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mardi 3 septembre 2024

Loren Goldner : Sur le capital fictif (2003)


Dans le volume III du Capital de Marx, peu de concepts sont aussi pertinents pour le monde actuel que celui du “ capital fictif ”. Un trillion et demi de dollars s’échangent quotidiennement sur les marchés boursiers, dont une toute petite partie est de l’investissement direct ou du commerce ; il est de moins en moins possible de se diriger dans le labyrinthe des nouvelles formules financières (sociétés d’investissement, produits dérivés) sans l’aide des mathématiques supérieures ; la part de l’intérêt brut global et de la redevance foncière (le célèbre facteur FIRE de la finance, de l’assurance et de l’immobilier) s’approprie chaque année une part de plus en plus importante du profit total, éclipsant les profits réalisés dans l’industrie manufacturière. On pourrait éviter beaucoup de confusion dans la réapparition actuelle de la critique marxienne de l’économie politique si les marxistes accordaient plus d’attention au fait que les volumes I et II du Capital sont un “ système clos ” où ne figurent que des capitalistes et des prolétaires, et que le “ capital ” apparaît aux capitalistes sous la forme de titres papier permettant d’accumuler des richesses (actions, obligations, titres de propriété foncière) et n’arrivent que dans le volume III. La confusion s’aggrave encore lorsqu’il s’agit d’établir correctement les liens entre ce “ système clos ” et les couches non capitalistes (par exemple les petits producteurs du Tiers Monde) et les “ intrants libres ” du monde naturel. Enfin, la plupart des lecteurs ne prennent pas en considération le fait que Marx n’a jamais résolu le problème principal de l’accumulation (les systèmes de reproduction élargie à la fin du volume II), une problématique qu’ont surtout reprise Rosa Luxembourg et ceux qui l’ont suivie dans sa tentative de trouver une solution (quels qu’en soient les défauts systématiques), en particulier parce qu’elle tenait à faire de la permanence de “ l’accumulation primitive ” une composante du capitalisme.

Cette brève dissertation tentera de définir le capital fictif de façon plus pointue. Le capital ne fait pas que passer par le processus de valorisation décrit dans les volumes (incomplets) du Capital ; il ne dépend pas simplement de la valeur excédentaire dégagée lors du “ processus de production immediat” ; il soutient aussi les titres papier d’accession à la richesse sous forme de profit, d’intérêt et de redevance foncière avec les intrants non rémunérés de l’accumulation primitive, c’est à dire en pillant, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du “ système clos ”. Le capital pille les petits producteurs du Tiers Monde en les incorporant au prolétariat, dans la “ périphérie ” et au “ centre ”, en tant que force de travail dont la reproduction antérieure n’est pas payée par le capital. Le capital pille la nature en ne renouvelant pas ses ressources, et en ne régénérant pas les environnements épuisés par la production, ce que le capital ne considère pas comme des coûts. Il arrive que le capital pille la force de travail salariée à l’intérieur du “ système clos ” en repoussant le salaire global de cette force de travail en dessous des coûts de reproduction. Parfois aussi, le capital pille ses propres infrastructures et usines fixes en les utilisant jusqu’à ce qu’elles rendent l’âme, bien après le délai d’amortissement normal, ou par d’autres machinations (Enron, World.com, Tyco). Toutes ces formes de pillage augmentent le total de valeur excédentaire disponible pour consolider les titres papier d’accession à la richesse des capitalistes au dessus et au delà de la valeur excédentaire produite dans le système clos par l’échange d’équivalents (hypothèse des volumes I et II du Capital). Les titres de profit, d’intérêts ou de redevance foncière peuvent poursuivre leur processus de valorisation (A-M-A’) aussi longtemps qu’on produit suffisamment de valeur excédentaire à l’intérieur du système clos, et à l’extérieur, pour les soutenir. Le capital dans son ensemble peut se développer pendant un certain temps alors que la reproduction sociale se contracte, de la même façon qu’un organisme vivant peut continuer à vivre un certain temps alors qu’un cancer le ronge. Quand la somme globale de valeur excédentaire disponible à une échelle mondiale ne peut plus nourrir convenablement le profit global, l’intérêt et la redevance foncière font valoir leurs droits et un effondrement déflationniste se produit, identique à celui auquel nous assistons peut-être aujourd’hui (été 2003). Certains critiques de mes précédents écrits sur le capital fictif disent que je “ saute à pieds joints par dessus ” la première partie du volume III du Capital consacré à la fixation du taux de profit. Dans un certain sens, ils ont raison parce que je ne crois pas que le taux de profit dérivé du “ processus de production immediat”, pris isolément, soit le problème central. Le problème du capitalisme n’est pas la baisse du taux de profit en soi, mais la valorisation des titres de profit, d’intérêt et de redevance foncière dans toute la valeur excédentaire disponible à l’intérieur comme à l’extérieur du système pur. A mon tour, je peux dire que ces critiques “ sautent à pieds joints par dessus ” la question du taux de reproduction sociale, parce qu’ils ne prennent en considération aucun des facteurs énumérés ci-dessus et pensent que la reproduction sociale va de soi. Comme les capitalistes, ils appellent profit ce qui pourrait en fait n’être que le résultat de salaires non reproductifs, de l’érosion non reproductive des usines et des infrastructures, du pillage de la nature, et de l’exploitation de la force de travail recrutée parmi les petits producteurs. Ils accepteraient comme “ profit ” les profits émanant de l’extraction à ciel ouvert hautement mécanisée (et vraiment rentable localement), sans prendre en compte les coûts “ collatéraux ” provoqués par les inondations endémiques, la pollution engendrée par la combustion du charbon et le réchauffement planétaire ; ils ne prennent pas non plus en compte les coûts sociaux dus aux entraves imposées à des sources d’énergie potentiellement meilleures par les industriels du charbon (afin de prévenir la dévalorisation de leur capital équipement), coûts qui seraient “ déduits ” de ce genre de profit en tant que niveau du capital social global, et aucun de ces éléments n’apparaît dans les statistiques capitalistes sous forme de coûts de l’extraction à ciel ouvert, source de profit.

