vendredi 6 septembre 2024

Bipolarisation géoéconomique et lutte de classe mondiale

 


Pour un marxiste, une analyse de la lutte des classes ne peut s’élaborer qu’à l’échelle mondiale. Or, force est de constater l’existence d’un retard de compréhension au sein de la
Gauche Communiste :


1- Sur la prise en compte des capacités du capitalisme à se développer et à générer une nouvelle bipolarisation géoéconomique du monde, en particulier avec le déplacement de son centre de gravité vers l’Asie.


2- Sur la prise en compte des implications de cette nouvelle configuration : (a) sur le plan impérialiste avec une nouvelle bipolarisation géopolitique autour de Washington et Pékin et (b) sur le plan de la lutte des classes avec une appréciation de ses forces et faiblesses dans cette région qui, désormais, concentre les trois cinquièmes du prolétariat manufacturier.

Ce retard découle d’un conservatisme dogmatique dans une Gauche Communiste qui reste globalement accrochée au constat tracé par la troisième internationale : celui de l’entrée du mode de production dans sa supposée phase de décadence avec l’éclatement de la première Guerre Mondiale. Ce conservatisme dogmatique tranche avec le courage politique de Marx et Engels qui, bien qu’ayant énoncé l’avènement de l’obsolescence du capitalisme à quatre reprises durant leur existence (1), ont néanmoins eu le courage politique de reconnaître s’être trompés à la fin de leurs vies (2). C’est ce que les groupes se revendiquant (de près ou de loin) de la Gauche Communiste n’ont pas encore réussi à faire, à l’exception du Cercle de discussion de Paris (3) et du groupe Robin Goodfellow (4).

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(1) Voir notre article sur La succession des modes de production, une validation du matérialisme historique aux pages 11 et 12 du n°6 de notre revue.

(2) « L’histoire nous a donné tort, à nous comme à tous ceux qui pensaient de façon analogue. Elle a montré clairement que l’état du développement économique sur le continent était alors bien loin encore d’être mûr pour l’élimination de la production capitaliste ; elle l’a prouvé par la révolution économique qui, depuis 1848, a gagné tout le continent...

[...] cela prouve une fois pour toutes combien il était impossible en 1848 de faire la conquête de la transforma-tion sociale par un simple coup de main » Engels, préface de 1895 à l’ouvrage de Marx sur Les luttes de classes en France, Éditions La Pléiade – Politique I : 1129.

(3) En particulier aux pages 31 à 52 de leur excellente brochure Que ne pas faire ? Partie intitulée : Dynamique du capitalisme au XXe siècle et décadence.

(4) Ce groupe s’en explique largement ici : 1976-2016, regard sur les 40 ans écoulés.


Cependant, même si ces deux derniers groupes ont clairement rompu avec le diagnostic de décadence du capitalisme énoncé par la 3e internationale, ils n’en n’ont pas tiré les implications concernant ses évolutions géoéconomiques et géopolitiques. Le premier parce qu’il n’a pas poursuivi son travail séminal et le second parce qu’il plaque mécaniquement les analyses de Marx et Engels aux 20e et 21e siècles.

Ce conservatisme très prégnant tient à de multiples raisons, mais l’une d’elles est terriblement dommageable car elle relève d’une mécompréhension de la méthode du matérialisme historique : « Le communisme n'est pas une doctrine, mais un mouvement. Il ne part pas des principes mais des faits. Les communistes ont pour présupposition non telle ou telle philosophie, mais toute l'histoire passée et spécialement ses résultats effectifs actuels dans les pays civilisés » car « M. Heinzen [les groupes de la Gauche Communiste] s'imagine que le communisme est une certaine doctrine qui partirait d'un principe théorique déterminé – le noyau [la doctrine de la décadence en 1914] – dont on tirerait d'ultérieures conséquences. M. Heinzen [les groupes de la Gauche Communiste] se trompe fort. » Engels-1847, Les communistes et Karl Heinzen.

Malheureusement, comme Karl Heinzen, ces groupes considèrent leur clarté acquise comme une doctrine intangible en oubliant de la confronter constamment aux faits, aux évolutions du capitalisme, à « toute l'histoire passée et spécialement ses résultats effectifs actuels dans les pays civilisés », bref, ils oublient de faire évoluer leurs théories avec le « mouvement » de la société comme l’énonce Engels. Au lieu de cela, ils s’accrochent à de vieilles planches pourries en


  • s'imaginant que le communisme est une certaine doctrine qui partirait d'un principe théorique déterminé – le noyau [la doctrine de la décadence en 1914] – dont on tirerait d'ultérieures conséquences »


alors que les faits ont massivement invalidé ce diagnostic (5).

Dès lors, à constamment discourir sur la ‘décadence du capitalisme depuis 1914’, sa faillite irrémédiable et sur l’épuisement de tous les palliatifs pour le maintenir en vie … il n’est pas étonnant qu’il ait fallu plusieurs décennies aux groupes de la Gauche Communiste pour reconnaître que quelque chose bougeait en Asie, et encore, cette reconnaissance est

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(5) Nous l’avons largement développé aux pages 20-42 de notre Cahier Thématique n°3.

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effectuée du bout des lèvres et en marchand à reculons. Examinons donc ces faits comme nous l’enjoint Engels :

D’un capitalisme limité à son aire euro-américaine d’origine …

Jusqu’à la seconde Guerre Mondiale (2e GM), le développement du capitalisme est resté confiné à l’aire européenne et nord-américaine (plus Japon, Australie et Nouvelle-Zélande) au détriment du reste du monde. Ainsi, cet ‘Occident’ qui ne représentait que 30 % du PIB mondial au début du capitalisme moderne (1825), en concentre les deux tiers (66 %) au lendemain de la 2e GM (Graphe 1), et près de 80 % si on y inclut les pays asiatiques anciennement développés 6, soit une quasi-multiplication par trois de leur part relative. Dans le même temps, l’Inde et la Chine qui en détenaient la moitié en 1820 en sont réduits à 10 % en 1945, soit une division par cinq ! C’est ce que les historiens de l’économie appellent ‘la grande divergence’ instaurée par la révolution industrielle en Occident et la curée coloniale (Graphe 2).

