mercredi 2 septembre 2026

INFOBREF N°582 -septembre 2026- les degats du progrés

 

Rubrique; les dégâts du progrès

Le progrès comme positionnement économique et géopolitique

Lorsqu’on observe ces infrastructures du numérique en détail, il paraît évident que le moteur du progrès n’est pas le bien commun. Si par « progrès » on entend l’innovation technologique qui rend obsolète l’ancien, le progrès est alors une partie intégrante de la compétition entre puissance impérialiste et économique. On le voit bien : la course à l’innovation digitale est aujourd’hui centrale dans toutes les grandes questions géopolitiques. Certain·es penseur·euses ont analysé les cycles du capitalisme à travers les "ondes technologiques"(4), posant que chaque "onde technologique" demande d’organiser ses expert·es, ses industries, ses politiques, ses ressources naturelles, ses chaînes d’approvisionnement, en vue d’assurer sa position dans l’ordre mondial. Ces ondes serait des grandes phases de l'histoire économique où une innovation majeure déclenche un cycle de croissance, d'investissement et de bouleversements sociaux. Elles ont pu être le métier à tisser, la machine à vapeur, le moteur à explosion thermique, l'électricité, les technologies de l’information et de la communication.

Maîtriser l'onde technologique est alors un enjeux majeur pour les puissances impériales qui veulent assurer leur position dans l'ordre mondial. Maîtriser une technologie, c’est maîtriser la recherche qui la concerne, c’est en maîtriser les normes techniques, c’est en maîtriser les segments essentiels de sa production, c'est fabriquer les "leaders mondiaux" du secteur, etc. Évidemment, ces ondes technologiques n'ont rien de naturelles, elles sont fabriquées et entretenues par les acteur·ices, (entreprises, investisseurs, gouvernements, publicistes, etc...) qui investissent un champ comme une potentielle onde technologique. Il y a là une dimension spéculative liée à la dynamique de l'accumulation capitaliste et son besoin de croissance sans limite.

C’est bien ce qu’on voit sur les questions du numérique, avec aujourd’hui cette obsession particulière de l’Intelligence Artificielle: c’est une course pour maîtriser l'onde technologique. Prenons les tensions entre la Chine et les États-Unis: les dirigeants étasuniens n’ont pas supporté que Huawei soit leader sur la 5G, ou prenons les tensions autour de Taiwan qui se clarifient quand on prend acte de la présence de l’usine TSMC qui fabrique les puces graphiques d’Intel, Nvidia ou autres, qui sont les puces les plus avancées techniquement, ou prenons encore les annonces d'investissements faramineux dans la recherche en IA française. Le progrès c’est avant tout ça : se positionner par rapport aux autres puissances dans les guerres commerciales impérialistes. L’objectif c’est la fabrique de la domination par la mise en dépendance technique, ou pour celleux qui auraient "raté le train" de fabriquer des zones d'innovation qui permettent de résister à la suprématie des autres puissances. (5)

Si l’Union Européenne peine tant à imposer les GAFAM ou à réguler le numérique, c’est en partie parce qu’elle est dans une situation de dépendance technologique. Les données de santé des français·es ou de l’armée allemande sont hébergées par le cloud de Microsoft. Les entreprises comme les administrations et les services publics européens utilisent massivement les outils technologiques, les capacités de stockage et la puissance de calcul étasunienne, malgré toutes les déclarations sur la "souveraineté numérique" (6). C'est une des raisons pour lesquelles Macron, lors du sommet de l’IA à Paris en février 2025, opposait au « Drill, baby, drill » de Trump, un « plug, baby, plug », invitant tout les investisseurs à venir brancher leurs data center au puissant réseau électrique nucléarisé de France.

La course au « progrès » est ici une condition pour ne pas être déclassé de son rang parmi les puissances mondiales, et elle se traduit par une régression de toutes les régulations écologiques et démocratiques - nous avons fait une série d'articles autour du projet de loi simplification de la vie économique, visibles sur le site de la Quadrature du Net à ce sujet.

Le progrès comme mise en dépendance

Il est intéressant de voir à quel point l’imaginaire du progrès, même dans sa version critique, évite de prendre en compte les conditions de production comme implications matérielles, écologiques et sociales. Quand on réfléchit au développement contemporain de l’IA, il faut avoir tout ça en tête et on doit se poser la question de savoir si c’est réellement un "progrès" ou non et au bénéfice de qui. C'est le cœur du débat.