Le capital fictif est l’écart entre le prix global et la valeur globale à une échelle mondiale. A la lueur de ce qui précède, étudions cette notion de plus près. (L’économie bourgeoise - il n’y en a pas d’autre - reprend quelque peu cette idée dans “ Tobin’s Q ”, qui est le rapport entre l’estimation globale de tous les actifs et le coût de leur remplacement en termes d’aujourd’hui). On ne peut comprendre l’accumulation capitaliste qu’en totalités, comme par exemple la totalité d’un cycle d’affaires. C’est au plus bas d’un crash déflationniste comme celui de 1929 (ou peut-être celui auquel nous assistons actuellement) que le prix et la valeur coïncident presque, une fois que tout ou la plupart du capital fictif est éliminé. La “ valeur globale en termes de temps de travail socialement nécessaire, est le coût de la reproduction de la force de travail existante et du capital équipement à une échelle mondiale, à l’intérieur du “ système clos ” ne comprenant que des capitalistes et des travailleurs. Aujourd’hui, la valeur globale est l’agent actif dans le mouvement de pression à la baisse sur les prix dans une faillite déflationniste éventuelle. Tout ce qui excède cette valeur est fictif. Bon nombre de marxistes contemporains voudront bien admettre que le capital fictif est important mais nieront qu’il a quoi que ce soit à voir avec le capital fixe surévalué dans le “ système clos ” des volumes I et II. A la lumière de nombreuses théories rivales sur le capital fictif dans la théorie bourgeoise (par exemple Hyman Minski, Doug Noland, “ Tobin’s Q ”, Doug Henwood), je pense qu’il est impératif de lier le capital fictif à “ l’auto dévalorisation ” générale du capital à l’intérieur du “ système clos ” et qu’il ne faut pas le considérer uniquement comme un phenomene du systeme de credit. Enfouie sous “ tout le reste ”, la contradiction fondamentale du capital est son besoin de se mélanger au travail vivant pour se développer comme capital, et sa tendance simultanée à chasser la force de travail vivante du processus de production. Le capital a besoin du coût de reproduction de la force de travail en tant qu’étalon universel d’échange et, en même temps, il détruit périodiquement cet étalon à cause du progrès technologique auquel le poussent les innovations nécessaires. A un certain point, l’obstacle à l’expansion du capital devient le capital lui-même. Avec le temps, le coût de reproduction de V par rapport à C s’amenuise trop pour servir d’étalon universel d’échange, le “ numéraire ”, et la valeur devient un obstacle à plus de reproduction sociale. Le capital fictif entre en scène quand on sort de ce (très réel) système clos qui ne contient que des capitalistes et des travailleurs pour examiner l’interaction entre le système clos et sa valorisation du capital global dans les titres de richesse capitalistes. Car, en dépit de la logique de la relation entre V et C dans le système pur, le véritable capital existant sous forme de titres papier de richesse n’est pas simplement , comme le mouvement A-M-A’ du capital dans le modèle pur, une relation sociale de production ; ces titres papier revendiquent la richesse future, d’où qu’elle vienne. De plus, contrairement au capital décrit dans le modèle pur des volumes I et II, ces titres papier bien réels ne peuvent exister que dans un marché régulé par un état et sa banque centrale (et ceci aussi ne figure que dans le volume III), c’est à dire avec le soutien de la puissance armée de l’état et du pouvoir de l’état de décréter l’impôt. Les actions, obligations et titres de revenus fonciers sont bien antérieurs à la complète domination du capitalisme en soi. Pendant la transition proto capitaliste en Europe entre le XVème et le XIXème siècle, la première phase d’accumulation primitive du capital issu de la féodalité, ces titres papier étaient par nature des autorisations de pillage soutenues par l’état, comme on le constate dans les chartes émises par les gouvernements mercantiles pour que les percepteurs collectent l’impôt de la paysannerie française, pour les trafiquants d’esclaves africains, pour les pillards espagnols du Nouveau Monde, ou pour les loups de mer anglais qui pillaient les pillards espagnols. Les marxistes contemporains oublient parfois que les actions, les obligations, les hypothèques, l’assurance, les instruments de la dette d’état et même la banque centrale sont historiquement antérieurs à la domination des relations de valeur dans le processus premier de production. Ce qui différencie le capitalisme du proto capitalisme mercantile est précisément la prépondérance du processus de production immediat dans la production de richesse (en tant que valeur excédentaire) pour valoriser les titres papier, mais à cause de la réalité actuelle de l’accumulation primitive dans le capitalisme mondial, ces titres papier n’ont jamais perdu - loin de là - leur caractère d’origine d’autorisations étatiques à piller la richesse à l’intérieur ou à l’extérieur du système pur. Aujourd’hui, nous voyons ce pillage dans les trillions de dettes qui écrasent les économies du Tiers Monde ; nous le voyons dans les destructions massives de l’environnement. Nous le voyons dans le réchauffement global causé par les émissions de combustible fossile, émissions technologiques et combustibles qu’une société saine aurait depuis longtemps rejetés et remplacés. Nous le voyons dans le flot de migrants qui fuient les régions du monde ruinées par des décennies de paiement des intérêts de la dette. Nous le voyons dans la prolifération de systèmes d’allocations chômage à l’américaine et dans la multiplication des travailleurs pauvres. Dans tous ces cas de non reproduction, c’est le capital fictif qui est à l’oeuvre. Examinons à présent l’histoire de ces autorisations à piller soutenues par la puissance armée de l’état telles qu’elles se sont développées pour atteindre leur forme contemporaine. La “ guerre de trente ans ” 1914-1945 fut essentiellement une guerre destinée à déplacer le centre de la finance mondiale de la Grande-Bretagne vers les USA. Ce fut fait lors des accords de 1944-1947 qui créèrent le FMI et la Banque Mondiale, suivis par le Plan Marshall. Grâce au système de Bretton Woods (1944-1973), les USA ont acquis une capacité sans précédent à pomper la richesse mondiale au moyen d’un dollar surévalué, à la suite des dévaluations forcées en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne après 1945. Toutes les marchandises en provenance d’Europe et du Japon (pour ne pas citer le Tiers Monde) arrivant aux USA contenaient un élément de “ pillage ” tel que nous l’avons décrit plus haut. Toutes les acquisitions américaines de capital équipement, de propriété foncière, etc., surtout en Europe, relevèrent de ce genre de pillage. Cette richesse passa dans les bilans, privés et publics, du capitalisme américain, tout à fait indépendamment des profits produits lors du processus de production immediat aux USA mêmes, comme on pourrait le déduire des mécanismes décrits dans le volume III du Capital. Alors que les USA incarnaient de toute évidence l’économie capitaliste la plus avancée après 1945, on pouvait en fait y distinguer un courant souterrain statique qui a une grande importance pour notre histoire. Ils furent frappés par des récessions en 1948-49, 1953-54 et surtout en 1957-58. C’est en essayant de mettre à plat ce système que nous voyons le lien entre le capital fixe surévalué et le système de crédit international dans son ensemble. Les USA connurent des déficits de la balance des paiements à partir de 1950 (alors que la balance commerciale resta favorable jusqu’en 1971, année de l’écroulement du système de Bretton Woods). Ces dollars qui s’accumulaient à l’étranger furent d’abord utiles à la reconstruction en Europe et en Asie. Mais après la récession de 1957-58, ils commencèrent à devenir pléthoriques, et la crise du dollar surévalué devint plus apparente. (Quand le “ dollar malade ” devint un problème en 1958, le total de “ dollars nomades ” détenus à l’étranger s’élevait à 30 milliards. Aujourd’hui, le total des dollars américains détenus à l’étranger est de 10 trillions.) C’est ainsi que commença le processus, dont nous espérons qu’il atteint son paroxysme aujourd’hui, par lequel les détenteurs étrangers de “ dollars nomades ” les réinvestissaient sur les marchés américains, permettant aux USA de creuser leurs déficits à l’étranger et d’acheter des actifs étrangers avec des dollars surévalués. Cela consistait en fait à acheter des actifs étrangers avec leurs propres dettes. Ce financement de l’économie américaine avec ses propres déficits de la balance des paiements croisait l’élément fictif du capital fixe américain de la façon suivante. Alors que le reste du monde, en reconstruction après la guerre à l’aide d’une technologie de pointe, rattrapait, puis dépassait des secteurs de plus en plus nombreux de l’industrie américaine en stagnation, le capital fixe américain était, en termes reproductifs, (c’est à dire selon les coûts de remplacement du moment), déjà prêt à être dévalorisé. Mais, contrairement aux marxistes qui habitent le modèle pur du Capital où ne vivent que des capitalistes et des travailleurs, les capitalistes résistent énergiquement à la dévalorisation immédiate de leurs capitaux actifs chaque fois et partout où cela est possible. (Il nous suffit de regarder le Japon des dix dernières années où la banque centrale, grâce au système bancaire, garde d’énormes actifs fonciers et industriels à des valeurs papier gonflées.) La profonde récession américaine de 1957-58 était, répétons-le, le début de la crise de Bretton Woods et par là de “ l’impérialisme du dollar ” dominé par les USA. Elle marqua le début de la désindustrialisation des USA, puisque l’investissement rentable dans la production américaine ralentissait fortement et se déplaçait à l’étranger. C’est un exemple éblouissant de la façon dont le capital fixe surévalué d’entreprises endettées n’est pas immédiatement passé aux profits et pertes mais passe dans la circulation générale grâce au système de crédit. Il circule comme une bulle de promesses en l’air, de non liquidité potentielle (non convertibilité en liquide, comme dans une liquidation de crise) tant que la combinaison de la valeur excédentaire et du pillage (défini plus haut) soutient les titres papier qu’il invente. En 1971, les USA désolidarisèrent le dollar de l’or et en 1973, on se sépara pour de bon du taux fixe. Le monde sombra dans le pire ralentissement (1973-75) depuis la guerre. Selon la formule concise de Michael Hudson, le monde passa d’un standard de “ papier or ” à un standard de “ papier papier ” et, depuis lors, est de fait sur un standard dollar. Les dollars américains ne cessent de s’accumuler à l’étranger, on estime à présent leur endettement net à 2 trillions (8 trillions en participations à l’étranger contre 10 trillions détenus par des étrangers). Les USA, comme la Grande-Bretagne avant eux, sont devenus une énorme économie rentière, et toute tentative d’isoler les profits des compagnies américaines dans le pur modèle du capital et des travailleurs est condamné à n’être qu’un exercice empirique mal inspiré. Notre scénario de base est maintenant en place, même si les USA ont réussi à retarder le jour du jugement dernier pendant trente ans. Les USA ont relancé leur économie après le ralentissement de 1973-75. L’arrivée au pouvoir de Thatcher en Grande-Bretagne en 1979 et de Reagan aux USA en 1980 visait précisément à utiliser l’action de la banque centrale pour empêcher une déflation générale des actifs en interrompant à la fois la reproduction de la force de travail et du capital équipement en faveur des taux de profit. En 1984, les USA passèrent de la position de plus grand créancier mondial à celle de plus grand débiteur mondial et ils n’ont jamais regardé en arrière. Depuis les crises mexicaine et brésilienne de 1982 jusqu’à la “ crise tequila ” au Mexique en 1994, la gestion de crise a consisté à autoriser la bulle de non liquidité en expansion à circuler à une échelle mondiale sur le mouvement A-C-A’, quelles qu’en soient les conséquences pour la reproduction matérielle. En 1997-98 survint la crise asiatique. En 1998 ce fut la faillite de la Russie et le renflouement de la société d’investissement Long Term Capital Management (avec à la clé pour cette dernière 1 trillion d’actifs impliqués potentiellement non liquides). L’an 2000 vit la fin de la bulle “ high tech ” et le début de trois ans (et nous comptons encore) de marchés mondiaux déprimés et d’une possible déflation mondiale. En 2001 l’Argentine fit faillite. Au moment où nous écrivons, la Banque Fédérale de Réserve essaie de regonfler massivement le système de crédit américain, en parlant désormais ouvertement d’une possible dégringolade déflationniste. Nous n’avons pas encore entendu la fin de cette histoire, la phase (que nous souhaitons finale) du développement capitaliste.

 (Ce texte se trouve sur le site Break Their Haughty Power a http://home.earthlink.net/~lrgoldner)

(2003) (Traduit par Echanges et mouvements) 



nous venons d' apprendre la disparition de Loren par
Ni patrie Ni frontière, voir l'information ci dessous

Comme je l’écrivais dans une préface en 2008, "Loren Goldner n’est pas un marxiste « académique » - et ce dans les deux sens du terme : il ne détient pas une chaire dans une université, et il ne perd pas non plus son temps à participer à d’interminables querelles marxologiques.
Il essaie d’appliquer sa vision très personnelle du marxisme aux réalités des luttes de classes contemporaines. En lisant ses écrits, le lecteur saisira tout de suite que l’horizon de Loren Goldner ne se borne pas aux frontières intellectuelles ou matérielles de son pays d’origine, les Etats-Unis. Il tente de nous présenter une vision du monde, en partant d’emblée d’un point de vue international et même anational.
On peut - je dirais même on doit - ne pas être toujours d’accord avec l’auteur, mais il faut lui reconnaître trois qualités essentielles :
–  il cherche toujours à débusquer les marxistes étatistes, à démonter leurs raisonnements et leur démagogie pseudo-radicale. Sa critique de l’étatisme de la gauche et de l’extrême gauche est une constante, qui le différencie de bien des « « penseurs » dits « révolutionnaires » ou altermondialistes ;
–  il prend fait et cause pour les luttes des travailleurs, ici et maintenant, tout en gardant une conscience antibureaucratique sans concessions ;

- il s’intéresse aux transformations économiques du monde capitaliste, dont il essaie de nous présenter les grandes lignes de façon simple (enfin, quand c’est possible...) et compréhensible."

Il ne disposait pas des réseaux universitaro-politiques adéquats dans le monde anglosaxon pour que ses idées puissent atteindre un large public. De toute façon ce n’était ni un mondain, ni un tiers-mondiste, ni un identitaire de gauche, donc il avait peu de chances de plaire à la petite-bourgeoisie intellectuelle.

Mais cela ne l’affectait absolument pas car il préférait le contact direct avec les militants et militantes de base, les travailleurs, les curieux et les autodidactes qui le contactaient par mail ou dans ses conférences et auxquels il répondait toujours avec gentillesse, ce qui lui permettait de nouer des amitiés durables à distance puis en présentiel quand il voyageait (de la Bolivie au Portugal, en passant par la Corée du Sud, l’Espagne, l’Italie et d’autres pays sans doute) et de bénéficier d’un réseau informel international de correspondants, amis ou connaissances qu’il sollicitait fréquemment avec une insatiable curiosité.

Jamais arrogant, toujours ouvert à la discussion, il était certes marxiste ou "marxien" comme on le voudra mais certainement pas dogmatique.

