mardi 12 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 14-15-16-17-18 sur 26

 


DES VIETNAMIENS EN VAUCLUSE LE CAMP DE SORGUES (EXTRAITS)* PAR JEAN-MARC SIMON

Chaque année, les Vietnamiens de notre région se réunissent au printemps pour célébrer une fête. Il y a encore quelques années, elle s'appelait Fête du Têt; mais la date en était variable selon les années, et surtout selon les lieux. Nous avons donc assisté en 1986 à cette fête, organisée le 8 mai par la Fédération de Provence-Camargue de l'Union générale des Vietnamiens en France, dans le nord du Vau-

* Publié dans Les Études vauclusiennes, juillet-décembre 1986, d'après un mémoire de maîtrise présenté en 1986 à Aix-en-Provence sous la direction du professeur J.-I. Miege.

cluse. Près de 300 présents, sinon plus, venus du Vaucluse, du Gard, mais aussi de Marseille, de Montpellier, parfois de Lyon. Sans doute cette fête entre dans un cadre politique, puisque l'ambassadeur de la république socialiste du Vietnam devait y être présent, mais elle s'inscrit aussi en tant que manifestation de l'identité communautaire et traduit certainement un très vif désir de maintenir les liens avec le pays d'origine... Cette fête se déroulait près de Bollène, l'un des points de concentration des Vietnamiens dans le département. Peut-être faut-il dire aussi que c'est une municipalité communiste, et que le maire est venu faire un tour à la fête. Plus qu'une visite de courtoisie, ne s'agit-il pas de liens historiques établis avec l'une des composantes de la vie politique française? Ce qui le soulignerait encore, c'est la présence à cette fête d'un responsable de la fédération du PCF du Vaucluse, seul parti français représenté. Ces liens sont-ils dus au fait que le Vietnam appartient aujourd'hui au camp socialiste? En fait ne remontent-ils pas beaucoup plus loin, c'est-à-dire n'ont-ils pas un fondement historique? Nous nous trouvons là en présence de deux grandes questions. La première de sociologie: quelle est cette communauté vietnamienne? La seconde d'histoire: comment cette communauté s'est-elle établie ici, dans le Vaucluse, et quels ont été ses rapports avec la communauté française, dans le cadre de la région. 

 Origines de la communauté vietnamienne dans le Vaucluse

Rappelons pour mémoire que la population vietnamienne a vécu une succession de conflits, entre 1939 et 1975: • la deuxième guerre mondiale, 1939-1945 • la guerre de reconquête française: 1946 -1954

la guerre américaine et la coupure du pays en deux états ennemis, Nord-Vietnam et Sud-Vietnam.

1) La réquisition des jeunes Indochinois Le drame indochinois commence donc en 1939. L'exploitation coloniale atteint alors son apogée et il est logique que, dans cet état d'esprit, un « effort de guerre» supplémentaire soit demandé par la France à l'Indochine, «perle de son Empire colonial». Les colonies sont considérées comme des réservoirs destinés à venir en aide à la mère-patrie, la devise étant : « Tout pour la métropole. » Deux solutions se présentent: 1) développer, en Indochine même, une production de vivres et de matières premières destinées à la métropole, et essayer d'y implanter une industrie de guerre, 2) envoyer en France métropolitaine une partie de la main d’œuvre nombreuse et bon marché que pouvait fournir la colonie. Dès le 16 juillet 1939, le ministre des Colonies, Georges Mandel, nomme le général Catroux gouverneur de l'Indochine avec les directives suivantes: « La situation internationale est menaçante, écrit-il au nouveau gouverneur, il faut à cette heure un homme d'action à la tête de l'Indochine. La mise en état de défense du territoire colonial y doit être énergiquement accélérée, il faut faire sortir de terre et faire produire le plus tôt possible une usine de construction d'avions. » Malheureusement, l'invasion japonaise de l'île de Haï Nam, dès le 9 février, va freiner ce bel effort de mise en défense de la colonie et donc orienter différemment la politique de la métropole on va en venir à la deuxième

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solution, celle qui consistait à consacrer à la guerre européenne le maximum du potentiel humain en envoyant troupes et main d’œuvre vers la France. Le premier exode vietnamien vers la France sera donc un exode « forcé », un certain nombre de jeunes gens étant « requis » par village; et si cette ponction d'hommes se fait dans des conditions moins révoltantes qu'en Afrique puisqu'on laisse le choix des requis à la discrétion du maire, il fallait s'exécuter et obéir aux ordres. Rappelons, si besoin est, que les « libertés publiques étaient pratiquement inexistantes », c'est du moins ce qu'écrit M. Philippe Devillers dans son Histoire du Vietnam: « Ni la liberté de parole, ni la liberté de presse, ni la liberté de réunion, ni la liberté de se déplacer n'étaient accordées. » Pham Quynh, chef du gouvernement de Bao Dai, pouvait écrire : « Les Annamites sont des étrangers dans leur propre pays. » Toute révolte contre cette déportation massive de population était donc impossible (10 000 à 11 000 Européens « coiffent » alors 22 millions d'habitants); de plus, beaucoup de jeunes vietnamiens, loin de redouter ce départ vers la métropole, le souhaitent: certains trichent sur leur âge pour remplacer un frère aîné qui va se marier ou dont le travail est plus in-dispensable pour aider les parents; « La France, c'était l'aventure », nous dit l'un d'entre eux: ils attendent de ce voyage un possibilité de continuer leurs études dans de meilleures conditions, en tout cas, une possibilité de s'élever dans l'échelle sociale, selon le proverbe: « Di Môt ngay duong, hoc môt sàng khôn. » (Plus d'un jour de voyage, plus d'intelligence.) Par ailleurs, presque tous sont d'origine paysanne; or, le niveau de vie des paysans est très bas, en 1939 au Vietnam; si 92 à 94 % de la population vivent de l'agriculture, les champs sont trop petits, la récolte maigre par suite du manque d'engrais, et l'usure atteint des taux exorbitants de 40 à 80 %.

Enfin, les « rebelles » subissent des châtiments exemplaires: on s'en prend parfois à leur village tout entier pour les représailles, afin de décourager toute résistance d'envergure. On comprend mieux ainsi que les Vietnamiens se soient soumis sans problèmes à cette levée en masse de soldats et de travailleurs, qui les gênait peut-être moins que la réquisition de denrées à destination de la métropole (riz, maïs, caoutchouc, café, thé...) Cependant la politique coloniale ne semble pas avoir produit tous les fruits espérés, puisque, sur les 80 000 « travailleurs-soldats » attendus en 1939, seulement 20 000 travailleurs et 8 000 tirailleurs furent expatriés, fin 1939-début 1940.

2) Leur répartition en France Ils furent tous répartis dans le midi de la France, pour des raisons climatiques, et placés, selon les nécessités de l'effort de guerre, dans des poudreries comme Sorgues, ou encore dans des ateliers de la SNCF, de l'aviation, ou dans des arsenaux. Répartis en cinq unités baptisées « légions », ils furent basés à Marseille, Agde, Bergerac, Sorgues, Lyon, Vénissieux. La région de Sorgues semble avoir été la plus importante; soulignons son importance pour un petit département comme le Vaucluse. «A Sorgues, il y avait alors 5 000 Indochinois faisant partie de la 3° légion, et répartis en deux camps, Poinsard et Badafier. Le colonel de la Pommeraie, qui avait fait carrière en Indochine et parlait la langue du pays, exerçait le commandement. Sa femme était membre de la famille Générat qui a donné son nom à un quartier de Sorgues... » Monsieur le comte d'Aulan était chargé du ravitaillement. Voici la suite de son témoignage (Entretien du 20 juin 1986 au château d'Aulan, Drôme) : « Une partie de celui-ci venait de l'intendance militaire : les rations de riz, le pain, la

viande. M. d'Aulan allait dans les champs avec ses camions à gazogène, pour acheter les légumes, et les paysans étaient contents de ne pas avoir à s'occuper de la récolte et du transport. Les Indochinois s'occupaient eux-mêmes de leur cuisine. Ils fabriquaient du savon, et surtout coupaient du bois pour en faire du charbon pour les gazogènes. Le rendement était bon, et les travailleurs ne semblent pas avoir eu de problèmes particuliers. Ils fabriquaient aussi de la vannerie, et des meubles et des objets en bambou. Le bois de bambou venait des bords du Gardon (région d'Anduze), et de Montfaucon, dans la région de Châteauneuf-du-Pape, ainsi que de la propriété de M. Doléon à Sorgues. Ils fabriquaient aussi des tapis avec de l'alpha. Les compagnies de travailleurs étaient dispersées depuis Salin-de-Giraud (où ils travaillaient dans les salins) jusqu'à Buoux ou Ja-von. Les baraques du camp avaient été cons-truites rapidement, en briques, et l'hiver y était rude. Des chaussons et des pèlerines étaient distribués, mais les Indochinois avaient la passion du jeu, et bien souvent ils jouaient chaussures et nourriture. Une fois, en passant en car à Brantes, j'aperçus des Indochinois pieds nus en plein hiver: j'allais voir le colonel, mais il me ré-pondit: « On vient de leur en donner si on leur en donne à nouveau, le résultat sera le même. » (Voir, à ce sujet, le témoignage adverse d'Anh Vanh.)... Tonkinois, Laotiens, Cambodgiens étaient répartis en compagnies séparées, et chaque interprète avait un bâton. C'est avec lui qu'il punissait les fautes; le colonel m'avait dit: « Laissez-les régler leurs problèmes entre eux, ne vous en mêlez pas ! » Le Têt était une grande cérémonie avec des dragons en papier, des crêpes à la farine de riz, du nuoc nain et de l'eau-de-vie de riz. A la tête du camp se trouvait le colonel avec un capitaine adjoint (M. Lefranc) et des secrétaires. Au-dessous, trois commandants, dont un s'occupait du ravitaillement. Au-dessous, les ca-pitaines de compagnies, puis les interprètes. En plus, un garage avec une section réparation.

LE CAMP DE SORGUES, DE LA FIN DE LA GUERRE À SA DISPARITION

 

La guerre finie, ces Indochinois ne devaient-ils pas rentrer dans leur pays ? Au cours de 1946, le nombre des rapatriés s'élevait à 5 800, mais il en restait encore 16 000 fin 1946, et les services officiels prévoyaient que 7 000 devaient être encore rapatriés. Le camp de Sorgues et le Vaucluse hébergeaient 1 300 Indochinois; ils en abritaient donc une forte proportion. A travers l'histoire de ce camp, le camp de Badafier, nous pouvons appréhender les problèmes de la vie des Vietnamiens en France, mais très rapidement ceux-ci vont se trouver compliqués par les incidences du conflit qui va éclater au Vietnam même, entre les forces françaises et le nouveau gouvernement formé par Ho Chi Minh.


Répartition des unités vietnamiennes en France en juillet 1941

Base de Marseille: 15 compagnies, 4 200 hommes

Légion d'Agde: 13 compagnies, 3 000 hommes

Légion Bergerac: 10 compagnies, 2 400 hommes

Légion Sorgues: 16 compagnies, 4 000 hommes

Lyon-Venissieux : 6 compagnies, 1 300 hommes (groupement autonome)

Au total: 60 compagnies, soit 15000 hommes.

