% par an jusqu’en 2030. Cela est dû à la surproduction d’acier de la Chine. Il existe donc une pression à la baisse sur les prix.

«La guerre des prix entre les producteurs d’acier en Chine a provoqué une crise dans l’industrie mondiale. La Chine, qui assure 56% de la production mondiale d’acier, fait face à des pressions internationales pour réguler ses prix, ce qui a conduit à une concurrence déloyale et à la mise en œuvre de mesures de protection. Une initiative de l’Union européenne vise à doubler les droits d’importation sur l’acier chinois, les faisant passer de 25% à 50%. En Amérique latine, les producteurs réclament également des mesures protectionnistes. Ils affirment que l’Europe et les États-Unis renforcent leurs barrières protectionnistes. Selon les entrepreneurs, l’industrie a besoin d’un taux d’utilisation minimum de 80% de sa capacité installée, alors qu’il est aujourd’hui de 65% au Brésil» (…) Suite à la guerre des droits de douane menée par Trump, le géant asiatique s’est retrouvé avec une production disponible qu’il ne parvient pas à écouler et qu’il cherche à vendre à des prix plus bas. Selon le secteur, si la tendance actuelle se poursuit, on estime qu’à la fin de 2027 l’industrie mondiale disposera d’une capacité de production inutilisée de 721 millions de tonnes d’acier, ce qui conditionnera les flux mondiaux. (Esteban Lafuente, “Los empresarios del acero en la región reclaman medidas defensivas contra China”, La Nación, 11/11/2025).



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dimanche 3 mai 2026

Rosa Luxemburg et la première Conférence de Zimmerwald

 



Rosa Luxemburg et la première Conférence de Zimmerwald

Rosa Luxemburg et la première Conférence de Zimmerwald

L'étude des réactions de Rosa Luxemburg par rapport à la première conférence de Zimmerwald s'inscrit dans celle de l'évolution de ses positions sur la tactique politique qu'elle estime nécessaire après la faillitte de la social-démocratie et de l'Internationale en 1914.

Lorsque se tient la première conférence de Zimmerwald début septembre 1915, Rosa Luxemburg est emprisonnée déjà depuis le 15 février.

 Même si la communication politique n'est pas interrompue durant cette période, elle devient de plus en plus difficile.  

Politiquement, avant son emprisonnement, elle avait pu initier et participer à la revue L'Internationale qui était parue  en avril, donc après son arrestation, et qui était l'expression de la structuration politique et visible du courant auquel elle appartenait. Deux articles y définissaient sa position La reconstruction de l'Internationale et Perspectives et projets (Ces articles peuvent être lus dans l'ouvrage paru récemment chez Agone: La brochure de Junius, la guerre et l'Internationale). Rosa Luxemburg  y exprime clairement sa rupture avec le socialisme de guerre défendu par la majorité du parti mais n'exprime pas encore la nécessité d'une sortie de ce parti, qui reste pour elle le lieu de la possibilité de l'éducation politique des masses et éventuellement d'une évolution de certains cadres et courants.

Emprisonnée, elle peut encore rédiger et faire sortir en avril l'un de ses textes fondamentaux La brochure de Junius, mais ensuite les possibilités de communication semblent se tarir.

Pas au courant

 Ainsi, il semble bien que Rosa Luxemburg n'ait  pas été au courant rapidement des préparatifs de Zimmerwald, comme l'indique cette phrase d'une lettre à Léo Jogiches en décembre 1915:

 "... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald."

 Un cirque sans queue ni tête

 Ses réactions à la première Conférence de Zimmerwald  s'exprime dans un courrier à Clara Zetkin le 18 octobre 1915:

"Pour dire  la vérité, c'était plus que nécessaire en ce qui concerne "Die Gleichheit"*. La célébration débordante d'enthousiasme concernant ce cirque de Zimmerwald par exemple m'a rendue quelque peu mélancolique. On aurait pu se passer de ce qui est sorti de cet accouchement aux forceps, qui comme le disent les Français, n'a ni tête ni queue**  (c'est-à-dire qu'il n'a pas de tête) et qui a vu le jour sous l'égide du grand Ledebour, avec la certitude surtout de ne vouloir faire de mal à personne."

