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samedi 12 septembre 2026

L’échec de la classe ouvrière (Pannekoek, 1946)

 

by Stéphane LJ


Article paru dans Politics, III, 8 (septembre 1946), traduit et publié par Serge Bricianer dans son anthologie Pannekoek et les conseils ouvriers.

Dans certains numéros de Politics, on s’est posé la question : Pourquoi la classe ouvrière a-t-elle échoué dans sa mission historique ? Pourquoi n’a-t-elle pas offert de résistance au national-socialisme en Allemagne ? Pourquoi n’existe-t-il pas la moindre trace d’un mouvement révolutionnaire parmi les ouvriers d’Amérique ? Et l’on se demandait (n° de novembre, p. 349) : Qu’est-il advenu de la vitalité sociale de la classe ouvrière mondiale ? Pourquoi, dans le monde entier, les masses semblent-elles incapables d’entreprendre quoi que ce soit de nouveau et qui tende à leur propre émancipation ? Les considérations suivantes permettront peut-être d’éclaircir un peu le problème.

On a beau jeu de s’interroger maintenant : Pourquoi les ouvriers ne se sont-ils pas dressés devant la menace du fascisme ? Pour combattre, il faut un but positif. Face à cette menace, il n’y avait que deux réponses possibles : ou bien laisser intact le capitalisme vieux style, et son cortège de chômage, de crises, de corruption et de misère — au lieu que le national-socialisme se présentait sous les couleurs d’un mouvement anticapitaliste et visant à instaurer le règne du Travail, de la grandeur et de la communauté nationales; ou bien passer à la révolution socialiste. La grande question est donc en réalité : Pourquoi les ouvriers allemands n’ont-ils pas déclenché la révolution ?

Eh bien, ils en avaient fait l’expérience en 1918. Mais cette révolution leur avait enseigné que ni la social-démocratie ni les syndicats n’étaient des instruments de libération ; au contraire, les uns et les autres devaient se révéler les instruments de la restauration du capitalisme. Que faire alors ? Se tourner vers le parti communiste ? Mais il ne proposait pas une autre voie, et axait sa propagande sur le système russe de capitalisme d’Etat, où la privation de liberté est poussée plus loin encore qu’ailleurs.

Pouvait-il en être autrement ? Le but proclamé du parti socialiste d’Allemagne — celui, en fait, de tous les partis socialistes du monde — était le socialisme d’Etat. Selon son programme, lu classe ouvrière devait tout d’abord conquérir le pouvoir politique, puis, au moyen de ce pouvoir, organiser la production conforme ment à un système économique planifié sous direction étatique, Quant à son instrument, ce devait être le parti socialiste, dont les effectifs atteignaient déjà trois cent mille membres, à qui venaient s’ajouter un million de syndiqués et trois millions d’électeurs (1), dirigés par un énorme appareil de politiciens, d’agitateurs, de journalistes, brûlants tous de remplacer les gouvernants du moment. Le programme statuait d’ailleurs que la classe capitaliste serait expropriée à l’aide de mesures légales et la production organisée suivant un système de planification dont la gestion reviendrait à des organes centraux.



Il est évident que dans un système pareil l’émancipation des travailleurs ne peut-être que partielle, quand bien même le pain quotidien leur serait assuré. La société aura changé, mais au sommet seulement ; à la base, il y aura toujours des usines avec des ouvriers salariés, aux ordres de directeurs et d’administrateurs. Tel est, par exemple, l’édifice social que décrivait, après la première guerre mondiale, le socialiste anglais G.D.H. Cole, dont les études sur le socialisme de guilde et d’autres réformes du système industriel exercèrent une forte influence dans les milieux syndicaux. « L’ensemble de la population, disait-il, serait tout aussi incapable que l’ensemble des actionnaires d’une grande entreprise de gérer l’industrie (…). En régime socialiste, comme dans le capitalisme à grande échelle, il faudra remettre la gestion des entreprises industrielles à des experts salariés, choisis en raison de leurs connaissances spécialisées et de leurs compétences en tel ou tel domaine… Tout porte à croire que les dirigeants effectifs des industries socialisées seront nommés suivant des méthodes à peu près semblables à celles en vigueur dans une entreprise capitaliste moderne… Tout porte à croire que la socialisation d’une branche quelconque d’industrie ne devrait pas entraîner de grands changements dans le personnel de direction. »