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N'oublions pas que ces Vietnamiens ont quitté leur pays depuis 1939, que depuis 1941 les Japonais ont occupé leur patrie, et qu'ils n'ont donc plus de nouvelles de leur famille. Pendant toute la période que nous allons examiner, la plupart sont inoccupés; à peine en compte-t-on 300 qui travaillent sur plus d'un millier. Le chômage est donc très important. D'autre part, ils sont soumis à un régime quasi militaire et, à plusieurs reprises, les autorités prétendent leur interdire de sortir du camp. Contradictoirement, ils semblent jouir de grandes libertés, et leur seul contact avec les autorités françaises se fait à travers des délégués qu'ils élisent eux-mêmes. Enfin, les relations entre les autorités françaises et les travailleurs indochinois, déjà difficiles en de telles circonstances, sont bientôt envenimées par les événements du Vietnam.

L'ORGANISATION DU CAMP DE BADAFIER

Nous parlons ici d'Indochinois et de Vietnamiens, mais les termes ne sont pas identiques. Nous savons qu'il y avait une très grande majorité d'Annamites, comme on disait à l'époque, et un rapport nous donne la composition de la « légion » en novembre 1947. Sur 948 qui résident au camp même, la l'e, la 16', la 17e, la 32e, la 38e compagnies sont composées d'Annamites, soit 287, 167, 105, 74 et 162 hommes, tan-dis que la 22e et la 23e comportent respective-ment 60 et 83 Cochinchinois, soit 143 au total.

(la 22e était arrivée quelques jours plus tôt, le 25 octobre, de Saint-Chamas). Un autre rapport du 9 juin 1947 déclarait que sur 882, soit l'effectif total du camp, il y avait 182 Cambodgiens (la 38e compagnie), 40 Cochinchinois (la 22e compagnie) et les Lao-tiens, en tout environ 300 hommes. Comme on s'en rend compte, les chiffres globaux sont fort fluctuants, et la composition varie fortement selon les arrivées et les départs. Ainsi, le 6 mai 1947, 432 travailleurs sont envoyés à Solliès-Pont, mais le 22 du même mois, 428 arrivent du camp Colgat à Marseille. Brassage dont on se demande s'il n'avait pas pour but d'empêcher les « indigènes » (c'est ainsi qu'ils sont souvent appelés dans les rap-ports) de s'organiser mais, au contraire sans doute, la diffusion de la propagande en a été favorisée... Nous connaissons à peu près l'organisation du camp. Chaque compagnie a eu son délégué élu (et, semble-t-il, au scrutin secret, contrôlé par les autorités françaises du camp). C'est ce délégué qui est chargé des relations entre ses compatriotes dont beaucoup ne parlent pas le français, ou le parlent très mal, et les autorités du camp, qui dépendent du ministère des Co-lonies. De plus, il y a à leur tête un délégué général, élu lui aussi. (Il nous semble parfois comprendre qu'il l'est au second degré, parfois qu'il l'est au suffrage direct.) C'est ce conseil qui ad-ministre véritablement le camp, et les autorités françaises considèrent que c'est lui qui détient le pouvoir et que l'administration du camp n'est pas assez ferme; de toute façon, comme l'écrit un fonctionnaire dans un rapport: « Seuls les délégués vietnamiens sont écoutés. » On voit mal comment il en serait autrement, car, de toute façon, en face du millier de Vietnamiens qui s'occupent de tous les services (ils sont 48 dans les cuisines et les bureaux au 29 avril

1948), on ne compte que 9 Européens : • Le commandant du camp, • Deux commandants de groupement ayant un grade équivalent à celui de capitaine, • Deux commandants de compagnie (id.), • Quatre officiers correspondant à des lieutenants. Plusieurs représentants de l'administration du camp sont accusés d'être des membres du parti communiste français et de prendre parti pour les Vietnamiens. Ces administrateurs ne disposent que d'un bureau « où l'intimité, nous dit un rapport (1er août 1947) est impossible, car les "indigènes" y circulent continuellement, et cherchent à y surprendre les conversations lorsqu'elles ont lieu. » Un rapport semble dire que les Indochinois ont leur propre justice, leur tribunal, leur prison, leur police. Cela nous paraît un peu contradictoire avec le fait qu'à plusieurs reprises des rapports signalent l'existence de tendances opposées parmi les travailleurs vietnamiens, et qu'aucun rapport ne fait état de quelque accident que ce soit entre eux. Les Vietnamiens en tout cas semblent remarquablement organisés. Ils reçoivent des journaux parisiens ou régionaux (Les rapports citent: l'Humanité, Franc-Tireur, Combat, La Marseillaise, Rouge-Midi...). Et chaque matin les responsables font une revue de presse, et lisent et commentent la presse pour leurs compatriotes, au haut-parleur. En mai 1947, il semble que cette tâche soit celle du secrétaire du commandant du camp. Plus tard, il semble que cela revienne au délégué général élu. Un autre rapport estime les lettrés à 6 % environ (en avril 1947) et leur attribue ce rôle de lecture et de commentaire. La personnalité de ces lettrés et évidemment du délégué général est donc essentielle. Nous verrons par la suite les problèmes politiques qui y sont liés.

Les problèmes dépassent en effet le camp de Sorgues. Les Vietnamiens l'ont compris et, pour les traiter, ils cherchent à constituer une autorité qui regroupe tous les camps. C'est la DGI (Délégation générale des Indochinois). Un des Indochinois que nous avons rencontrés, nous a parlé, mais d'une façon vague, d'une réunion qui avait lieu à Avignon pour élire ses délégués. S'agit-il du congrès de décembre 1944 en Avignon, à propos duquel nous avons trouvé une allusion ? En face de cette DGI, se dresse évidemment la DTI (Direction des travailleurs indochinois), organisme administratif qui dépend du ministère des Colonies. Peut-être aussi à un certain moment, fort court, lorsqu'elle a été représentée en France, la Délégation du Vietnam en France a-t-elle essayé de jouer un rôle. Le premier problème est celui d'assurer la vie de ces travailleurs. En mars 1947, les travailleurs indochinois touchent une indemnité de chômage de 10 F par jour et une prime d'alimentation de 70 F. Quelque temps plus tôt, le 22 février, un costume et une paire de chaussures ont été distribués à chacun d'eux. En fait, même si des incidents ont pour sujet (ou pour prétexte, comme le disent les rapports administratifs), la nourriture ou les objets de consommation, ce n'est pas le plus important. Le 1er août 1949, 30 sur 69 protestent contre la nourriture qui est donnée. Le 4 mars 1948, des incidents ont lieu à propos du savon, de l'huile, les administrateurs sont traités de voleurs et de filous ! Mais surtout, l'argent, envoyé par mandat, n'était pas arrivé. La question du chômage préoccupe aussi bien les autorités que les travailleurs. Les autorités cherchent à placer le maximum d'entre eux, mais les projets mirifiques d'en envoyer 500 à Saint-Rémy, 300 à Solliès-Pont n'aboutissent

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pas. Il n'y en a jamais que 300 qui réussissent à travailler et 200 qui effectuent un travail clandestin. Les Vietnamiens de Carpentras et de Sorgues demandent dans un premier temps leur rapatriement. Le 19 novembre 1946, ils sont 800 à défiler pour aller à la préfecture, accompagnés d'un représentant de la CGT et d'un du PCF. Le 25 décembre 1946, les 5 compagnies du Camp Badafier, soit 1 022 hommes, déci-dent de se rendre à Avignon, après être sortis du camp individuellement. Ils sont alors dirigés par un conseil de 6 membres, la manifestation est dissoute. Comment? Pourquoi ? Questions pour le moment sans réponse. Déjà, le préfet insiste dans ses rapports au ministère de l'Intérieur sur les dangers que présente une telle masse d'un millier de personnes à 10 km de chez lui, et il demande sa dispersion. Le danger est accru, soulignent certains rapports, par la présence dans le même secteur d'un camp de condamnés de droit commun et d'un camp de prisonniers allemands. Un autre rapport — mais n'est-ce pas la phobie de l'épo-que — craint leur « rôle en cas d'insurrection armée » (une lettre anonyme avait dénoncé l'existence, chez certains d'entre eux, d'armes de guerre) et le préfet propose de les renvoyer dans un camp gardé militairement, comme celui de l'Ardoise, dans le Gard. La participation de 200 Vietnamiens à la manifestation du 1er Mai 1948 aux côtés de la CGT ne présente-telle pas elle aussi des dangers?

LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE D'INDOCHINE

Mais l'essentiel, ce qui détermine le reste, c'est l'évolution au Vietnam même des rapports entre le gouvernement Ho Chi Minh et les Français. Il faut rappeler un certain nombre d'événements, parce qu'ils ont eu leurs répercussions sur le camp de Sorgues. Comme on le sait, les troupes anglaises et françaises reprennent pied en Cochinchine après la capitulation japonaise, et le commandement allié confie aux Japonais le maintien de l'ordre. Nous trouvons dans les rapports mention d'une réunion le 4 novembre 1945, à la mairie d'Avignon, contre cette intervention franco-anglo-nipponne: 500 personnes ont écouté les orateurs du PC, du PS, de la CGT et des Indochinois, et se sont prononcées contre la guerre. Le 12 novembre, des rapports signalent des papillons et des affiches. Les jours suivants, à Orange, la 25e compagnie se prononce contre la guerre et, le 19, fait une grève de la faim. Les Vietnamiens se divisent alors, selon les rapports, en trois parties: les partisans du Viet minh, les partisans d'une collaboration avec les Français, les neutres ou simplement indifférents qui attendent la suite des événements. Mais déjà les incidents éclatent: à Cavaillon, après qu'un tract de la DGI ait été distribué par des membres du PCF, la 14e compagnie, soit 250 hommes, fait le 18 octobre 1945 une grève du travail (1 heure, semble-t-il) et de la faim. 800 militaires indochinois sont cernés par les CRS à Entraigues, nous dit Rouge-Midi, journal du PCF, le 27 octobre 1945. Entre Orange, Cavaillon et Entraigues, il y aurait à l'époque 1 700 Indochinois. Les conflits entre autorités françaises et « indigènes » (c'est ainsi qu'ils sont toujours qualifiés dans un certain nombre de rapports) prennent parfois des aspects clochemerlesques. Ainsi, en août et septembre 1949, pour la commémoration de la fondation de la république du Vietnam, les Vietnamiens arborent sur le camp le drapeau de la RDVN; les autorités envoient les gendarmes, une dizaine, puis les CRS, 60, le 12 septembre 1949. Et dès qu'ils sont partis, le drapeau « viet minh » est à nouveau hissé, et le petit jeu recommence... En effet, alors qu'en 1947 les autorités du camp et le préfet, comme nous allons le voir, avaient fait preuve de bon sens, une série d'instructions ministérielles interdisent le « drapeau vietminh » et, de façon absolue, « toute manifestation de caractère politique »... (Télé-gramme de l'Inspecteur général chef du Service central des travailleurs indochinois du 25 août 1949, et lettre du ministre de la France d'Outre-Mer, Coste-Floret, au ministre de l'Intérieur du 24 août, et télégramme secret du ministre de l'Intérieur au Préfet, du 30 août.) Une note d'information des Renseignements généraux au préfet du 19 octobre 1949 indique : « Comme cela a été indiqué antérieurement 1...] est inter-dit depuis août 1949 que les Indochinois arborent le drapeau du Viet Minh dans les centres dans lesquels ils sont hébergés. » Même si cet emblème, comme l'indique le même rapport, « est très peu visible de l'extérieur du camp », sa présence devient un symbole pour les uns et pour les autres. C'est ce qu'écrit le préfet au ministre de la France d'Outre-Mer le 15 octobre : « La situation [...] donne la preuve du mauvais esprit dont sont animés les travailleurs du camp de Sorgues, et qui ne saurait se prolonger sans que l'autorité des représentants de la force publique risque d'être gravement atteinte. » Le conflit à propos du drapeau, devenu le symbole de la libération face au colonialisme français, est ainsi à la fois infime et essentiel. Il traduit en Vaucluse l'évolution des rapports en Indochine même. Peut-être faudrait-il davantage distinguer les périodes tant que des ministres communistes ont été au gouvernement, (jusqu'au printemps 1947) les Vietnamiens ont subi une répression assez modérée, et en France même le mouvement populaire représentait une force non négligeable; enfin, la politique française en Indochine même hésitait entre la reconnaissance d'Ho Chi Minh et la guerre, Ho Chi Minh lui-même pratiquant le compromis. Par la suite, l'opération de police fait place à