 Elle y dénonce le fait que le manfeste dont a accouché la conférence s'attache à plaire à tout le monde, et qu'il n'a donc aucun impact ni intérêt. Elle y voit l'influence et les dangers du courant incarné par Ledebour.

Avant Zimmerwald

Avant Zimmerwald, Rosa Luxemburg avait exprimé la difficulté de définir une tactique dans une lettre à Franz Mehring écrite le 31 août 1915:

"Tout est encore instable, le grand tremblement de terre ne semble pas devoir prendre fin, et définir une stratégie, organiser la bataille sur un terrain aussi bouleversé et aussi instable est chose terriblement difficile. De fait, plus rien ne me fait peur. A l'époque, dans les tout premiers instants, le 4 août, j'ai été horrifiée, presque brisée; depuis j'ai retrouvé tout mon calme. La catastrophe a pris une telle ampleur, que les habituels critères de responsabilité et de souffrance humaine ne peuvent s'appliquer ici. Les catastrophes élémentaires ont quelque chose d'apaisant du fait même de leur ampleur et de leur caractère aveugle. Et en fin de compte, si les choses en étaient arrivées à ce point et que de fait toute la splendeur de la paix se révélait n'être rien d'autre que feu follet au-dessus du marais, alors il est mieux que tout se soit effondré. Mais, pour le moment, nous devons vivre avec les tourments et les désagréments d'une situation de transition et l'on peut vraiment dire que s'applique parfaitement à nous la phrase "Le mort saisit le vif" [ndlt: en français dans le texte]. Le lamentable spectacle, dont vous vous plaignez,  donné par le manque de décision de nos camarades n'est rien d'autre que le fruit de cette corruption généralisée qui a fait s'écrouler cette maison qui  en temps de paix brillait fièrement et de tant de feux. Où que l'on se tourne, tout n'est que branches en voie de décomposition. Selon moi, il faut que les choses continuent à se défaire et à se décomposer, afin qu'apparaisse enfin le bois sain ..."

Elle y décrivait l'ampleur du tremblement de terre idéologique que causait le ralliement aux unions sacrées, l'idée que malgré tout cela rendait la situation plus claire et plus conforme à la réalité. Elle y définissait la situation comme une situation de transition avec laquelle il fallait composer, confiante malgré tout dans le processus qui devait peu à peu séparer le bon grain de l'ivraie, c'est-à-dire faire apparaître les forces réellement révolutionnaires.

Après Zimmerwald

 Après Zimmerwald, Rosa Luxemburg pense pouvoir  établir la tactique du groupe l'Internationale, dans un premier temps lors d'une nouvelle conférence (Conférence du groupe Internationale le 1er janvier 1916 à Berlin). Elle développe ses idées dans ce courrier à Leo Jogiches du 8 décembre 1915 :

"... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald. Je ne considère pas seulement les choses comme un échec, mais comme une erreur catastrophique, qui dès le départ a engagé le développement de l'opposition et de l'Internationale sur de mauvais rails. Maintenant j'apprends qu'une réunion est prévue en Allemagne; si dès le départ, l'on n'agit pas avec force et de manière conséquente, alors il vaudrait mieux vraiment que cette rencontre n'ait pas lieu. Le malheur est que nos gens pensent qu'il faut faire quelque chose aussi rapidement que possible et que, pour que ce "quelque chose" se mette en place, il ne faut pas faire peur à Pierre, Paul, Jacques. Cette politique qui consiste à mendier des miettes rend impossible tout véritable éclaircissement et toute action, et je crois que, si la nouvelle conférence doit être une continuation de ce cirque, il est indispensable de l'empêcher. Il vaudrait mieux, si cela ne va pas autrement, renoncer à tous nos "amis" plutôt que de nous laisser entraver.