Autrement dit, contrairement à la prévision de Marx énoncée dans le Manifeste (et inlassablement répétée de façon dogmatique par tous les groupes de la GC 7), le capitalisme ne s’est pas développé partout dans le monde. S’il a bien colonisé la planète entière, c’était pour la contrôler au seul bénéfice d’une grosse dizaine de pays euro-américains. En maints endroits, en Chine et en Inde notamment, ce monde colonial a été pillé et détruit au point de connaître une régression de leur PIB par habitant durant deux siècles (Graphe 2). Le capitalisme et ses lois impérialistes dominaient bien le monde en 1914, mais cela ne signifie pas qu’ils y ont développé les forces productives locales et, lorsqu’ils l’ont fait (ports, réseaux ferrés, villes coloniales…), ce fut très limité et avec pour objectif premier de piller les ressources coloniales. Il suffit de regarder une carte de ce monde colonisé pour se rendre compte que leurs capitales sont quasi toutes des ports et que le réseau ferroviaire y est organisé pour y drainer les richesses des mines vers les métropoles (Carte 3). Il

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  1. Japon, Australie et Nouvelle-Zélande.

  1. « Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image ».


est d’ailleurs significatif que certaines ex-colonies ont déplacé leurs capitales dans des villes nouvelles au centre de leurs pays afin de symboliquement rompre avec ce passé et de rééquilibrer leur développement vers l’intérieur (cf. Abuja au Nigéria ou Brasilia au Brésil, etc.).

Graphe 1 : Répartition du PIB mondial entre différents pays et régions du monde




Graphe 2 : La grande divergence



Carte 3 : Réseau ferré en Afrique sub-saharienne







C’est au lendemain de la 2e GM que la polarisation géoéconomique du monde est maximale, surtout au profit des seuls États-Unis après l’affaiblissement de l’Europe entre 1914 et 1945 : ils doublent leur part dans le PIB mondial en passant de 18 à 36 % alors

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que l’Europe chute de 38 à 30 %. Cette domination américaine est encore plus importante dans le secteur industriel puisqu’ils en détiennent la moitié


  • eux seuls en 1945. Surpuissante économiquement et militairement, ce pays entendait bien conserver cette suprématie comme le résumait Zbigniew Brezinski : « Il est impératif qu'aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l'Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l'Amérique ».


C’est pourquoi les Américains planifient de transformer l’Europe d’après-guerre en protectorat et l’Allemagne et le Japon en pays agropastoraux pour ses multinationales agro-alimentaires !


Ainsi, dès 1941-42, Washington prévoyait d’imposer aux pays libérés un statut de protectorat régi par un AMGOT (gouvernement militaire allié des territoires occupés). Ce gouvernement militaire américain des territoires occupés devait abolir toute souveraineté, y compris le droit de battre monnaie, sur le modèle fourni par les accords Darlan-Clark de novembre 1942. Plus, un plan spécifique et beaucoup plus drastique pour l’Allemagne a été conçu dans les années 1940 par Henry Morgenthau, alors secrétaire du Trésor des États-Unis. La version de ce plan adoptée par Roosevelt et Churchill en septembre 1944 prévoyait de « transformer l'Allemagne en une nation principalement agricole et pastorale, sans industrie » Wikipedia. Roosevelt dira clairement que « L'Allemagne n'est pas occupée dans le but d'être libérée, mais en tant que nation ennemie. Elle devra être désarmée, dénazifiée et décentralisée. La fraternisation entre occupants et occupés sera fortement découragée. Les principales industries seront contrôlées ou supprimées ». Il en sera de même pour le Japon.

Tous ces plans sont appliqués dès la libération, mais avec des fortunes diverses compte-tenu des résistances qui se font jour parmi les diverses bourgeoisies nationales. En fait, c’est l’émergence de la guerre froide en Europe, la victoire de Mao Zedong en Chine et son entrée dans le bloc soviétique ainsi que la guerre de Corée, donc le carcan de l’organisation du monde en deux blocs impérialistes adverses, qui vont réorienter les plans américains pour endiguer ces avancées du bloc de l’Est en favorisant le développement en Europe, au Japon, dans les NPI – Nouveaux Pays Industrialisés : Corée du Sud, Taïwan, Hong-Kong, Singapour (Graphe 4), en Asie du SE (Graphe 5) et en Chine à partir des années 1970 (Graphe 2). Ainsi, le plan Morgenthau finit par être abandonné en septembre 1946, mais en 1951 seulement pour les démontages d'usines et les strictes limitations de la production ! Il sera remplacé par le plan Marshall qui va concourir au redressement de l’Europe, en particulier d’une Allemagne aux avant-postes de la menace soviétique.


Graphe 4 : Nouveaux Pays Industrialisés



Graphe 5 : Asie du Sud-Est



Ce confinement du capitalisme occidental couplé à la paupérisation du reste du monde est bien illustré par le graphe suivant montrant que, durant près d’un siècle et demi (1820-1950), le capitalisme n’a jamais pu élever le croît majoritaire de la population au-dessus du seuil physiologique de pauvreté absolue. Autrement dit, jusqu’à la seconde guerre mondiale, le capitalisme engendre une paupérisation absolue de la population à l’échelle mondiale et de nombreuses famines.


Graphe 6 : Seuil de paupérisation absolue



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En revanche, l’adoption du capitalisme d’État conventionné après 1945, les impératifs imposés par la guerre froide, puis le tournant néolibéral autour des années 1970-80 et la mondialisation qui en découle, vont radicalement changer cette configuration : de plus en plus de pays par le monde (surtout en Asie) vont se développer, les salaires réels augmenter et les famines diminuer… Toutes choses incompréhensibles pour le dogmatisme des groupes de la Gauche Communiste dont la caricature prototypique est représentée par le CCI qui assénait toutes ses certitudes absolues avec la foi d’un charbonnier :


  • La période de décadence du capitalisme se caractérise par l'impossibilité de tout


surgissement de nouvelles nations industrialisées. Les pays qui n'ont pas réussi leur


décollage’ industriel avant la 1è guerre mondiale sont, par la suite, condamnés à stagner dans le sous-développement total, ou à conserver une arriération chronique par rapport aux pays qui


tiennent le haut du pavé’. Il en est ainsi, de grandes nations comme l'Inde ou la Chine dont


l'indépendance nationale’ ou même la prétendue ‘révolution’ (lire l'instauration d'un capitalisme d'État draconien) ne permettent pas la sortie du sous-développement et du dénuement » (8).