la guerre ouverte qui va aller en s'intensifiant. La première période est donc marquée par des protestations, mais aussi des phases d'accalmie. Par la suite, c'est une épreuve de force presque quotidienne. Dès mars 1946, une résolution des Indochinois réclame « la libération des Annamites emprisonnés pour avoir demandé la reconnaissance du gouvernement du Vietnam du Nord » (note du 12 mars 1946 du préfet au ministre de l'Intérieur). A la suite du bombardement d'Haiphong en décembre 1946, nous trouvons que les Vietnamiens de Vairéas, à l'occasion de Noël, ont pris position contre la guerre. Sans doute n'ont-ils pas été les seuls. Les travailleurs vietnamiens, « réclament par dessus tout la cessation des hostilités entre la France et le Vietnam, et des négociations. » (Rapport du 10 mars 1947.) Après les accords du 6 mars entre le gouvernement français et Ho Chi Minh, les Vietnamiens du camp demandent la libération de ceux qui ont été arrêtés. De même, l'arrestation en France de Duong Bach Mai, représentant du gouvernement de la RDVN suscite des lettres de protestation au Président de la République et aux journaux (Rouge-Midi, La Marseillaise, L'Humanité, Franc-Tireur, le 22 mars 1947). Rien d'étonnant si de multiples rapports no-tent que les « indigènes » sont antifrançais. Le

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9 juin 1947, nous trouvons en effet: « Les indigènes, qui par leurs propos souhaitent la fin des hostilités en Indochine, ont un état d'esprit antifrançais. » Auparavant, une tournée théâtrale, venue du camp de Marseille, avait joué une pièce au contenu antifrançais: avec scènes de torture, et le drapeau français y était enlevé (en fait, il devait s'agir d'une mise en scène de l'histoire du Vietnam...) La pièce, dit le rapport, a obtenu un vif succès, et 15 000 F ont été collectés. (Rapport du 28 avril 1947.) Mais il faut évidemment relativiser: d'une part, à plusieurs reprises, nous lisons dans les rapports: « Tous sont à la CGT », c'est-à-dire qu'ils adhèrent à une organisation française, et qu'ils semblent entretenir les meilleurs rapports avec celle-ci et ses militants; d'autre part, nous allons voir que cela va poser un problème, ils arborent au camp côte à côte jusqu'au 15 octobre 1949, les drapeaux français et vietnamien. Ce n'est donc pas au peuple français qu'ils semblent s'opposer, mais au seul colonialisme. Le préfet lui aussi fait preuve de bon sens, puis-qu'il accepte que les Vietnamiens de Cavaillon commémorent le 3' anniversaire de la fondation de la république du Vietnam, pourvu que ce soit dans un local privé (23 août 1947); il est vrai que quelques jours auparavant 700 Vietnamiens avaient commémoré à Sorgues le 3' anniversaire de la révolution sans en demander la permission à qui que ce soit.

LES DIVISIONS POLITIQUES DES INDOCHINOIS

Ce n'est pas seulement par rapport à la France que les Vietnamiens se déterminent. Le 16 avril 1948, un rapport fait état d'une tension entre les 200 Cochinchinois et les 800 Tonkinois et se demande si cela ne recouvre pas des oppositions politiques entre les partisans de Bao Dai et ceux d'ho Chi Minh. C'est bien la seule fois d'ailleurs que sont évoqués les antagonismes régionaux, fait assez étonnant puisque le gouvernement français avait voulu jouer auparavant sur le séparatisme cochinchinois.

Mais surtout nous percevons leur évolution politique à travers des rapports fournis après l'élection des délégués. Des élections de délégués ont eu lieu du 15 au 22 juin 1947. C'est alors Nguyen Danh Dat, pourtant arrivé seule-ment de Marseille le 22 mai, qui est élu délégué général. En novembre, c'est Phan Dinh qui lui succède: « intelligent et actif », il est à la fois instituteur et interprète, il parle et écrit le français et donne des cours de français et de gnoc ngu; adhérent à la Ligue des émigrés indochinois, puis à la DGI, il est, nous signale-t-on, adhérent au PC. et abonné à La Vérité (rapport du 12 juin 1948). Depuis plusieurs mois, les trots-kystes s'implantaient dans le camp : « Il semble que depuis quelques temps, le parti commu-niste ait perdu un peu de son influence sur eux, ils délaissent en effet la presse communiste, et lisent avec intérêt par contre le journal La Vérité, organe de la IV Internationale. Ce journal fait l'objet de lectures et de commentaires des indigènes lettrés du camp, dont la proportion est de 6 % environ (rapport du 28 avril 1947). Un rapport du 12 juin 1948 fait état de trois tendances parmi les travailleurs: les partisans de Ho Chi Minh qui sont les plus nombreux, une minorité pour Bao Dat, et enfin les trotskystes. Le journal Vo San (Le Prolétaire) est signalé à plusieurs reprises parmi ceux diffusés au camp). Elections le 21 juin: Phan Dinh n'obtient que 12 % des voix, mais Hoe, trotskyste, « sectaire et agressif », en obtient 74 % pour le poste de délégué général. La plupart des délégués, constate le rapport, sont trotskystes: « Ce sont à présent les éléments trotskystes (la majorité des dirigeants font partie de la IV' Internationale), qui contrôlent entièrement l'effectif total du camp. Leur influence est extrêmement forte, et les partisans d'ho Chi Minh ont été évincés des postes de commande. C'est pourquoi, mal-gré l'état d'esprit actuel, en apparence calme,

un incident entre trotskystes et partisans d'Ho Chi Minh est toujours susceptible de se pro-duire. » (Rapport du 22 juin 1948.) C'est qu'en effet quelques jours plus tôt dans un rapport, nous trouvons la traduction d'une brochure antitrotskyste du parti communiste vietnamien, brochure qui fait part de décisions d'interdire le journal trotskyste Vo San comme contraire à Ho Chi Minh. Nous ne.pouvons que nous poser des questions à propos des prises de position, mais elles semblent avoir été quasi générales dans tous les camps de travailleurs indochinois.

LA LIQUIDATION DU CAMP

Dans un premier temps, les autorités françaises cherchent à se débarrasser des éléments indésirables. A la suite de l'arrestation d'un représentant du gouvernement d'Ho Chi Minh en France, Tran Ngoc Danh, délégué parlementaire, chef de la délégation du gouvernement de la RDVN à Paris, le 31 janvier 1948, au camp de Sorgues, 1 000 travailleurs indochinois réunis en assemblée, décident de protester en commençant une grève de la faim. Six meneurs sont arrêtés et transférés à Bias. On trouve alors mention d'un immense meeting (900 Indochinois y sont présents): les délégués des travailleurs avaient invité des orateurs de la CGT, du Front national et de l'Union des femmes françaises à venir y prendre la parole; une résolution est adoptée qui proteste « énergiquement contre l'arrestation illégale de leurs six camarades (dont quatre délégués syndicaux) que l'on a emmenés dans une direction inconnue ». Des lettres recommandées sont envoyées au Président de la République, au ministre de l'Intérieur, au ministre de la France d'Outre-Mer, aux Présidents du Conseil et de l'Assemblée nationale. Mais, surtout au cours de l'année 1948, ce sont des centaines de Vietnamiens qui vont être rapatriés de force vers leur pays. Le 15 juillet, le camp est cerné par les CRS, 35 Vietnamiens emmenés à Privas, puis acheminés vers le Vietnam.

Le 18 août 1948, des travailleurs indochinois, réunis en assemblée générale demandent leur rapatriement suivant l'ordre de leur arrivée, mais non pas dans les zones occupées, précisent-ils, et protestent énergiquement contre l'internement dans le camp du cap Saint-Jac-ques ou dans la prison centrale de Saigon. Le 7 septembre, 329 sont rapatriés: ils ont injurié le commandant. Le 22 septembre, 251 sont renvoyés au Vietnam; le 18 octobre, 520 ont un sort semblable. Le 16 mars 1949 enfin, il est signalé le départ de 300 autres. Mais sans doute faut-il tenir compte des transferts venant d'autres camps. De toute façon, l'effectif total qui était de 430 dont 376 au camp même en décembre 1948 ne sera plus que de 200 dont 160 au camp en août suivant, et bientôt le camp sera supprimé.


CONCLUSION

Le camp de Sorgues constitue donc une société différente de la société française environnante, non seulement parce qu'il est en opposition à celle-ci, mais parce que son évolution et les problèmes qui s'y posent sont radicalement autres. Morceau de Vietnam en terre vauclusienne ou communauté de travailleurs (la plu-part chômeurs !), évoluant de façon aberrante dans un entourage capitaliste, par suite de circonstances exceptionnelles, tant nationales que sociales? Nous en avons retracé longuement l'histoire d'après les documents trouvés aux archives départementales. Mais cette histoire ne semble plus concerner la communauté vietnamienne en Vaucluse, même si parmi elle certains ont sans doute été présents au camp. •

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LES TRAVAILLEURS INDOCHINOIS EN FRANCE

de 1939 à 1948*

En 1939, au moment où la guerre éclata, Georges Mandel fixa deux objectifs à l'Indochine: « Mobiliser la totalité des forces matérielles et morales de l'Indochine à une double fin, c'est-à-dire en vue de pourvoir à sa défense en cas d'agression et d’élever au plus haut degré sa contribution à l'effort de guerre de la métropole. » Pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle 90000 travailleurs et tirailleurs indochinois avaient été déplacés en métropole pour pallier la pénurie de main-d’œuvre et de chair à canon, les entrepreneurs avaient déploré le manque d'organisation nuisible à la rentabilité de cette main d’œuvre transplantée.