Ainsi les ouvriers pourront voir de nouveaux maîtres prendre la place des anciens. De bons maîtres débordants d’humanité, au lieu des affreux maîtres rapaces d’aujourd’hui. Des maîtres désignés par un gouvernement socialiste ou, au meilleur des cas, choisis par eux. Mais une fois les maîtres choisis, il faut leur obéir ! Les ouvriers n’ont pas le moindre pouvoir dans l’entreprise, ils ne disposent nullement des moyens de production. Au-dessus d’eux, toute une bureaucratie de chefs et d’administrateurs ordonne et gère. Des projets de ce genre peuvent séduire les travailleurs tant qu’ils se sentent impuissants face au pouvoir capitaliste ; tel fut d’ailleurs le but qu’il se fixaient au début de leur progression, pendant le XIXe siècle. Trop faibles encore pour chasser les capitalistes de leurs postes de commandement, ils ne voyaient qu’une issue : le socialisme d’Etat, un gouvernement de socialistes expropriant les capitalistes.

Aujourd’hui, les ouvriers commencent à comprendre que le socialisme d’Etat constitue une forme d’asservissement différente, et rien d’autre. Mais ils se trouvent devant la tâche extrêmement ardue qui consiste à découvrir des méthodes nouvelles et à les mettre en œuvre. Chose impossible sans un profond, un radical bouleverse¬ment d’idées, accompagnés de mille conflits internes. On nous dit : la vigueur de la lutte a diminué, l’hésitation, l’incertitude, la division règnent, l’énergie a disparu ; qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?



Un changement de personnel dirigeant ne suffit pas à annihiler le capitalisme; il faut pour cela abolir la fonction de direction elle- même. Pour avoir la liberté réelle, les travailleurs doivent pouvoir disposer directement des moyens de production. La condition première d’une libre communauté mondiale, ce n’est pas que les masses laborieuses aient assez à manger, mais qu’elles gèrent leur travail elles- mêmes, d’une manière collective. Le contenu réel de leur existence étant le travail productif, la transformation fondamentale concerne en effet, non le royaume passif de la consommation, mais le royaume actif de la production. Le problème qui surgit maintenant, c’est de savoir comment on fera pour unir la liberté à l’organisation. Comment, tant au niveau de chaque entreprise qu’à celui de l’économie mondiale, pourra-t-on organiser la production en sorte que les travailleurs, en qualité de partie composante d’une communauté solidaire, gèrent eux-mêmes leur travail ? Disposer de la production, ceci veut dire que les personnels, le corps des ouvriers, techniciens et cadres, qui, par leur effort collectif, font tourner l’usine et mettent en mouvement l’appareil de production, le dirigent également eux- mêmes. Le moyen d’organiser la totalité sociale sera fourni par des assemblées réunissant les délégués de l’ensemble des entreprises — les conseils d’ouvriers — où l’on discutera et réglera les affaires communes. Le développement de cette organisation de conseils permettra donc de résoudre le problème ; mais ce développement constitue un processus historique, lequel demande du temps et passe par un bouleversement de fond en comble des conceptions et des mentalités.

Cette vision d’un communisme libre commence seulement dé pénétrer l’esprit des travailleurs. Du coup, il devient possible de comprendre pourquoi le mouvement ouvrier, autrefois si plein de promesses, ne pouvait qu’échouer. L’émancipation réelle, concrète, exige tout autre chose qu’un but restreint. Car si le but ne se situe pas au-delà d’un simulacre de libération ou d’une libération partielle, il ne suffit pas à faire surgir et à entretenir les énergies nécessaires à obtenir des résultats fondamentaux. C’est pourquoi le mouvement socialiste allemand, incapable de fournir aux ouvriers des armes assez puissantes pour combattre le capitalisme monopoleur, aux forces colossales, ce mouvement-là devait succomber. Il fallait que la classe ouvrière se mette en quête de voies nouvelles. Mais, n’arrivant pas à se dépêtrer du réseau de doctrines et de mots d’ordre imposés par le vieux parti, elle ne pouvait tenir tête au capitalisme agressif ; et ce fut l’entrée dans une période de déclin continu, dénotant la nécessité d’une orientation nouvelle.



Quand on parle d’échec de la classe ouvrière, on parle en réalité d’un échec lié à des buts trop restreints. La lutte réelle pour l’émancipation n’a pas encore commencé ; vu sous cet angle, ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement ouvrier des cent dernières années n’a été qu’une succession d’escarmouches d’avant-postes. Les intellectuels, qui ont pour habitude de réduire la lutte sociale aux for¬mules les plus abstraites et les plus simples, sont enclins à sous- estimer la formidable ampleur de la transformation à réaliser. Ils se disent qu’il serait si facile de glisser dans l’urne électorale le nom qui convient. Mais ils oublient quelle profonde révolution intérieure doit s’effectuer dans les masses, quelle somme de lucidité, de solidarité, de persévérance, de courage et d’ardente volonté de lutte, il faut pour vaincre l’immense pouvoir physique et spirituel du capitalisme.

