Source en espagnol : https://materialesxlaemancipacion.espivblogs.net/2026/06/04/bolivia-en-la-encrucijada-de-la-insurreccion-y-la-contrarrevolucion/
GUERRE SOCIALE SUR L’ALTIPLANO
Les manifestations en Bolivie se sont intensifiées ces dernières semaines. La normalité et la paix sociale, tant convoitées par les capitalistes, ont volé en éclats. Des dizaines de barrages routiers sur les axes stratégiques reliant La Paz à Cochabamba, Oruro et aux postes-frontières avec le Chili et le Pérou ne cessent de se multiplier, malgré la répression atroce exercée par la police, des bandes militaires et des tueurs à gages à la solde du pouvoir, auxquels le prolétariat a répondu par une véritable violence de classe organisée.
La société marchande, par la voix de ses porte-parole, aux allures de chacals, et de ses journalistes, véritables vautours, s’empresse de déverser ses idéologies et sa haine raciale contre les insurgés. Dans un premier temps, ils accusent les rebelles d’être tous, sans distinction, des partisans d’Evo Morales (manipulés par les vestiges de l’idéologie du MAS) et passent sous silence le fait que ces journées de lutte dans les rues ne sont pas menées par un personnage obsolète, mais constituent la réponse de la classe ouvrière aux conditions de vie misérables et aux politiques de famine des marionnettes au pouvoir qui cherchent à accélérer le pillage des ressources (eau, lithium, terres, minerais) et à imposer davantage de mesures d’austérité.
Dans le même temps, les organisations gravitant autour de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), les secteurs miniers, les paysans et les groupes autochtones ont intensifié leurs manifestations et exigé la démission du président Rodrigo Paz. Les « dirigeants sociaux » (ou plutôt les bureaucrates chargés d’éteindre l’incendiesocial) ont dénoncé la « trahison du gouvernement envers la base populaire » et ont rejeté les appels officiels au dialogue. Mais pour nous, anarchistes-communistes, toutes ces plaintes ne sont qu’une supercherie : il n’y a pas de trahison en tant que telle, car il s’agit là de l’action naturelle de la bourgeoisie qui impose sa volonté pour assurer la pérennité de la domination du Capital.
Les organisations syndicales ne constituent en aucun cas une arme dans la lutte contre le capital, mais elles sont un outil parfaitement intégré au système, qui sert de médiateur et de conciliateur entre la classe dirigeante et les exploités, afin de réguler le prix de la force de travail et d’empêcher la classe ouvrière de se constituer en force révolutionnaire. Une autre de leurs caractéristiques répugnantes est qu’elles ont pour fonction de canaliser la force massive de la classe vers des intérêts sectoriels, contribuant ainsi à la division et à la fragmentation de la lutte, et entretenant l’illusion selon laquelle chaque secteur professionnel, chaque race, chaque ethnie aurait des intérêts particuliers, déconnectés du reste.
Tout comme cela s’est produit récemment en Équateur avec la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur), qui n’a servi qu’à épuiser, paralyser et anéantir les mobilisations, les grandes organisations bureaucratiques « d’avant-garde » chargées des négociations (y a-t-il d’ailleurs quelque chose à négocier avec nos ennemis de classe ?) tentent une nouvelle fois d’entraîner la classe ouvrière dans le piège des illusions démocratiques bourgeoises, afin que tout reste comme avant, voire empire.
Le gouvernement de ce morveux de Rodrigo Paz s’est empressé de négocier des accords visant à diviser le mouvement, en accordant des concessions à certains secteurs mobilisés. Il a négocié avec les coopératives, il a annulé une dette de 95 millions de bolivianos auprès de la Caisse nationale de santé et a maintenu la subvention sur les carburants. Il a également négocié avec le corps enseignant et avec la COB d’El Alto, et a signé un accord avec les dirigeants des « ponchos rouges » de La Paz. Ces secteurs se sont peu à peu retirés du conflit. Il était évident qu’une partie de la base désapprouvait ses dirigeants pour avoir signé cet accord.
Nous nous permettons de citer un extrait d’un texte qui circule sur le web, qui illustre et corrobore ce qui précède (même si nous ne partageons pas sa perspective de « démocratie ouvrière »), démontrant comment ces mafias de « professionnels des luttes et des mobilisations » sont les véritables fossoyeurs de tout projet révolutionnaire :
« Pendant que ce 30 mai, les Assemblées générales d’auto-organisation comme celle de Patacamaya avec la participation des représentants des 77 communautés de la province Aroma, décident de leur côté comme partout dans tout le pays, de rejeter tout dialogue avec le gouvernement, d’exiger sa démission et de maintenir les blocages illimités tout en radicalisant la mobilisation avec aujourd’hui 93 barrages contre 60 il y a deux jours, de son côté la direction de la COB, la principale centrale syndicale ouvrière, se dérobe une fois de plus et repousse – sous des prétextes de sécurité – l’Assemblée générale nationale où devait être décidé aujourd’hui ou de négocier avec le gouvernement ou de continuer la lutte jusqu’à sa chute. Et pour bien tenter d’empêcher cette Assemblée, la direction de la COB ne donne aucune date pour la prochaine.
