dimanche 12 juillet 2026
LES ÉCRANS ALIÉNÉS DE L’INDIVIDUALISME
Une seule image suffit pour illustrer notre analyse : la vision hallucinée et hypnotique des passagers-citoyens dans un transport en commun quasiment tous focalisés sur leur smartphone, obnubilés par l’écran, écouteurs vissés aux oreilles et le regard perdu dans un océan surréel de solitude. Le terme même de « transport en commun » ne convient plus car il s’agit d’une addition de corpuscules séparés en coma végétatif. L’usage même des livres et des journaux a pour ainsi dire disparu, passé à la trappe du technicisme postmoderne. L’écran n’est pas la simple médiation d’une « communication » la plupart du temps unilatérale ; il permet aussi l’éclatement de la sphère privée, en rendant « public » ce qui auparavant était de l’ordre individuel ou familial. Ces outils numériques donnent aussi l’occasion d’affirmer à haute voix des préférences communautarisées, linguistiques, religieuses et musicales, qui deviennent pour certains, à l’instar de certains éléments vestimentaires, une forme de propagande soft et indirecte. Les écrans sont donc à la fois des outils numériques de communication mais aussi, dans le sens de « faire écran », un voilage : un « écran de fumée » technologique, une interposition qui a comme fonction « subalterne » de dissimuler la réalité. Ces nouvelles technologies servent aussi à imposer la « paix des familles » en se substituant aux responsabilités parentales, laissant aux écrans les tâches éducationnelles et de modération. Comme toutes les machines, ils ne sont pas des agents neutres. Tout dépend de qui les utilise, et dans quel but.
Les écrans sont ainsi un vecteur de transmission de l’idéologie dominante sous ses multiples déclinaisons, favorisé par le rapport privilégié à la monade individu. De plus, ils provoquent un ensemble de troubles et de pathologies physiques et psychologiques qui renforcent le processus social d’atomisation, d’isolement, de difficultés à communiquer, à se sociabiliser et donc à vivre. Ils sont autant la cause que la conséquence d’un handicap social produisant de la solitude et de l’isolement sous prétexte d’y remédier. Les différents types d’écrans numériques (Smartphones, tablettes, ordinateurs, télévisions, y compris avec leurs fonctions « jeux ») peuvent se substituer tendanciellement aux sphères éducationnelles, et surtout à celles de l’apprentissage de la critique et de la réflexion. Le monde des écrans signifie de plus en plus l’organisation de la déformation orwellienne d’une réalité où tout reste de communauté - même fictive - et d’intérêts communs a été détruit, au profit de la concurrence
2
et de l’individualisme exacerbé. Le monde des écrans est le monde rêvé de la démocratie sociale réalisée où l’individu « drogué » est persuadé qu’il agit librement en faisant ses propres choix électoraux, culturels, commerciaux et télévisuels. C’est la grande surface, en libre-service de la pensée aliénée, la fabrique digitalisée du crétin passif et déjà presque « mort-vivant ». Cette passivité est caractéristique de la société du spectacle. Il n’empêche que, comme tout outil -force productive du capital-, s’il est subsumé sous le capital, il est aussi contradictoire et possède donc des éléments positifs qui pourraient être transformés et utilisés dans une perspective future, grâce à un mode de production ayant dépassé le MPC. Bien utilisés et régulés, les écrans peuvent aussi être d’une aide appréciable dans le développement cognitif des enfants et l’apprentissage d’une maîtrise personnelle de l’outil numérique. De la même manière « contradictoire», ils peuvent participer à véhiculer un contenu critique et subversif lorsqu’ils sont utilisés dans une perspective militante. Ils peuvent même parfois servir d’outils et de remèdes pour soigner les pathologies qu’ils génèrent en amont de leur usage immodéré. Mais globalement, sous le MPC, l’utilisation des écrans et du numérique - comme celle des autres forces productives du capital (que l’on pense au nucléaire ou à l’I.A.…) - porte probablement davantage les inconvénients et les nuisances induites par la nature et la logique immanente du système bourgeois (le profit, les aliénations, les séparations,…) qui les a fait naitre.