Notre tactique concernant cette conférence ne devrait pas être de rassembler toute l'opposition sous un même chapeau, mais au contraire de sortir de toute cette bouillie le petit noyau dur et en mesure d'agir, et que l'on pourra regrouper autour de notre plate-forme. Il est essentiel de procéder avec la plus grande circonspection pour ce qui concerne l'organisation d'un rassemblement des forces. Car toutes les unions des forces de "gauche" conduisent selon ma longue et amère expérience à lier les mains aux quelques personnes capables d'agir.

Notabene : Je pense que notre plate-forme ne doit pas prendre la forme de ces "résolutions radicales" présentées aux Congrès transformées en une bouillie informe et adaptée au gout de chacun, du fait des menées et des soi-disantes "améliorations" de toutes sortes. Nous ne devons accepter aucune modification, affirmer que cela est à prendre ou à laisser [en français dans le texte]. Cela signife que nous devrons en rester à ce que nous avons décidé même s'il y a une majorité contre, voire unanimité. Les travailleurs suivront certainement les prises de position les plus radicales, en particulier aussi les Berlinois, qui ne sont pas satisfaits des Ledebour et Stadthagen, et de toute façon ceux qui ne sont pas décidés suivent toujours ceux qui le sont.  Prendre en compte les masses implique donc l'intransigeance face aux héros de l'opposition."

La leçon de Zimmerwald

On voit que dans ce texte, Rosa Luxemburg y indique la nécessité absolue d'une attitude conséquente sans recherche de compromis, permettant l'émergence d'un véritable noyau révolutionnaire. Pour elle, un nouveau Zimmerwald doit être combattu à tout prix, même au prix d'une rupture avec les forces soi-disant proches.

En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer, un point important de rupture menant vers la rupture définitive avec le parti social-démocrate, les courants centristes et encore de fait réformistes, le chemin vers une pratique révolutionnaire qui trouvera son expression théorique avec les Principes directeurs rédigés et approuvés en mars 1916 et qui trouvera son expression politique pratique avec la révolution spartakiste.

Dominique Villaeys-Poirré

Article et traduction, le 15 octobre 2015

 

Sur le blog : Rosa Luxemburg et Zimmerwald:

Aux-antipodes-de-zimmerwald-extrait-d-une-lettre-de-rosa-luxemburg-a-franz-mehring-le-31-aout-1915

Ce-que-pense-rosa-luxemburg-de-la-conference-de-zimmerwald-extrait-d-une-lettre-a-clara-zetkin-du-18-octobre-1915.html

Apres-zimmerwald-comment-rosa-luxemburg-voit-l-action-du-groupe-internationale


mardi 28 avril 2026

Quelles sont les origines du 1er mai ? Rosa Luxemburg


Un article publié dans le journal polonais « Sprawa Robotnicza » 1894

Rosa Luxemburg



L’heureuse idée d’utiliser la célébration d’une journée de repos prolétarienne comme un moyen d’obtenir la journée de travail de 8 heures [1], est née tout d’abord en Australie. Les travailleurs y décidèrent en 1856 d’organiser une journée d’arrêt total du travail, avec des réunions et des distractions, afin de manifester pour la journée de 8 heures. La date de cette manifestation devait être le 21 avril. Au début, les travailleurs australiens avaient prévu cela uniquement pour l’année 1856. Mais cette première manifestation eut une telle répercussion sur les masses prolétariennes d’Australie, les stimulant et les amenant à de nouvelles campagnes, qu’il fut décidé de renouveler cette manifestation tous les ans.

De fait, qu’est-ce qui pourrait donner aux travailleurs plus de courage et plus de confiance dans leurs propres forces qu’un blocage du travail massif qu’ils ont décidé eux-mêmes ? Qu’est-ce qui pourrait donner plus de courage aux esclaves éternels des usines et des ateliers que le rassemblement de leurs propres troupes ? Donc, l’idée d’une fête prolétarienne fût rapidement acceptée et, d’Australie, commença à se répandre à d’autres pays jusqu’à conquérir l’ensemble du prolétariat du monde.