Les arguments récurrents de la marche inarrêtable du progrès ressortent comme à l’émergence de chaque innovation technologique: « A l’époque, Platon critiquait déja l’écriture parce que l’écriture allait affecter nos capacités mémorielles ». "C'est un outil, un outil, ça dépend toujours de comment tu l'utilises » « De toute façon ça va arriver ». Sans parler des disqualifications simplistes sur le «modèle amish». Tout çeci accompagné d’un enthousiasme médiatique général sur les potentialités quasi magiques de la nouvelle technologie.

Jamais ne sont mentionné·es les centaines de millions de travailleur·ses du clic nécessaires pour faire tourner les IA, jamais ne sont mentionnées les dimensions infrastructurelles, géopolitiques, écologiques, et coloniales dont nous venons de parler. Dans le débat public, quand on parle de l'IA, on pense Chat GPT. On pense chatbot. On parle de propriété intellectuelle, de droit d'auteur, d'impact sur l'éducation, éventuellement sur la disparition de certains emplois, etc.

Il ne s'agit pas ici de dire que ces débats ou ces questions sont sans importance, elles sont très importantes, mais elles sont aussi une diversion. L'Intelligence Artificielle est un mot un peu fourre-tout qui regroupe des champs de recherches très variés. Ce n'est pas pour les chatbot que les financements massifs sont tombés et que des projets de lois de simplification de la vie économique passent pour faciliter l'implantation de data center dédiés IA en France. ChatGPT, c'est un peu le débouché commercial gadget qui fabrique l'acceptabilité sociale de l'IA. "Vous voulez bien de l'IA, puisque vous utilisez ChatGPT ! " Parce qu'on utilise ChatGPT pour parler de nos peines de coeur, nous serions aussi impliqué·e·s dans le développement de l'IA. L'industriel dilue sa responsabilité en prétendant répondre à une demande sociale. Et cette production de discours déresponsabilisants vaut aussi au-delà de l'IA : c'est à cause des vidéos de chats que l'on construit des data centers - nouvel avatar du stéréotype sexiste de la consommatrice compulsive ou vieille dame à chat qui serait la vraie coupable de tous les dégats occasionnés par le capitalisme...

L'intelligence artificielle et le développement numérique, s'inscrivent bien au-delà des usages des consommateur·ices individuel·les dans la prolongation de la dimension "méta-secteur" que nous évoquions plus tôt. Son développement est fortement poussé par le complexe militaro-industriel, dans un continuum qui va des technologies de surveillance policières aux pratiques génocidaires (la campagne No Tech For Apartheid a largement démontré les liens entre IA et le génocide en Palestine). Il s'inscrit comme un nouveau paradigme industriel provoquant l'obsolescence des corps, des compétences, des savoirs et des pratiques, intensifiant toujours plus l'exploitation des travailleur·ses et dans des techniques de biopouvoir : publicité ciblée, bulle filtrante informationnelle, gouvernance algorithmique, gestion des flux, etc.

L'imaginaire d'internet comme espace de liberté, et du numérique comme outil d'optimisation de toute notre vie matérielle masque la réalité des dépendances aux grandes plateformes du numérique qui sont produites par ces infrastructures. Il est aujourd'hui pratiquement impossible de vivre sans que nos actions en ligne ne bénéficient à un milliardaire de la tech. Nos données ne sont pas à nous, et l'espace ouvert du cloud où elles sont stockées appartient aux géants de la tech, comme le travail du livreur "indépendant" d'Uber appartient à la plateforme. Les infrastructures du numérique ne sont pas qu'un outil, elles sont un milieu vital par lequel passe presque toute nos actions les plus banales : produire, vendre, communiquer ou apprendre. Et à l'inverse du capitalisme classique industriel, l'accès est verrouillé, on ne peut pas changer d'usine ou de fournisseurs, c'est un écosystème dont nous sommes rendus captifs, et tout ce qu'on y fait enrichit le propriétaire de la plateforme qui en coordonne les usages en lui assurant une rente basé sur le contrôle de ces territoires numériques.