L’attitude de la direction de la COB est claire pour tout le monde.
Beaucoup de comités d’auto-organisation avaient appelé à participer à cette Assemblée pour décider de continuer la lutte afin de renverser le gouvernement, et c’était sûr qu’ils seraient majoritaires entraînant la base de la COB avec eux, ce qui aurait transformé de fait cette assemblée ouverte de la COB en direction nationale autoorganisée de la lutte pour renverser le pouvoir. La direction de la COB a montré aujourd’hui qu’elle ne veut pas renverser le pouvoir et qu’elle ne veut pas pour ça que le mouvement insurrectionnel en cours appartienne à ceux qui l’animent.
Beaucoup parlent de trahison.
En même temps, ça ne surprend pas grand monde, vu que la COB avait déjà trahi la première phase du mouvement en décembre/janvier 2026 et surtout ça ne décourage pas parce que les comités d’auto-organisation ont largement averti de ce qui risquait de se passer.
Ça ne cassera pas le mouvement. Ça donnera juste envie aux comités d’auto-organisation de mettre en place par eux-mêmes cette direction démocratique nationale [SIC !] qui manque au mouvement et qui aurait pu se réunir aujourd’hui. » [Information provenant de Luttesinvisibles]
Voilà comment fonctionnent la gauche, le syndicalisme et le citoyennisme. Aujourd’hui, ils nous entraînent dans la grève, mais avant ou pendant le processus, ils nous ont déjà vendu aux conglomérats d’entreprises voraces et à leurs clans politiques.
Tant qu’on restera prisonnier du discours selon lequel cette lutte vise à défendre la démocratie et la souveraineté contre la montée de l’extrême droite et du fascisme, nous serons condamnés à mener ce combat sans ébranler les structures du système capitaliste, et à nous contenter de simples changements de gouvernement au cours desquels la bourgeoisie nationaliste prépare le terrain pour l’arrivée de bourgeoisies excentriques et encore moins scrupuleuses (les Milei, les Noboa, les Bukele, les Trump).
La Bolivie possède une grande tradition de combativité dans le domaine de la lutte des classes (depuis le soulèvement ouvrier de 1952 jusqu’aux guerres de l’eau de 2000 et du gaz de 2003). Ces journées de lutte ont été rendues possible par l’existence d’une communauté de lutte (perspective collective, réseaux de soutien, assemblées, groupes de logistique) ; et il apparaît clairement que, même si l’ampleur d’un mouvement ne le rend pas invulnérable, sans une base sociale qui se lance dans la lutte et se soutienne mutuellement, la paix sociale du capitalisme s’imposera d’autant plus violemment, même si le prolétariat se trouve dans une situation d’extrême précarité et de misère (voir le cas de l’Argentine).
ET APRÈS L’INSURRECTION ?
D’autre part, il convient de préciser que la situation actuelle de l’insurrection prolétarienne en Bolivie ne s’inscrit pas dans le contexte d’une révolution mondiale, mais au contraire, elle se déroule dans un tourbillon de contre-révolution, où la bourgeoisie se montre désespérée dans sa quête d’accumulation du capital — en accélérant la guerre, l’écocide et le contrôle technologique. L’action des blocs bourgeois, qui incarnent les nouveaux fascismes et les nouvelles droites, tend à exacerber les contradictions de classe, mais cela ne signifie pas pour autant que notre classe réponde automatiquement avec éloquence et détermination aux attaques du capitalisme. Il est clair qu’on ne peut pas tout laisser à la spontanéité.
Si le flambeau de la lutte est porté par la Centrale ouvrière bolivienne (COB) réformiste, suite au déclin du MAS, c’est parce que de fait les conditions ne sont pas encore suffisamment mûres pour faire contrepoids et mener une insurrection généralisée qui dépasse les limites d’une démocratie frileuse et du gauchisme. Cependant, surmonter cela ne dépend pas spécifiquement de la simple volonté de quelques individus ou d’une organisation, mais ne peut être que le résultat de bilans et de ruptures au cours de la lutte elle-même.