La médiation/séparation inhérente à l’utilisation des écrans porte en elle un rapport social biaisé, typique du capitalisme mûr, où l’humain devient le prolongement inconscient de la machine sans pouvoir, pour certains des utilisateurs, en maitriser ni la logique, ni le langage. Cela rend ainsi très difficile une utilisation subversive plus généralisée de ces technologies. Le contrôle global et militaire (satellites) de ce type de technologies numériques en fait aujourd’hui, et toujours plus, une arme de domination et de soumission massive au capital dans sa course guerrière à sa survie. Les États ont, par ailleurs, davantage tendance à en prendre le contrôle pour les utiliser à des fins de surveillance et de répression qu’à les interdire. Il reste que certaines personnes, trop âgées, sont pourtant obligées de s’adapter, ne fût-ce qu’administrativement, à ces nouvelles technologies qui renforcent leur isolement à travers un encerclement numérique.
Debord avait déjà remarquablement anticipé les effets dévastateurs de ce qui allait aussi devenir la « société des écrans ».
« L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout. » G. Debord, La société du spectacle, Thèse 30, p.19, éditions Champ Libre, Paris, 1971.
Quelques effets pathologiques de l’utilisation intensive des écrans
Ces éléments pathologiques sont bien évidement d’autant plus nombreux et dangereux que les utilisateurs sont en bas âge et soumis régulièrement à de de longues expositions pouvant
3
s’apparenter à une véritable « lobotomie numérique ». Nous pensons d’abord à l’apparition de troubles mentaux suite à un usage « excessif » et répété des écrans: anxiété, dépression, comportements suicidaires. Mais, il faut immédiatement y ajouter des troubles « complémentaires » comme les troubles musculo-squelettiques (TMS) liés aux mauvaises postures. De plus, des déséquilibres alimentaires sont souvent observés et peuvent, à terme, favoriser l’apparition de problèmes de perte de poids, de surpoids et/ou d’obésité :
« Selon une étude menée sur cinq ans par des chercheurs du National Institutes of Health (NIH) auprès de 43 722 femmes âgées de 35 à 74 ans, celles qui avaient pour habitude de s’endormir devant la télévision ont pris en moyenne cinq kilos en cinq ans et avaient 30 % de risques en plus de devenir obèses. En cause notamment l’exposition à la lumière artificielle la nuit qui peut altérer différents processus biologiques (notamment le système hormonal) et augmenter le risque d’obésité »1 Des maux de tête, des troubles de la vision, de l’apprentissage du langage, un manque d’activité physique, mais aussi des troubles accrus du sommeil sont régulièrement observés dans ce qui est de plus en plus considéré comme une pandémie sociale et technologique. A ces pathologies doivent s’ajouter des impacts à plus long terme, sur le développement du cerveau des jeunes mais aussi des adultes (troubles de l’humeur, désocialisation), ainsi que des risques de maladies, entre autres cardiovasculaires. D’autres symptômes pourraient être considérés comme des dérivés sociaux de l’addiction due à une utilisation aliénée des écrans. Il en va ainsi de la théorie des « Incels » involuntary celibates, (soit célibataires involontaires en français) -et des « Femcels » (leur pendant féminin)-, définie comme une « sous-culture » en ligne dont les membres sont incapables d’accéder à une relation amoureuse ou sexuelle, et vivant leur situation de célibat involontaire -ou inceldom- comme une injustice. Cette situation frustrante produit un ressentiment généralisé, de l’auto-apitoiement et surtout de la misogynie et de la misanthropie. Il en résulte, chez les Incels, une forte envie d’en découdre violement avec toutes les femmes. Cette animosité est légitimée idéologiquement par l’adoption des imprécations virilistes et, surtout, des doctrines de l’extrême droite fascisante avec leur culte morbide pour Hitler et les oripeaux « culturels » du nazisme. « Une douzaine de meurtres, dont au moins six meurtres de masse, ont été commis entre 2014 et 2020 par des hommes qui se déclaraient incels et qui étaient marqués par une idéologie d'extrême droite »2. C’est la série « Adolescence », sur « Netflix », qui a porté récemment ce phénomène au- devant du spectacle médiatique, en en faisant une réponse « masculiniste » à la déferlante de l’idéologie « féministe ». La problématique de l’aliénation capitaliste se trouve ainsi modifiée et amplifiée à chaque évolution technologique, isolant l’individu-citoyen dans sa bulle de survie misérable. Aliénation et individualisation du citoyen La compréhension de la problématique de l’aliénation est l’un des signes univoques du marxisme vivant.