En France, ses textes ont été publiés dans deux livres aux Editions Ni patrie ni frontières – Nous vivrons la révolution (2008) et La gauche dentitaire contre la classe : aux sources d’une régression (2015) ouvrage qui contenait aussi des textes de Joao Bernardo et Adolf Reed Jr.

Sur Internet ses textes traduits se trouvaient sur le site d’Echanges et mouvements et sur mondialisme.org, deux sites qui ne fonctionnent plus, mais on en trouve un certain nombre ici : https://npnf.eu/spip.php?rubrique22 et je tenterai, dans les prochains jours, de pêcher les autres traductions en français sur http://www.breaktheirhaughtypower.net/ qui était son site personnel et contient des textes dans de nombreuses langues.

Hommage à toi, Loren, et à ta compagne.

Yves Coleman, Ni patrie ni frontières, 13 avril 2024

* Ubu saved from drowning. worker insurgency and statist containment in Portugal and Spain, 1974-1977 https://libcom.org/article/ubu-saved-drowning-worker-insurgency-and-statist-containment-portugal-and-spain-1974-1977
* Herman Melville : Between Charlemagne and the Antemosaïc Cosmic Man. Race, Class and the Crisis of Bourgeois Ideology in an American Renaissance Writer
* Vanguard of Retrogression : "postmodern" Fictions as Ideology in the Era of Fictitious Capital
https://archive.org/details/goldner-vanguard-of-retrogression
* Revolution, Defeat and Theoretical Underdevelopment. Russia, Turkey, Spain, Bolivia

*****

Loren Goldner : bibliographie (incomplète) de ses articles en français (1981-2017)

– 1981 (1999) : La classe ouvrière américaine Restructuration du capital global, Recomposition du terrain de classe
https://npnf.eu/spip.php?article437

– 1987 (2000) : La fusion afro-indiano-anabaptiste. Les sources du radicalisme américain
https://npnf.eu/spip.php?article438 , traduit par Rina Saint-James

– 1989 : Les Premiers Américains en noir, rouge et blanc : race et classe aux Etats-Unis
https://npnf.eu/spip.php?article123, traduit par Yves Coleman et publié dans La gauche identitaire contre la classe (Éditions NPNF, 2015)

– 1991 : Multiculturalisme ou culture mondiale ? Sur une réponse « de gauche » au déclin social actuel, texte traduit par Gilles Dauvé
https://breaktheirhaughtypower.org/multiculturalisme-ou-culture-mondiale-sur-une-reponse-de-gauche-au-declin-social-actuel/

– 1991 : Le communisme est la communauté humaine matérielle : Amadeo Bordiga et notre temps
https://breaktheirhaughtypower.org/francais-le-communisme-est-la-cummunaute-humaine-materielle-amadeo-bordiga-et-notre-tempts/

– 1993 : Les nazis et la déconstruction. Comment Jean-Pierre Faye démolit Derrida, traduit par Yves Coleman et publié dans La gauche identitaire contre la classe (Éditions NPNF, 2015)

– 1995 : Renaissance et rationalité : le statut des Lumières aujourd’hui
https://npnf.eu/spip.php?article138, traduit par Yves Coleman

– 1996 : Lutte de classe dans la capitale européenne du chômage : a Basse-Andalousie 1995-1996
https://breaktheirhaughtypower.org/francais-lutte-de-classe-dans-la-capitale-europeenne-du-chomage-la-basse-andalousie-1995-1996/

– 1997-1998 : Race et Lumières (première et deuxième parties)
1. De l’antisémitisme à la suprématie des Blancs (1492-1676) L’Espagne, les Juifs et les Indiens avant les Lumières (Race Traitor, n° 7, 1997), traduit par Rina Saint-James
2. Des Lumières anglo-françaises et au-delà (Race Traitor n° 10, 1998), traduit par Yves Coleman
https://npnf.eu/spip.php?article139
Ces deux textes ont été publiés dans La gauche identitaire contre la classe, Éditions NPNF, 2015

– 1998 : Crise de la liquidité internationale et lutte des classes. Première approximation
https://npnf.eu/spip.php?article440 , traduit par Vincent Guillet et François Lonchampt

– 2000 : Seattle : la révolte américaine contre la globalisation https://npnf.eu/spip.php?article439 , traduit et publié par Echanges et mouvement

– 2003 : Sur le capital fictif (pas d’original anglais)
https://npnf.eu/spip.php?article435, traduit et publié par Echanges et mouvement

– 2003 : Une pause dans la crise ou l’amorce d’un nouveau boom économique ?
https://npnf.eu/spip.php?article431

 

 

jeudi 8 août 2024

Des événements récents au Bangladesch (2024)


 

Ces derniers mois la situation répressive au Bangladesh, s'est considérablement accentuée. Dans la presse on parle de massacre plus de 300 morts . La première ministre, Sheikh Hasina a démissionné de son poste le 5 août 2024,puis elle a quitté le pays en hélicoptère.

Pour stabiliser la situation le président du pays a ordonné la libération de la cheffe de l’opposition ainsi , que des manifestants emprisonnés. Le chef de l’armée a, de son côté, assuré que le couvre-feu serait levé dès mardi et que les écoles et les commerces allaient rouvrir. Selon un premier bilan provisoire, cinquante-six personnes ont été tuées lundi lors d’une nouvelle journée d’émeutes.

Selon le journal le Monde : « Des discussions sont en cours pour former un gouvernement intérimaire, a annoncé dans la foulée, lors d’un discours à la nation diffusé par la télévision d’Etat, le commandant en chef de l’armée, le général Waker-uz-Zaman, qui a précisé que les représentants des principaux partis politiques du pays participaient aux discussions avec l’armée.

Le général a déclaré qu’il s’entretiendrait avec le président de la République populaire du Bangladesh, Mohammad Shahabuddin, avant d’affirmer être déjà entré en contact avec les principaux partis d’opposition et des membres de la société civile, mais pas avec la Ligue Awami du Bangladesh, dirigée par Sheikh Hasina. »

« Le président du Bangladesh, Mohammed Shahabuddin, a ordonné, lundi, la libération de l’ex- première ministre et cheffe de l’opposition, Khaleda Zia, ainsi que des personnes arrêtées lors des manifestations. Une réunion dirigée par M. Shahabuddin a « décidé à l’unanimité de libérer immédiatement la présidente du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), Begum Khaleda Zia » et de « toutes les personnes arrêtées lors des manifestations d’étudiants », selon un communiqué publié par les services du chef de l’Etat. »

L'Union Européenne qui a de nombreux intérêts au Bangladesch est intervenue ayant jugé « essentiel qu’une transition ordonnée et pacifique vers un gouvernement démocratiquement élu soit assurée » au Bangladesh Le chef de la diplomatie britannique a appelé « au calme et à la désescalade ». La diplomatie américaine exhorte également au « calme et à la retenue ». « Nous exhortons toutes les parties à s’abstenir de recourir à davantage de violences. Trop de vies ont été perdues ces dernières semaines et nous appelons au calme et à la retenue pour les prochains jours », a déclaré le porte-parole du département d’Etat Matthew Miller.

Comme ils étaient intervenus lors de la COVID pour protéger 'leur capital le plus précieux » les travailleurs

La réponse à la COVID et la relance à la suite de l’épidémie ont également été abordées. L’Équipe Europe (Team Europe) a mobilisé 334 millions d’euros pour la lutte contre la COVID-19 et la relance au Bangladesh, des fonds notamment destinés à préserver les moyens de subsistance des travailleurs des secteurs axés sur l’exportation. Sources

Le Bangladesh est le deuxième exportateur de textile mondial, comme toujours c’est le faible coût de sa main d’œuvre qui en fait un concurrent redoutable sur la scène mondiale. Ses 3.500 usines de confection représentent 85% des exportations du pays et emploient 4 millions de salariés. Ces usines fournissent en majorité des entreprises comme Marks & Spencer et Next. H&M, Levi’s, Zara, Asos, Primark, Uniqlo ou Gap. Ce faisant les ouvrières et ouvriers s' affrontent aussi bien au capital national qu'à celui international des firmes ci-dessus.


  • LA CLASSE OUVRIERE BANGLADAISE SE FAIT ENTENDRE
    VERS UNE NOUVELLE ETAPE DANS LA REVOLUTION ?

Alors que les patrons du textile appellent leurs ouvriers à cesser de faire la révolution et à la reprise du travail demain 7 août dans leurs entreprises, ils se montent très inquiets des trois derniers jours puisqu’au moins 67 usines textiles ont été incendiées par leurs ouvriers tandis qu’on voit apparaitre des slogans du type : « les étudiants ont obtenu leurs quotas, nous les nôtres ce sont des hausses des salaires, un blocage des prix de la farine, des légumineuses, de l’huile, de l’énergie ».

Il est difficile de mesurer exactement la situation car les dirigeants des principaux syndicats n’informent de rien ayant été des soutiens du gouvernement d’Hasina et aujourd’hui semblent plutôt choisir l’armée même quand ils ont eu des victimes de la répression dans leur rang comme le petit syndicat du NGWF, mais si la tendance qui se dessine là devait se confirmer, cela signifierait qu’on passerait à une toute autre étape de la révolution, une révolution sociale, une révolution ouvrière avec 3 500 usines et 4 millions de travailleurs rien que dans le textile, pas seulement pour la démocratie mais aussi contre le capitalisme.

Les patrons réclament donc la présence de la police pour assurer la reprise du travail mais les commissariats brûlent toujours, et l’armée en est obligée d’envoyer les troupes dites Ansar de protection des villages pour protéger… la police, tandis qu’au sommet de l’armée, elle-même ça à l’air de pas mal tanguer puisque un bon nombre d’officiers généraux viennent d’être limogés.

La plupart des incendies d’usines se sont produits dimanche 4 août. même si depuis, ça continue puisque des assaillants ont par exemple incendié mardi un entrepôt de Jhoot à Konabari, à Gazipur.

45 usines à Gazipur, 15 à Narayanganj et 5 à Savar-Ashulia ont été vandalisées et incendiées. Des usines de Coca-Cola et Envoy Textiles ont été également attaquées et vandalisées à Bhaluka à Mymensingh.
Lundi 5 août à midi, les assaillants ont incendié l’entrepôt propriété du militant de la Ligue Awami Cheikh Selim dans le quartier de Konabari à Gazipur. Avant cela, 10 à 12 usines, dont Jubair Spinning, Outpiece Spinning et DBL Ceramics, dans la région de Mauna, avaient été attaquées, vandalisées et incendiées dimanche dernier.