De nos jours, les ouvriers du monde entier se trouve face à deux ennemis d’une force inouïe, deux puissances capitalistes hostiles et répressives : le capitalisme monopoleur d’Amérique et d’Europe, et le capitalisme d’Etat russe. Le premier se voit poussé vers une dictature sociale camouflée sous des apparences démocratiques, le second se reconnaît franchement comme une dictature (hier, on ajoutait « du prolétariat », mais aujourd’hui personne n’y croit plus). Recourant l’un au programme socialiste mis en avant par les partis du même nom, l’autre à la phraséologie tonitruante et aux vieilles ficelles du Parti communiste, ils cherchent à réduire les ouvriers à l’état de suiveurs dociles et bien dressés, n’agissant que d’une manière conforme aux ordres des chefs du parti. La tradition des glorieux combats du passé sert à les maintenir dans la dépendance spirituelle d’idéaux périmés. En raison de la concurrence à laquelle elles se livrent pour dominer le monde, chacune de ces deux puissances s’efforce de conserver l’appui des travailleurs en criant haro, ici sur le capitalisme, et là sur la dictature.

Une résistance s’éveille, face à l’une comme à l’autre, et les travailleurs commencent à percevoir qu’ils ne peuvent lutter avec succès qu’en faisant leur une fois pour toutes un principe exactement opposé : le principe de la coopération enthousiaste entre personnalités libres et égales. Leur tâche consiste à découvrir les moyens permet¬tant de réaliser ce principe dans l’action pratique.



II

 Au point où nous voici maintenant, une question capitale se présente d’elle-même à l’esprit : Qu’est-ce qui dénote l’existence ou l’éveil d’une volonté de lutte au sein de la classe ouvrière ? Pour y répondre, il faut quitter le domaine des querelles entre partis politiques, conçues avant tout pour berner les masses, et se tourner vers celui des intérêts économiques, où ces mêmes masses poursuivent intuitivement une âpre lutte destinée à sauvegarder leur niveau de vie. Sur ce plan, il devient apparent qu’avec le passage de la petite à la grande entreprise les syndicats ont cessé d’être des instruments du combat prolétarien. A notre époque, ils se transforment toujours davantage en organes que le capital monopoleur utilise pour dicter ses volontés à la classe ouvrière.

Quand les travailleurs commencent à s’apercevoir que les syndicats sont incapables de diriger leur lutte contre le Capital, la tâche de l’heure consiste à découvrir et à mettre en œuvre des formes de luttes nouvelles : la grève sauvage. Tel est en effet le moyen de se dégager de la tutelle exercée par les vieux leaders et les vieilles organisations, de prendre les initiatives nécessaires, de juger du moment et des modes d’action, d’arrêter toutes décisions utiles ; dans ce cadre nouveau, les ouvriers doivent se charger eux- mêmes de faire de la propagande, d’étendre le mouvement et de régir l’action. Les grèves sauvages constituent des explosions spontanées, la manifestation authentique de la lutte de classe contre le capitalisme. A ce jour, assurément, elles n’ont pas encore eu de buts plus généraux; il n’en reste pas moins, cependant, qu’elles expriment de manière concrète la naissance d’une mentalité nouvelle au sein des masses révoltées : l’action autonome, et non plus dirigée par des chefs ; l’esprit d’indépendance, et non plus de soumission ; la volonté de lutte active, et non plus l’acceptation passive d’ordres tombés du ciel ; la solidarité et l’unité inébranlables avec les cama¬rades, et non plus le devoir imposé par l’affiliation politique et syndicale. Cette unité dans l’action, dans la grève, correspond, bien entendu, à l’unité dans le travail productif de tous les jours ; c’est l’activité collective, l’intérêt commun face à un maître capitaliste commun, qui conduit les travailleurs à réagir de la sorte, à la façon d’un seul corps et d’un seul. Toutes les aptitudes individuelles, toutes les forces du caractère et de la pensée, exaltées et tendues à l’extrême, se conjuguent, au travers des discussions et des décisions, en vue de réaliser le but commun.