Création de la MOI

C'est pourquoi que déjà en 1926, une instruction du ministère du Travail avait prévu la création en temps de guerre d'un service de main-d’œuvre indigène, nord-africaine et coloniale, la MOI. C'était à la MOI qu'incombait la charge de recruter, d'acheminer et d'administrer les travailleurs coloniaux. Le 24 juillet 1934, une instruction générale vint compléter celle de 1926; elle prévoyait l'acheminement dans la métropole des travailleurs des différents territoires de l'Empire et leur organisation : ils devaient constituer des compagnies, formations de base regroupées en légions et en inspections régionales. Le vote de la loi sur « l'organisation générale de la nation en temps de guerre », le 2 juillet 1938, allait permettre l'application de ces textes en autorisant la réquisition des travailleurs non combattants pour remplacer les soldats français du front et notamment les travailleurs coloniaux (article 14 de la loi). En avril 1939, deux décrets complétèrent ce dispositif législatif relatif au recrutement et à l'organisation des travailleurs coloniaux. Le ministère du Travail était responsable de la main-d’œuvre. Néanmoins, le régime fixé en 1938-1939 par voie légale et réglementaire était le résultat d'un accord entre le ministre des Colonies, le ministre du Travail et le ministre de la Défense nationale. L'appel à l'Indochine s'inscrit désormais dans un scénario solidement établi qui élimine les improvisations de la Première Guerre mondiale. Mais le dispositif législatif ne concerne la main-d’œuvre qu'une fois à pied d’œuvre en métropole. Le problème du recrutement dans les colonies était abandonné aux autorités sur place. Le 29 août 1939 un arrêté fixa l'ouverture du droit de réquisition sur tout le territoire de l'Indochine. Du 20 octobre 1939 au 14 mai 1940, date du dernier embarquement, quatorze bateaux ont acheminé 19362 Indochinois en direction de la métropole. Les Annamites constituèrent plus de la moitié des contingents indochinois, le

Tonkin fournit plus d'un quart des effectifs alors que la Cochinchine n'apporta qu'une maigre contribution avec un millier d'hommes réquisitionnés. Ce déséquilibre du recrutement entre les diverses régions est à mettre en relation avec les différents liens coloniaux entretenus par la France avec les pays d'Indochine. L'Union indochinoise à la veille de la Seconde Guerre mondiale constituait en effet un ensemble disparate, soudé par une armature administrative centralisée et dominée économiquement par une société coloniale cohérente, composée de trois catégories principales: les fonctionnaires, les militaires et les « colons ». Elle était formée par toute une hiérarchie de fonctionnaires qui venaient après le gouverneur de Cochinchine, et les résidents supérieurs du Tonkin, d'Annam, du Cambodge et du Laos. Parmi ces fonctionnaires, on trouvait les auxiliaires indigènes de l'administration française qui constituaient, après le règne des lettrés, une nouvelle génération de notables avec la bourgeoisie des propriétaires fonciers. Intermédiaires entre la société coloniale et la masse des Indochinois, d'origine rurale, ils furent les relais « naturel » du recrutement des travailleurs coloniaux en Indochine. Au moment de la déclaration de guerre, ordre fut donné par le général Catroux, le premier militaire à accéder au poste de gouverneur général de l'Union, aux résidents supérieurs et au gouverneur de Cochinchine, de recruter des travailleurs civils pour former des contingents d'ONS destinés à la métropole. On parla tout d'abord de requis volontaires, mais, très vite, le recrutement prit l'allure d'un enrôlement forcé appliqué par les notables et magistrats indigènes municipaux. Ces derniers fournissaient ensuite une liste des requis qui, sur ordre du résident supérieur ou du gouverneur, étaient incorporés au fur et à mesure des possibilités

de transports, La collaboration des autorités indigènes a permis en peu de temps la mobilisation de milliers d'Indochinois. L'efficacité de l'application d'une politique coloniale en matière de main-d’œuvre indigène trouva son origine dans l'inféodation et le « loyalisme » des élites locales, une minorité qui tendait à se séparer du reste de la population. Leur rôle fut décisif, il explique en partie le déséquilibre dans le recrutement évoqué plus haut. Les responsables bouddhistes des pagodes ont joué aussi leur partie... « La main-d’œuvre cochinchinoise s'avérait également précieuse pour la prospérité de la colonie soumise à une administration directe. C'est également en Cochinchine que l'amélioration économique avait donné naissance à une bourgeoisie indigène politisée. Sa présence représentait un obstacle potentiel à une politique d'enrôlement. Celle-là, impopulaire, fut appliquée plus largement en Annam et au Tonkin, protectorats français plus pauvres, plus peuplés. La politique impériale pouvait là se retrancher derrière les autorités locales et indigènes puisque le recrutement s'opérait selon des modes de coercition fortement liés aux structures sociales et mentales traditionnelles. Même si l'appel aux volontaires n'y reçut pas un franc succès, l'enrôlement de force ne provoqua pas de résistance collective. Pourtant, 90 % des travailleurs déplacés furent recrutés de force dans la masse de la paysannerie pauvre. Arrachés brutalement à leurs rizières, les requis il-lettrés, non initiés au travail industriel vivaient jusqu'alors dans un univers traditionnel, coupé de la société coloniale. Les volontaires furent peu nombreux, un peu moins de 10 % des effectifs. Ils représen-

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* Principalement d'après un article de Liêm Khé Tran-Nu paru pour la première fois en 1989 dans le n° 10 (p. 5-21) du Bulletin du centre d'histoire de la France contemporaine publié à l'université de Nanterre (avec de larges extraits).

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taient cependant un maillon important dans le système d'organisation de déplacement de la main-d’œuvre indochinoise. La faiblesse relative des Français en Indochine, qui n'a jamais été une colonie de peuplement, exigeait le recours à ces volontaires pour former l’encadrement intermédiaire. Ceux-ci avaient tous le niveau d'études primaires. Ils furent immédiatement promus interprètes et surveillants (un surveillant pour 25 travailleurs). Leur engagement fut ressenti comme un signe de loyalisme. Une sorte de malentendu s'installa car, pour ces diplômés, l'engagement correspondait à un projet migratoire. Compte tenu de la faiblesse des bourses attribuées pour effectuer les études en métropole, il y avait dans cet engagement l'opportunité de faire un voyage en France, ce qui signifiait une possibilité d'élévation de leur niveau culturel et une chance de promotion sociale. Au rêve succéda rapidement le désenchantement. » Les notables et les autorités indigènes semblent avoir joué le jeu de la politique de transfert de la main-d’œuvre coloniale au profit de l'effort de guerre de la métropole. Parmi les enrôlés de force, certains (on ne connaît pas les chiffres) ont tenté de déserter, il y eut des suicides et des automutilations... Malgré la forte mobilisation des intermédiaires, l'objectif fixé n'a pas été atteint. Dès mars 1940, la MOI constate un déficit de 3 000 hommes sur l’effectif envisagé précédemment. Les réserves en hommes étaient inépuisables mais la question de l'encadrement et le problème des transports constituaient un palier difficile à franchir. Une note du cabinet de l'état-major constate que ces problèmes représentent « une limite a l'accroissement des effectifs allogènes que le souci de ménager le sang des Français souhaiterait plus considérables ». Au point de vue « qualitatif », les autorités industrielles ne sont pas satisfaites non plus.... Destinés à remplacer dans les industries de guerre les ouvriers français partis au front,les recrutés provenaient pour la quasi totalité d'entre eux des zones rurales pauvres de l’Indochine. Commentaire de la MOI qui envoya une circulaire relative à l'utilisation de la main-d’œuvre coloniale : « Les travailleurs indigènes ne sont pas interchangeables avec des ouvriers européens pas plus d'ailleurs qu'ils ne sont interchangeables entre eux quand ils appartiennent à des races différentes [...]. Les Indochinois ont pour les menus travaux des dispositions particulières [...]. Ils ont des facultés innées d'adaptation à des travaux d'exactitude, leur intelligence est assez éveillée [...] ils sont agiles et souples mais très sensibles au froid, il ne faut leur demander de travaux de force que tout à fait exceptionnellement... » La grande guerre avait fait naître un stéréotype de l'Indochinois qui s'impose désormais au début du nouveau conflit mondial.

Organisation et utilisation de la main-d’œuvre indochinoise

« Dépendant du ministère du Travail, les requis furent pris en charge par une administration, la MOI, qui, dans les faits, fonctionna de façon quasi autonome. Administration ci-vile, elle gérait une main-d’œuvre coloniale statutairement considérée comme une main-d’œuvre civile réquisitionnée pour le temps de guerre. Elle avait été conçue comme un service économique ayant pour objectif d'"employer économiquement la main-d’œuvre indochinoise" ». Son organisation interne, fixée par décret, comprenait en principe des services correspondant à tous les aspects de la vie quotidienne des travailleurs: section administrative et financière, section du personnel, section des œuvres sociales, inspection médicale... Le chef du service était désigné par le ministre parmi des hauts fonctionnaires du département du Travail. Il était assisté de plusieurs adjoints, officiers supérieurs ou administrateurs des colonies recrutés « dans la limite des crédits ouverts à cet effet » par le ministère. En novembre 1943, la MOI fut rattachée au Commissariat général à la main-d’œuvre, nouvellement créé. D'un strict point de vue administratif, l'organisation des travailleurs indochinois s'appuyait donc sur un service doté d'une armature solide et cohérente, peu entamée par les aléas de la guerre du fait de la souplesse des textes qui permettait une utilisation flexible de la main-d’œuvre coloniale.

Les travailleurs étaient organisés en compagnies et légions mis au service des industries de la Défense nationale dont les besoins en main-d’œuvre étaient centralisés par le ministère du Travail. Soumis à une discipline militaire, ces travailleurs étaient dirigés par des « cadres » indochinois, maintenus aux fonctions subalternes et jouant les intermédiaires vis-à-vis de l'encadrement français. Celui-ci était formé par les administrateurs, anciens administrateurs et élèves de l’École coloniale. Ils jouissaient d'une relative liberté d'action dans les camps, favorisés au demeurant, sous l'Occupation, par la désorganisation des services comme en témoigne le mauvais fonctionnement des services d'inspection prévus par la réglementation. La MOI constituait un monde particulier. Formée de travailleurs requis étrangers à la société civile et dotée d'un encadrement non sou-mis aux autorités militaires, elle ne connaissait aucune ingérence extérieure dans ses affaires. En son sein, les travailleurs coloniaux étaient organisés de façon étanche. La main-d’œuvre indochinoise relevait de services spécifiques. Dans ce contexte, une marge de manœuvre importante était laissée aux administrateurs. Les témoignages d'anciens requis sont unanimes pour dénoncer l'attitude brutale et arbitraire de l'encadrement français.

Dès leur arrivée, les travailleurs étaient disséminés sur tout le territoire français, installés dans des bâtiments ou sur des terrains transformés en campement, réquisitionnés par l’État, à proximité des lieux où était employée cette main-d’œuvre. Le requis ne touchait pas directement son salaire qui était versé par l'employeur à la MO. Cette dernière devait assurer l'entretien complet du requis et lui donner une « solde ». Les entreprises privées et les services publics pouvaient employer les travailleurs indochinois après avoir accepté les clauses du cahier des charges et signé un contrat de travail. Le salaire du requis était, en général, plus bas que les salaires régionaux officiellement accordés aux ouvriers européens « compte tenu du moindre rendement de la main-d’œuvre indochinoise ». Les entreprises bénéficiaient d'un certain nombre d'avantages comme l'exonération des diverses indemnités sur les accidents du travail, du versement de la cotisation patronale pour les assurances sociales et du versement des sommes prévues par le régime d'allocations familiales obligatoires. Les salaires des requis semblent avoir été la seule ressource financière de la MOI. En tant qu'organisme civil, la MOI fonctionnait plus comme un service économique à la recherche de moyens financiers pour équilibrer son budget que comme un service gérant un budget de type service public. De fin 1939 à juin 1940, les travailleurs indochinois furent principalement affectés aux cartoucheries et aux poudreries (1 797 à la poudrerie de Bourges, 1 798 à celle d'Angoulême, 1 634 à celle de Bergerac, 2 327 à celle de Bordeaux, 1 490 à celle de Sorgues, 1 332 à celle de Toulouse...). Dans les usines, les requis étaient soumis à la discipline du travail à la chaîne et du

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travail posté. La nature même du travail répétitif ne nécessitait pas une formation technique, les travailleurs s'y adaptèrent rapidement. La dé-faite de 1940 entraîna une nouvelle affectation de ces requis. On peut distinguer ici la « période sylvestre » (septembre 1941-novembre 1942) où les requis furent employés dans la coupe de bois et dans les travaux agricoles, et la « période industrielle » (novembre 1942-1944) où ils furent à nouveau affectés dans les usines . Ce découpage correspond à la césure de fin 1942: le tournant de la guerre. La « période sylvestre » était celle où la main-d’œuvre indochinoise contribuait encore à l'économie française contrairement à la « période industrielle » qui marqua, avec l'invasion de la zone libre par l'armée allemande, l'utilisation de cette main-d’œuvre au service de l'effort de guerre. Dès lors, plus de 6000 Indochinois (soit 43 % de l'effectif global) travaillèrent directement ou indirectement pour les troupes allemandes d’occupation sans compter les tirailleurs indochinois employés dans l'organisation Todt, notamment dans la construction du mur de l'Atlantique. On peut douter que les requis aient ressenti cette césure. Certes, ils étaient au courant de la dé-faite mais leur encadrement n'avait pas varié.