Abdullah Talha, directeur général (MD) du Noman Group Cluster-4, a déclaré que les attaquants avaient jeté des briques sur sa filature de Jubair.
Des insurgés ont également lancé des briques sur diverses usines d’Ashulia. Dans l’après-midi de dimanche, il y a eu un incendie dans le parc industriel Beximco PPE, Sinha Knit and Denim, Jhooter Godown de l’usine du groupe Ha-Meem et l’usine du groupe Sharmin à Kabirpur dans la région de Jirani. Et lundi, les assaillants ont vandalisé et pillé l’usine d’impression et d’accessoires Kazi à Savar. Parmi eux, le parc industriel Beximco PPE appartient à Salman F. Rahman, conseiller en industrie privée et en investissements du Premier ministre sortant Sheikh Hasina.

Quelques usines, dont Coca-Cola et Envoy Textiles de Mymensingh, ont été attaquées dimanche dernier. Salam Murshedi, ancien député de la Ligue Awami, est le directeur d’Envoy Textiles.
Tanveer Ahmed, directeur général d’Envoy Textiles, a déclaré que 400 à 500 ouvriers étaient venus attaquer ses usines. Ils ont vandalisé le portail principal et les caméras de vidéosurveillance. Par ailleurs, un commissariat de police qui voulait protéger l’usine a été passé à tabac.

A Narayanganj, les insurgés ont attaqué dimanche matin l’usine Eurotex dans la zone du marché de Shibu, et les travailleurs ont arrêté le travail puis toutes les usines se sont arrêté. Du coup, de peur d’une extension ouvrière de l’agitation , l’association des propriétaires de Panchabati Bisik Shilpanagar à Fatulla a donné aux ouvriers de toutes ses usines de confection. Des assaillants ont vandalisé plusieurs usines de la BCIC.
Enfin les entreprises, MB Knit Fashion, Avanti Color Tex, Mohsin Knit, Knit Garden, Euro Knit Sourcing, RR Fashion, Shanta Knit, Proud Textile, Shaon Knitting, Syed Knitting, Fakir Knitwear dans la région de Kayempur à Fatulla, Osman Knitwear sur le marché de Shibu. zone de Bisik Shilpanagar, IFS Texware, Euro Tex et certaines usines industrielles ont été aussi attaquées.

Mohammad Hatem, président exécutif du BKMEA, a déclaré : « 15 usines ont été attaquées et vandalisées à Narayanganj. (luttesinvisibles)

https://www.facebook.com/luttesinvisibles


Robert Bibeau

7 août 2024 à 10 h 25 min

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ANDREW KORYBKO
sur https://korybko.substack.com/p/analyzing-the-regime-change-sequence?utm_source=post-email-title&publication_id=835783&post_id=147404702&utm_campaign=email-post-title&isFreemail=true&r=1btk5u&triedRedirect=true&utm_medium=email

Voici comment tout s’est déroulé depuis le début des manifestations initialement pacifiques menées par des étudiants cet été contre la réimposition par le système judiciaire d’un système controversé de quotas d’emplois gouvernementaux jusqu’à la frénésie de terrorisme urbain qui a finalement forcé la dirigeante de longue date du pays à fuir pour sauver sa vie en Inde.

Les consommateurs d’informations occasionnelles ne savent pas grand-chose du Bangladesh, à part qu’il s’agit d’un pays d’Asie du Sud qui vient de connaître un changement de régime, mais c’est aussi le huitième pays le plus peuplé avec l’une des plus grandes industries textiles du monde et une position hautement géostratégique. Le Bangladesh borde les États du nord-est de l’Inde qui sont reliés au « continent » par le « cou de poulet », qui ne fait que 12 à 14 miles de large dans sa forme la plus étroite, et certains de ces mêmes États sont troublés par des troubles ethno-séparatistes depuis des années.

L’ancienne Première ministre bangladaise Sheikh Hasina était une alliée de facto de l’Inde, bien qu’elle cultive des liens étroits avec la Chine et les États-Unis. Elle partageait la vision du développement régional du Premier ministre indien Narendra Modi et a ainsi accordé à son pays des droits de transit à travers le sien pour faciliter le commerce avec ses États du nord-est. De plus, Hasina a empêché son pays d’être utilisé par des groupes militants apparentés qui sont désignés par Delhi comme terroristes, et elle a également réprimé les radicaux religieux.

Bien que l’économie bangladaise se soit rapidement développée sous sa direction, elle a eu recours à la main lourde pour maintenir la stabilité intérieure, ce qui a contrarié le nombre croissant de jeunes enclins à l’islam qui considéraient les poursuites judiciaires de son gouvernement contre l’opposition comme une « guerre juridique antidémocratique ». Les tactiques controversées des services de sécurité ont aggravé par inadvertance la dissidence nationale et ont finalement conduit à des sanctions ciblées de la part des États-Unis, qui devenaient déjà mécontents de leur numéro d’équilibriste multipolaire.

Au cours des quatorze derniers mois, ses liens avec les États-Unis se sont détériorés après qu’elle l’a accusée de fomenter un changement de régime contre elle en avril 2023, puis la Russie s’est dite préoccupée en novembre par le fait qu’elle pourrait orchestrer une révolution de couleur lors des élections de janvier 2024 que l’opposition a boycottées. Il y a moins de trois mois, Hasina a fortement laissé entendre que les États-Unis étaient le pays occidental qu’elle accusait de comploter pour créer un État chrétien supplétif dans la région après avoir rejeté sa demande d’une base navale.

Peu de temps après, la Haute Cour a rétabli fin juin le système controversé de quotas d’emplois du gouvernement, qui avait été déclaré illégal en 2018, ce qui a servi d’événement déclencheur pour mobiliser une grande partie de la population à descendre dans la rue contre cette décision. Ce mouvement a d’abord été mené par des étudiants, mais a rapidement été coopté par des membres opportunistes de l’opposition, des éléments de la société civile cultivés à l’occidentale et des radicaux religieux, ce qui a culminé dans sa démission et sa fuite cette semaine :

  16 April 2023: “Why’s The US Scheming To Carry Out Regime Change In Bangladesh?”

* 26 November 2023: “Russia Warned That The US Might Orchestrate A Color Revolution In Bangladesh”

* 10 January 2024: “The Outcome Of The Bangladeshi & Bhutanese Elections Gives India Strategic Breathing Space”

* 28 January 2024: “The Bangladeshi Opposition’s New Narrative Is Meant To Maximally Appeal To The West”

* 27 May 2024: “Bangladesh Warned About A Western Plot To Carve Out A Christian Proxy State In The Region

* 25 July 2024: “The Unrest In Bangladesh Isn’t A Color Revolution But It Could Still Easily Become One”

* 5 August 2024: “Bangladesh Has Descended Into The Throes Of A Full-Blown Color Revolution”

* 5 August 2024: “What’s The Best Way Forward For Bangladesh After Its Regime Change Surprisingly Succeeded?”

* 6 August 2024: “The Post-Coup Political Violence In Bangladesh Bodes Ill For Its Future Direction”

Les analyses qui précèdent documentent la séquence de changemnt de régime qui a eu lieu, qui s’est poursuivie après que le système de quotas a été réduit et a réussi grâce aux émeutiers qui ont parié que les forces armées ne recourraient pas à la force létale pour empêcher un grand nombre d’entre eux de prendre d’assaut le parlement et son palais. Des Bangladais moyens sans lien avec l’opposition, des radicaux religieux et des forces étrangères y ont également participé après avoir été furieux des images décontextualisées de la violence de l’État contre les « manifestants ».

Cette tactique est caractéristique des révolutions de couleur et a été employée par des émeutiers violents, que beaucoup soupçonnent d’être les alliés du Jamaat-e-Islami interdits par le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), ce qui a poussé les services de sécurité à utiliser la force létale en dernier recours pour rétablir la sécurité dans les rues. Ces personnes ont été rejointes dans les troubles après avoir vu ces images devenir involontairement des « boucliers humains » pour dissuader les services de sécurité de reproduire les moyens susmentionnés par crainte de tuer des manifestants pacifiques.

Bien que les médias sociaux aient été interdits et qu’un couvre-feu ait été imposé, beaucoup sont encore tombés sur ces images et un nombre incontrôlable de citoyens en colère se sont ensuite répandus dans les rues, forçant ainsi les services de sécurité dans le dilemme qui vient d’être décrit et les conduisant à se retirer. Hasina s’est enfuie lorsqu’il est devenu évident qu’elle ne pouvait pas compter sur les services de sécurité pour la protéger et soutenir le gouvernement qu’elle dirigeait. Des violences politiques et des attaques contre la minorité hindoue ont ensuite suivi.

L’Inde s’inquiète de la possibilité que le Bangladesh redevienne le pays hostile qu’il était sous le BNP, qui pourrait le voir à nouveau accueillir des groupes terroristes désignés par Delhi dans le cadre d’une guerre majeure par procuration contre cette grande puissance émergente. La haine du Pakistan envers l’Inde est bien connue, la Chine est impliquée dans un différend frontalier amer avec l’Inde, et les États-Unis sont furieux que l’Inde ne se soumette pas à être un vassal en se débarrassant de la Russie et en combattant la Chine en son nom, de sorte que tous les trois ont des raisons de la punir de cette manière.

Leurs intérêts pourraient donc converger au Bangladesh et constituer de graves menaces pour la sécurité intérieure et l’intégrité territoriale de l’Inde. Dans ce pire scénario, l’effet combiné de leurs politiques – qu’elles soient coordonnées ou promulguées indépendamment – serait de saboter l’ascension de l’Inde en tant que grande puissance, représentant ainsi un jeu de puissance majeur dans la nouvelle guerre froide. Il est trop tôt pour dire si cela se produira, mais cela ne peut pas non plus être exclu par l’Inde, qui surveille de près cette crise voisine.

vendredi 2 août 2024

Lutte de classe et concurrence dans l’industrie textile

 

Paru dans ECHANGES N°121 été 2007

greveclair

 La fin du système protectionniste instauré dans le monde par l’accord multifibres de 1974 à 2004 plonge l’industrie textile dans une concurrence exacerbée qui entraîne chute des salaires et aggravation de conditions de travail déjà très dures. D’où les révoltes des travailleurs du Bangladesh en 2006, de l’Egypte et d’ailleurs aujourd’hui

En France le gouvernement de Sarkozy essaye de sauver les dernières plumes du coq gaulois, pour séduire les partisans d’une cause nationale protectionniste en déconfiture, tout en se faisant l’agent d’une mondialisation croissante puisqu’il va appliquer, passant sous les fourches caudines de l’ Union européenne, les directives libérales de Bruxelles. Les soutiers du gouvernement cherchent toutes les petites recettes (TVA sociale, franchises et autres ponctions) qui pourraient ramener le coût du travail au niveau de l’économie souterraine.