Ce "progrès" amène certain·es penseur·ses (7) à parler de "techno-féodalisme", comme une zone de sortie du capitalisme où la relation entre les puissances oligopolistiques du numérique et les populations est plus proche de la relation entre un seigneur et ses serfs que du·de la consommateur·ice classique. Progrès ou pas ? Ça dépend pour qui...

Conclusion

Quand on essaie de penser les infrastructures du numérique au-delà de ses promesses de liberté, de vitesse et de sociabilité virtuelle, on se retrouve en face d'immenses projets inutiles pour les citoyen·nes mais extraordinairement puissants comme dispositifs de capture de la valeur. Ce sont de nouvelles infrastructures de la domination faites de béton, de métaux et d'exploitation dissimulées par une prétention à une virtualité éthérée, "dématérialisée". On espère vous avoir montré qu'il n'en est rien : ne pouvant reposer que sur la violence impérialiste et l'exploitation à chaque niveau d'une chaîne de production globale, il ne peut y avoir de numérique propre.

Comme on empêche la construction d'une route inutile et coûteuse, luttons contre la construction des infrastructures du numérique que l'on voudrait nous imposer.

Merci de votre attention.

Nlenuageetaitsousnospieds@riseup.net

notes

Ce texte a été écrit pour être lu lors du festival des Deroutantes au printemps 2025.

  1. Contre-histoire d'internet, Félix Treguer, Agone, 2023.

  2. Un Taylorisme Augmenté, Juan Sebastian Carbonell, Amsterdam 2025.

  3. La ruée minière au XXIème siècle, Célia Izoard, Seuil, 2024 ; Barbarie numérique : le Congo sacrifié pour un monde connecté, Fabien Lebrun, L'échappée, 2024.

  4. The Digital Innovation Race, Rikap & Lundvall. Palgrave macmillan, 2021

  5. Chine/Etats-Unis, le capitalisme contre la mondialisation , Benjamin Bürbaumer, La Découverte, 2024.

  6. Géopolitique du numérique, l'impérialisme à pas de géant. Ophélie Coelho, Editions de l'atelier, 2023.

  7. Technoféodalisme, Cédric Durand, La Découverte, 2020.





Nick Srnicek, Le capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique, Montréal, Lux, 2018, 154 p.

Débat: «La Silicon Valley se prépare à l’émergence d’une classe défavorisée permanente»

1 mai 2026 Alencontre Débats, Economie, Société 0

Par Jasmine Sun

La plupart des personnes que je connais dans le secteur de l’intelligence artificielle pensent que le citoyen lambda est «foutu», et elles ne savent absolument pas comment y remédier. Je vis à San Francisco, au milieu de jeunes chercheurs touchant des revenus de plusieurs millions de dollars et de fondateurs de start-ups rivalisant pour créer la prochaine licorne [start-up valorisée plus d’un milliard de dollars et avec moins de dix ans d’existence]. Alors que la Silicon Valley met en garde depuis longtemps contre le risque d’une IA hors de contrôle, elle a récemment pris conscience d’un cauchemar plus terre-à-terre: celui où beaucoup de personnes lambdas perdent leur pouvoir d’achat à mesure que leurs emplois sont automatisés.

Que vous discutiez avec des ingénieurs, des investisseurs en capital-risque, des fondateurs ou des dirigeants, ou encore avec des prophètes de malheurs, des accélérationnistes, des militants de gauche ou des libertariens, le prétendu «consensus de San Francisco» sur l’impact de l’IA pour les salarié·e·s est sombre [ce consensus repose sur la conviction selon laquelle dans un délai de trois à cinq ans, de nombreuses activités de programmation, de calcul seront automatisés grâce à l’IA]. Beaucoup sont convaincus que l’IA avancée dépassera bientôt les capacités humaines. Cela entraînerait une croissance et des avancées scientifiques considérables, mais entraînerait également la suppression de millions d’emplois, car moins d’humains seraient nécessaires pour faire fonctionner l’économie. Cette technologie freinera la mobilité économique et aggravera les inégalités, tout en transférant le pouvoir et la richesse vers les entreprises d’IA et les détenteurs actuels du capital.

Lire la suite en Cliquant sur le titre

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

INFOBREF N°582 -septembre 2026- les degats du progrés

  Rubrique; les dégâts du progrès Le progrès comme positionnement économique et géopolitique Lorsqu’on observe ces infrastructures du numé...