Pour la plupart cette guerre n'était pas la leur et la seule chose pour laquelle ils militaient était leur rapatriement au pays. Cette utilisation d'une main-d’œuvre massive et non qualifiée était associée à l'idée d'un rendement collectif des travailleurs confrontés aux tâches répétitives mais aussi dangereuses comme dans la manipulation des poudres. Un élève administrateur de la MOI exposait ce postulat du rendement collectif: « On savait fort bien qu'il était pratiquement impossible d'ob-tenir un rendement individuel analogue à ce-lui des ouvriers européens et l'on se contentait d'affecter massivement cette main-d’œuvre à des entreprises importantes pour en obtenir les meilleurs résultats totaux possibles. » Cette expérience, tout en se reposant sur celle de l’utilisation massive de la main-d’œuvre immigrée lors de la Première Guerre mondiale et dans l'entre-deux-guerres, préfigurait la planification des déplacements de la main-d’œuvre originaire des colonies françaises pour la reconstitution de l'après-guerre selon les objectifs du plan Monet.

Ce qui ressort des témoignages, c'est que les travailleurs ont surtout souffert des cadences de travail qui leur étaient imposées. Le nombre des décès fut le plus élevé en 1943 et 1944 au moment où on exigeait d'eux un plus haut rendement: de 2,5 % en 1942, le taux de mortalité passa à 18 % en 1943 et 17,5 % en 1944. C'est également au cours de ces années que les difficultés matérielles atteignirent leur paroxysme. Liée à un contexte général où la crise du ravitaillement affectait l'ensemble de la population française, l'austérité fut d'autant plus forte pour les requis que la désorganisation de la MOI rendait ses services inefficaces. Les requis souffrirent de la dégradation des logements, de l'insuffisance vestimentaire et surtout de la restriction des vivres, volée la plu-part par les gradés et les cadres pour leur usage personnel ou en faire du marché noir. La plupart du temps, les requis durent alors trouver leurs propres moyens de ravitaillement. Les témoignages et les rapports sont unanimes: les Indochinois mangeaient ce qu'ils pouvaient trouver, des fruits, des herbes... Dans ce con-texte, les vols étaient fréquents aux alentours des camps. En septembre et octobre 1944, sur quinze condamnations, quatorze concernaient le vol et le trafic des tickets de pain.

Les Indochinois en France: « fils protégés » ou étrangers indésirables?

« Aux souffrances physiques, il faut ajouter une dégradation de la situation morale. Le prolongement du séjour avivait les plaies du déracinement. La réponse de Vichy au désespoir des « fils protégés de la France » prit la forme d'une politique d'assistance sociale et morale fondée sur l'exaltation du folklore traditionnel et les pratiques sportives. Au moyen de la propagande radiophonique (émissions coloniales) et par la presse écrite Công Binh, l'objectif était

de créer un esprit de corps chez les coloniaux. Au lendemain de la Libération, l'administration conserva les principaux traits de ce dispositif d'encadrement moral et de contrôle social pour préparer un retour et une réinsertion en bon ordre. Les résultats n'eurent qu'un effet douteux si l'on en juge par les réactions des requis qui refusèrent peu à peu de jouer le jeu pour prendre en charge leur propre « animation » culturelle hors de la tutelle constante de l'administration coloniale qui les soumettait à des rapports d'autorité et d'infantilisation. Parqués dans les camps, les requis vivaient de fait une situation d'exclusion et de particularisme qui empêchait tout mouvement d'échange et d'insertion. De fait, les relations avec la population civile furent difficiles. D'une manière générale, les réactions françaises étaient nourries de préjugés entretenus par l'encadrement et par la presse.

Les Indochinois étaient dépeints tantôt comme des « cannibales » dangereux, tantôt comme des enfants innocents, mais toujours comme des hypocrites et des voleurs potentiels. Dominait aussi l'idée selon laquelle les Indochinois ne ressemblaient pas culturellement aux Français, n'étaient pas des adultes et appelaient donc une surveillance particulière. De tels stéréotypes fournissaient des justifications à l'entreprise colonialiste et au traitement infligé par la MOI. aux travailleurs coloniaux. On pouvait lire, en 1972 encore, dans L'Echo du Vidourle, un journal de Montpellier, ces quelques lignes qui donnent la mesure de l'interprétation caricaturale et fantasmatique des mœurs indochinoises: « Leur séjour ne fut pas particulièrement apprécié de la gent féline et canine. Le ravitaillement étant plutôt déficient à cette époque, chats et chiens furent souvent victimes de la gourmandise asiatique »

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Les sujets « protégés de la France », venus contribuer à la défense de la mère-patrie, demeurèrent des étrangers, des barbares. Dans ce contexte général, l'attitude de la classe ouvrière et celle des femmes méritent une attention particulière. On l'a déjà dit, leur encadrement ne favorisait guère les échanges avec la population locale. De plus, les barrières de la langue, l'espoir d'un rapatriement rapide n'encourageaient pas, du côté indochinois, les rencontres et les échanges. Si les relations furent limitées surtout aux cadres indochinois maîtrisant le Français, elles restèrent cordiales avec les travailleurs immigrés et les femmes. En vertu des stéréo-types, les Indochinois étaient souvent affectés dans les usines à des travaux minutieux (dans la fabrication de petites pièces par exemple) où ils côtoyaient une main-d’œuvre fortement féminisée. Les femmes, comme les Indochinois, étaient considérées par le patronat comme une main-d’œuvre appliquée, docile et silencieuse. Les conditions étaient donc réunies pour favoriser les liens d'affinité entre les Indochinois et les Françaises. Ils se sont effectivement tissés mal-gré les multiples avertissements professés par la MOI: « Les jeunes filles qui croiraient pouvoir épouser un Indochinois s'exposeraient à de ter-ribles déceptions...» Parmi le millier d'Indochinois qui ont opté pour une installation définitive en France, nombre d'entre eux se sont mariés avec une Française. [...I Mais ce phénomène de mariage mixte n'a concerné qu'une minorité de requis, les autres avaient, en effet, les yeux tournés vers l'Indochine où ils avaient laissé amis, famille, femmes et parfois enfants.

Un bras du Viet minh en métropole? Les résistances

Comme si la colère et les souffrances avaient été trop longtemps contenues, l'effervescence dans les camps des requis fut importante dès 1944. La Libération favorisa l'émergence de revendications pour une vie meilleure et suscita l'espoir d'un rapatriement rapide. A l'avant-garde du mouvement de revendication, on trouve des « cadres » indochinois. Partis volontairement dans l'espoir d'une promotion sociale et par attrait pour l'Occident, ils étaient cantonnés à des postes subalternes sous la haute surveillance des autorités françaises. Face à l'administration s'imposa une solidarité communautaire, interclassiste et en rupture avec l'ordre colonial représenté par l'administration MOI. Au sortir de la guerre, la rencontre avec la communauté étudiante indochinoise en France agit comme catalyseur du mouvement de revendication et d'auto-organisation. Cette communauté, implantée en France avant la guerre, avait déjà une identité communautaire forgée par une expérience politique acquise en métropole. Pour la plupart politisés, nationalistes ou marxistes convaincus, les étudiants et intellectuels indochinois trouvèrent dans les « cadres » indochinois d'indispensables et d'utiles relais pour la propagation de leurs idées et la politisation des requis. Isolés, les travailleurs y trouvèrent leur premier appui hors des camps. Le mouvement des travailleurs indochinois prit la forme d'un affrontement permanent avec l'administration. Il s'articulait autour de revendications sociales, économiques et poli-tiques. Les requis se lancèrent dans la bataille pour leur propre émancipation à l'égard de la MOI. Ils s'organisèrent dans les camps et rejoignirent les autres membres de leur communauté au Congrès des Indochinois de France qui se tint en Avignon, les 15, 16 et 17 décembre 1944, et réunit une centaine de délégués représentant les 25 000 Indochinois de France. Ce fut le congrès constitutif de la Délégation des Indochinois, désignée par ses membres comme « seul organisme représentant régulièrement la colonie indochinoise en France pour faire aboutir ses revendications sociales et politiques. La Délégation parlera au nom de l'Indochine toute entière... ». 

     Ce désir d'émancipation et cette volonté de se considérer comme citoyens libres à égalité avec les citoyens français était perceptible dès 1943, mais il s'accentua surtout début 1944...A la Libération, la MOI envisagea un moment la mobilisation militaire pour résoudre le problème du statut des requis coloniaux. Cette éventualité se heurta immédiatement à la volonté des Vietnamiens qui, en attendant leur rapatriement, désiraient être démobilisés et reconnus comme des travailleurs libres. Les revendications pour l'égalité des droits s'associèrent à une demande de formation professionnelle et de liberté syndicale. La première fut pour les uns un moyen d'insertion dans le monde du travail en France et pour les autres une promotion sociale assurée à leur retour. Pour tous, il s'agissait de réclamer leur dû à l'administration coloniale et à la France pour laquelle ils avaient, estimaient-ils, payé assez cher le prix du déracinement et leur contribution à l'effort de guerre. Sur le plan syndical, la MOI se trouva devant une situation de fait; de nombreux travailleurs étaient déjà affiliés à la CG. comme les 2 500 requis des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse syndiqués dès novembre 1944 Contrairement à une certaine mythologie ancrée dans la classe ouvrière française qui dé-signe l'Asiatique comme un briseur de grève (d'où le terme « jaune »), les requis indochinois firent preuve d'une grande combativité. Les relations entre les travailleurs indochinois, le PCF et la CGT s'intensifièrent à partir de l'automne 1945. Quand la ligne politique du PCF, à la suite de la « révolution » d'août, s'éloigna de la politique indochinoise du gouvernement provisoire... Le PCF concurrençait ainsi les trotskistes dans le domaine de l'inter-nationalisme, et cela à un moment où ces derniers connaissaient une influence importante chez les requis indochinois, grâce au travail effectué depuis la fin 1943 par le Groupe bolchevique-léniniste indochinois, formation de la IVe Internationale. Les trotskistes avaient été les premiers à s'interesser au sort des travailleurs indochinois en France... Le journal qu'ils animaient, Tranh Dau, était largement connu et lu dans les camps a partir de 1944-1945... Cependant le Viet minh de Ho Chi Minh veillait, qui voulait faire du combat contre la MOI, le bras armé du Vietminh en métropole. Les grèves se multiplièrent à chaque envoi du corps expéditionnaire, à chaque exaction du gouvernement français. Les meetings et manifestations étaient autant d'occasions pour interpeller l'opinion française. Parallèlement, les requis poursuivirent une politique de désobéissance civile dans les camps. Les travailleurs vietnamiens devenaient plus que jamais indésirables, tant en métropole que dans la colonie ou ils devaient repartir. 