De telles assertions étaient déjà risibles à l’époque où elles étaient assénées (1980), puisque cela faisait trois décennies que la Chine sortait de sa stagnation pluriséculaire (Graphes 2 et 7), mais il a encore fallu attendre +/- 35 ans pour que les militants de la Gauche Communiste de France (dont Marc Chirik), puis le CCI lui-même, réalise qu’un des pays les plus pauvres de la planète devienne une puissance économique capable de rivaliser avec les USA et de se poser en leader d’un proto-bloc impérialiste ! Pour une organisation qui se targue régulièrement de la puissance de son analyse ‘marxiste’ et qui se vante d’être à l’avant-garde … ils battent tous les records d’aveuglements et d’ignorances consécutifs à leur dogmatisme suranné puisque cela fait durant près de 65 ans que Marc Chirik puis le CCI se sont


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(8) Et quelle en était la raison de cette « impossibilité de tout surgissement de nouvelles nations industrialisées » ? Elle est fournie à la suite immédiate du précédent passage : « Cette incapacité des pays sous-développés à se hisser au niveau des pays les plus avancés s'explique par les faits suivants : 1) Les marchés représentés par les secteurs extra-capitalistes des pays industrialisés sont totalement épuisés […] 3) Les marchés extra-capitalistes sont saturés au niveau mondial. Malgré les immenses besoins et le dénuement total du tiers-monde, les économies qui n'ont pu accéder à l'industrialisation capitaliste ne constituent pas un marché solvable parce que complètement ruinées. 4) La loi de l'offre et de la demande joue contre tout développement de nouveaux pays. Dans un monde ou les marchés sont saturés… ». Ces citations sont tirées d’une texte fondateur coécrit par le mentor historique (MC – Marc Chirik) et actuel (FM) du CCI : Revue Internationale n°23, 1980.


refusés de voir que la Chine sortait de sa torpeur séculaire. Cet aveuglement perdure encore aujourd’hui concernant l’Inde qui se développe spectaculairement depuis les années 1980 (Graphe 8) ainsi que les NPI (Graphe 4) et l’Asie du SE (Graphe 5) depuis les années 1950 ! Autrement dit, un aveuglement durant trois quarts de siècle pour ces deux derniers groupes de pays et de +/- 35 ans pour l’Inde !


Graphe 7 : Chine – Croissance du PIB/habitant réel



Graphe 8 : Inde – Croissance du PIB/habitant réel


Enfonçons le clou. Le CCI n’a eu de cesse de systématiquement ridiculiser le développement des pays émergents (BRICS : Brésil, Russie, Inde Chine, Afrique du Sud). Durant l’été 2012, il écrivait encore que la croissance de ces pays relevait du mythe :


  • L’acronyme “BRICs” désigne les quatre pays dont les économies ont été les plus florissantes ces dernières années: le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Mais tel l’Eldorado, cette bonne santé relève plus du mythe que de la réalité ». Un an après, dans sa résolution sur la situation internationale de son 20e congrès, il reconnaissait du bout des lèvres que les BRICS disposaient de « …taux de croissance se maintenant bien au-dessus de ceux des États-Unis, du Japon ou de l’Europe occidentale… », mais cette performance n’était pas reconnue comme réel développement car c’était juste un vase communiquant puisque attribuée « à la "délocalisation" de pans considérables de l’appareil productif des vieux pays industriels (automobile, textiles et habillement, électronique, etc.) vers des régions où les salaires ouvriers sont incomparablement plus bas » ! Trois

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ans après, en 2016, le CCI avouait finalement l’existence d’« un développement réel des forces productives dans ce qui avait été jusqu’à maintenant des pays périphériques du capitalisme », mais pour immédiatement l’attribuer à la parenthèse d’opportunité ouverte par l’effondrement du bloc de l’Est : « …l’étape actuelle de "mondialisation" du capitalisme d’État, déjà introduite au préalable, a rendu possible, dans le contexte post 1989, un développement réel des forces productives dans ce qui avait été jusqu’à maintenant des pays périphériques du capitalisme » Revue Internationale n°157 (9).

Qu’en est-il en réalité ? C’est depuis l’entre-deux guerres que les BRICS commencent à rompre avec leur stagnation séculaire, puis ils se développent très nettement après la seconde guerre mondiale et encore plus durant la phase de mondialisation (Graphe 9). Autrement dit, si l’on s’appuie sur le narratif même du CCI, il lui a fallu près de trois décennies (de 1989 à 2016, soit 27 ans) pour reconnaître ce qu’il appelle « un développement réel des forces productives dans ce qui avait été jusqu’à maintenant des pays périphériques du capitalisme »


  • mais si l’on s’appuie sur les données réelles, cela fait depuis 65 ans (1950-2016) que les ancêtres du CCI, puis ce dernier, sont aveugles … puisque la croissance des BRICS démarre nettement après la seconde guerre mondiale ! Et encore, est-on bien sûr que le CCI en ait réellement conscience aujourd’hui ? Rien n’est moins certain puisque les schémas idéologiques de cette organisation dénomment encore les BRICS comme étant la « périphérie du capitalisme » alors que les données réelles montrent que ces pays ont dépassé l’ancien occident industrialisé ! C’est ce que nous examinons au chapitre suivant.

Graphe 9 : BRICS – Croissance du PIB/habitant réel


au capitalisme mondialisé actuel

spectaculaires qu’ils se sont tous déroulés très rapidement, beaucoup plus rapidement que les développements lors des révolutions industrielles au 19e siècle durant ladite ‘ascendance’ du capitalisme. Pour bien s’en rendre compte, examinons à nouveau les faits comme nous l’enjoint Engels en regardant ce qui s’est passé durant les trois dernières décennies … càd la supposée phase ‘terminale’ de décomposition du capitalisme selon le CCI :

1- Si l’on compare l’évolution de la part des pays développés ‘historiques’ à celle des pays émergents + en développements, calculé en parité de pouvoir d’achat (10), nous assistons à une rapide et spectaculaire inversion où les seconds rattrapent et dépassent les premiers :

Graphe 10 : Distribution du PIB mondial par zones



2- Et si l’on regarde maintenant les deux blocs économiques qui rivalisent entre eux pour se disputer l’hégémonie sur le marché mondial, un même constat se dégage : une spectaculaire inversion durant ces trois dernières décennies :

Graphe 11 : BRICS, BRICS+ et pays occidentaux

Ces développements successifs du capitalisme après la seconde Guerre Mondiale sont d’autant plus

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(9) Nous avons déconstruit cette explication farfelue aux pages 15 à 19 de notre Cahier Thématique n°3.

(10) C’est-à-dire un mode de calcul plus approprié puisqu’il s’appuie sur les pouvoirs d’achat locaux et non sur les taux de change pour convertir les PIB nationaux respectifs en monnaie commune (le dollars) afin de pouvoir les additionner et les comparer.

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Autrement dit, les faits nous montrent que ce n’est pas le capitalisme qui se décompose mais ladite ‘théorie’ du CCI sur la ‘décadence et la phase terminale du capitalisme’. En effet, en trois-quarts de siècle (1950-2025) et contrairement à l’époque de Marx, le capitalisme s’est réellement développé en étendue et en profondeur un peu partout dans le monde (surtout en Asie, mais pas seulement).