1Campagne d’information sur le bon usage des écrans sur : https://lebonusagedesecrans.fr/essentiel-a-savoir/consequences-usage-excessif/ 2The Pandemic as Incels see it, Cambridge University (2020) sur le site: https://www.researchgate.net/publication/34407129 3ThePandemicasIncelsseeit
4
«C’est bien parce qu’il y a une essence humaine subsumée sous la valeur et le capital qu’il y a aliénation de l’homme dans des rapports inhumains se révélant de manière particulière, du fait de l’exploitation, dans la condition de prolétaire. » Matériaux Critiques N°1, « La critique de l’aliénation clé de voûte de l’humanisme de Marx » 3. Les dépossessions matérielles et intellectuelles qu’implique l’aliénation dissolvent les rapports de classe en de simples rapports entre individus. Cette réduction -ou distorsion- est très largement favorisée et amplifiée par le développement fulgurant des technologies, entre autres numériques. C’est grâce à ces dernières que le travailleur se trouve contraint de se soumettre, isolé face à la machine et à son rythme répétitif. La généralisation de l’automatisation signifie l’indépendance de l’outil-machine, devenu le sujet-fétiche du progrès dans la production de valeur, alors que l’ouvrier-objet est réduit à un appendice presque superflu dans l’organisation capitaliste du travail. Il y a une « inversion sujet-objet » propre à la réification qui fonde apparemment l’indépendance et l’autonomisation de l’outil, ici numérique, par rapport au travailleur qui lui est soumis. C’est le système marchand qui crée l’individu, à la fois dans son aspect égoïste limité à son intérêt privatif et négation de ce qu’il pouvait représenter comme segment encore représentatif d’une collectivité. L’individualisme n’est pas l’épanouissement de l’individu en ce qu’il est unité « indivisible », mais le paroxysme de sa séparation d’avec les autres et d’avec lui-même. L’individualisme, et son culte abstrait du Moi, implique la déconstruction de toutes les visions holistiques et d’appartenance classiste ou communautaire. L’individu-prolétaire est une dépossession permanente en mouvement : se vendre pour acheter ce dont il a été préalablement dépouillé. Toutes les relations sont réduites à un échange entre marchandises, équivalent contre équivalent. L’individu est devenu un monstre de solitude et de séparation qui se perçoit faussement comme l’expression réalisée d’une totalité indépendante, libérée de toutes les déterminations sociales. Le Moi stirnérien constitue la négation de toute communauté humaine, et donc de ce qu’il y a d’humain dans l’homme. Le processus d’individualisation se trouve à la base de la problématique bourgeoise des « droits ». Les légitimes revendications, au lieu d’être arrachées et obtenues par la force de la lutte, se trouvent subtilement transformées en demandes, plus ou moins fermes, adressées à la toute-puissance de l’État afin d’agir dans le sens d’une réforme partielle. Cette reconnaissance de fait de sa domination « totalitaire » s’échange contre l’octroi de « droits », c’est-à-dire d’aménagements légaux, dans sa gestion du rapport social. Cet ajustement permet une intériorisation apaisée et négociée des rapports sociaux, sans devoir passer par des affrontements ouverts susceptibles de dégénérer en lutte de classe frontale. « Ainsi, aucun des prétendus droits de l’homme ne s’étend au-delà de l’homme égoïste au-delà de l’homme comme membre de la société civile, savoir un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé, l’individu séparé de la communauté. » K. Marx, La question Juive, in Philosophie, p.73, Folio, Gallimard, Paris, 1994.