La majorité des rapatriés fut formée par des ouvriers destinés à retrouver leur condition sociale d'avant leur départ. Cette situation fut d'autant plus douloureuse pour les requis que le retour en Indochine, après dix ans d'absence — avec tout ce que cela pouvait comporter de ruptures affectives —, leur laissait présager un sombre avenir. Le retour s'effectuait dans la peur et la honte, sans fanfare et sans honneur — quand il ne prenait pas l'allure d'une déportation politique. 

Déjà dès l'été 1944, le ministre des Colonies avait exprimé cette crainte: « Dans les conditions difficiles où nous rentrerons en Indochine, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser chacun de ces Indochinois se transformer

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en autant de propagandistes hostiles à la cause française. » A partir de 1946, en effet, le ministère de l'Intérieur et les préfets des départements où séjournaient les requis intervinrent avec insistance pour accélérer le rapatriement des requis dont la présence était ressentie comme une menace pour l'ordre public. On craignait, de plus, des heurts avec les rapatriés d'Indochine. Dès lors, les Indochinois furent consignés dans les camps et il fut hors de question de tolérer la propagande pour l'indépendance du Vietnam. La ligne de conduite des autorités ne pouvait dévier des principes généraux adoptés pour la politique indochinoise. Un décret du 18 octobre 1945, pris en Conseil des ministres, prononça la dissolution de la Délégation générale des Indochinois, qui continua néanmoins à exercer clandestinement ses activités. Parallèlement à cette décision, le gouvernement procéda à une série d'arrestations. Des membres de la Délégation furent mis aux arrêts, dont Tran Duc Thao, responsable de la Délégation, en vertu de l'article 80 du Code pénal: atteinte à l'intégrité du territoire français et à l'autorité de la France. L'administration cherchait à décapiter le mouvement. Elle en mesurait mal la profondeur car ses tentatives ne firent qu'aviver les tensions dans les camps. La politique d'isolement des «meneurs» et des «agitateurs» culmina en 1948 avec des arrestations en masse et l'internement des éléments jugés subversifs. En février 1948, plus de 120 travailleurs furent arrêtés, dirigés sur le camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne, et embarqués aussitôt en direction de la colonie. En juillet, le même scénario se reproduisit pour 300 autres travailleurs. A partir de 1948, avec la répression et les rapatriements, le mouvement s'essouffla. Les rapatriements prirent fin en 1952. Au total, sur les 20 000 requis, un millier choisirent l'installation définitive.

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NGUYEN T.



Publié dans L'Aurore du 6 au 11 janvier 1946 : les années 1940-1941 racontées par un jeune enrôlé amoureux de la France, devenu cadre dans les camps.

Annamites en France. Y-a-t'il une insurrection générale des peuples d'Indochine contre nous, qui ne poserait entre eux et nous qu'une question de force ? Ou bien n'y-a-t'il qu'un malentendu qui tiendrait surtout à ce que nous n'avons pas toujours bien compris que les populations de la Cochinchine, de l'Annam et du Tonkin étaient parmi les plus évoluées de notre Empire ?Des Annamites sont venus en France, en 1940, pour travailler au service de la patrie en danger. Beaucoup sont venus volontairement, certains avec enthousiasme. Qu'en avons-nous fait? L'un d'entre eux a tenu presque quotidiennement un carnet de notes. Il a été recueilli par un Français chargé d’encadrer ces « frères d'outre-mer » et qui, lui, avait essayé de les comprendre. Il ne faut voir ni un réquisitoire, ni un plaidoyer, mais une explication, dans Les cahiers de Nguyen T. que nous publierons à partir de mardi.

De septembre 1939 à mai 1940, vingt mille Indochinois furent débarqués à Marseille pour être répartis dans les poudreries et les arsenaux où on avait besoin de main-d’œuvre. Quatre-vingt-dix pour cent de ces hommes jeunes — les simples, ceux que chez nous on appelle les paysans et là-bas les nha qué — avaient été traqués dans leur villages et leur rizières sur indication d'un mandarin vénal, et enrôlés de force— sinon à la chaîne — par ordre de l'administration coloniale, dix pour cent — étudiants, fonctionnaires, parlant plus ou moins bien le français — étaient venus volontairement pour servir de surveillants et d'interprètes. L'ensemble constituait la main-d’œuvre indochinoise: MOI sous le contrôle du ministère du Travail.

Quatre compagnies de travailleurs annamites, environ mille hommes parmi lesquels se trouvait Nguyen T. débarquèrent en janvier 1940 sur un quai de Marseille. Nguyen T. venait d’atteindre ses 22 ans. Né sur les côtes d'Annam, il avait fait ses études dans une grande ville du Tonkin et s'était élancé à l'assaut des parchemins. Son élan fut interrompu par l'invitation de la France au « beau voyage ». C'est avec enthousiasme qu'il s'embarqua. Il partit avec son cal don parce que musicien, ses livres parce que cultivé, ses souvenirs parce qu'amoureux. Guyenne ne fut pas étonné par la brutalité d'un sergent, aux joues et au ventre rebondis, qui bousculait et frappait les travailleurs, au moment où, arrivant au bas de la passerelle, ils allaient prendre contact avec la Terre Promise, le pays de la Liberté et de la Fraternité.

Non, il ne fut pas étonné pour si peu, il avait l'habitude. N'avait-il pas vu maintes fois s’abattre sur le dos des nha qué les poings des administrateurs et les triques des mandarins? Mais Page 7

inquiet, déçu, il murmura tristement: « C'est ça la France? » Quand un agent du ministère du Travail, sans uniforme, qu'on appelait ce-pendant « Mon Capitaine », interrompit cette grêle de coups, en priant — sur un ton qui ne souffrait pas de répliques — l'homme à la sardine de modifier ses conceptions colonisatrices, Nguyen fut heureux d'apprendre que ce civil galonné était le commandant de la compagnie à laquelle il était affecté. Et c'est sur un tout autre ton — comme un cri de délivrance et d'espoir — qu'il jeta aux Annamites, groupés spontanément autour du protecteur inconnu : « C'est ça la France ! »

Car Nguyen était de ceux qui, en toutes circonstances, avaient donné des témoignages de leur attachement à notre pays, et s'étaient rangés, sans contrainte et sans arrière-pensée sous sa loi et son drapeau. Le lendemain, Nguyen sortit de son sac marin un grand cahier sur le-quel il avait projeté de noter chaque jour ses tribulations, ses aventures et ses impressions. Ces notes, ses impressions, ce sont celles que nous allons publier, sans commentaires.

de Marseille au pays des Charentes

Nous avons quitté les Baumettes, cette horrible prison où, cependant, nous fûmes bien nourris pendant huit jours, sans pouvoir visiter Marseille, et, longeant la Méditerranée, nous roulons vers Angoulême où notre compagnie doit s'installer. Les nha qué sont contents; nos chefs sont plutôt sympathiques. Ils ne sont pas distants ni méprisants comme beaucoup des colons — officiers, médecins, administrateurs, businessmen — installés chez nous; et, sans morgue, sans ironie, sans cet air crispant de supériorité native ou acquise, ils répondent de bonne grâce et dans la mesure où ils sont renseignés, aux innombrables questions que leur posent surveillants et interprètes. La nourriture est bonne et abondante, elle est certainement saine. Ce sont là d'excellents présages, d'autant plus que nous irons certainement à Paris pour saluer le retour des troupes victorieuses. Dans le train, j'ai chanté la Madelon, et notre capitaine, qui est un de 1914-1918, un poilu, n'a pu retenir ses larmes. Alors, instinctivement et spontanément, gradés et travailleurs se sont serrés contre lui. Nous l'aimons bien, c'est un chic type.

Février 1940. Les travailleurs annamites vont-ils pouvoir s'accoutumer aux durs hivers d'Occident, aux pluies diluviennes qui transforment en cloaques nos camps et déchaînent des accès de fièvre, aux pénibles et dangereux travaux des acides et de l'ypérite ? Personne ne semble s'en soucier. Ce matin, nous avons confié à la terre de France, pour l'éternité, Do Tan : nous avions un chagrin immense, mais nous n'avons pas pleuré parce que le convoi de notre frère a croisé celui d'un soldat mort des suites de ses blessures.

Mai 1940. L'invasion. Les Allemands nous ont chassés de nos camps. Derrière nos chefs, nous sommes partis à l'aventure sur la grande route, sans moyens de transport et presque sans ravitaillement et sans argent. Du premier village où nous nous sommes installés, les Allemands nous ont délogés en braquant sur notre capitaine des fusils, et sur la compagnie, des mitrailleuses. Il ne faut pas, a dit rober-lieutenant, que le soldat allemand soit en contact avec ces chiens. Afin que nous soyons logés et nourris, nous avons été envoyés pour travailler dans les communes et les fermes qui manquaient de main-d’œuvre: c'est en nous menaçant avec des fourches et des fusils de chasse que nous accueillaient les paysans, apeurés. Notre capitaine est passé ce matin devant un grand conseil présidé par un général boche. Va-t'on le fusiller ou le faire prisonnier? Qu'adviendra-t'il de nous? Bonne nouvelle: nous allons être expulsés de la zone occupée. Dans trois jours, nous aurons franchi la ligne de démarcation. Nous retournons en Provence, au pays du soleil. Les maires des communes et les fermiers sont venus avant-hier supplier nos chefs de laisser les travailleurs annamites dans la région. Hier, les enfants d'Annam ont quitté hameaux et fermes avec des musettes bourrées de victuailles. Les vieux Charentais et les jeunes Charentaises les ont accompagnés jusqu'à la sortie du village: « A bientôt ! Au revoir ! »

Un singulier « encadrement »

Juin 1940. En arrivant en Provence, nous dûmes prendre possession de cantonnements construits en 1915 pour nos pères et nos frères aînés, qui avaient fait à cette époque œuvre utile dans les poudreries de France. Car, naturellement, nos camps étaient à proximité d'une poudrerie. Nos camarades qui nous avaient précédés avaient trouvé, au début de 1940, des logements lépreux et délabrés, émergeant d'une brousse pittoresque, abondante et ardemment colorée par le soleil du Midi : « Un nid à serpents », affirmaient les gens du pays. Mais on avait construit, créé des baraquements, des cuisines, des chambres froides, des magasins à vivres, des réfectoires, des dortoirs, des châteaux d'eau, une infirmerie, des douches, et un magnifique foyer avec un somptueux théâtre. Nous fûmes émerveillés et conquis. Cependant, le lendemain nous réservait une cruelle déception : dans un des camps, devant toute une compagnie réunie, un sergent annamite commandé par un Européen, qui avait, pour la circonstance, revêtu son uniforme d'officier, donnait une trentaine de coups de bâtons à un travailleur pour le punir d'une faute sans gravité. La bastonnade ? En France ? Cent cinquante ans après la Révolution ? De honte,

de désespoir, de rage, j'ai pleuré toute la matinée. Lé V., qui a toujours été antifrançais et s'en vante, gouaille: — Tu les as vu tes bons amis, tes protecteurs... des bourreaux... des tortionnaires... des Blancs !

  • C'est une exception, lui dis-je. Il y en a partout. Ce commandant est une brute. Il en est d'autres meilleurs qui réprouvent ces méthodes abominables. Ainsi, notre capitaine...

  • Oui... ! Ton père de France. Lui aussi vous a « au boniment », comme dit cette brute de sous-agent, celui qui interdit qu'on l'aborde après 17 heures, parce que, à partir de 16 heures, il est saoul comme une grive. Mais viens avec moi, viens voir.