Le déplacement du centre de gravité du capitalisme vers l’Asie

Si l’on regarde maintenant d’un peu plus près la répartition géographique de cette croissance, l’on remarque que c’est surtout l’Asie qui en constitue le réceptacle (Graphes 12 et 13). À nouveau, nous y constatons une rapide inversion de dynamique entre l’ancien ‘Occident développé’ et l’Asie émergente au point d’assister à un déplacement du centre de gravité du capitalisme vers l’Empire du Milieu :

Graphe 12 : Part dans le PIB mondial entre l’Asie, l’Occident et le reste du monde


Ce basculement est encore plus spectaculaire si l’on se concentre sur la seule production manufacturière (Graphe 13) : il y a 25 ans seulement, le G7 en concentrait encore les deux tiers pour un petit dixième en Asie, alors qu’aujourd’hui le G7 n’en détient plus qu’un tiers contre plus de 40 % en Asie :


Graphe 13 : Part dans la production manufacturière

 


mondiale : Bleu = G7 : US, Canada, Japon, ALL, UK, France, Italie ; Orange = I6 : Chine, Inde, Corée du sud, Thaïlande, Brésil ; Noir = reste du monde


chaine s’y retrouvent (11), … et la Gauche Communiste n’en n’a pas encore pris toute la mesure, ni sur les plans économiques, ni politiques et encore moins sociaux !!!

Plaidoyer pour une appréciation mondiale de la lutte des classe

 Si, jusqu’ici, nous nous sommes efforcés de décrire les faits relatifs aux évolutions géographiques et structurels du capitalisme, c’est parce que le texte introductif au premier point à l’ordre du jour de la réunion internationale d’Arezzo (cf. p.18 ci-dessus) ne considère que les problématiques relatives à l’évolution de la lutte des classes dans les pays occidentaux et fait l’impasse sur les autres parties du monde. Ceci découle de cet enfermement de la Gauche Communiste dans les vieux schémas dogmatiques de la doctrine de la ‘décadence en 1914’ qui empêchent de voir les évolutions du capitalisme réel dans toutes ses dimensions. Ainsi, convaincu que le capitalisme est décadent depuis 1914 et qu’il aurait épuisé tous ses palliatifs et recettes de capitalisme d’État pour se maintenir en vie (keynésianisme, endettement, Quantitave Easing, etc.), l’auteur de ce texte introductif est incapable de voir que tous les développements spectaculaires que nous avons connu après la seconde guerre mondiale, depuis l’Allemagne et le Japon durant les Trente glorieuses, en passant par les Nouveaux Pays Industrialisés (Corée du Sud, Taiwan, Hong-Kong, Singapour), l’Asie du SE et la Chine pour arriver à l’Asie émergente actuelle … tous ces développement l’ont été dans le cadre d’un capitalisme d’État … et même très caricatural puisque crypto-stalinien comme en Chine, au Laos, au Vietnam et dans certains ex-pays de l’Est ! Épuisé le capitalisme d’État ?


Dès lors, apprécier l’état du rapport de force au niveau mondial passe, au minimum, par une analyse de l’état de la lutte des classes en Asie ! Et cette analyse est importante à un double titre : pour apprécier la capacité du prolétariat à faire la révolution au niveau mondial, mais aussi pour apprécier sa capacité à résister à un embrigadement guerrier, tant du côté de Pékin que de Washington. À cette fin, nous avançons, ci-dessous, quelques caractéristiques générales qui devraient intervenir dans cette appréciation. Encore trop lapidaires, elles doivent être complétées et faire l’objet d’une discussion critique.

En conséquence, non seulement le cœur du capitalisme s’est déplacé en Asie, mais aussi les principaux bastions du prolétariat mondial puisque les 3/5e du prolétariat manufacturier travaillant à la

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(11) Si le prolétariat ne se limite évidemment pas à son secteur manufacturier, néanmoins, historiquement, force est de reconnaître que tous les grands mouvements sociaux, à fortiori les révolutions, ont toujours été portés par ces bastions.

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Les facteurs POSITIFS :


  • Outre d’être numériquement important et jeune, le prolétariat en Asie est aussi très concentré, sans commune mesure à ce que l’on a connu en Occident … pensons aux 450 000 salariés du site industriel de Foxconn à Shenzhen !


  • C’est aussi un prolétariat essentiellement manufacturier, travaillant à la chaine, qui n’a encore que faiblement subit le phénomène de


tertiarisation-fragmentation du prolétariat occidental 12.


  • Si l’on en croit les rares informations disponibles, c’est également un prolétariat toujours combatif (Graphes 14 & 15) n’ayant pas subi le profond reflux du prolétariat occidental depuis un demi-siècle (Graphe 16).


  • Enfin, la classe ouvrière en Asie est beaucoup plus éduquée et concentrée et vit dans une société bien plus développée que celle de la Russie en octobre 1917 (où le prolétariat était minoritaire dans une société encore largement agricole).


Les facteurs NÉGATIFS :

  • Le prolétariat en Asie a peu d’expériences historiques et se fait encore beaucoup d’illusions sur la démocratie, sur des syndicats ‘libres’, sur la poursuite de la prospérité économique…, en particulier en Chine, mais pas seulement.

Néanmoins, notre sentiment est que, malgré ces indéniables facteurs négatifs, ils n’effacent pas l’énorme potentiel révolutionnaire de ce prolétariat industriel, nombreux, concentré, éduqué et combatif. Tout comme pour le prolétariat en Russie 1917, sa jeunesse et le peu de poids d’une social-démocratie réformiste comme en Occident peuvent même en faire des atouts. Certes, cette fraction du prolétariat mondial aura besoin de l’apport des expériences de ses secteurs historiques (tout comme la révolution en Russie avait besoin de son extension à l’ouest), mais les faiblesses qui le caractérisent ne doivent pas être surestimées.


Graphe 14 : Grèves en Chine – 1978-2013

Graphe 15 Nombre de grèves en Chine – 2011-2023


Le basculement géoéconomique et impérialiste du monde autour de la bipolarisation Chine-USA confère une nouvelle responsabilité au prolétariat de ces deux grandes puissances, d’autant plus que celui en Europe a subi un profond recul de plus d’un demi-siècle (Graphe 16) 13. De plus, ce prolétariat ‘historique’ d’Europe occidentale se retrouve terriblement affaibli et dans une position moins


centrale qu’auparavant, coincé qu’il est, économiquement, socialement et politiquement, entre ces deux puissances que sont les États-Unis et la Chine. D’un autre côté, le prolétariat de ces deux super-puissances est caractérisé par deux faiblesses historiques : (1) bien que pour des raisons différentes, il baigne dans une ambiance viscéralement ‘anti-communiste’ et (2) il a historiquement peu contribué au mouvement ouvrier international.