On voit s’esquisser au cours des grèves sauvages une nouvelle orientation pratique de la classe ouvrière, une tactique nouvelle : la méthode de l’action directe. Ces luttes constituent la seule révolte qui compte face à cette puissance d’aveulissement et de répression qu’est le capital international, le capital maître du monde. Certes, à petite échelle, des mouvements pareils sont presque immanquablement voués à s’arrêter net, dans l’insuccès total ; il s’agit seulement de signes avant-coureurs. Ils ne deviendront efficaces qu’à une condition : gagner les masses de proche en proche ; seule, en effet, la peur de voir ces grèves s’étendre à l’infini peut amener le capitaliste à composer. Si l’exploitation se fait de plus en plus intolérable — ce dont on ne saurait douter —, la résistance ne cessera de renaître et embrassera des masses toujours plus larges. Lorsque cette résistance prendra une ampleur de nature à perturber gravement l’ordre social, que les travailleurs attaqueront le Capital dans son essence, la possession des entreprises, il leur faudra affronter le pouvoir d’Etat et ses immenses moyens. Dès lors, la grève prendra forcément un caractère politique ; dès lors, les comités de grève, incarnation de la communauté de classe, assumeront des fonctions sociales d’une tout autre envergure en revêtant la forme de conseils ouvriers. A partir de ce moment, la révolution sociale, l’effondrement du capitalisme, pointe à l’horizon.

Existe-t-il une raison quelconque de s’attendre, dans les temps à venir, à un essor révolutionnaire de ce genre, des conditions jusqu’alors absentes se trouvant réunies ? Ces conditions, il ne semble pas impossible de les désigner avec un degré de probabilité satisfaisant. On trouve dans les textes de Marx la formule suivante : un système de production ne disparaît jamais avant que soient développées toutes ses possibilités intrinsèques. La persistance du capitalisme permet aujourd’hui de déceler, dans cette formule, une vérité plus profonde qu’elle n’apparaissait précédemment. Tant que le capitalisme est en mesure d’assurer le vivre et le couvert aux masses de la population, celles-ci ne ressentent pas la volonté impérieuse d’en finir avec ce système. Tant que le capitalisme a la possibilité d’étendre son empire à d’autres régions du globe, il réussit à faire face à leur besoins. Voilà pourquoi, aussi longtemps que le moitié de la population mondiale se trouve en dehors du système, ce dernier peut poursuivre son cours. Les centaines et les centaines de millions d’hommes, pullulant dans les plaines fertiles de l’Asie de l’Est et du Sud, vivent encore dans des conditions précapitalistes. Tant qu’ils pourront offrir un débouché aux rails et aux locomotives, aux machines et aux usines, les entreprises capitalistes, en Amérique plus particulièrement, pourront prospérer et s’agrandir. Et c’est de la classe ouvrière américaine que dépend, dorénavant, le sort de la révolution mondiale.



En d’autres termes, la nécessité de la lutte révolutionnaire s’imposera dès que le système capitaliste englobera la plupart des hommes, dès qu’il se verra interdire toute expansion notable. A ce stade suprême du capitalisme, la menace d’une extermination massive fera de ce combat une nécessité pour toutes les classes de la société, pour les paysans et les intellectuels comme pour les ouvriers. Ce qui se trouve condensé ci-dessus en quelques paragraphes renvoie à un processus historique extrêmement complexe, qui remplira toute une période de révolution, précédé et accompagné par des luttes spirituelles et des changements essentiels dans les idées fondamentales. Ces développements devraient faire l’objet d’études attentives de la part de tous ceux pour qui le communisme sans la dictature — l’’organisation de la société sur la base de la liberté couplée au sentiment d’appartenance à la communauté — représente l’avenir du genre humain.

Note:

(1) Grosso modo, la période considérée se situe aux environs de 1903.


Lorsque la guerre prendra fin (Pannekoek 1916)

Lorsque la guerre prendra fin (Pannekoek 1916)

Vorbote, n°2, Avril 1916


Tant que la guerre se prolonge, le combat pour sa cessation sans délai est la tâche primordiale de l’ouvrier socialiste. Mais si la paix arrive, son combat n’est pas fini car les effets de la guerre demeurent. De nouvelles tâches l’attendent.

Lorsque les soldats rentreront chez eux, c’est la grimace d’une nouvelle misère et d’une nouvelle détresse qui les accueillera. Aussi effroyables qu’aient été les souffrances qu’ils ont endurées durant la guerre, les prolétaires seront, d’un certain point de vue, encore plus mal lotis dans la paix. Dans la guerre, on a besoin d’eux ; la bourgeoisie a besoin de leur enthousiasme, de leur courage à se sacrifier, et du moins de leur bonne volonté ; le moral de l’armée est une question importante dans la conduite de la guerre. Et là, on ne regarde pas à la dépense pourvu que le but de la guerre soit atteint ; c’est pourquoi, on n’est pas trop chiche dans la question des subsides. On souffre, on est massacré, mais on peut vivre.