Et Lé V. m'a entraîné devant la prison où, pour des peccadilles, étaient enfermés des travailleurs; au « régime jockey », affirmait un sergent-major qui commençait toutes ses phrases par: « Moi dans ma bourgade à Ménilmuche », « Moi qui », « Moi que ». Il s'intéressait beaucoup plus à l'amélioration de la race chevaline qu'au peuple indochinois, et par « régime jockey », il entendait un régime alimentaire restreint qui permet de vous réduire à la peau et aux os. Pendant plusieurs heures, les punis faisaient « la pelote » avec, sur l'épaule, un sac de sable pesant plusieurs kilos. Et Lé V. triomphant:

  • Cela te suffit?

  • Mais...

  • Des bourreaux, te dis-je, ici comme chez nous.

  • Écoute... — Tu l'as vu, ce petit bonhomme rageur dont la bêtise donne le vertige, ancien sous-off

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de la coloniale, auquel on a confié les punis: il a sur eux la haute main et le haut pied, car il les frappe du matin au soir avec son « 42 fillette » comme il dit. Las-tu entendu déclarer: «Pour les dresser, un seul moyen, la tringle — il fait le geste de serrer la ceinture d'un cran — et la tri-que. » Je me suis enfui pour ne pas répondre à Lé V., qui me narguait, et pour ne plus voir les visages ravagés par la fatigue et la faim, et les dos courbés sous les sévices. Mon capitaine m'a consolé comme il a pu. « Tu verras Nguyen, ces brutes-là seront bientôt éliminées. Aie con-fiance, nous allons changer tout cela; tu verras que la France est bien celle que tu avais imaginée. »

Il est vrai que nos chefs ne sont pas tous de la même école. Il y a ceux qui étaient destinés à finir adjudants et gardiens de square et dont la guerre de 1914-1918 avait fait des capitaines. Il y a ceux auxquels de solides études pro-mettaient de réserver un destin meilleur et que la malchance, l'incapacité ou les événements avaient relégués dans des postes subalternes. Il y a les sédentaires, ceux qui ne sont jamais sortis de France et croient naïvement aux discours des ministres et aux slogans de quelques écrivains et penseurs: « Notre mission civilisatrice... Nos frères de couleur... » Et il y a les voyageurs, ceux qui ont servi aux colonies et qui, suivant la tradition, considèrent l'indigène comme un être inférieur, taillable, corvéable et rossable à merci — celui qu'on méprise et qu'on humilie. Entre ces deux clans, une lutte sourde était engagée et mettait chaque jour aux prises nos chefs et leurs conceptions opposées.

Enfin, il y a les honnêtes et les malhonnêtes. Ces derniers s'approprient vêtements et vivres qui nous sont destinés, tandis que beaucoup des nôtres crèvent de froid et de faim. Quelques agents ont été licenciés pour indélicatesse Mais il en est d'autres qui ne seront jamais inquiétés et qui, prétend-on, s'enrichissent de façon scandaleuse. Il ne faut évidemment porter des accusations de ce genre qu'avec beaucoup de circonspection, car de même que les Européens voient en tout Annamite un chapardeur, un maraudeur, un voleur, les Annamites considèrent chaque Européen comme un resquilleur ou un bandit. Exagération de part et d'autre. Mais comment empêcher les gens du pays de colporter que tel agent, chargé de l'approvisionnement, gagne 80 000 francs par mois et que tel autre, après avoir nourri toute sa famille avec nos vivres, donne à son chien le pâté qui nous était destiné et qu'en vendant le café et l'huile des magasins, il a réussi à gagner plus de douze mille francs ?

DANS LES FORÊTS GLACÉES DES CÉVENNES

- Nguyen, viens donc! C'est Lé V. qui m'appelle. Un agent a frappé brutalement des pauvres gosses qui, n'étant pas assez forts, ne pouvaient soulever une grosse pierre; un surveillant est intervenu et lui a dit: — C'est méchant ce que vous faites là, mon lieutenant. — Méchant; j'vas t'en f... des méchants. L'agent a giflé le surveillant, qui, obéissant à un réflexe a riposté. Quel scandale I Et tandis que l'agent brutal, pour se remettre de ses émotions, se dirige vers le bar de la popote, entouré de quelques amis indignés, qui se réunissaient déjà en évoquant les représailles, le surveillant est conduit sous bonne garde à la prison où il restera quinze jours et dont il sortira « cassé ». « Des bourreaux et des voleurs », m'a dit Lé V. Et le soir dans ma chambre, ayant refusé d'aller au jeu clandestin, j'ai pensé à la France, à celle que j'avais appris à connaître, à aimer dans les livres. Février 1941. Parce que je parle français couramment et correctement, et parce que je ne fais pas de faute d'orthographe et que je sais

rédiger un rapport, et surtout parce que je tape à la machine, je suis devenu secrétaire et je reste au camp. C'est une chance car il fait froid. Les ruisseaux sont gelés et les Alpes sont couvertes d'un magnifique manteau de neige. Le Mistral, qui descend en trombe dans la vallée du Rhône, emportant toitures, renversant des baraquements, arrachant des arbres, culbutant des voitures, aggrave singulièrement les souffrances de ceux qui sont obligés de travailler dans la nature. Hélas, mes petits nha gué si frêles, si chétifs, qui ne s'acclimateront jamais aux fantaisies des pays dits tempérés sont de ceux-là.

Comme on n'avait plus besoin d'eux dans les poudreries, ils ont été mis à la disposition des grandes usines, des grands entrepreneurs de travaux divers et surtout des forestiers, malins à la recherche d'une bonne combine qui, prévoyant l'heure du « gazo », avaient obtenu, « pour une bouchée de pain », le droit d’exploiter de grandes parcelles de forêts domanial-les. Ils usent et abusent de la main d’œuvre indochinoise, au rendement plus faible mais plus avantageux à cause de la modicité des salaires. (Ils ont été d'abord de 25 francs par homme et par jour, ils sont aujourd'hui de 32,50 francs.) Les Indochinois ont fait la fortune de ces marchands de bois et charbon de bois improvisés.

Dimanche, le thermomètre est tombé à cinq au-dessous de zéro, mais j'ai cependant décidé d'aller voir mes « villageois », qui, de la forêt cévenole, m'avaient envoyé un SOS. Isolés dans les bois, à neuf kilomètres de la première maison, que l'on ne peut atteindre que par des sentiers tellement impraticables qu'ils décourageaient même ceux qui ont faim, ils ont, pour cantonnement, des bâtisses sans fenêtres, dont la porte — trois planches mal jointes — laisse entrer le vent glacé. Sur la terre battue, de la paille pourrie sur laquelle ils se couchent, enveloppés dans les deux minces couvertures déchirées qui leur furent données en Indochine. Pas d'autre éclairage que les feux qu'ils allument et dont la fumée rend l'atmosphère irrespirable. Une cuisine en plein air ou presque car l'appentis en mauvais état ne la protège pas contre les intempéries. Le point d'eau le plus proche est à trois kilomètres. Il y a des jours, où les Annamite, éreintés, préfèrent ne pas manger que d'aller jusqu'au puits. Pas de linge, pas de costumes, pas de chaussures; ils n'ont rien reçu depuis deux ans, et, pieds nus, ils vont au travail en pleine forêt. Sous le froid qui mord, les branchages qui égratignent, les cailloux qui coupent, leurs chairs sont meurtries, crevassées et sanglantes. A la condition qu'ils abattent un stère dans leur journée, ils touchent sept francs. Le reste du salaire est empoché par la MOI. Ils ne se révoltent pas, mais s'ils ont un mouvement de mauvaise humeur, une heure de dégoût et de cafard, une matinée de lassitude, ils sont menacés de graves punitions: suppression des allocations et du tabac, prison, et la redoutable section de classement.

Section de classement? Euphémisme ridicule, car elle sert à déclasser plutôt qu'à régénérer, cette section maudite, où, à côté d'authentiques mauvais garçons, ramassés sur les quais, dans les quartiers louches des grands ports de chez nous, des commandants de compagnie sans discernement envoient de braves petits gars qui n'avaient pas l'heur de leur plaire... •

(La suite, s'il y en avait une, n'a pas été publiée)

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lundi 11 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 5-6-7 sur 26

 


HOANG KHOA KHOI

Extraits d'un discours* de ce militant trotskiste vietnamien, en France depuis 1943, qui fut interprète dans les camps.

« Le Groupe trotskiste vietnamien en France a vu le jour en 1943, dans une France occupée par les nazis. A la Libération, Comités de lutte... Sur l'initiative du Groupe trotskiste, une association, la première en France, s'est créée entre d'un côté les trotskistes et, de l'autre, des intellectuels nationalistes et progressistes. Du côté nationaliste, on compte : Tran Duc Thao, Hoang Xuan Man, Nguyen van Thoai, Nguyen Dac Lo, Bui Thanh, Vo Quy Huan, Lê viêt Huong, Pham Quang Lê, (devenu Tran dai Nghia au Vietnam). Du côté trotskiste, il y a : Nguyen Duoc, Hoang Don Tri, Hoang Khoa Khoi, Tran van Long, Dao van Lê, etc. Cette association a abouti à un congrès à Avignon qui a élu une direction sous le nom de Délégation générale des Indochinois en France. En même temps, dans tous les camps ONS, des Comités des ouvriers et soldats ont été créés. Parmi ces Comités, les ONS sont les plus organisés et constitueront le pilier du mouvement...

Les ONS ont conscience que des activités en France sont localisées dans le temps, seule la lutte au Vietnam contre les colonialistes sera l'activité principale ; ainsi, dans les camps ONS sont apparues des mutuelles d'entraide aux niveaux communal et

provincial qui se transformeront en associations ouvriers-paysans communales et provinciales. Ces mutuelles d'entraide envisagent la lutte au Vietnam, une fois que ses membres seront rentrés au pays.

Le Groupe trotskiste vietnamien grandit rapidement grâce au développement de ces organisations. Il se composait au départ de cinq à sept personnes, et a atteint le nombre de 519 membres, en 1950 ; il espère former des cadres qui repartiront au Vietnam, rejoignant l'organisation trotskiste de Ta Thu Thau, pour former un parti politique d'envergure. Mais l'histoire a pris une autre tournure. L'administration coloniale s'est effondrée rapidement. La guerre au Vietnam a éclaté, la résistance qui dura trente ans a renversé toutes les données et les projets...

De 1945 à 1950, il n'y a pas un jour sans qu'il y ait une grève ou une manifestation contre la guerre au Vietnam. Il n'y a pas un jour sans que la police intervienne dans les camps de MOI (Main d'ceuvre indigène) pour réprimer sauvagement les ouvriers vietnamiens, pour le motif d'avoir affiché le drapeau vietnamien rouge frappé de l'étoile d'or, symbole de la résistance vietnamienne...

Ces combats politiques ont été évoqués par Dang van Long dans son livre de 611 pages intitulé Les Vietnamiens en France 1940-1950. Au début, la presse française sous le contrôle du gouvernement étouffait ces affaires, mais finit par donner l'information. Le gouvernement affolé donna l'ordre de dissoudre la Délégation générale des Vietnamiens en France et arrêta certains membres de la direction. En même temps, il multiplia les répressions contre les Comités des camps...