Graphe 16 : Grèves dans 16 pays développés 14


C.Mcl, août 2024 – Cet article développe plus amplement notre contribution écrite en juin 2024 pour la réunion internationale d’Arezzo.

  1. Ce processus de tertiarisation-fragmentation est analysé en détail aux pages 9 à 11 de notre Cahier Thématique n°3.

  1. Nous avons analysé en détail ce profond recul du prolétariat ‘occidental’ aux pages 9 à 11 de notre Cahier Thématique n°3.

  1. USA, Canada, Japan, Germany, France, UK, Spain, Italy, Norway, Austria, Denmark, Belgium, Sweden, Switzerland, Australia, New Zealand.

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mardi 3 septembre 2024

Loren Goldner : Sur le capital fictif (2003)


Dans le volume III du Capital de Marx, peu de concepts sont aussi pertinents pour le monde actuel que celui du “ capital fictif ”. Un trillion et demi de dollars s’échangent quotidiennement sur les marchés boursiers, dont une toute petite partie est de l’investissement direct ou du commerce ; il est de moins en moins possible de se diriger dans le labyrinthe des nouvelles formules financières (sociétés d’investissement, produits dérivés) sans l’aide des mathématiques supérieures ; la part de l’intérêt brut global et de la redevance foncière (le célèbre facteur FIRE de la finance, de l’assurance et de l’immobilier) s’approprie chaque année une part de plus en plus importante du profit total, éclipsant les profits réalisés dans l’industrie manufacturière. On pourrait éviter beaucoup de confusion dans la réapparition actuelle de la critique marxienne de l’économie politique si les marxistes accordaient plus d’attention au fait que les volumes I et II du Capital sont un “ système clos ” où ne figurent que des capitalistes et des prolétaires, et que le “ capital ” apparaît aux capitalistes sous la forme de titres papier permettant d’accumuler des richesses (actions, obligations, titres de propriété foncière) et n’arrivent que dans le volume III. La confusion s’aggrave encore lorsqu’il s’agit d’établir correctement les liens entre ce “ système clos ” et les couches non capitalistes (par exemple les petits producteurs du Tiers Monde) et les “ intrants libres ” du monde naturel. Enfin, la plupart des lecteurs ne prennent pas en considération le fait que Marx n’a jamais résolu le problème principal de l’accumulation (les systèmes de reproduction élargie à la fin du volume II), une problématique qu’ont surtout reprise Rosa Luxembourg et ceux qui l’ont suivie dans sa tentative de trouver une solution (quels qu’en soient les défauts systématiques), en particulier parce qu’elle tenait à faire de la permanence de “ l’accumulation primitive ” une composante du capitalisme.

Cette brève dissertation tentera de définir le capital fictif de façon plus pointue. Le capital ne fait pas que passer par le processus de valorisation décrit dans les volumes (incomplets) du Capital ; il ne dépend pas simplement de la valeur excédentaire dégagée lors du “ processus de production immediat” ; il soutient aussi les titres papier d’accession à la richesse sous forme de profit, d’intérêt et de redevance foncière avec les intrants non rémunérés de l’accumulation primitive, c’est à dire en pillant, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du “ système clos ”. Le capital pille les petits producteurs du Tiers Monde en les incorporant au prolétariat, dans la “ périphérie ” et au “ centre ”, en tant que force de travail dont la reproduction antérieure n’est pas payée par le capital. Le capital pille la nature en ne renouvelant pas ses ressources, et en ne régénérant pas les environnements épuisés par la production, ce que le capital ne considère pas comme des coûts. Il arrive que le capital pille la force de travail salariée à l’intérieur du “ système clos ” en repoussant le salaire global de cette force de travail en dessous des coûts de reproduction. Parfois aussi, le capital pille ses propres infrastructures et usines fixes en les utilisant jusqu’à ce qu’elles rendent l’âme, bien après le délai d’amortissement normal, ou par d’autres machinations (Enron, World.com, Tyco). Toutes ces formes de pillage augmentent le total de valeur excédentaire disponible pour consolider les titres papier d’accession à la richesse des capitalistes au dessus et au delà de la valeur excédentaire produite dans le système clos par l’échange d’équivalents (hypothèse des volumes I et II du Capital). Les titres de profit, d’intérêts ou de redevance foncière peuvent poursuivre leur processus de valorisation (A-M-A’) aussi longtemps qu’on produit suffisamment de valeur excédentaire à l’intérieur du système clos, et à l’extérieur, pour les soutenir. Le capital dans son ensemble peut se développer pendant un certain temps alors que la reproduction sociale se contracte, de la même façon qu’un organisme vivant peut continuer à vivre un certain temps alors qu’un cancer le ronge. Quand la somme globale de valeur excédentaire disponible à une échelle mondiale ne peut plus nourrir convenablement le profit global, l’intérêt et la redevance foncière font valoir leurs droits et un effondrement déflationniste se produit, identique à celui auquel nous assistons peut-être aujourd’hui (été 2003). Certains critiques de mes précédents écrits sur le capital fictif disent que je “ saute à pieds joints par dessus ” la première partie du volume III du Capital consacré à la fixation du taux de profit. Dans un certain sens, ils ont raison parce que je ne crois pas que le taux de profit dérivé du “ processus de production immediat”, pris isolément, soit le problème central. Le problème du capitalisme n’est pas la baisse du taux de profit en soi, mais la valorisation des titres de profit, d’intérêt et de redevance foncière dans toute la valeur excédentaire disponible à l’intérieur comme à l’extérieur du système pur. A mon tour, je peux dire que ces critiques “ sautent à pieds joints par dessus ” la question du taux de reproduction sociale, parce qu’ils ne prennent en considération aucun des facteurs énumérés ci-dessus et pensent que la reproduction sociale va de soi. Comme les capitalistes, ils appellent profit ce qui pourrait en fait n’être que le résultat de salaires non reproductifs, de l’érosion non reproductive des usines et des infrastructures, du pillage de la nature, et de l’exploitation de la force de travail recrutée parmi les petits producteurs. Ils accepteraient comme “ profit ” les profits émanant de l’extraction à ciel ouvert hautement mécanisée (et vraiment rentable localement), sans prendre en compte les coûts “ collatéraux ” provoqués par les inondations endémiques, la pollution engendrée par la combustion du charbon et le réchauffement planétaire ; ils ne prennent pas non plus en compte les coûts sociaux dus aux entraves imposées à des sources d’énergie potentiellement meilleures par les industriels du charbon (afin de prévenir la dévalorisation de leur capital équipement), coûts qui seraient “ déduits ” de ce genre de profit en tant que niveau du capital social global, et aucun de ces éléments n’apparaît dans les statistiques capitalistes sous forme de coûts de l’extraction à ciel ouvert, source de profit.