Cela cesse dans la paix. On n’a plus besoin des ouvriers comme soldats, ils ne sont plus les camarades, les défenseurs de la patrie, les héros. Ils sont de nouveau des animaux de travail, des objets d’exploitation, de la populace. Ils peuvent chercher du travail s’ils ont faim.

Qu’en est-il du travail ?

Lorsque la guerre cesse, l’économie tout entière doit à nouveau se reconvertir. De la même manière qu’au début de la guerre. A cette époque-là, il se produisit pendant quelques mois, malgré les incorporations, un chômage terrible jusqu’à ce que l’industrie se soit complètement adaptée à l’économie de guerre, aux fournitures correspondant aux besoins de la guerre. Après la guerre, c’est l’inverse qui devra se passer : il faudra que la production de guerre se convertisse à nouveau en production de paix. Mais cette reconversion sera beaucoup plus difficile. Dans la transformation précédente, c’est l’Etat, l’armée, avec des besoins de masse homogènes, qui prenait la place du marché aux centaines de demandes de toutes sortes ; c’est un client unique, et quel client !, qui prenait la place de milliers de clients qui lésinaient. Lui ne lésinait pas, il payait comptant, il dépensait sans compter, car il puisait à coups de milliards dans les emprunts de guerre qui se succédaient. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il y ait eu bientôt à nouveau le plein emploi. Mais si l’économie de guerre s’arrête, au lieu de produire pour cet acheteur unique, riche et solvable, il faudra alors produire à nouveau pour le marché, pour les besoins multiformes des acheteurs privés. Et c’est là qu’apparaissent les plus grosses difficultés.

Les anciens marchés ont disparu ; de nouveaux marchés doivent être ouverts, de nouvelles relations commerciales doivent être cherchées ; mais pour chercher, il faut du temps. Les gigantesques exportations vers les pays avec lesquels on est actuellement en guerre n’auront plus lieu si facilement. En effet, on ne doit se faire aucune illusion à ce sujet : la haine nationale, qui est arrivée à son comble, aura des répercussions et conduira à ce que, même après la guerre, il persistera un conflit aigu dans le domaine de l’économie, de la culture, et même de la science ; chaque pays cherchera beaucoup plus qu’avant à se replier sur lui-même. Dans les pays neutres, il se produit pendant la guerre, par nécessité et du fait des profits de guerre mirifiques, un essor de l’industrie qui accapare les marchés. Ce n’est pas très réconfortant pour la reprise, après la guerre, de l’industrie des pays actuellement en guerre.

Il ne fait aucun doute qu’une stimulation temporaire aura lieu. Les terribles dévastations occasionnées par la guerre devront être réparées ; une forte impulsion viendra du renouvellement du matériel de guerre et il faudra également renouveler massivement celui qui correspond à la production civile. Mais une prospérité durable ne pourra pas en résulter à cause avant tout de l’immense destruction de capital. L’Europe sortira de la guerre comme un pays pauvre en capital et fortement endetté vis-à-vis de l’Amérique. On s’attend donc assez généralement à ce que nous allions, en Europe, au-devant d’une période de dépression économique d’ensemble. La bourgeoisie essayera d’accélérer l’accumulation de nouveaux capitaux par une exploitation plus intensive. Des salaires bas et un fort chômage, voilà ce qui sera offert au prolétariat par suite de la guerre.

Le problème du chômage sera, dans les années à venir, la question la plus brûlante, le problème qui pèsera le plus lourd pour la classe ouvrière. C’est pourquoi la revendication d’une allocation de chômage suffisamment élevée doit être la revendication principale et immédiate du prolétariat socialiste. Il faut que cette revendication soit posée aussitôt que la première grande crise de reconversion se déclenchera. Quoi, après que les travailleurs auront combattu et versé leur sang pour l’impérialisme, devront-ils rentrer dans leurs foyers pour rester sur le carreau et crever de faim ? La crise elle-même n’est-elle pas une conséquence directe de la guerre, et le gouvernement, qui a dilapidé des milliards dans la guerre, ne pourrait-il pas ajouter encore quelques milliards aux dépenses de guerre afin que ses anciens soldats aient la possibilité de passer cette période de crise en sécurité ? Que dirait-on d’un gouvernement qui laisserait mourir de faim ses armées victorieuses rentrant à la maison à travers le désert ?

La loi de la nécessité - et non cette réflexion - sera si impérieuse que la bourgeoisie et le gouvernement la prennent certainement déjà en compte. Mais ils tiendront ferme sur le principe fondamental selon lequel, dans la société bourgeoise en temps de paix, chacun doit pourvoir à ses propres besoins. C’est pourquoi leur allocation prendra l’aspect d’une aumône misérable, d’une irritante assistance aux pauvres : elle aura des formes humiliantes, et elle privera probablement les ouvriers de tout droit d’importance.

Contre cela, les travailleurs doivent revendiquer comme un droit la garantie du niveau de vie des chômeurs. Il est sûr qu’il s’agit d’une revendication révolutionnaire qui tranche profondément avec les principes du capitalisme. Mais un gouvernement pourrait-il négliger complètement une telle revendication si elle est posée par les millions de travailleurs en armes qui constituent son armée ? Cette revendication fait coïncider les besoins vitaux les plus immédiats de chaque prolétaire avec les buts et les tâches du socialisme révolutionnaire. Mais il ne suffit pas de poser simplement cette revendication : pour qu’elle puisse se réaliser, il faut lutter pour elle en déployant toute la force de masse à laquelle le prolétariat est capable de faire appel.

* * * * *

Mais pour la classe dominante il existe encore une autre issue. Pour les gouvernements et les bourgeoisies, après la guerre, la première tâche, le premier acte, sera : le renouvellement de tout le matériel de guerre détruit, le réarmement. Et en outre, un armement meilleur et plus puissant destiné aux guerres à venir. Pour eux, le premier commandement c’est : des armements nouveaux. Les ouvriers doivent être aussitôt employés à cette tâche. Mais à quoi bon les libérer dans un premier temps pour, après un détour, les remettre au travail du fait des besoins militaires ? N’est-il pas beaucoup plus adéquat de les conserver dans leur état militaire et, en tant que soldats, de leur faire produire des matériels de guerre dans le cadre de la discipline militaire ?

Les expériences qui ont été faites pendant la guerre avec l’organisation de l’industrie et du commerce sous contrôle de l’Etat, ont fait mûrir dans plus d’une tête bourgeoise l’idée du "socialisme" d’Etat. L’avantage d’une production régulée unitairement sur une économie privée atomisée est devenu trop patent. Les grandes branches d’industrie les plus importantes pourraient très bien être nationalisées ; et cela serait possible immédiatement, sans aucune difficulté, avec l’industrie qui travaille directement pour la guerre. Ainsi serait résolu pour la bourgeoisie le problème épineux qui se présentera avec le retour des soldats à la recherche de travail. Le danger qui la menace de ces millions de gens en effervescence réclamant du travail, du pain, des allocations, serait conjuré si on les place aussitôt dans l’industrie de guerre et si on ne les libère du service militaire que progressivement, dans la mesure où la conjoncture dans l’industrie privée s’améliore.

Mais il y a encore d’autres avantages qui en découleraient. Tout d’abord la diminution des prix de la production, par l’élimination de nombreux intermédiaires. Tout le monde comprend les économies qu’une organisation étatique de la production produirait. Tous les perfectionnements technico-organisationnels du temps de guerre seraient par suite conservés après la guerre. On éviterait aussi l’allocation de chômage. Les salaires pourraient être réglementés : contre cet employeur puissant, les syndicats seraient sans force, pour autant qu’ils soient encore tolérés. Les ouvriers tomberaient dans une dépendance beaucoup plus grande : leur liberté de mouvement serait bien moindre que dans l’industrie privée. La nationalisation de ces grandes branches d’industrie signifie en même temps leur militarisation. Il est hors de doute qu’il existe dans la classe dominante une crainte pour la période qui suivra la guerre, lorsque l’état de siège, la loi martiale, la censure de la presse et la dictature militaire devront cesser - que se passera-t-il ? Elle verrait dans la militarisation de l’industrie un moyen pour continuer à dominer les grandes masses et pour réfréner leur tendance à l’opposition politique.
Le prolétariat n’a à espérer de ce socialisme d’Etat qu’une détérioration de sa situation, qu’une aggravation de son oppression. En dépit de cela, on doit s’attendre à ce que de grands pans de la social-démocratie ne s’y opposeront pas, mais encore le soutiendront. Leur vieille idéologie les rend prisonniers de la nouvelle exploitation étatique. Déjà avant la guerre, on pouvait, à l’occasion de tout nouveau projet d’un monopole du Reich dont l’objectif était de saigner à blanc les consommateurs, lire dans toute une série de leurs journaux : c’est un début de socialisme ; nous devons le soutenir ! Et récemment, à propos des exposés de Ballod et de Jaffé, Eckstein souleva tout simplement dans le Neue Zeit la question (et il y répondit par la négative) de savoir si cela représentait un socialisme véritable à notre sens et si la guerre ne nous avait donc pas rapprochés du socialisme. On s’interroge sur les termes de ce problème dans une année où le socialisme n’a jamais été aussi bas ! Le socialisme n’est pas une question d’entreprises étatiques, mais une question de puissance du prolétariat. Etant donné que, dans le monde des idées de la social-démocratie qui a existé jusqu’ici, le socialisme et l’économie d’Etat étaient à peine deux notions distinctes, ce parti s’opposera aux mesures socialistes d’Etat destinées à asservir encore plus le prolétariat, mais sans arme intellectuelle, sans mot d’ordre clair.