Les premiers à suivre l’exemple des australiens furent les états-uniens. En 1886 ils décidèrent que le 1° mai serait une journée universelle d’arrêt du travail. Ce jour-là, 200.000 d’entre eux quittèrent leur travail et revendiquèrent la journée de 8 heures. Plus tard, la police et le harcèlement légal empêchèrent pendant des années les travailleurs de renouveler des manifestations de cette ampleur. Cependant, en 1888 ils renouvelèrent leur décision en prévoyant que la prochaine manifestation serait le 1° mai 1890.

Entre temps, le mouvement ouvrier en Europe s’était renforcé et animé. La plus forte expression de ce mouvement intervint au Congrès de l’Internationale Ouvrière en 1889 [2]. A ce Congrès, constitué de 400 délégués, il fût décidé que la journée de 8 heures devait être la première revendication. Sur ce, le délégué des syndicats français, le travailleur Lavigne [3] de Bordeaux, proposa que cette revendication s’exprime dans tous les pays par un arrêt de travail universel. Le délégué des travailleurs américains attira l’attention sur la décision de ses camarades de faire grève le 1° mai 1890, et le Congrès arrêta pour cette date la fête prolétarienne universelle.

A cette occasion, comme trente ans plus tôt en Australie, les travailleurs pensaient véritablement à une seule manifestation. Le Congrès décida que les travailleurs de tous les pays manifesteraient ensemble pour la journée de 8 heures le 1° mai 1890. Personne ne parla de la répétition de la journée sans travail pour les années suivantes. Naturellement, personne ne pouvait prévoir le succès brillant que cette idée allait remporter et la vitesse à laquelle elle serait adoptée par les classes laborieuses. Cependant, ce fût suffisant de manifester le 1° mai une seule fois pour que tout le monde comprenne que le 1° mai devait être une institution annuelle et pérenne.

Le 1° mai revendiquait l’instauration de la journée de 8 heures. Mais même après que ce but fût atteint, le 1° mai ne fût pas abandonné. Aussi longtemps que la lutte des travailleurs contre la bourgeoisie et les classes dominantes continuera, aussi longtemps que toutes les revendications ne seront pas satisfaites, le 1° mai sera l’expression annuelle de ces revendications. Et, quand des jours meilleurs se lèveront, quand la classe ouvrière du monde aura gagné sa délivrance, alors aussi l’humanité fêtera probablement le 1° mai, en l’honneur des luttes acharnées et des nombreuses souffrances du passé.


Notes

[1] L’usage était alors une journée de travail d’au moins 10 à 12 heures par jour.

[2] Il s’agit du premier congrès de la II° internationale.

[3] Raymond Lavigne (1851- ?), militant politique et syndicaliste.

 


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jeudi 23 avril 2026

G.Bad- Quand la surproduction industrielle mondiale débouche sur l' économie de guerre généralisée.

 


Avril 2026-Nous venons d' apprendre que le Pentagone veut mettre à contribution des entreprises privées, leurs capacités productives au service de la production d' engins de guerre. Preuve comme nous l' avons déjà indiqué1 que le monde entier entre en économie de guerre. Le Wall Street Journal rapporte que de hauts responsables du Pentagone ont échangé avec plusieurs grands groupes américains, parmi lesquels General Motors, Ford, GE Aerospace et Oshkosh Corporation, afin d’évaluer dans quelle mesure leurs usines, leur personnel et leurs chaînes de production pourraient être mobilisés pour accroître la production de munitions, d’équipements tactiques et d’autres matériels militaires.

L’entreprise Oshkosh a déjà confirmé être en dialogue avec le Pentagone . Son responsable Logan Jones a expliqué que l’entreprise réfléchissait à la manière de mobiliser des capacités en lien avec son savoir-faire.

Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth déclare vouloir passer à un « régime de guerre » pour l’appareil de production militaire américain. Comme en Allemagne il veut utiliser les capacités des grands groupes automobiles pour compenser l’épuisement des stocks provoqué par les livraisons d’armes à Kiev et la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Le Pentagone cherche avant tout à accélérer la production de munitions et d’armements tactiques alors que les ressources disponibles se réduisent. ce type de réorientation a déjà existé aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’industrie automobile avait été mise au service de l’effort de guerre.