Le capital fictif est l’écart entre le prix global et la valeur globale à une échelle mondiale. A la lueur de ce qui précède, étudions cette notion de plus près. (L’économie bourgeoise - il n’y en a pas d’autre - reprend quelque peu cette idée dans “ Tobin’s Q ”, qui est le rapport entre l’estimation globale de tous les actifs et le coût de leur remplacement en termes d’aujourd’hui). On ne peut comprendre l’accumulation capitaliste qu’en totalités, comme par exemple la totalité d’un cycle d’affaires. C’est au plus bas d’un crash déflationniste comme celui de 1929 (ou peut-être celui auquel nous assistons actuellement) que le prix et la valeur coïncident presque, une fois que tout ou la plupart du capital fictif est éliminé. La “ valeur globale en termes de temps de travail socialement nécessaire, est le coût de la reproduction de la force de travail existante et du capital équipement à une échelle mondiale, à l’intérieur du “ système clos ” ne comprenant que des capitalistes et des travailleurs. Aujourd’hui, la valeur globale est l’agent actif dans le mouvement de pression à la baisse sur les prix dans une faillite déflationniste éventuelle. Tout ce qui excède cette valeur est fictif. Bon nombre de marxistes contemporains voudront bien admettre que le capital fictif est important mais nieront qu’il a quoi que ce soit à voir avec le capital fixe surévalué dans le “ système clos ” des volumes I et II. A la lumière de nombreuses théories rivales sur le capital fictif dans la théorie bourgeoise (par exemple Hyman Minski, Doug Noland, “ Tobin’s Q ”, Doug Henwood), je pense qu’il est impératif de lier le capital fictif à “ l’auto dévalorisation ” générale du capital à l’intérieur du “ système clos ” et qu’il ne faut pas le considérer uniquement comme un phenomene du systeme de credit. Enfouie sous “ tout le reste ”, la contradiction fondamentale du capital est son besoin de se mélanger au travail vivant pour se développer comme capital, et sa tendance simultanée à chasser la force de travail vivante du processus de production. Le capital a besoin du coût de reproduction de la force de travail en tant qu’étalon universel d’échange et, en même temps, il détruit périodiquement cet étalon à cause du progrès technologique auquel le poussent les innovations nécessaires. A un certain point, l’obstacle à l’expansion du capital devient le capital lui-même. Avec le temps, le coût de reproduction de V par rapport à C s’amenuise trop pour servir d’étalon universel d’échange, le “ numéraire ”, et la valeur devient un obstacle à plus de reproduction sociale. Le capital fictif entre en scène quand on sort de ce (très réel) système clos qui ne contient que des capitalistes et des travailleurs pour examiner l’interaction entre le système clos et sa valorisation du capital global dans les titres de richesse capitalistes. Car, en dépit de la logique de la relation entre V et C dans le système pur, le véritable capital existant sous forme de titres papier de richesse n’est pas simplement , comme le mouvement A-M-A’ du capital dans le modèle pur, une relation sociale de production ; ces titres papier revendiquent la richesse future, d’où qu’elle vienne. De plus, contrairement au capital décrit dans le modèle pur des volumes I et II, ces titres papier bien réels ne peuvent exister que dans un marché régulé par un état et sa banque centrale (et ceci aussi ne figure que dans le volume III), c’est à dire avec le soutien de la puissance armée de l’état et du pouvoir de l’état de décréter l’impôt. Les actions, obligations et titres de revenus fonciers sont bien antérieurs à la complète domination du capitalisme en soi. Pendant la transition proto capitaliste en Europe entre le XVème et le XIXème siècle, la première phase d’accumulation primitive du capital issu de la féodalité, ces titres papier étaient par nature des autorisations de pillage soutenues par l’état, comme on le constate dans les chartes émises par les gouvernements mercantiles pour que les percepteurs collectent l’impôt de la paysannerie française, pour les trafiquants d’esclaves africains, pour les pillards espagnols du Nouveau Monde, ou pour les loups de mer anglais qui pillaient les pillards espagnols. Les marxistes contemporains oublient parfois que les actions, les obligations, les hypothèques, l’assurance, les instruments de la dette d’état et même la banque centrale sont historiquement antérieurs à la domination des relations de valeur dans le processus premier de production. Ce qui différencie le capitalisme du proto capitalisme mercantile est précisément la prépondérance du processus de production immediat dans la production de richesse (en tant que valeur excédentaire) pour valoriser les titres papier, mais à cause de la réalité actuelle de l’accumulation primitive dans le capitalisme mondial, ces titres papier n’ont jamais perdu - loin de là - leur caractère d’origine d’autorisations étatiques à piller la richesse à l’intérieur ou à l’extérieur du système pur. Aujourd’hui, nous voyons ce pillage dans les trillions de dettes qui écrasent les économies du Tiers Monde ; nous le voyons dans les destructions massives de l’environnement. Nous le voyons dans le réchauffement global causé par les émissions de combustible fossile, émissions technologiques et combustibles qu’une société saine aurait depuis longtemps rejetés et remplacés. Nous le voyons dans le flot de migrants qui fuient les régions du monde ruinées par des décennies de paiement des intérêts de la dette. Nous le voyons dans la prolifération de systèmes d’allocations chômage à l’américaine et dans la multiplication des travailleurs pauvres. Dans tous ces cas de non reproduction, c’est le capital fictif qui est à l’oeuvre. Examinons à présent l’histoire de ces autorisations à piller soutenues par la puissance armée de l’état telles qu’elles se sont développées pour atteindre leur forme contemporaine. La “ guerre de trente ans ” 1914-1945 fut essentiellement une guerre destinée à déplacer le centre de la finance mondiale de la Grande-Bretagne vers les USA. Ce fut fait lors des accords de 1944-1947 qui créèrent le FMI et la Banque Mondiale, suivis par le Plan Marshall. Grâce au système de Bretton Woods (1944-1973), les USA ont acquis une capacité sans précédent à pomper la richesse mondiale au moyen d’un dollar surévalué, à la suite des dévaluations forcées en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne après 1945. Toutes les marchandises en provenance