C’est le libre-arbitre qui fonde le caractère « irréductible » de l’individu. Or, le libre-arbitre est un concept théologique notamment forgé par Saint Augustin pour justifier 3A lire sur notre site : https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes
5
l’irresponsabilité de Dieu devant le mal, et donc, l’homme comme seul responsable/coupable du péché originel. Cette faute est punie par l’obligation du travail contraint. C’est bien là un des reflets idéologiques des besoins mêmes des sociétés marchandes. Mais il existe aussi, indépendamment du libéralisme classique, une apologie de l’individu souverain, « l’Unique » dans l’anarchisme non ouvrier et non classiste, représenté par le célèbre « Saint Max ». Stirner s’est d’abord opposé à l’humanisme, à la fois de Hegel et de Feuerbach, avant d’être vertement critiqué dans « l’Idéologie Allemande ».
« Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l’activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent, qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production. » Marx - Engels, L’Idéologie Allemande, p.46 éditions sociales, Paris, 1968.
Le citoyen est la représentation politique de l’individualisme; isolé en tant que membre de la société civile bourgeoise, il est également un agent proactif dans sa participation à tous les spectacles du totalitarisme étatique. C’est l’homme qui marche tout seul, pour le capital. Le citoyennisme est son idéologie postmoderne ; c’est l’apologie de l’aliénation volontaire qui correspond au pompier pyromane ou au dealeur toxicomane. C’est de l’auto-aliénation participative. En outre, les journalistes et autres « critiques » sont de plus en plus remplacés par des « influenceurs », sans compétences particulières, sinon celle du vedettariat. Ceux-ci vont même jusqu’à diffuser en direct l’assassinat d’une de leurs collègues, démontrant en cela la remarque inversée d’Hegel : « le vrai est un moment du faux ». Cette confusion entre le vrai et le faux -deux notions censées s’exclure- devient un artefact typique du spectacle, ou de sa forme grotesquement amplifiée, si ironiquement nommée « téléréalité ». La confusion organisée autour « du vrai et du faux » permet l’utilisation généralisée de « fake news » à des fins tant économiques que bellicistes et constitue la matrice privilégiée des confusionnismes typiques des propagandes totalitaires et complotistes4. Le vrai se présente comme une imposture tandis que la fausseté devient révélatrice des stratégies mises en oeuvre pour imposer une vérité capitaliste. Le pouvoir despotique du spectacle prend ainsi les formes de plus en plus outrancières des « excès médiatiques. » Les outils numériques en sont le véhicule privilégié, pourvoyeurs dans tous les domaines des plus importantes énormités. « De même que la logique de la marchandise prime sur les diverses ambitions concurrentielles de tous les commerçants, ou que la logique de la guerre domine toujours les fréquentes modifications de l’armement, de même la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques. » G. Debord, Commentaires sur la société du spectacle, p.17, éditions Gérard Lebovici, Paris, 1988. Le procès de soumission individuelle constitue les bases sociales propres à la réalisation de la démocratie en tant que sommation d’individus bornés, libres et égaux. Le concept d’aliénation permet de décrire deux expressions distinctes de la réalité : d’une part l’aliénation objective en tant que domination d’un pouvoir mécanique (technique) sur les humains, et, d’autre part,
4Le complotisme est une théorie qui vise à présenter la réalité comme étant majoritairement le produit d’un complot, c’est-à-dire d’une planification préalable organisée secrètement par quelques personnes malveillantes. Ce type de « théories » permet de s’exonérer de toute analyse matérialiste et globalisante.