C'est quoi une économie de guerre et ses conséquences sur le peuple prolétaire.

En règle générale on considère qu'un pays est en économie de guerre quand plus du quart de sa richesse est consacrée à la défense. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de cette définition en faisant abstraction de la menace de guerre mondiale, et des pays et entreprises qui vivent de la production et vente d' arme (comme la France ...).

Une économie de guerre se caractérise par une baisse de la demande privée, une augmentation de la fiscalité pour satisfaire la production militaire. Une augmentation des déficits publics suivi d' l'inflation. L' économie de guerre donne la priorité à l'industrie de guerre pour ses approvisionnements en matières premières. Elle aide les entreprises du civil à se recycler dans la production militaire . Les pays de capitalisme d' état sont depuis longtemps en économie de guerre. Si la Corée du nord et l' Ukraine entrent dans le cadre des 25% consacré à la « défense), d' autres suivent la Russie, la Chine,les États-Unis, l' Iran l' Algérie,les pays du Golfe.

L' Europe est sur la bonne pente dans se sens avec son «ReArm Europe» et E Macron

avait annoncé le 13 juin 2022 au salon Eurosatory l’entrée de son pays et de l’Union européenne dans une « économie de guerre ».2

Les dépenses militaires de la Pologne représentent ainsi 4,3 % de son PIB national, celles de la Lituanie 4 %, celles de la Lettonie 3,74 %, celles de l'Estonie 3,42 %, et enfin celles de la Norvège 3,2 %. Ces cinq pays devancent même les États-Unis en la matière (3,19 %). Les grandes puissances économiques européennes se retrouvent quant à elle reléguées au milieu du classement : 2,31 % du PIB consacré aux dépenses militaires pour le Royaume-Uni, 2,39 % pour l'Allemagne, ou encore 2,05 % pour la France, qui dépasse de justesse la règle des 2 %, en vigueur depuis 2006 au sein de l'Otan.

Tout ceci à bien des égards ressemble à la mise en scène de Pearl Harbor.

1941-Pearl Harbor et l' entrée en guerre des États-Unis

 Alors que la guerre faisait rage en Europe, les États-Unis vont comme durant la première guerre mondiale essayer de rester neutres tout en faisant fonctionner leur industrie d'armement pour alimenter le conflit. Aussi fut mis en place le programme Lend-Lease (prét -bail en français) la guerre à crédit. Cette loi du 11 mars 1941 autorisa Roosevelt à vendre du matériel de guerre estimé vital pour le pays .La crise de 1929, puis celle de 1936 avait fait renaître le risque d'un chômage massif avec pour conséquences celui de mouvements insurrectionnels qu'il fallait tuer dans l’œuf en exportant le trop plein de sans travail14 dans la guerre.

L' attaque surprise du 11 décembre 1941 du militarisme japonnais sur la base navale de Pearl Harbor , va révéler quelques zones d'ombres de l' établissement US. Roosevelt fut longtemps accusé d' être informé de l' attaque japonaise, et d' avoir seulement déplacer les portes avions.

Conversion rapide de l' économie en économie de guerre

Roosevelt voulait entrer en guerre pour donner des débouchés aux industries privées. Pour y parvenir, il se devait de lever des impôts nouveaux et de faire accepter par le congrès le budget de guerre. Le Congrès accepta à la quasi unanimité l' entrée en guerre contre le Japon. En retour le 11 décembre 1941, l' Allemagne et l'Italie déclaraient la guerre aux États-Unis .

Les conséquences pour les familles ne vont pas se faire attendre, la conscription ( service militaire obligatoire) est votée le 20 décembre 1941, tous les américains entre 20 et 40 ans deviennent mobilisables. Afin de convertir l' économie de temps de paix en économie de guerre,la loi General Maximum est votée ( blocage de l' inflation et augmentation importante de l' impôt sur le revenu) pour financer les commandes d' armement.15 Cette politique fiscale fut renforcée par le revenue Act en octobre 1942.

Croissance du complexe militaro-industriel.