d’Europe et du Japon (pour ne pas citer le Tiers Monde) arrivant aux USA contenaient un élément de “ pillage ” tel que nous l’avons décrit plus haut. Toutes les acquisitions américaines de capital équipement, de propriété foncière, etc., surtout en Europe, relevèrent de ce genre de pillage. Cette richesse passa dans les bilans, privés et publics, du capitalisme américain, tout à fait indépendamment des profits produits lors du processus de production immediat aux USA mêmes, comme on pourrait le déduire des mécanismes décrits dans le volume III du Capital. Alors que les USA incarnaient de toute évidence l’économie capitaliste la plus avancée après 1945, on pouvait en fait y distinguer un courant souterrain statique qui a une grande importance pour notre histoire. Ils furent frappés par des récessions en 1948-49, 1953-54 et surtout en 1957-58. C’est en essayant de mettre à plat ce système que nous voyons le lien entre le capital fixe surévalué et le système de crédit international dans son ensemble. Les USA connurent des déficits de la balance des paiements à partir de 1950 (alors que la balance commerciale resta favorable jusqu’en 1971, année de l’écroulement du système de Bretton Woods). Ces dollars qui s’accumulaient à l’étranger furent d’abord utiles à la reconstruction en Europe et en Asie. Mais après la récession de 1957-58, ils commencèrent à devenir pléthoriques, et la crise du dollar surévalué devint plus apparente. (Quand le “ dollar malade ” devint un problème en 1958, le total de “ dollars nomades ” détenus à l’étranger s’élevait à 30 milliards. Aujourd’hui, le total des dollars américains détenus à l’étranger est de 10 trillions.) C’est ainsi que commença le processus, dont nous espérons qu’il atteint son paroxysme aujourd’hui, par lequel les détenteurs étrangers de “ dollars nomades ” les réinvestissaient sur les marchés américains, permettant aux USA de creuser leurs déficits à l’étranger et d’acheter des actifs étrangers avec des dollars surévalués. Cela consistait en fait à acheter des actifs étrangers avec leurs propres dettes. Ce financement de l’économie américaine avec ses propres déficits de la balance des paiements croisait l’élément fictif du capital fixe américain de la façon suivante. Alors que le reste du monde, en reconstruction après la guerre à l’aide d’une technologie de pointe, rattrapait, puis dépassait des secteurs de plus en plus nombreux de l’industrie américaine en stagnation, le capital fixe américain était, en termes reproductifs, (c’est à dire selon les coûts de remplacement du moment), déjà prêt à être dévalorisé. Mais, contrairement aux marxistes qui habitent le modèle pur du Capital où ne vivent que des capitalistes et des travailleurs, les capitalistes résistent énergiquement à la dévalorisation immédiate de leurs capitaux actifs chaque fois et partout où cela est possible. (Il nous suffit de regarder le Japon des dix dernières années où la banque centrale, grâce au système bancaire, garde d’énormes actifs fonciers et industriels à des valeurs papier gonflées.) La profonde récession américaine de 1957-58 était, répétons-le, le début de la crise de Bretton Woods et par là de “ l’impérialisme du dollar ” dominé par les USA. Elle marqua le début de la désindustrialisation des USA, puisque l’investissement rentable dans la production américaine ralentissait fortement et se déplaçait à l’étranger. C’est un exemple éblouissant de la façon dont le capital fixe surévalué d’entreprises endettées n’est pas immédiatement passé aux profits et pertes mais passe dans la circulation générale grâce au système de crédit. Il circule comme une bulle de promesses en l’air, de non liquidité potentielle (non convertibilité en liquide, comme dans une liquidation de crise) tant que la combinaison de la valeur excédentaire et du pillage (défini plus haut) soutient les titres papier qu’il invente. En 1971, les USA désolidarisèrent le dollar de l’or et en 1973, on se sépara pour de bon du taux fixe. Le monde sombra dans le pire ralentissement (1973-75) depuis la guerre. Selon la formule concise de Michael Hudson, le monde passa d’un standard de “ papier or ” à un standard de “ papier papier ” et, depuis lors, est de fait sur un standard dollar. Les dollars américains ne cessent de s’accumuler à l’étranger, on estime à présent leur endettement net à 2 trillions (8 trillions en participations à l’étranger contre 10 trillions détenus par des étrangers). Les USA, comme la Grande-Bretagne avant eux, sont devenus une énorme économie rentière, et toute tentative d’isoler les profits des compagnies américaines dans le pur modèle du capital et des travailleurs est condamné à n’être qu’un exercice empirique mal inspiré. Notre scénario de base est maintenant en place, même si les USA ont réussi à retarder le jour du jugement dernier pendant trente ans. Les USA ont relancé leur économie après le ralentissement de 1973-75. L’arrivée au pouvoir de Thatcher en Grande-Bretagne en 1979 et de Reagan aux USA en 1980 visait précisément à utiliser l’action de la banque centrale pour empêcher une déflation générale des actifs en interrompant à la fois la reproduction de la force de travail et du capital équipement en faveur des taux de profit. En 1984, les USA passèrent de la position de plus grand créancier mondial à celle de plus grand débiteur mondial et ils n’ont jamais regardé en arrière. Depuis les crises mexicaine et brésilienne de 1982 jusqu’à la “ crise tequila ” au Mexique en 1994, la gestion de crise a consisté à autoriser la bulle de non liquidité en expansion à circuler à une échelle mondiale sur le mouvement A-C-A’, quelles qu’en soient les conséquences pour la reproduction matérielle. En 1997-98 survint la crise asiatique. En 1998 ce fut la faillite de la Russie et le renflouement de la société d’investissement Long Term Capital Management (avec à la clé pour cette dernière 1 trillion d’actifs impliqués potentiellement non liquides). L’an 2000 vit la fin de la bulle “ high tech ” et le début de trois ans (et nous comptons encore) de marchés mondiaux déprimés et d’une possible déflation mondiale. En 2001 l’Argentine fit faillite. Au moment où nous écrivons, la Banque Fédérale de Réserve essaie de regonfler massivement le système de crédit américain, en parlant désormais ouvertement d’une possible dégringolade déflationniste. Nous n’avons pas encore entendu la fin de cette histoire, la phase (que nous souhaitons finale) du développement capitaliste.