6
l’aliénation subjective c’est à dire l’analyse des conséquences de l’exploitation capitaliste sur la dépossession des ouvriers de leur capacité à agir. Cela veut dire que c’est l’aliénation objective qui permettrait de comprendre celle subjective. « La théorie de l’exploitation permet de montrer la dimension subjective de l’aliénation. Avec l’analyse du travail, permettant de concevoir l’aliénation subjective, on peut dégager les rapports entre les deux aspects de l’aliénation. » O. Sar, Le problème de l’aliénation, p. 140, L’Harmattan, Paris 2012. Cette question est fondamentale car elle implique que la suppression de l’aliénation dans la société communiste, et ce sous ses deux aspects, suppose concomitamment la suppression de l’esclavage salarié et du travail. Le dépassement du rapport social capitaliste contient la critique en acte du fétichisme de la machine et de la technique. Cela ne signifie nullement le retour rétrograde vers la frayeur technophobe de certains écolos-primitivistes, mais une transformation consciente et cohérente avec le projet sociétal émancipateur qu’est la société communiste. Si Marx et Engels, à la suite notamment de Fourier, ont parlé de « communisme », même « primitif », c’était pour valider le contenu communautaire, « collectiviste », de ces communautés humaines, non encore capables de faire consciemment leur histoire car surdéterminées par la nécessité de leur reproduction immédiate, et la contradiction fondamentale entre « pénurie et abondance », mais dont la nature humaine s’exprimait justement dans la prévalence de l’intérêt commun. Ce sont des communautés qui, de manière encore limitée, produisaient pour la valeur d’usage, c’est-à-dire l’utilité sociale. De plus, Marx emploie systématiquement les mots de « dépassement positif », de « retour » ; il y a donc bien eu perte d’un contenu humain, qu’il s’agit aussi de « retrouver » et dépasser. Le développement des forces productives, de la propriété privative et de la production pour l’échange vont, en se développant, « répondre » à ces limitations naturelles en détruisant, en dissolvant, en « perdant » ce caractère humain, pour affirmer le pôle aliéné, inhumain des sociétés de classe. Les enjeux vitaux de ces transformations révolutionnaires remettent en avant l’importance de la « période de transition », ainsi que de la nécessité d’une réflexion politique approfondie à son propos5. Il ne s’agit pas en effet de faire disparaître une « enveloppe », de faire sauter un couvercle, pour libérer un individu tout prêt, tout beau, mais d’enclencher un long processus de luttes pour conquérir la propriété de la puissance sociale, de l’« intellect général », pour dépasser en le supprimant le travail, et avec lui les connexions sociales. Il ne faut pas s’imaginer que le problème essentiel pour parvenir à une maîtrise collective et à une abolition du gouvernement des hommes gît avant tout dans les formes du pouvoir politique (république fédérative, communisme des conseils, autogestion, etc.), mais comprendre que l’essentiel réside dans l’appropriation réelle des conditions de la production et de toute la puissance sociale : des savoirs, des capacités matérielles et donc aussi techniques à être libre. Munis affirmait très justement dans un article de 1973 : « Le mercantilisme universel et la corruption du système actuel jaillissent de l’opération initiale d’achat de la force de travail par un salaire ; c’est sa relation sociale de base. Sans la supprimer, aucune révolution ne réussira à se
5Nous avons écrit un texte sur cette question : « Quelques éléments sur la période de transition » dans notre revue Matériaux Critiques N°1 ainsi que sur notre site : https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes
7
développer pour aboutir au communisme. (…) Tant que la loi de la valeur ne sera pas écartée, aucune combinaison organique (centralisme, fédéralisme, verticalisme, horizontalisme, conseillisme, autonomisme, partitisme) pas plus que la plus authentique honnêteté des hommes les plus aptes ne réussiront à éloigner le danger de tout retour en arrière ». G. Munis, Classe révolutionnaire, organisation politique, dictature du prolétariat, publié en français dans Alarme nº13, sept. 1981 puis dans L’Esclave Salarié nº 2, sept 19956. C’est ce que Marx avait déjà indiqué comme piste lorsqu’il préconisait le développement/transformation des forces productives, grâce à l’augmentation de la productivité et