Il faut, dira le président Roosevelt, « accroître notre production d'avions à un rythme si rapide qu'en 1942 nous produisions 60 000 avions. [...] Le taux de croissance progressera afin qu'en 1943 nous produisions 125 000 avions , dont 100 000 appareils de combat ». Le programme est tout autant ambitieux pour les chars, les canons antiaériens et les navires de commerce. C'est pour atteindre ces objectifs que Roosevelt recourt aux méthodes qui lui ont plus ou moins réussi pendant le newl' deal,  Au final,entre les années 1941 à 1944,  les États-Unis construisirent 171 257 avions de combat et 1200 navires de guerre.

Une économie mixte,3 alliant capitalisme privé et intervention de l'État fut mise en place pour répondre aux nécessités de la guerre. Sur le plan social, les campagnes connurent un exode rural et une surproduction agricole. Les Afro-Américains du Sud migrèrent vers les centres urbains et industriels du Nord-Est. Dans le monde ouvrier, la période fut agitée par de nombreuses grèves à cause du gel des salaires et de l'augmentation de la durée du travail. Le chômage baissa à cause de la mobilisation et le taux d'emploi des femmes progressa a 84. Le 30 janvier 1942, le Congrès vote une loi d'urgence sur le contrôle des prix et des loyers. Trois mois plus tard, Roosevelt fait augmenter l'impôt sur le revenu des personnes physiques et des sociétés, bloque salaires et prix agricoles, encourage l'épargne et le remboursement des dettes. En septembre, il constate qu'il faut faire davantage et l'obtient non sans mal d'un Congrès qui ne tient pas à affronter ses électeurs en novembre prochain après avoir pris des mesures impopulaires.

Les conséquences actuelles du réarmement mondial.

Avec le plan « réarmer Europe » l' Europe entre en économie de guerre

Pour les peuples prolétaires, c' est la poursuite de la précarisation,du chômage, et des surnuméraires, hausse des prix,liquidation des aides sociales, attaque sur les régimes de retraite, le tout accentué par la machinerie, robotisation, numérisation et IA qui s' attaquent aux forces de travail physiques et intellectuelles. Mais aussi le retour du service militaire obligatoire.

L 'Allemagne militarise son industrie automobile.

La surproduction de tout le secteur de l' industrie automobile éclate maintenant au grand jour en Allemagne et en Europe. Les firmes allemandes comme Volkswagen, Mercedes, Bosch,ZF,Porsche, Ford, Audi,etc. Choisissent de dévaloriser/supprimer des milliers de travailleurs pour empêcher la dévalorisation du capital , licenciements,chômage, chômage partiel, baisse des salaires sont les attributs utilisés systématiquement.

La guerre commerciale et tarifaire a été déclenchée par D Trump avec son chantage aux droits de douane de 25% sur les véhicules et pièces détachées provenant de l' UE,ramenés à 15% suite à un véritable maquignonnage avec Ursula von der Leyen.

La crise qui émerge est révélatrice de l' obsolescence du capitalisme mondial, qui mène dans un premier temps au réarmement mondial et plus spécifiquement à celui de l' Europe.

Les dirigeants de ces pays nous vantent , les bienfaits de cette militarisation sécuritaire, comme créatrice d' emploi , l' exemple en France de l' entreprise Les Fonderies de Bretagne transformée en fabrique d' obus.4

De même en Allemagne ou l'industrie automobile se reconvertie dans la production d' engins de guerre. Le groupe allemand Rheinmetall spécialisé dans l'armement et l'équipement automobile, va reconvertir deux de ses usines automobiles les usines de Berlin et de Neuss, pour y produire des équipements militaires. A cet effet, le ministre des Finances, Klingbeil (SPD), fait adopter un budget d'austérité qui sabre dans tous les secteurs sociaux et triple les dépenses militaires.

En juin 2024, Rheinmetall avait signé un accord avec l’équipementier automobile en difficulté Continental, pour reprendre et former une centaine de salariés d’une usine qui fermera en 2027. La société allemande n’est pas la seule à réorienter ses usines vers la défense. KNDS, autre industriel allemand de la défense, a annoncé début février 2025 reprendre l’usine de Görlitz d’Alstom, pour y produire des chars à la place de trains.