Après avoir signé les traités européens qui devaient libéraliser et déréglementer (les transports, les télécommunications, les services, les finances...), après avoir liquidé des pans entiers d’industries (la sidérurgie et le textile), ils veulent « remettre les Français au travail », expulser les clandestins (qui pourtant les servent bien, eux aussi, en tant que main-d’œuvre bon marché)... tout en développant la flexibilité et l’insécurité sociale du salariat.

Au moment où la concurrence que se font les travailleurs et travailleuses dans le secteur textile produit des explosions en chaîne (au Bangladesh, en Egypte, au Cambodge, et à l’île Maurice où des ouvrières sri-lankaises ont fait grève...). La pression d’un véritable esclavagisme qui sévit en Chine (très bas salaires et très dures conditions de travail), risquant de mener à la famine des milliers de travailleurs occupés dans ce secteur, nous amène à retracer un petit historique de l’accord multifibre.
Depuis une quarantaine d’années, les pays dits industrialisés n’ont cessé de perdre leurs avantages dans le secteur textile. Tandis que l’essentiel de l’industrie des vêtements est restée au stade de la plus-value absolue (1), où la main-d’œuvre reste dominante, la branche textile dans son ensemble, elle, s’est rapidement gonflée en capital fixe (4 % à 8 % de la formation brute en capital fixe de l’emploi industriel) ; la production de tissus requiert de plus en plus de machines perfectionnées, qu’il s’agisse de métiers à tisser les matières traditionnelles, mais aussi des synthétiques et de toutes matières de haute technologie faisant intervenir l’électronique avec l’intégration de puces...

Pour les pays dits en développement, les industries du vêtement représentent de 20 % à 40 % de l’emploi industriel et ont été rapidement en mesure, avec leur faible coût du prix du travail, de mettre à genoux celles des centres industrialisés (2).
A partir de 1974, un accord protectionniste (3) portant le nom d’« arrangement multifibres » (AMF) a été mis en place, afin d’endiguer cette mutation trop rapide. Il couvre un tiers du commerce mondial des vêtements ; un autre tiers concerne les échanges internes à l’OCDE et le dernier tiers les échanges entre pays exportateurs, du Nord comme du Sud.

Cet accord protectionniste au possible permettait donc aux pays du Nord de protéger leurs industries textiles contre la concurrence des pays en développement (4) Ce mécanisme protectionniste a aussi bénéficié à certains pays en développement : ceux qui avaient droit à de larges quotas, comme le Bangladesh, ont misé sur l’industrie textile et créé des emplois. Ce système a contribué à l’internationalisation de la production textile : lorsque certains pays atteignaient leur limite de quotas, les entreprises déplaçaient leur production là où des quotas étaient encore disponibles, et les coûts de production restaient bas. L’industrie textile s’est ainsi mondialisée à l’extrême, avec environ 160 pays producteurs. Il sera pourtant sans complexe qualifié comme un accord « de libéralisation » dans l’acte final des accords multilatéraux sur le commerce des marchandises signés à Marrakech en 1994, et qui intègrent l’accord sur les textiles et vêtements dont fait partie l’AMF.

Limité dans le temps (1995-2004) l’AMF va ralentir la lente agonie de l’industrie du textile des pays de l’OCDE et il sera fortement critiqué et conspué par les libéraux ; ceux-ci attendaient l’arme au pied le moment où leurs entreprises (5) pourraient enfoncer les digues de la forteresse OCDE pour inonder le marché.
Contrairement à ce que la grande presse prétendait, l’AMF ne fut pas un régime de protection de l’emploi, mais un régime de protection des investissements (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, CNUCED, 1994). Il fallait laisser le temps aux capitaux investis de se retirer en douceur pour se placer dans des branches plus rentables (6) La France et l’Italie furent les principaux pays bénéficiaires de l’AMF, mais aussi les pays exportateurs, qui trouvèrent le système pas si mauvais avec ses rentes qui tombaient pour les dédommager de leurs « pertes ». Comme la production de vêtements détermine en partie le prix mondial de la force de travail, puisque dans chaque salaire une fraction est réservée à l’habillement, l’accord AMF était loin de satisfaire toute la classe capitaliste :

« En effet, les consommateurs des pays de l’OCDE ont payé cher l’AMF (...). Quelques estimations portant sur les dix dernières années : ces coûts se mesurent en milliards de dollars. Comme dans le cas des produits agricoles, ce coût est encore plus lourd pour les consommateurs aux revenus les plus faibles (qui consacrent une part plus importante de leurs gains à ces dépenses nécessaires de vêtements). Ces coûts correspondent, grossièrement, à une hausse des prix de 20 % en moyenne, pour les textiles et de 40 % à 65 % en moyenne pour les vêtements (avec des crêtes de l’ordre du double ou du triple)

(La Nouvelle Organisation mondiale du commerce, Patrick Messerlin, Ifri, éd. Dunod, 1995, p. 121-122.)

Chaque capitaliste individuel veut que le prix des vêtements chute, de manière à pouvoir faire chuter le prix de la force de travail dans son secteur, et augmenter sa part de plus-value. Mais de l’autre côté de la barrière, ceux qui menaçaient l’industrie textile de l’OCDE se voient à leur tour menacés par la fin des accords multifibres et l’entrée de la Chine dans l’OMC.

Selon les syndicats du textile, 30 millions d’emplois dans le monde sont menacés (7). Le démantèlement de l’accord multifibres de 1974 sonne le glas pour de nombreux travailleurs de pays en voie de développement. Depuis trente ans, des pays comme le Bangladesh, l’île Maurice, l’Indonésie, Madagascar, le Sri Lanka, la Tunisie, le Lesotho, le Salvador ou la Turquie bénéficiaient d’un accès garanti aux grands pays importateurs. Ils avaient bâti leur économie sur le textile. Plusieurs gouvernements ont déjà annoncé des démantèlements de leurs législations du travail. Aujourd’hui le rouleau compresseur chinois impose ses normes d’exploitation à des pays où la surexploitation des travailleuses (80 % à 90% des employés du secteur textile sont des femmes) est déjà à la limite du possible, provoquant des explosions de révoltes et des émeutes ouvrières.
Ce n’est donc pas un hasard si le Bangladesh s’est trouvé confronté en 2006 à une véritable guerre civile (8), si des ouvrières sri-lankaises exploitées jusqu’au sang se révoltent en février 2007 contre la Compagnie Mauricienne de Textile (CMT) (voir La grève des ouvrières du Sri-Lanka à l’île Maurice) ; si, en mai 2007, une révolte éclate au Cambodge (voir Cambodge : Syndicats pro-patronaux à Pnom-Penh) et si l’Egypte connaît une déferlante de grèves aussi dans le secteur textile (voir Egypte : vague de grèves dans le delta du Nil).

Comment vont réagir les industriels et gouvernants de ces pays ? Ils vont reporter la pression sur les ouvriers et ouvrières. A titre d’exemple, le Pakistan fait toujours travailler des enfants. Les Philippines ont indiqué que la loi sur le salaire minimum ne s’appliquera plus au secteur de la confection. Au Kenya, sur les 39 000 emplois qu’offrait le secteur du textile et de l’habillement, 6 000 ont disparu depuis octobre 2004, et la moitié des emplois du secteur sont menacés, a indiqué un rapport du BIT intitulé Promouvoir une mondialisation juste dans le secteur des textiles et de l’habillement dans un environnement post-Accords multifibres.

Le document révèle qu’au Lesotho, l’une des économies les plus pauvres du monde, 6 650 travailleurs du textile sur 56 000 ont perdu leur emploi, et 10 000 autres ont été affectés à des travaux précaires.

Ce qui se passe dans l’industrie textile mondiale pourrait bien devenir l’avenir de l’industrie automobile mondiale, on en voit déjà les prémices.

G . Bad  juin 2007

ANNEXE

Le poidsde la Chine

La Chine est devenue en dix ans le premier exportateur mondial d’habillement avec 28 % du marché planétaire contre 19 % en 1995.
Durant la phase de transition, les parts de marché de la Chine sont passées de 4 % à 13,3% en quantité, et de 8,5 % à 16,4% en valeur. Lorsque les quotas sur les habits pour bébés ont disparu, les exportations chinoises dans ce secteur ont augmenté de 826% (celles du Bangladesh et des Philippines diminuant de 18 et de 17%). Selon la Banque mondiale, la Chine pourrait réaliser 50 % des exportations mondiales en 2010.
L’Empire du milieu produit la matière première et va jusqu’à la production finale avec des coûts de main-d’œuvre très bas : 90 euros en moyenne par mois pour un salarié pour 70 à 80 heures de travail par semaine. Les autres pays producteurs de textile, à l’exception de l’Inde, doivent importer la matière première, ce qui les rend moins compétitifs. Par ailleurs, la Chine a anticipé la fin des accords multifibres en augmentant sa capacité de production. #

NOTES

(1) La plus-value absolue est obtenue par un prolongement de la journée de travail au-delà du temps nécessaire à la reproduction de la force de travail, alors que la plus-value relative sera obtenue par la recomposition de la force de travail - essentiellement au moyen du progrès technique - en la réduisant à sa forme de travail capitaliste : le travail social abstrait et interchangeable.

(2) Un mécanisme de protection a été prévu jusqu’en 2008. C’est-à-dire qu’un pays qui observe une augmentation trop importante des importations chinoises peut en limiter le flux. L’Organisation mondiale du commerce lui en donne la possibilité. Les Etats-Unis, où 350 000 emplois ont disparu dans ce secteur en quatre ans, pourraient ainsi utiliser cette arme.

(3) Sans l’AMF, les exportations des pays en développement auraient doublé.

(4) On assignait aux pays producteurs une quantité maximale exportable vers les Etats-Unis, le Canada et l’Union européenne. Ces quotas différaient selon les pays et les catégories de produits.