C’est au socialisme révolutionnaire qu’il incombe la tâche de déclarer la lutte à cette nouvelle et grave mise en chaînes du prolétariat. Le mot d’ordre de lutte contre le socialisme d’Etat mènera à un éclaircissement énergique des rapports du prolétariat avec le nouvel impérialisme. Il constitue l’introduction au nouveau combat pratique. Si l’Etat impérialiste se présente de plus en plus face au prolétariat comme un oppresseur et un exploiteur, se créera alors d’elle-même la situation où le prolétariat reconnaîtra dans le pouvoir d’Etat son grand ennemi, qu’il devra combattre en premier lieu par des actions de masse. C’est alors que la tradition kautskiste, selon laquelle nous devons par-dessus tout conserver l’Etat afin de l’utiliser pour nos propres buts, s’effondrera dans la pratique

* * * * *

Il existe encore, dans la guerre, une troisième cause d’oppression aggravée dans l’avenir et de nouvelle nécessité de lutte pour la classe ouvrière. Les Etats européens sortiront de la guerre écrasés par d’immenses dettes. De nouveaux emprunts de guerre se succèdent sans cesse. L’ensemble des emprunts de guerre dépasse déjà, à l’heure actuelle, la centaine de milliards. Et tous les économistes et politiciens bourgeois posent déjà la question : où trouvera-t-on tous ces milliards, uniquement pour payer les intérêts ? Quelles sources d’impôt pourra-t-on exploiter ? Déjà, malgré la paix civile, la lutte des classes fait rage dans les parlements au sujet des impôts. Chacune cherche à les rejeter sur le dos des autres ; mais chacune est également convaincue qu’elles devront toutes payer, si bien qu’il s’agit seulement de savoir si ce sera plus ou moins.

Les sociaux-démocrates - à l’exception des sociaux-impérialistes conséquents comme Cunow - renouvellent leurs vieilles résolutions contre les impôts indirects et demandent que les contributions de guerre soient supportées par les possédants. Ils ont sans doute raison quand ils disent qu’une imposition plus lourde des masses est inadmissible, puisqu’elle fera baisser encore plus le niveau de vie des travailleurs. Mais ils oublient que ce niveau de vie n’est pas une grandeur fixe donnée, mais qu’elle est déterminée par ce que les travailleurs exigent et savent obtenir. Une classe apte au combat et fortement organisée peut conquérir des conditions d’existence meilleures ; et quand parfois elle reperd sur le terrain politique, par les impôts, ce qu’elle a gagné par l’action syndicale, et encore plus, cela démontre sa faiblesse politique et son incapacité au combat. En se soumettant à l’impérialisme depuis août 1914 et en léchant les bottes de ses exploiteurs, la social-démocratie a tellement affaibli le prolétariat, elle l’a condamné à une impuissance si absolue, qu’elle ne doit pas s’étonner d’en recevoir maintenant la quittance sous la forme d’une dégradation sans cesse aggravée des conditions d’existence des travailleurs. Ses résolutions sont dans sa bouche une protestation aussi ridicule qu’impuissante contre ses propres actions. La protestation doit se transformer en action : une lutte énergique contre tous les impôts sur la consommation qui pèsent sur le prolétariat.

Cela voudrait-il dire que nous revendiquons par conséquent des impôts sur la propriété ? Les représentants de la bourgeoisie n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils prétendent qu’une imposition de tous les revenus, à cause des intérêts des emprunts, porterait à un degré important préjudice à l’accumulation du capital, et qu’en outre elle constituerait pour les entrepreneurs une forte incitation à se décharger de ce fardeau sur les travailleurs sous la forme de réductions de salaire. Le paiement des intérêts des emprunts de guerre ne signifie donc pas autre chose que de pressurer, au moyen des impôts, de quelque sorte qu’ils soient, la population active de toutes les classes au profit des détenteurs des dettes de l’Etat. Si ceux qui ont de l’argent avaient voulu se comporter de manière patriotique, ils auraient pu mettre gratuitement à la disposition de l’Etat une partie de leurs profits de guerre lorsque l’Etat a eu besoin d’argent pour cette guerre qui est menée dans leur intérêt.