 (Ce texte se trouve sur le site Break Their Haughty Power a http://home.earthlink.net/~lrgoldner)

(2003) (Traduit par Echanges et mouvements) 



nous venons d' apprendre la disparition de Loren par
Ni patrie Ni frontière, voir l'information ci dessous

Comme je l’écrivais dans une préface en 2008, "Loren Goldner n’est pas un marxiste « académique » - et ce dans les deux sens du terme : il ne détient pas une chaire dans une université, et il ne perd pas non plus son temps à participer à d’interminables querelles marxologiques.
Il essaie d’appliquer sa vision très personnelle du marxisme aux réalités des luttes de classes contemporaines. En lisant ses écrits, le lecteur saisira tout de suite que l’horizon de Loren Goldner ne se borne pas aux frontières intellectuelles ou matérielles de son pays d’origine, les Etats-Unis. Il tente de nous présenter une vision du monde, en partant d’emblée d’un point de vue international et même anational.
On peut - je dirais même on doit - ne pas être toujours d’accord avec l’auteur, mais il faut lui reconnaître trois qualités essentielles :
–  il cherche toujours à débusquer les marxistes étatistes, à démonter leurs raisonnements et leur démagogie pseudo-radicale. Sa critique de l’étatisme de la gauche et de l’extrême gauche est une constante, qui le différencie de bien des « « penseurs » dits « révolutionnaires » ou altermondialistes ;
–  il prend fait et cause pour les luttes des travailleurs, ici et maintenant, tout en gardant une conscience antibureaucratique sans concessions ;

- il s’intéresse aux transformations économiques du monde capitaliste, dont il essaie de nous présenter les grandes lignes de façon simple (enfin, quand c’est possible...) et compréhensible."

Il ne disposait pas des réseaux universitaro-politiques adéquats dans le monde anglosaxon pour que ses idées puissent atteindre un large public. De toute façon ce n’était ni un mondain, ni un tiers-mondiste, ni un identitaire de gauche, donc il avait peu de chances de plaire à la petite-bourgeoisie intellectuelle.

Mais cela ne l’affectait absolument pas car il préférait le contact direct avec les militants et militantes de base, les travailleurs, les curieux et les autodidactes qui le contactaient par mail ou dans ses conférences et auxquels il répondait toujours avec gentillesse, ce qui lui permettait de nouer des amitiés durables à distance puis en présentiel quand il voyageait (de la Bolivie au Portugal, en passant par la Corée du Sud, l’Espagne, l’Italie et d’autres pays sans doute) et de bénéficier d’un réseau informel international de correspondants, amis ou connaissances qu’il sollicitait fréquemment avec une insatiable curiosité.

Jamais arrogant, toujours ouvert à la discussion, il était certes marxiste ou "marxien" comme on le voudra mais certainement pas dogmatique.

En France, ses textes ont été publiés dans deux livres aux Editions Ni patrie ni frontières – Nous vivrons la révolution (2008) et La gauche dentitaire contre la classe : aux sources d’une régression (2015) ouvrage qui contenait aussi des textes de Joao Bernardo et Adolf Reed Jr.

Sur Internet ses textes traduits se trouvaient sur le site d’Echanges et mouvements et sur mondialisme.org, deux sites qui ne fonctionnent plus, mais on en trouve un certain nombre ici : https://npnf.eu/spip.php?rubrique22 et je tenterai, dans les prochains jours, de pêcher les autres traductions en français sur http://www.breaktheirhaughtypower.net/ qui était son site personnel et contient des textes dans de nombreuses langues.

Hommage à toi, Loren, et à ta compagne.

Yves Coleman, Ni patrie ni frontières, 13 avril 2024

* Ubu saved from drowning. worker insurgency and statist containment in Portugal and Spain, 1974-1977 https://libcom.org/article/ubu-saved-drowning-worker-insurgency-and-statist-containment-portugal-and-spain-1974-1977
* Herman Melville : Between Charlemagne and the Antemosaïc Cosmic Man. Race, Class and the Crisis of Bourgeois Ideology in an American Renaissance Writer
* Vanguard of Retrogression : "postmodern" Fictions as Ideology in the Era of Fictitious Capital
https://archive.org/details/goldner-vanguard-of-retrogression
* Revolution, Defeat and Theoretical Underdevelopment. Russia, Turkey, Spain, Bolivia

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Loren Goldner : bibliographie (incomplète) de ses articles en français (1981-2017)

– 1981 (1999) : La classe ouvrière américaine Restructuration du capital global, Recomposition du terrain de classe
https://npnf.eu/spip.php?article437

– 1987 (2000) : La fusion afro-indiano-anabaptiste. Les sources du radicalisme américain
https://npnf.eu/spip.php?article438 , traduit par Rina Saint-James

– 1989 : Les Premiers Américains en noir, rouge et blanc : race et classe aux Etats-Unis
https://npnf.eu/spip.php?article123, traduit par Yves Coleman et publié dans La gauche identitaire contre la classe (Éditions NPNF, 2015)

– 1991 : Multiculturalisme ou culture mondiale ? Sur une réponse « de gauche » au déclin social actuel, texte traduit par Gilles Dauvé
https://breaktheirhaughtypower.org/multiculturalisme-ou-culture-mondiale-sur-une-reponse-de-gauche-au-declin-social-actuel/

– 1991 : Le communisme est la communauté humaine matérielle : Amadeo Bordiga et notre temps
https://breaktheirhaughtypower.org/francais-le-communisme-est-la-cummunaute-humaine-materielle-amadeo-bordiga-et-notre-tempts/

– 1993 : Les nazis et la déconstruction. Comment Jean-Pierre Faye démolit Derrida, traduit par Yves Coleman et publié dans La gauche identitaire contre la classe (Éditions NPNF, 2015)

– 1995 : Renaissance et rationalité : le statut des Lumières aujourd’hui
https://npnf.eu/spip.php?article138, traduit par Yves Coleman

– 1996 : Lutte de classe dans la capitale européenne du chômage : a Basse-Andalousie 1995-1996
https://breaktheirhaughtypower.org/francais-lutte-de-classe-dans-la-capitale-europeenne-du-chomage-la-basse-andalousie-1995-1996/

– 1997-1998 : Race et Lumières (première et deuxième parties)
1. De l’antisémitisme à la suprématie des Blancs (1492-1676) L’Espagne, les Juifs et les Indiens avant les Lumières (Race Traitor, n° 7, 1997), traduit par Rina Saint-James
2. Des Lumières anglo-françaises et au-delà (Race Traitor n° 10, 1998), traduit par Yves Coleman
https://npnf.eu/spip.php?article139
Ces deux textes ont été publiés dans La gauche identitaire contre la classe, Éditions NPNF, 2015

– 1998 : Crise de la liquidité internationale et lutte des classes. Première approximation
https://npnf.eu/spip.php?article440 , traduit par Vincent Guillet et François Lonchampt

– 2000 : Seattle : la révolte américaine contre la globalisation https://npnf.eu/spip.php?article439 , traduit et publié par Echanges et mouvement

– 2003 : Sur le capital fictif (pas d’original anglais)
https://npnf.eu/spip.php?article435, traduit et publié par Echanges et mouvement

– 2003 : Une pause dans la crise ou l’amorce d’un nouveau boom économique ?
https://npnf.eu/spip.php?article431

 

 

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