(5) Il s’agit principalement de multinationales qui, par la triche fiscale et les bas coût salariaux, vont s’attaquer aux entreprises nationales du textile des pays de l’OCDE.#
(6) Les entreprises multinationales du secteur (marques et distributeurs) seront les principales bénéficiaires de la libéralisation. Elles ont déjà profité de l’AMF, délocalisant et re-localisant au gré des quotas disponibles et des coûts de production moindres. Avec la libéralisation, elles pourront choisir sans entrave les fournisseurs qui allient qualité et faible coût. De plus, elles n’auront plus à payer des redevances pour accéder aux quotas des pays exportateurs.

(7) La Fédération internationale des syndicats du textile (une industrie qui représente 6 % des échanges mondiaux) parle de 30 millions d’emplois affectés dans le monde. Le Bangladesh pourrait perdre un million d’emplois, c’est-à-dire la moitié des salariés du secteur. La Confédération internationale des syndicats libres estime que le Royaume-Uni pourrait perdre 15 % de ses emploi textiles, l’Allemagne 13 %, la France plus de 10 %.

(8) Voir Une révolte ouvrière au Bangladesh, Echanges 118 (automne 2006), et Bangladesh : quelle suite aux émeutes généralisées de 2006 ? , Echanges 119 (hiver 2006-2007).

REVOLTE OUVRIERE AU BANGLADESH EN 2006

REVOLTE OUVRIERE AU BANGLADESH EN 2006

AVANT D'ENTRER dans le détail des émeutes des ouvrières et ouvriers du textile au Bangladesh ces derniers mois, il nous paraît nécessaire de brosser les conditions de vie ainsi que 1 'arrière plan politique, car les conditions d'exploitation sont intimement et inextricablement liées à l'arriération de la vie sociale,ailleurs comme au Bangladesh, un des pays les plus pauvres et les plus corrompus du monde.

 Quelques données historiques et politiques

L'histoire politique récente du Bangladesh illustre un climat de violence doublé d'une impuissance politique dans une corruption généralisée. qui, à la fois, favorise et dramatise les conditions d'exploitation. On a pu ainsi écrire que le Bangladesh était un pays, maudit. Lors de la colonisation au XVIII siècle la province de Dacca était une partie du royaume du Bengale. Celui-ci,d'abord détruit et pillé par les Britanniques, fut ensuite développé autour d'une mono culture industrielle,le jute, et d'une ville Calcutta.

La décolonisation et, en 1947, l'indépendance sous la forme dictée pour une bonne part par 1 'ex-puissance coloniale, le Royaume-Uni, a entraîné une division basée apparemment sur des questions religieuses (hindouistes d'un côté et musulmans de 1 'autre) doublement absurde: au milieu l' Inde et, de chaque côté, deux morceaux.

Pakistan occidental et Pakistan oriental. séparés par des milliers de kilomètres et ayant peu de choses en commun sinon la religion. Doublement absurde car le Bangladesh (Pakistan oriental) agricole était coupé de sa base industrielle, Calcutta, restée en Inde. De plus, tout comme certaines parties du Pakistan occidental, le Pakistan oriental comportait une forte minorité hindouiste qui supportait mal la domination d'un Pakistan résolument affirmé musulman et particulièrement brutal.

L'aboutissement fut une guerre civile et nationale, durement réprimée par l'armée pakistanaise, mais qui regroupa musulmans et hindouistes et entraîna une intervention armée de l' Inde et, en 1 971. l’indépendance du Bangladesh. Un des paradoxes de la situation politiquc est que le Bangladesh doit en partie son indépendance à la lutte de la minorité hindouiste et à l'intervention de l'Inde.

et que, depuis, cette minorité (actuellement 12 % de la population) est l'objet d'une répression et d'un ostracisme (qui va jusqu'à leur élimination comme propriétaires terriens) de la part de la majorité politique musulmane et des extrémistes musulmans.Politiquement, deux grands partis se disputent le pouvoir. tous deux d'obédience musulmane: le Bangladesh Nationalist Party (BNP) et la Ligue Awami, l'un et l'autre éventuellement soutenus par de petites formations souvent plus radicales, de «gauche » pour la Ligue et musulmanes pour le BNP; de plus, le BNP aurait le soutien de l'armée qui, après les dictatures militaires du début de l'indépendance, ponctuées de coups d'Etat, continue de jouer un grand rôle en sous-main.

Depuis 1991, des élections « démocratiques » portent ces partis alternativement au pouvoir. Mais l'histoire politique fut d'abord une longue histoire de dictatures militaires puis une « démocratie musclée » dans laquelle l'opposition (n'importe laquelle) joue le boycott parlementaire, la violence de rue et la grève contre la majorité du moment. Elle recourt à des journées de grève générale appelées « hartals »,qui n'ont guère à voir avec des revendications ouvrières,et à la violence des « milices » politiques pour une participation par intimidation. Ces « hartals» dégénèrent souvent dans des affrontements avec la police ou les milices adverses, laissant souvent de nombreux blessés.voire des morts.

Elles paralysent l'activité économique :on a compté jusqu'à trente journées de,« hartal » en une année. On peut penser, vu la concentration des industries dans des zones spéciales, isolées et bien gardées,que ces affrontements dans les rues de la capitale n'ont guère d'incidence sur l'activité des zones en question, mais seulement sur les autres activités.

Quelques données économiques et sociales

 Difficile de dire si la ruine de 1'agriculture et de 1 'industrie du jute entraînée par l'utilisation des fibres plastiques synthétiques a favorisé le développement de l'industrie textile, mais celle-ci. qui représente aujourd'hui 76% des exportations.paraît vitale pour le Bangladesh, qui ne dispose que de peu de ressources énergétiques et assure difficilement sa subsistance alimentaire. Pour faciliter l'implantation des industries,essentiellement de l'habillement,grosses consommatrices de capital variable et dont les conditions de vie de l 'ensemble de la population ct son importance garantissaient un approvisionnement constant en force de travail à bas coût, le gouvernement a créé en 1978. à l'image de la Chine et de bien d'autres pays, des zones économiques spéciales. Celles-ci, comme partout, pour attirer le capital mondial, offrent, outre les bas coûts de production, des « avantages » divers (exemptions fiscales et « facilités » encouragées par une corruption généralisée).

Au Bangladesh,ces zones spéciales sont baptisées « Export Processing Zones »(EPZ).Situées essentiellement auprès des réservoirs d'une main d'oeuvre prête à accepter toutes conditions pour la survie dans les bidonvilles des principales villes Dacca et Chittagong, les EPZ sont de véritables Etats dans 1' Etat, entourées de doubles ceintures de barbelés,avec des entrées sévèrement gardées et contrôlées par la police et les services douaniers.A Chittagong, 1 'une d'elles regroupe 130 000 travailleurs dans 180 usines.

Aujourd'hui 2 500 000 travailleurs sont exploités dans 5 000 usines réparties dans ces EPZ.Outre des négriers locaux, la plupart des entreprises, travaillant le plus souvent en sous-traitance, fonctionnent avec des capitaux asiatiques (notamment japonais et coréens); nombre de ces sous-traitants étaient hors EPZ et les salaires y étaient en général inférieurs de 25 % à celui des exploités de la zone. En 1993 le BEPZA, organisme central régulant l'ensemble des zones, avait décrété que les lois du travail (pourtant bien peu contraignantes) ne s'appliqueraient pas dans ces zones et que les syndicats en étaient totalement proscrits. Les entreprises de cette industrie du textile sont pour 65 % d'entre elles totalement dans les mains de capitaux étrangers; 13 % sont des joint ventures ; les investissements locaux comptent seulement pour 22 %.Nous mentionnons par ailleurs les conditions dans lesquelles ces travailleurs sont exploités.

Les émeutes ouvrières

Les émeutes ouvrières qui ont éclaté fin mai et se sont poursuivies tout l'été ont touché essentiellement 1 'industrie de la confection, qui travaille en sous-traitance pour les multinationales du vêtement et de la grande distribution (dont l'américain Walmart et le français Carrefour). Les conditions d'exploitation,dignes de celles du début du capitalisme dans 1'Ouest européen il y a un siècle et demi, garantissent, entre autres,des prix relativement bas de 1'habillement courant dans les pays industrialisés et, pour les firmes intéressées et malgré ces bas prix,une accumulation de capital sans pareille.

Dans ces pays industrialisés, la reproduction de la force de travail peut ainsi être assurée à moindre coût, ce qui permet de maintenir des conditions d'exploitation,notamment dans l'extorsion de la plus-value,au minimum « upportable», ce qui permet ici même une bonne accumulation pour le capital. Cette pression du capital est encore renforcée par 1 'utilisation des délocalisations vers des pays « en voie de développement» comme le Bangladesh (notamment dans l'industrie textile) à la fois par l'existence du chômage et le chantage à la répression face à des revendications.Les émeutes dont nous allons parler montrent,par leur généralisation à une échelle nationale, que le prolétariat placé dans de telles conditions d'exploitation peut passer des résistances localisées dans une unité de travail à un mouvement de grande ampleur.

Il est vraisemblable que les capitalistes comme les dirigeants des pays intéressés,par exemple en Chine ou en Inde, pensent à une telle éventualité, voire à leur extension à une échelle internationale. Même limitées à une échelle nationale, les conséquences de tels mouvements peuvent être importantes pour l'ensemble de la structure présente du capital. D'un côté, ces luttes peuvent entraîner des déplacements d'investissements pour migrer dans des pays où ils seraient plus en « sécurité» c'est-à-dire garantissant de meilleures conditions d'exploitation. Le corollaire en serait inévitablement une déstabilisation sociale dans le pays abandonné où déjà, comme au Bangladesh, règne un certain chaos.

D'un autre côté, l'équilibre actuel des échanges mondiaux assurant, dans les pays importateurs de ces productions bon marché qui leur permettent de maintenir tant bien que mal un niveau de vie garant d'une certaine paix sociale, pourrait se trouver perturbé.

Selon l'aveu même des capitalistes, le château de cartes de la production mondiale à flux tendus s'en trouverait affecté .Cette situation, engendrée par la lutte de classe dans des termes semblables à ce qui se passe au Bangladesh. peut avoir des conséquences à court terme et à long terme bien que les deux termes puissent interférer l'un sur l'autre. A court terme la destruction temporaire d'un maillon vulnérable du processus de production peut sérieusement perturber un secteur productif ou un autre, mais le capital n'en sera pas menacé pour autant. A plus long terme, une disparition progressive, conséquence d'une lutte de classe dans des affrontements localisés ou généralisés,des approvisionnements à bas coûts provenant de l'exploitation d'une fraction importante du prolétariat mondial. Peut modifier totalement l'équilibre économique et social mondial actuel et engendrer d'autres luttes dans l'ensemble des pays industrialisés.