Puisqu’ils ne l’ont pas fait, auraient-ils le droit de prélever leur tribut sur la population pour tout l’avenir ? De toutes les sortes de revenus capitalistes, le revenu du rentier, obtenu sans travailler des titres de rente de l’Etat, est le plus inutile de tous pour la société. Il sera donc du devoir d’un gouvernement révolutionnaire socialiste de supprimer simplement ce tribut et d’annuler les dettes de l’Etat. A l’heure actuelle, la situation est telle que seule une mesure de ce type, l’annulation des gigantesques dettes de l’Etat, peut sauver les Etats de la débâcle financière. Il est certain que les gouvernements bourgeois ne s’engageront pas dans cette voie car, pour eux, tout intérêt du capital est sacré. Il est d’autant plus nécessaire que le prolétariat pose cette revendication face aux tentatives qui sont faites d’imposer plus lourdement les ouvriers pour payer les intérêts des emprunts de guerre. Et de plus, la confiscation de tous les profits de guerre donnera à l’Etat les moyens de remédier aux conséquences les plus graves de la guerre pour la masse du peuple.

Quand le prolétariat reprendra son combat, pendant ou après la guerre, il lui faudra un projet d’action clair. La lutte pour le socialisme est toujours une lutte de classe pour les intérêts immédiats les plus importants du prolétariat ; ce sont les méthodes, les moyens de lutte qui déterminent son caractère révolutionnaire. Naturellement, une partie des anciennes revendications conserve son importance pour le nouveau programme d’action : par exemple, la lutte pour la pleine démocratie dans l’Etat et la lutte contre le militarisme. Mais toutes deux prendront une nouvelle force et une nouvelle importance lorsque, avec l’extension du socialisme d’Etat, l’exploitation économique et l’asservissement militaire fusionneront avec la répression politique. Et il a été montré, dans les développements précédents, que la revendication de la garantie d’un niveau de vie suffisant pour le prolétariat sans travail aussi bien que la revendication de l’annulation des dettes de l’Etat concernent directement des questions vitales pour la classe ouvrière, questions qui doivent donc occuper une place essentielle dans le programme d’action d’un prolétariat qui se remet debout. C’est pourquoi ces revendications doivent être lancées parmi les masses.

Anton Pannekoek

P.S. :

Texte paru pour la première fois en langue française dans la revue (Dis)continuité n° 3 - octobre 1998


 

vendredi 3 juillet 2026

Dictionnaire biographique du communisme des conseils allemand 1920-1960

 


 
 
 
 
 
 
Philippe Bourrinet  28 10 2025

Dictionnaire biographique du communisme 
des conseils allemand 1920-1960 

Dictionnaire biographique du communisme des conseils …

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Première édition : octobre 1923 
Édition vérifiée et complétée : avril 2024 

samedi 7 février 2026

LE K.A.P.D. : Exemple historique d’un parti combattant

 

 


Extrait du texte de notre revue Matériaux Critiques N°13 : «LE K.A.P.D. : Exemple historique d’un parti combattant
 » ainsi que sa traduction en espagnol : «EL K.A.P.D. : Un ejemplo histórico de partido de combate» sur notre site web: https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes. Ce texte a comme projet de réexposer et de restituer l’importance historique du Parti communiste ouvrier d’Allemagne. Ce parti est très certainement l’une des meilleures expressions politiques de la vague révolutionnaire mondiale ouverte en 1917 et clôturée globalement vers la fin des années vingt. Malgré son importance pour le mouvement ouvrier révolutionnaire, ce parti et son action ont été caricaturés, dénaturés, altérés et condamnés comme « infantiles » et « anarchisants ». Mais, malgré ces falsifications diverses, « le parti communiste ouvrier d’Allemagne (K.A.P.D.) est un des courants du mouvement ouvrier allemand qui présente le plus d’intérêt. Il est le point d’aboutissement d’un procès de rupture du prolétariat avec la social-démocratie, opérant depuis la fin du XIX siècle et qui s’amplifia sous l’action de la guerre.


mercredi 23 juillet 2025

Pannekoek : liens de ses écrits

 



Ecole- les inégalité et la colère