Rheinmetall a aussi signé un contrat cadre d’un montant de 8,5 milliards d’euros pour livrer des obus de 155 mm à la Bundeswehr et ses pays alliés, les Pays-Bas, l’Estonie et le Danemark.

Service militaire et conscription sont de retour.

Dans une grande majorité de pays d' Europe, le service militaire est de retour,notamment dans les pays de l' Est. L' Allemagne se distingue à ce niveau Si l'engagement volontaire n'atteint pas les objectifs de recrutement, le projet de loi autoriserait le Parlement à instaurer la conscription pour les jeunes hommes, éventuellement sélectionnés au hasard, qui auraient subi un examen médical complet au préalable. L'objectif est d'augmenter le nombre de soldats d'active de 183 000 à un nombre compris entre 255 000 et 270 000 d'ici 2035. 200 000 réservistes supplémentaires sont également prévus.Tous les jeunes de 18 ans recevront un questionnaire portant sur leurs motivations et leur aptitude au service, questionnaire qui sera obligatoire pour les hommes. Par ailleurs, un examen médical visant à évaluer l'aptitude physique et mentale des recrues potentielles sera de nouveau obligatoire pour tous les hommes nés le 1er janvier 2008 ou après, conformément à la demande du ministre de la Défense, Boris Pistorius. Afin d'attirer un maximum de volontaires, des incitations telles qu'une allocation mensuelle d'environ 2 600 € brut et une subvention pour l'obtention du permis de conduire sont prévues.

 « Pour moi, le point décisif est que nous visons une approche globale pour attirer les jeunes volontaires, et le second point important est la généralisation des examens médicaux », a déclaré Pistorius lors de la conférence de presse. « D'autres pays européens, notamment en Europe du Nord, ont démontré que le principe du volontariat, associé à des incitations, fonctionne, et j'attends exactement la même chose ici », a-t-il affirmé après les réunions des groupes parlementaires CDU/CSU et SPD au Bundestag.

 En résumé et pour conclure 

 Force est de constater, que la mobilisation contre la guerre reste circonscrite au

moyen orient et en Ukraine. Elle se manifeste pour le moment par des refus de 
participer aux guerres , par des migrations de masses, au défaitiste .  Il ne se 
dégage pas de luttes anti-guerre conséquentes, certaines luttes dites 
anti-impérialistes ne font que se positionner dans un camp contre un autre du
« nationalisme de gauche au campisme » le tout dominé par la géopolitique.
Il ne faut pas se laisser berner par les discours de paix ni exiger
 « une guerre propre » du droit international, ce droit qui sera toujours 
celui du plus fort. Voir sur le sujet

Les Droits de l’homme bombardent la Serbie.

La mélasse juridique bourgeoise internationale

G.Bad avril 2026

NOTES

2 le ministre de l'Economie Roland Lescure s'est félicité qu'à la fin mars, "56 millions d'euros" ont été placés par les particuliers dans le fonds dédié à la défense de la banque publique d'investissement Bpifrance, lancé en octobre dernier. Ce montant était déjà de 50 millions d'euros à fin décembre, pour un objectif total de 450 millions d'euros.

3Voir sur le sujet « Marx et Keynes les limites de l'économie mixte » Paul Mattick ed Gallimard.Rappelons que le livre est disponible sur le net en anglais: Marx and Keynes. The Limits of the Mixed Economy

4En 2025, selon le gouvernement, près de 900 millions d'euros ont été investis par des fonds français dans des entreprises de la "base industrielle et technologique de défense" (BITD) française, qui compte de grands groupes comme Dassault Aviation, Thales ou Airbus, mais surtout plusieurs milliers de PME. La BITD a encore besoin de 4 à 6 milliards d'euros en fonds propres d'ici 2030, a chiffré le gouvernement.

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 5-6-7 sur 26

  HOANG KHOA KHOI Extraits d'un discours* de ce militant trotskiste vietnamien, en France depuis 1943, qui fut interprète dans les ca...