Comment la révolte a éclaté

Les conditions extrêmes d'exploitation ont été depuis des années à l'origine de révoltes dont la liste serait fort longue, mais toujours restées localisées dans une seule entreprise et sans avoir de résultats bien précis, tant pour les travailleurs ayant mené cette lutte que pour l'ensemble des exploités des EPZ. Une bonne partie des grèves localisées concernent le paiement des arriérés de salaires, couramment de deux mois ou plus. Cette fois-ci,la lutte dépasse ce problème spécifique en étant unifiée à cause de la généralisation de 1 'abaissement du niveau de vie, même si chaque lutte part d'une entreprise dans des circonstances locales; de fait, la révolte touchera l'ensemble du prolétariat, celui des usines et celui hors usines On peut supposer,vu l'importance des licenciements de «meneurs »,que des sanctions aient frappé au moins une partie de ceux qui avaient ainsi lutté.

Le 3 mai 2006, 1 500 travailleurs de la firme Ring Shine organisent une protestation contre une baisse des salaires dans l'EPZ de Savar (50 km au nord de Dacca). La direction appelle la police: 2 morts, 200 blessés.L'usine est attaquée et ravagée par les ouvriers : 6 sont arrêtés, 80 sont poursuivis pour déprédations. Quelques jours plus tard,un cartel de 8 syndicats- BGWUC- s'entremet et conclut un accord avec la direction qui paiera les soins des blessés, abandonne toute poursuite, paie les arriérés de salaires,indemnise les familles des tués (3 200 euros chacune), mais le cartel syndical s'engage à maintenir l'ordre dans l'usine de sorte qu'il n'y ait plus de conflit.

Le samedi 20 mai, une grève éclate à Sripur dans l'EPZ de Gazipur à 35 km de Dacca, dans 1 'usine FS Sweater Factory, où les travailleurs sont payés à la pièce. Auparavant, la direction avait réduit le taux payé pour chaque pièce, sans aucune justification ; les travailleurs protestèrent et tentèrent de négocier;la direction déposa une plainte contre 80 travailleurs pour« violences » et la police arrêta trois d'entre eux. Le lendemain, à 1 'embauche matinale, 1000 travailleurs se rassemblent, refusant de travailler tant que les trois travailleurs arrêtés n'auraient pas été libérés. Les dirigeants enferment alors les travailleurs dans l'usine et coupent l'électricité et l'eau (autrement dit, pas de ventilation et pas de boisson). Il fait dehors 40 degrés.

La chaleur devient intenable. Des travailleurs tentent d'escalader le mur de clôture ; la police qui est sur les lieux, appelée par la direction, tire: un travailleur est tué ; son corps est mis dans un sac et évacué par les flics. A Il heures, les travailleursbrisent les portes et se rassemblent sur 1 'autoroute de Dacca à Mymensingh (ville du Nord), près de l'usine. Ils sont rejoints par la population locale et bloquent 1'autoroute avec une barricade pendant six heures, devant se battre avec la police (bien que 90 % des travailleurs de l'usine soient des femmes, la majorité des manifestants sont des hommes) :un tué, 70 blessés, y compris des flics et des journalistes.

Le lundi 22 mai, dans la Savar EPZ, les travailleurs de Uni versai Garments Limited se rassemblent devant l'usine pour avoir le paiement de trois mois d'arriérés de salaires.Ils sont attaqués par le service d'ordre de 1' usine. Ils vont alors devant les autres établissements de la zone pour chercher de 1 'aide et un soutien solidaire. D'usine en usine, le groupe de manifestants grandit. Ils sont bientôt plus de 20 000 et, dans 1 'après midi, des travailleurs d'autres zones spéciales les rejoignent- des centaines d'autres usines se mettent en grève. Deux usines sont incendiées, 100 autres mi ses à sac et devant 300 autres, voitures et camions sont incendiés. La route principale menant à Dacca est bloquée. La bataille prend de 1 'ampleur, la police tire sur la foule. Les nouvelles de ces émeutes se répandent. D'autres travailleurs les rejoignent. Pour se dégager, la police tire encore. Un témoin déclare : « J'ai déjà été témoin de tels affrontements dans le passé, mais ce qui rn 'a frappé, c'est que cette fois, les vendeurs de rue, les tireurs de poussepousse etc. unis en une foule hostile commencent à jeter des pierres, à briser des voitures et à incendier les bus ... »

Le mardi 23 mai,<< Black Tuesday >>,la révolte s' étend encore à d'autre usines et de plus en plus d'ouvriers établissent des piquets de grève devant tous les centres d'activité. Dacca est paralysé par une grève générale qui s'étend à toutes les banlieues industrielles. Partout c'est le même cortège d'actions violentes: usines pillées, voitures détruites, bâtiments commerciaux attaqués et pillés y compris dans la capitale.

Des revendications apparaissent :fin de la répression, libération des travailleurs arrêtés,augmentation du salaire minimum, un jour de congé hebdomadaire, paiement des heures supplémentaires, congés payés, congé de maternité pour les femmes, des toilettes séparées pour les femmes paiement des arriérés de salaire ... Toute la journée, ce ne sont qu'incendie d'usines, barricades routières,affrontement avec la police ; des photographes de presse sont molestés. Des policiers sont amenés de tout le pays, la police des frontières et 3 000 militaires appelés en renfort. Les patrons demandent au gouvernement de faire intervenir 1 'armée pour rétablir l'ordre.

Le mercredi 24, tout paraît se calmer à cause de 1 'imposant déploiement policier et militaire et parce que les patrons se montrent par quelques signes prêts à faire des concessions, tout en refusant la constitution de sections syndicales dans les entreprises. Il semble que cette revendication vienne plus des travailleurs de base que des directions syndicales. Pourtant, ce sont ces dernières qui sont amenées à négocier avec l'organisation patronale BGMEA. Pour celle-ci, il ne s'agit pas tant d'une rupture avec sa ligne anti-syndicale antérieure que d'une adaptation aux circonstances, des pourparlers pouvant calmer le jeu et des syndicats éventuellement se montrer utiles pour encadrer les travailleurs. La rencontre initiée par le gouvernement dure six heures et se termine par des« promesses» de satisfaire l'ensemble des revendications et la création d'un comité chargé de traiter la question épineuse des salaires (d'un salaire mensuel moyen de 940 takas (tk)(11 euros) la revendication porte sur 3 000 tk [35 euros]). Pour appuyer le tout, une lettre est adressée à chaque travailleur de I'EPZ de Dacca, précisant les « promesses» en question, pour les inciter à reprendre le travail. Quelques jours plus tard, il est évident que les patrons n'ont nullement l'intention de respecter leur parole. Pendant tout le mois de juin, dans toutes les zones, l'agitation continue sur des points précis : annulation des sanctions contre les « meneurs», paiement des arriérés de salaires, refus d'appliquer les concessions faites uniquement pour entraîner la reprise du travail. L'une après 1 'autre, les usines débraient pour un motif ou un autre et les usines environnantes se joignent au mouvement dans des manifestations spontanées.

Les affrontements avec la police, l'armée, les milices patronales continuent. Certains patrons recourent au lock-out quand ils jugent que la situation est trop explosive.Parfois, c'est toute une EPZ qui est encerclée par la troupe et interdite aux travailleurs, ce qui est facile vu que chaque EPZ est une véritable forteresse.

-On ne peut qu'énumérer la multiplicité des luttes tout le long de juin, ponctuée à la mi-juin d'une nouvelle tentative d'« accord » pour endiguer le flot:

- 8 juin : reprise du travail.

- 11 juin : grève générale dans toute 1 'industrie de la confection ; 50 blessés; toutes les EPZ sont fermées.

-12 juin: nouvel accord tripartite sur les mêmes bases que le précédent mais cette fois avec la caution du BEPZ, bureau central régulant 1 'activité des EPZ.

- 15 juin :pas plus que le premier, cet accord n'est appliqué et l'agitation continue. Pour calmer de nouveau la situation, le gouvernement ordonne la libération de tous les emprisonnés,travailleurs et responsables syndicaux,prend des dispositions pour entamer des discussions sur les revendication et pour rassurer les patrons ordonne une enquête sur les causes des émeutes. Les premiers pourparlers sont engagés fin juin, entre le gouvernement,l'organisation patronale BGMEA et des représentant syndicaux (SKOP), ils forment un comité spécial chargé d'étudier la question centrale des salaires ; la revendication,si elle était satisfaite, porterait le salaire mensuel minimum de 940 takas (11euros) à 3 000 takas (35 euros) ; mais les patrons résistent à toue proposition d'augmentation.Et 1 'agitation continue dans la plupart des usines.

- 21 juin: l'organisation patronale BGMEA demande au gouvernement 1'installation d'une police spéciale pour protéger leur propriété contre tout trouble social. Le cartel des syndicats lance un nouvel appel parce qu'ils ne maîtrise rien, demandant aux patrons une application minimum des accords antérieurs.Cette tâche, à ce moment, est assurée par une sorte de GIGN, le Rapid Action Batalion, qui intervient chaque fois que les travailleurs se déploient : en général, cela ne les amène pas à reprendre le travail, mais à se répandre dans et hors de la zone et d'encourager les autres travailleurs à se joindre à eux. Il serait trop long de décrire les alternances de lock-out, de reprise du travail et de nouvelles attaques des travailleurs.C'est presque un enchaînement sans fin tout au long du mois de juillet.

- 1er juillet: 64 morts dans 1'incendie classique d'une usine. Pas d'émeutes, mais les travailleurs manifestent et bloquent les routes.

- 3 juillet: dans l'EPZ de Savar, près de Dacca, le bruit court qu 'un travailleur a été

tué dans la nuit de lundi ; une manifestation violente éclate alors à l'usine Irish Fashion: 100 blessés, 20 voitures incendiées. Les patrons décident la fermeture de 1 'usine et le lock-out indéfini. Le lendemain, les travailleurs se pointent à 1 'embauche pour trouver la porte de 1 'immeuble de sept étages fermée, avec une affiche sur la porte annonçant la fermeture; les 6 000 ouvriers arrachent l'affiche et commencent à manifester,la nçant des briques sur les fenêtres. La police stationnée dans l'usine n'intervient pas, gardant le silence. Toute la foule des manifestants se déplace alors vers les autres usines, que les patrons s'empressent de fermer alors que, en quelques minutes, leurs travailleurs se joignent aux premiers. Craignant alors la répétition des déprédations,les autorités décrètent la fermeture des 50 usines de la zone voisine de Dacca EPZ pour une période indéfinie. Toutes les forces de police et des militaires sont déployés pour endiguer le mouvement.