Il faut ajouter que ces mouvements se développent en dehors de l'influence du Vietminh et du parti communiste français. Le PCF, non seulement ne les soutient pas, mais encore il les boycotte et fait obstruction. D'une part parce qu'il n'arrive pas à les contrôler, d'autre part parce qu'il ne partage pas la politique des ONS qui réclament l'indépendance complète du Vietnam.

En 1946, O Hi Minh débarque en France, à l'occasion des pourparlers entre les gouvernements français et vietnamien. Il estime qu'il faut anéantir l'influence des trotskistes dans les milieux vietnamiens émigrés en France. La première mesure est de détruire l'union entre les intellectuels nationalistes et les trotskistes. Cet objectif a été rapidement réalisé : 90 % des nationalistes qui faisaient partie de la Délégation des Vietnamiens penchent vers le Vietminh. Certains reviennent au Vietnam et rejoignent la résistance. Mais peu d'entre eux ont un rôle important dans le parti communiste. Le parti les utilise comme de simples experts techniques ou scientifiques.

La deuxième mesure est de détruire l'union entre les ONS et les trotskistes; cet objectif n'a pas été atteint quand Ho Chi Minh devait rentrer au Vietnam. Il confie à M. Tran Ngoc Danh, son représentant en France, la tâche d'achever ce travail. Mais ce dernier a totalement échoué. La majorité des ONS qui a combattu ensemble avec les trotskistes et subi leur influence politique ne peut croire du jour au lendemain que les trotskistes sont des réactionnaires, des traîtres à la patrie, des agents payés par les impérialistes et les colonialistes, comme le prétendait M. Danh et ses partisans. Ces calomnies propagées par des groupuscules ont provoqué un contre-effet, une contre-propagande. Finalement, M. Danh a créé le conflit avec les comités d'ONS qui a abouti à un affrontement sanglant au camp de Mazargues, près de Marseille, le 15 mai 1948. Agissant au nom de Danh, un groupe de voyous a organisé des agressions contre des délégués ONS, provoquant des troubles dans le camp; ils ont rencontré la réaction violente de ses 1 000 travailleurs ONS. Ce qui a eu pour résultat 30 blessés et 6 morts, dont celle d'un responsable de la sécurité... •

* Discours prononcé le 26 septembre 2004 à l'occasion de la réception organisée par la Bibliothèque Nghiên Cuu.Page 5

ANH VANH

Extraits de son témoignage public dans Les Chroniques vietnamiennes. II fut de ces jeunes trotskistes vietnamiens qui sont intervenus dans le soutien aux travailleurs des camps...*

Un jour, a la sortie de la poudrerie d'Angouleme, j'ai vu ces travailleurs mal habilles, marchant pieds nus par rang de deux. Marcher pieds nus en Indochine, c’était chose courante. Mais marcher pieds nus, surtout par temps froid en France, c’était difficile a imaginer. Les chaussures destinées a eux par l'intendance militaire ont etc prises en route par les grades de camps qui les vendaient au marche noir...

Le commencement du reveil! Pendant des années, ces 15 000 a 20 000 travailleurs vivaient en France, mais isoles pratiquement de la population française qui les considérait comme des « indigènes », c'est-a-dire des hommes inférieurs pour qui on peut avoir de la « bonté », mais pas de l'« amitié ». Sauf pour un petit nombre

Quelques fragments d'une mémoire collective

de surveillants et d’interprètes. L’état d’analphabètes et la non-connaissance de la langue française ont contribue a faire de la plupart de ces surveillants et interprètes des gens puissants qui s'associaient souvent aux commandants pour exploiter ces travailleurs en perpétuelle sous-alimentation. Une minorité de ces interprètes cependant s’étaient mis du cote des travailleurs, prenaient leur défense et furent a l'origine du mouvement des travailleurs vietnamiens.

II faut dire que ce mouvement allait de pair avec la Résistance en France qui n'a pris vraiment de l'ampleur qu'a partir de 1942. En certains endroits, notamment en 1943 et 1944, des travailleurs vietnamiens part ici paient aux actions de guérilla a cote des partisans maquisards.

Pour comprendre les événements de cette période guerre-occupation, ut faut remarquer deux faits caractéristiques chez les Vietnamiens de France: les éléments politises a cette époque étaient d'une part des communistes lies au PCF et, d'autre part, des nationalistes et les trotskistes. Les staliniens vietnamiens lies au PCF obéissaient a la tactique « démocratie contre fascisme », de façon très simpliste.

« La France et l'Angleterre sont des démocraties, disaient-ils, qui sont en train de mener la lutte contre le fascisme représente par l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Nous sommes avec les démocraties contre le fascisme, donc pas question de soulever leurs problèmes coloniaux, dénoncer le colonialisme revient faire le jeu du fascisme. »

Or, l'immense masse des Vietnamiens et des coloniaux comprenaient bien ('oppression

coloniale française et anglaise qu'ils ont vécue. Ils n'ont pas vécu ('oppression allemande, italienne, japonaise et encore moins leur barbarie. Faire une propagande parmi les Vietnamiens sans dénoncer le colonialisme français dont ils ont tous souffert et qui les a tous humilies leur vie durant, n'aurait donne aucun résultat.

Les militants nationalistes, surtout parmi les étudiants d'enseignement supérieur, furent les éléments politiques les plus sérieux. Pour eux, l'ennemi était la France qui les colonise depuis quatre-vingts ans. Leur but étant l’indépendance du Vietnam et cette indépendance, selon eux, ne pouvait s'obtenir qu'avec l'aide des ennemis de la France.

Certains ont applique ('adage selon lequel « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». C'est ainsi qu'ils cherchaient l'aide de l'Allemagne et du Japon. Des 1942, ensemble avec Guyenne Khat et Nguyen khac Vien Ia plupart des étudiants vietnamiens nationalistes parmi les plus brillants (dont Hoang Xuan Nhi, actuellement I'un des thuriféraires du gouvernement de Hanoï, Le van Thiem, mathématicien, Nguyen Hoan, chimiste) ont accepte une bourse de Goebbels pour aller faire des études en Allemagne. Ils ont donc marche avec le nazisme et de la même façon que le leader indien Subhas Chandra Bose et le Grand Mufti de Jérusalem. 

 

Ainsi les deux courants politiques principaux de l’époque ne peuvent ou ne veulent s'occuper du sort des travailleurs vietnamiens en France qu'ils considèrent peut-être comme mineure. C’est dans ce contexte qu'un tout petit noyau trotskiste, forme de quelques jeunes inexpérimentés, surgit, arme seulement

de quelques idées de Trotsky et aide par les trotskistes français.

Une Waffen SS Indochinoise? L'action commence exactement le 16 juillet 1942 au lendemain de la rafle des Juifs au Vélodrome d'Hiver avant leur déportation a Auschwitz. Des déserteurs militaires et des déserteurs des camps vietnamiens apportaient les renseignements sur les conditions de vie des soldats et travailleurs vietnamiens, aux conditions de vie souvent atroces. II s'agissait pour le petit noyau trotskiste de Paris de multiplier les contacts avec les camps (grâce aux déserteurs), de réveiller la conscience politique chez des gens issus surtout de la paysannerie œuvre du Vietnam de l’époque.

Vers la fin de 1942 et le début de l’année 1943, par suite des pertes sévères subies par les troupes allemandes sur le front de ('Est, l'Allemagne manquait d'hommes, aussi bien de combattants que de travailleurs. Les nazis, bien que racistes et en principe méprisants envers tous ceux qui ne sont pas blonds avec des yeux bleus, voulaient néanmoins utiliser a leur profit les peuples colonises par la France et D’Angleterre, contre ces métropoles. C'est ainsi qu'ils utilisaient le leader arabe, le Grand Mufti de Jérusalem pour lever des troupes indiennes et arabes contre l'Angleterre. En France, sans doute conseilles par les Japonais, baptises « aryens » bien que peuple jaune, les nazis voulaient utiliser les Indochinois, peut-être pas pour combattre sur le front de ('Est, mais pour les remplacer dans le rôle de troupes de répression contre la révolte dans les pays occupes par L’Allemagne hitlérienne. Goebbels

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voulait exploiter le ressentiment des colonisés indochinois contre la France colonisatrice et l'orgueil des peuples humiliés par les Blancs contre ceux-ci. Nous avons dit que la plupart des étudiants nationalistes vietnamiens ont accepté l'offre de Goebbels pour aller faire des études en Allemagne. En France, les services de Goebbels ont trouvé un aventurier nommé Dô duc Hô (qui sera condamné à la Libération à vingt ans de travaux forcés) pour créer une officine qui recrutait des Vietnamiens dans une sorte de Waffen SS sous uniforme allemand.

Non au fascisme ! Le premier travail du groupe trotskiste vietnamien (démarrant au lendemain du 16 juillet 1942, comme nous l'avons dit) consiste donc à contrecarrer la formation de ces divisions armées au profit de l'Allemagne hitlérienne. Grâce aux liaisons établies dans les camps des travailleurs vietnamiens et grâce à l'Amicale des Vietnamiens sise alors 11, rue Jean-de-Beauvais dans le 5' arrondissement de Paris, le groupe a pu diffuser un tract, le premier tract clandestin, où il est expliqué que la lutte anticolonialiste et la lutte antinazie est la même lutte, que l'oppression n'est pas le propre d'un pays, mais la barbarie, l'exploitation sauvage est le fait du fascisme qui existe, avec des propositions diverses, dans tous les pays.

Cette propagande de foi internationaliste a porté et créa une effervescence dans toutes les casernes et dans tous les camps de travailleurs vietnamiens. Nous avons apporté le bon message au bon moment. Malgré le « bas » niveau intellectuel de ces soldats et travailleurs vietnamiens, ils ont compris tout de suite que nous avons raison. Que les ennemis ne sont ni les Français, ni les Allemands mais les fascistes allemands ou français, les colonialistes anglais ou français. Les oppresseurs ne sont pas tous blancs, ils sont de toutes les couleurs. De même ceux qui travaillent, qui peinent, qui souffrent, qui sont exploités, qui sont nos frères, ils sont de tous les pays. Le mot de Marx « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » est tout de suite assimilé par cette masse qui a connu la misère et le malheur. Contrairement aux arguments des gens timorés qui disaient qu'il ne fallait pas aller trop vite ! Que les paysans « ignorants » ne peuvent pas assimiler le marxisme. En tout cas, les pauvres comprennent mieux que les riches la signification de la lutte de classes. De génération en génération, ils ont subi cette lutte de classes dans leur chair. Ce n'est pas pour eux de la théorie mais une réalité cruelle et quotidienne. C'est cette compréhension parmi les travailleurs et soldats vietnamiens qui a permis le succès de notre lutte contre le recrutement allemand.

Avec le recul du temps, le succès que nous avons remporté contre le projet des autorités de l'occupation allemande de recruter des Vietnamiens pour leurs services armés et de répression est presque du « miracle ». Étant donné le rapport des forces ! Les nazis avaient tout, la force, l'argent, des mercenaires, l'inertie des staliniens vietnamiens et le concours de certains nationalistes vietnamiens, et nous, nous n'avions rien, ni moyen matériel; ni organisation solide, ni expérience. Notre seule force résidait dans le mot d'ordre : « Non au fascisme, pire variante du colonialisme. » C'est cette assimilation du fascisme au colonialisme que -les travailleurs vietnamiens de l'époque avaient bien compris. •

  • Les intertitres sont de Anh Van


LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 14-15-16-17-18 sur 26

  DES VIETNAMIENS EN VAUCLUSE LE CAMP DE SORGUES (EXTRAITS)* PAR JEAN-MARC SIMON Chaque année, les Vietnamiens de notre région se réuniss...