Deux décennies de soulèvements à travers le monde confirment une fois de plus que lutter sous les bannières des secteurs de la gauche réformiste et progressiste revient à se condamner à la stagnation et à des revers cuisants qui brisent le moral collectif du prolétariat. Il n’est pas surprenant qu’en Bolivie, bien qu’il existe actuellement une communauté de lutte prolétarienne dotée d’une grande combativité, il y ait des limites dues à la confusion et à l’apathie, qui risquent de mener le soulèvement dans une impasse.
Cela signifie-t-il qu’il faille rester les bras croisés« jusqu’à ce que les conditions soient réunies » ? Nous ne le pensons pas. Même si nous savons que nous ne sommes même pas encore dans une phase « prérévolutionnaire », ce n’est ni la fin du chemin, ni la fin de la lutte, et encore moins notre défaite définitive.
Les faits concrets témoignent de la lutte prolétarienne, non pas telle qu’elle devrait être, mais telle qu’elle est : contradictoire au milieu du chaos et de la révolte, avec l’ingérence inévitable, dans sa phase initiale, de secteurs interclassistes et réformistes qui chercheront à tirer profit de la situation. Elle ne surgira jamais dans des conditions idéales et à notre convenance. C’est pourquoi il ne sert à rien de nous isoler au nom d’une pureté révolutionnaire. En tant qu’agitateurs et révolutionnaires, nous devons encourager le débordement des organisations mêmes qui se sont révélées obsolètes afin d’étendre la lutte, non pas pour « les améliorer ou les changer de l’intérieur », mais pour les briser, les dépasser et créer nos propres organes autonomes qui répondent à nos intérêts historiques de classe… et ainsi jusqu’à la révolution sociale.
Il est absurde de penser qu’après des décennies durant lesquelles le prolétariat et ses structures de résistance et de lutte radicale ont été mis en pièces (que ce soit par la répression ou la cooptation), il va soudainement se mobiliser pour partir à l’assaut du ciel, un programme révolutionnaire à la main et en brandissant un drapeau avec l’inscription Omnia sunt communia. La lutte des classes ne fonctionne pas ainsi. Ce n’est pas que le prolétariat « prenne d’abord conscience, devienne révolutionnaire, puis se lance dans la lutte », mais c’est au cours du processus de lutte (toujours tumultueux, complexe, semé de contradictions et d’erreurs) qu’il développe sa conscience et révèle sa perspective révolutionnaire, ou du moins, c’est là que les limites ignominieuses du réformisme deviennent plus évidentes, ce qui l’oblige à repenser ses méthodes de lutte.
Les secteurs qui sont déjà profondément ancrés dans les organisations de base, et qui ont pris conscience que le fait de déléguer la lutte à d’autres ne mènera qu’à une impasse, doivent se confronter à cette problématique et se réorganiser afin de surmonter cette contradiction.
La réponse du gouvernement est claire : état d’urgence, loi de bâillonnement, répression brutale et recours immédiat à la force policière pour étouffer dans l’œuf le soulèvement au plus vite. Malgré les morts, il n’y est pas encore parvenu et son désespoir grandit. Mais qu’en est-il de l’autre côté de la barricade ? Allons-nous continuer à nourrir l’espoir stupide que d’autres gouvernements progressistes ou le bloc sino-russo-iranien interviendront de l’extérieur pour nous sauver ? Tous les États sont les ennemis du prolétariat et, tôt ou tard, ils nous écraseront ou nous livreront comme un trophée à leurs rivaux. Le prolétariat n’a pas d’amis parmi la bourgeoisie ; il ne peut compter que sur ses propres forces, sa mémoire historique et ses méthodes de lutte.
La poudrière reste à deux doigts d’exploser, les mobilisations se poursuivent et les assemblées de quartier battent leur plein, mais nous ne devons pas baisser la garde. Nous savons que l’un des points faibles de toutsoulèvementréside dans le faitque plusil se prolonge, plus le poids de la fatigue et du désespoir pèse lourdement sur les insurgés. La pénurie de produits de première nécessité, de médicaments et de fournitures s’aggrave en raison des barrages et du manque de carburant, ce qui est crucial pour la poursuite de la résistance prolétarienne.
Ce qui se passe en Bolivie doit apporter de précieux enseignements à notre arsenal dans cette guerre des classes. De deux choses l’une : soit nous avançons vers l’abolition du capital, de l’argent, du marché, de l’État et des classes… soit nous prolongerons notre misère sous ce système.
Vive la révolte prolétarienne en Bolivie !
Vive ceux qui luttent !
Ni gauche, ni droite !
Mort à l’État et au capital !
Contre la Contra – juin 2026
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