- 6 juillet : près de 100 000 manifestants à Ashulia où les travailleurs sont lock-outés:25 blessés.

- 8 juillet: 150 usines pillées et certaines incendiées.

+ 9 juillet :une ligne de chemin de fer est bloquée à Uttora.

+ 10 juillet:toujours à Uttora,1 800 travailleurs manifestent lors de la réouverture de l'usine pour obtenir le paiement des salaires arriérés. De nouveau des barricades et siège du commissariat local.Les patrons veulent de toute évidence avoir le mouvement à l'usure: la misère et la répression policière et militaire peu à peu contraignent les travailleurs à reprendre. Mais comme, début août. aucun accord n'a encore été appliqué, tout continue d'une manière plus ou moins sporadique. C'est ainsi que le 15 août, 6 000 travailleurs sont de nouveau en grève dans treize usines; que de nouveau une bataille rangée s' engage, avec la répression dans Dacca isolée pendant quatre heures: plus de 100 voitures incendiées, 50 blessés. Au départ de cette flambée, le refus par une entreprise de payer les arriérés de salaires, sauf à 49 jaunes.

Le 24 août, les mêmes leaders syndicaux lancent de nouveau un appel désespéré au patronat sur les risques d'explosion si un salaire minimum n'est pas rapidement fixé et respecté. Car malgré les engagements pris dès le 12 juin, 90 %des termes des accords sont restés lettre morte. Il est évident que les patrons attendent jusqu'au dernier moment pour fixer les termes d'un accord concernant les salaires. Tout en prétendant que si toutes les revendications prises en compte dans les accords étaient appliquées 75 %des entreprises textiles devraient fermer dans les six mois, ce qui,·étant donné 1' importance prise par cette industrie dans l 'économie du Bangladesh, entraînerait un chaos social total. C'est seulement le 12 septembre, dernier jour du délai imparti, qu'une des organisations patronales (BKMEA - tricot) avance enfin, avec des chiffres et des dates, un plan d'augmentation des salaires en trois étapes (salaires mensuels)

1) pour les grades de 7 à 1, 1 604 tk à 2 400 tk immédiatement (de 32 à 48 euros) (pour mémoire, le salaire moyen de base est,en principe de 900 tk 118 euros));

  1. pour les mêmes grades, de 1 890 tk à 5 725 tk au 1" juillet 2007 (38 à 115 euros) ;

3) de même, de 2 117 tk à 6060 tk au l" juillet 2008 (de 42 à 120 euros).

Mais ces concessions doivent être compensées par des avantages consentis par 1' Etat : subventions de 10 % de leur montant aux exportations, taux d'intérêt bancaire limité à 7 %, fourniture continue d'électricité et service accéléré dans les ports (ces dernières revendications patronales donnent une idée du niveau de 1 'économie et de la corruption).Personne ne sait si les patrons, individuellement, appliqueront ces «recommandations » qui n'ont aucune force légale. On peut penser que l'épuisement économique et la répression auront eu raison provisoirement de cette révolte ouvrière, mais que tout reste latent.

Un autre facteur important peut aussi avoir une incidence sur Je cours de ces luttes, entretenant une grande confusion chez ceux qui spontanément s'étaient insurgés contre la misère extrême de leur exploitation. Peu à peu, pour dévier cette révolte de tout son contexte économique, des accusations de « conspiration » se sont fait jour, entretenues par le patronat et par les politiques au pouvoir. Ont été ainsi incriminés: le pays voisin, l'Inde, les extrémistes musulmans,le parti d'opposition, la Ligue Awami et ses alliés. Même si cela peut effectivement être vrai, une révolte ouvrière d'une telle dimension ne peut jamais être la création de quelques bandes de nervis. Une des observations avancée pour expliquer la prétendue intervention de« provocateurs» stipendiés par des organisations visant à déstabiliser le Bangladesh pour des raisons économiques ou politiques est la présence d'une majorité masculine dans les manifestations alors que la main-d'oeuvre exploitée dans les usines de confection est féminine à près de 90 % (même les 10% restant formeraient une masse de 250 000 manifestants).

Mais indépendamment de ces accusations habituelles, plus important est, dès le mois de juillet, le développement de manifestations fréquentes et souvent violentes del' dans la capitale, Dacca, autour de la réforme d'une loi électorale et la surenchère politique pour les prochaines élections. On retrouve là une voie traditionnelle de l 'escamotage de revendications sociales derrière des conflits politiques, ce qui ajoute à la confusion et au chaos ambiant.

Aujourd'hui la situation en est à ce point.Le 14 juillet, le BGMEA dressait un bilan de près de deux mois d'émeutes ouvrières ;4 000 usines touchées par la grève à un moment où un autre. 16 usines incendiées, des centaines d'autres pillées et vandalisées,d'innombrables affrontements avec les forces répressives, trois morts officiels, des milliers de blessés, plusieurs milliers de travailleurs emprisonnés.

On peut s'interroger sur 1 'impact réel de l'ensemble de ces '' troubles " sur 1 'activité économique, à commencer pour celle du textile : en août. intox ou pas, le BGMEA annoncera que ses exportations textiles ont augmenté de 24 % (il n'est pas dit par rapport à quoi) ; étant donné d'une part, le fonctionnement chaotique « normal «  de cette activité, entre les « hartal" ,les coupures de courant, les grèves localisées, etc., et d'autre part la misère poussant à des reprises peut être intermittentes de travail, cela peut paraître vraisemblable.

 Si l' L'ESSENTIEL reste de savoir si les entreprises appliqueront le peu qui a été «gagné sur" les salaires et si les travailleurs se satisferont de ce peu, une autre question se pose: celle de la concurrence internationale et de la fin du contingentement imposé à la Chine dans ce domaine. Contrairement à ce qui avait été pronostiqué, le contingentement de la production chinoise avait entraîné un essor sans précédent des commandes au Bangladesh. D'où la pression exercée par les entreprises sur leurs exploités pour honorer cet afflux de commandes, sans leur concéder bien sûr une augmentation quelconque tout en accroissant la tension et les horaires de travail. Il est possible, comme cela fut avancé, que cette situation fut également une des causes de la révolte. Le marché des « sweatshops » est ouvert dans le monde entier et d'autres facteurs que les bas salaires jouent dans une concurrence féroce. Le Bangladesh peut offrir dans cette compétition les plus bas salaires du monde. Les dirigeants d'entreprises, outre ce plan d'augmentation étalée dans le temps, parlent de parer à la perspective d'une concurrence accrue par une augmentation de la productivité, ce qui signifierait le passage pour le moins partiel d'une forme d'exploitation (plus-value absolue) à une autre (plus-value relative).

 Cela soulèverait des problèmes d'investissement (dont jusqu'ici personne ne s'est soucié vu le délabrement des usines) et d'autres problèmes dans les relations de travail, dont la timide ouverture syndicale. D'autre part de nombreux autres éléments, dont l'amélioration de toute l'infrastructure économique et des relations politico-socialcs. Cela paraît difficile à concevoir car l'accumulation de la plus-value engendrée par la surexploitation du prolétariat se fait pour 1 'essentiel ailleurs qu'au Bangladesh, et cela promet d'autres révoltes ouvrières. Dans cette démarche du capital (accroître les conditions d'exploitation sur place en les modifiant ou en transférant 1'industrie dans des lieux plus propices au maintien du niveau présent d'exploitation) se pose un dilemme. Les multinationales du textile et de la distribution, par souci de leur image commerciale de marque et pour pouvoir continuer ainsi à engranger la plus-value née de la surexploitation de ces travailleurs, doivent faire semblant de se plier à une « moralisation » de l'exploitation: mais ils ont sans aucun doute tout intérêt au maintien des conditions qui leur assure ce profit maximum, c'est-à-dire à soutenir la répression qui frappe cette révolte et les gouvernements qui l'exerce.

  CE MOUVEMENT prendra-t-il d'autres formes ? On peut répondre à cette question de deux façons. Beaucoup considèrent que l'émeute serait une faiblesse organisa-tionnelle du mouvement. Au contraire, 1 'attaque contre la propriété autant que la grève, l'extension du mouvement à la fois par la recherche d'une solidarité de lutte et la réponse immédiate à cette demande de solidarité,en raison d'une communauté d'exploitation et de lutte quotidienne, sont précisément la force organisationnelle. C'est une classe qui échappe à la division en unités de production (et encore avec les forteresses économiques des EPZ en partie créées pour un enfermement des révoltes éventuelles) et qui s'organise en marchant. La destruction des instruments de leur exploitation,que 1 'on pourrait apparenter aux luddites, témoigne tout autant que dans l'extrême de leur révolte, ils savent que c'est ce monde qu'ils doivent détruire. Nous ignorons comment s'est faite concrètement 1'organisation de la lutte. Le fait qu'elle n'ait pas dépassé un certain stade vient de la double répression policière et des « promesses » de céder aux revendications. Dans un univers national clos,l'impératif de survie, au bout d'un certain temps obligeait de « perdre sa vie à la gagner » et mettait un terme à la révolte ouvrière- provisoirement.

 Partout dans le monde, et notamment dans tout l'Est et Sud-Est asiatique, dans dés nations différentes, des centres de surexploitation se sont développés, avec des conditions de travail qui ne diffèrent pas sensiblement d'un pays à l'autre. La révolte ouvrière du Bangladesh, par sa dimension et sa durée, est certainement le modèle de ce qui peut se produire ailleurs. En Chine notamment, le pouvoir est particulièrement attentif à ce que les révoltes locales (et elles sont nombreuses) ne s' tendent pas et ne se fédèrent pas en un mouvement puissant. Au-delà , les barrières nationales sont-elles un obstacle à une telle extension au-delà des frontières à cause de cette unité d'exploitation? Les innombrables migrations tant intérieures qu'extérieures peuvent-elles véhiculer la connaissance de ces révoltes et de l'identité d'un prolétariat dominé par le grand capital dans une unification dictée par la recherche effrénée de la plus-value maximum.

 Plus qu'autrefois cette unité d'exploitation pourrait, par-delà toutes les barrières et à l'insu de toutes les propagandes donner une réalité au mot d'ordre éternel du communisme: «Prolétaires de tous les pays,unissez vous. »

 

 Henri Simon

Ecole- les inégalité et la colère