à la diminution de l’intensité de l’exploitation : limitation du travail contraint au travail nécessaire et donc réduction du surtravail à un « fond de réserve et d’accumulation ». « L’astuce est (au contraire) que le temps de travail nécessaire à la satisfaction des besoins absolus laisse du temps libre (variant selon les différents stades de développement des forces productives) et que l’on puisse ainsi créer un surproduit en faisant du surtravail. Le but est justement d’abolir ce rapport, afin que le surproduit apparaisse lui-même comme un produit nécessaire, et que finalement, la production matérielle laisse à chacun un surplus de temps pour d’autres activités. » K. Marx, Grundrisse, T. II, éditons sociales, p.103, Paris, 1980. Les forces productives c’est-à-dire l’ensemble des capacités de production d’une formation sociale donnée, sont donc bien toujours celles développées et générées par un mode de production spécifique. Les forces productives et leur développement ne sont nullement assimilables au développement progressif et « harmonieux » de l’histoire humaine mais correspondent à l’accélération des contradictions explosives dont celles, primordiales, entre les forces productives du capital et les rapports sociaux du salariat. C’est pourquoi l’exigence de l’abolition de l’esclavage salarié est un invariant et un objectif permanent du programme de la révolution sociale. « Dans la production sociale de leur vie, les hommes se trouvent liés par certains rapports indispensables, indépendants de leur volonté, par des rapports de production, qui correspondent à un degré déterminé de l’évolution de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, le fondement réel sur lequel s’élève la superstructure juridique et politique. (…) A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale.» K. Marx, Préface à la « Critique de l’économie politique » (1859), p.4, éditions sociales, Paris, 1972. La révolution communiste implique la destruction / transformation des deux pôles de la contradiction pour engendrer d’autres forces productives, dont des outils numériques cohérents avec un nouveau rapport social humain, libéré et libérateur.
« Dans un milieu social non ionisé les diverses molécules humaines ne sont pas orientées en deux alignements antagonistes. Dans ces périodes mornes et répugnantes, la molécule personne ne peut se disposer dans une orientation quelconque. Le champ « historique » est nul et tout le monde s’en fiche. C’est dans ces moments que la froide et inerte molécule, non parcourue par un courant impérieux ni fixée à un axe indéfectible, se recouvre d’une espèce de croûte qu’on appelle conscience, se met à
6 Republié par nos soins sur notre site web : https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/archives
8
jacasser en affirmant qu’elle ira où elle voudra, quand elle voudra, et élève son incommensurable nullité et stupidité à la hauteur de sujet causal de l’histoire. Mais qu’il y ait ionisation alors l’individu -molécule- homme se retrouve dans son alignement et vole le long de sa ligne de force, en oubliant finalement cette pathologique idiotie que des siècles d’égarement ont célébré sous le nom de libre-arbitre. » A. Bordiga, Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui. 1956.
Mai 2025 : Fj, Eu, Ms & Mm.
Bibliographie
Ouvrages :
-A. Bordiga, Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui, éditions de l’oubli, Paris, 1975.
- G. Debord, La société du spectacle, éditions Champ Libre, Paris, 1971.
- G. Debord, Commentaires sur la société du spectacle, éditions Gérard Lebovici, Paris, 1988.
- K. Marx, Préface à la « Critique de l’économie politique », éditions sociales, Paris, 1972.
- K. Marx, Grundrisse, T. II, éditons sociales, Paris, 1980.
- K. Marx, La question Juive, in Philosophie, Folio, Gallimard, Paris, 1994.
- Marx-Engels, L’Idéologie Allemande, éditions sociales, Paris, 1968.
- O. Sar, Le problème de l’aliénation, L’Harmattan, Paris 2012.
Sites web :
-Google images.
- Campagne d’information sur le bon usage des écrans, sur : https://lebonusagedesecrans.fr/essentiel-a-savoir/consequences-usage-excessif/ -Matériaux Critiques sur : https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
LES ÉCRANS ALIÉNÉS DE L’INDIVIDUALISME
Une seule image suffit pour illustrer notre analyse : la vision hallucinée et hypnotique des passagers-citoyens dans un transport en commun ...
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire