lundi 5 janvier 2026

LE VENEZUELA DANS LE VISEUR DE TRUMP

 


(ce texte a été rédigé quelques jours
avant l'intervention militaire américaine du 2 janvier 2016)


Vous avez sans doute tous vu ces petites embarcations visées et détruites par
l'armée américaine, en raison, nous dit-on, du fait qu'elles servent à transporter de la
drogue. Cela se passe dans la mer des CaraÏbes, au large du Venezuela, qui est le pays
de l'Amérique latine géographiquement le plus proche des Etats-Unis, avec la
Colombie. 25 frappes ont à ce jour tué 95 personnes.
Ce que l'on nous montre un peu moins, c'est que, dans la même région, Trump a
mis en place une véritable armada. Dans les airs, il y a tellement d'avions de chasse US
que deux collisions ont été évitées de justesse avec des avions civils. Sur mer, de
nombreux bateaux de guerre américains, avec en particulier le porte-avions le plus
grand au monde, USS Gerald-R.-Ford. Au total, 15 000 militaires américains sont sur
zone.
Ce n'est évidemment pas la drogue qui est la préoccupation de Trump et de ses
équipes. La drogue, c'est un écran de fumée destiné à camoufler ses intentions et ses
pratiques, en particulier aux yeux d'un électorat à qui il a promis de ne jamais lancer les
Etats-Unis dans une nouvelle guerre.
Ce qui préoccupe Trump et les dirigeants américains, c'est le pétrole. Car le
Venezuela, c'est du pétrole. C'est d'abord le pays qui dispose des plus grandes réserves
pétrolières prouvées dans le monde, estimées à 300 milliards de barils. Et c'est surtout,
aux yeux des USA, le pays qui a nationalisé son pétrole alors qu'il était sous le contrôle
des compagnies privées américaines.
Cette histoire date d'un siècle maintenant, quand le pétrole du Venezuela est
découvert. Toute l'industrie pétrolière va être le fait des compagnies américaines :
Standard Oil (via Creole Petroleum), Gulf Oil, Exxon, Mobil, ainsi que l'anglo-néerlandais
Shell. Jusqu'aux années 1950, plus de 80% de la production est contrôlée par ces
compagnies, toutes étrangères donc.
Pendant longtemps, le Venezuela moderne avait d'abord été le pays du cacaoUne véritable oligarchie du cacao vivait au 19è siècle dans la capitale Caracas, des
profits du cacao, obtenus par la mise en esclavage des Noirs. C'est en 1922 que le
pétrole a surgi, à grands flots. C'est donc au Venezuela que les Etats-Unis implantent
leur plus puissante mission militaire de l'Amérique latine. Dans son livre Les veines
ouvertes de l'Amérique latine (1971), Eduardo Galeano (Uruguay) explique que durant
les années 1950 et 1960, le cours du pétrole vénézuelien ne cesse de baisser
Les compagnies de pétrole qui contrôlent la production sont peu nombreuses et
fonctionnent en cartel, en entente permanente. Cette baisse des prix, c'est de ce
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monopole, l'un des premiers qui s'est mis en place au début du 20è siècle capitaliste,
qu'il provient. Toujours selon Galeano, " Les filiales du Venezuela produisant en 1957
plus de la moitié des bénéfices recueillis dans tous les pays par la Standard Oil de New
Jersey. Les filiales vénézuéliennes fournirent à la Shell la moitié de ses gains dans le
monde entier".
Voilà le monde dont rêve Trump et ses acolytes du monde du pétrole, voilà
pourquoi il envoie son plus beau joujou de guerre. Pour Galeano, "le pétrole, la richesse
naturelle du Venezuela et d'autres pays latino-américains, source d'agressions et de
pillages organisés, est devenu le principal instrument de leur esclavage politique et de
leur dégradation sociale."
Quelle part de la richesse exploitée empoche le Vénézuéla d'un côté, les
compagnies de l'autre ? Réponse de Galeano : "Les revenus arrachés à cette grande
vache laitière ne sont comparables, proportionnellement au capital investi, qu'à ceux
que touchaient dans le passé les négriers et les corsaires. Aucun pays n'a rapporté
autant au capitalisme mondial en si peu de temps : le Venezuela a drainé une richesse
qui, selon Rangel, dépasse celle que les Espagnols usurpèrent à Potosi (argent) et les
Anglais à l'Inde. La première Convention nationale d'économistes a révélé que les
bénéfices réels des compagnies pétrolières au Venezuela avaient atteint en 1961 38%,
et en 1962 48%, bien que les taux reconnus par ces entreprises dans leurs bilans ne
fussent respectivement que de 15% et 17%."

 Est-ce que le Venezuela a au moins un peu profité de cette manne pétrolière ?
"Ce qui est sûr c'est que, selon les chiZres oZiciels, le Venezuela n'a enregistré aucun
nouvel investissement étranger au cours de la dernière décennie mais, au contraire, un
retrait systématique. Le pays subit une saignée de plus de sept cents millions de dollars
par an au titre de "rentes du capital étranger. Pendant ce temps, les coûts d'extraction
du pétrole baissent en flèche car les firmes emploient de moins en moins de maind'oeuvre.
Pour la seule période située entre 1959 et 1962, le nombre d'ouvriers a baissé
de plus de dix-mille bras, un peu plus de trente mille personnes restant en activité (...) La
production, au contraire, a beaucoup augmenté.
Et Galeano continue : "Lorsque les puits ferment, survivre relève du miracle :
seules demeurent les ossatures des maisons et les eaux huileuses empoisonnées qui
tuent les poissons et lèchent les zones abandonnées. le malheur s'attaque aussi aux
villes qui vivent de l'exploitation des puits en activité en leur oZrant les licenciements en
masse et la mécanisation croissante. (...) Cabimas, qui, pendant un demi-siècle, fut la
principale source de pétrole et qui apporta une telle prospérité à Caracas et aux
compagnies, n'a même pas le tout-à-l’égout. C'est à peine si elle compte deux avenues
asphaltées."
Comment les Américains ont-ils ainsi pu mettre la main si facilement sur cette
richesse fabuleuse ? Galeano : "L'euphorie remontait à loin. En 1917, au Venezuela, le
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pétrole coexistait déjà avec les latifundi (grande propriété agricole) traditionnels, les
immenses étendues dépeuplées et les terres mal cultivées où les grands propriétaires
surveillaient le rendement de leur main d'oeuvre en fouettant les péons ou en les
enterrant vivants jusqu'à la taille. A la fin de l'année 1922, le puits de La Rosa se mit à
jaillir avec une production de cent mille barils par jour et l'orgie pétrolière se déchaîna.
Les derricks et les chevalements poussèrent sur le lac Maracaïbo (...) Les accents de
l'Oklahoma et du Texas résonnaient pour la première fois dans les plaines et la forêt (...).
Soixante-treize sociétés surgirent en un tournemain. Le roi du carnaval des concessions
était le dictateur Juan Vicente Gomez, un éleveur des Andes qui occupa ses vingt-sept
années de pouvoir (1908-1935) à faire des enfants et des aZaires. Gomez donnait de ses
poches bien garnies des actions pétrolières et le donnait en récompense à ses amis à sa

 famille et à ses courtisans, au médecin qui soignait sa prostate et aux généraux qui
veillaient sur sa vie (...) Les grandes puissances couvraient la poitrine de Gomez de
brillantes décorations : il fallait bien approvisionner les automobiles qui envahissaient
les chemins de la planète. Les favoris du dictateur vendaient les concessions à la Shell,
à la Standard Oil ou à la Gulf : le trafic d'influences et la corruption déchaînèrent la
spéculation et l'appétit pour les sous-sols. Les communautés indigènes furent
dépouillées de leurs terres et de nombreuses familles d'agriculteurs perdirent, bon gré
mal gré, leurs propriétés."
Voilà, derrière les belles légendes, comment le capitalisme s'est mis en place. Et
voilà, aussi, par quel genre de type, comme ce Gomez, Trump aimerait remplacer le
dirigeant actuel du Venezuela, Maduro.
Un premier changement est imposé aux Américains en 1976. Le président Carlos
Andres Perez nationalise l'ensemble de l'industrie pétrolière du pays. Mais il y met des
formes : les compagnies étrangères perdent la propriété des gisements, mais elles ne
sont pas expropriées brutalement ; elles ne sont pas expulsées, elles deviennent des
prestataires techniques, et, surtout, elles sont indemnisées.
Ce président est un social-démocrate, qui n'est ni marxiste ni révolutionnaire. Il
est tout simplement nationaliste. Il est même anti-communiste et, pour montrer ses
bonnes intentions, il demande à la société nationale du pétrole qu'il crée, la PDVSA,
d'investir aussi aux Etats-Unis.
La réaction américaine est très calme ; non seulement ils ne décident aucune
sanction, mais ils reconnaissent la nationalisation. Ils sont rassurés : en comparaison
notamment avec l'attitude de Cuba qui s'est tournée vers l'URSS, le Venezuela reste
dans le camp occidental. Le pétrole continuera d'aller vers les Etats-Unis.
Rappelons aussi que trois ans plus tôt, cela été le choc pétrolier de 1973. Les
pays arabes de l'OPEP ont décidé, contre les pays qui soutiennent Israël dans la guerredu Kippour, de faire monter les prix en flèche, en réduisant la production. Le prix du baril
est multiplié par quatre dans le monde !
En fait, ces années 1970 sont celles d'une vague de nationalisations : Arabie
saoudite, Iran Irak, Algérie ; les pays exploités et dominés commencent à parvenir à faire
bouger les lignes de la domination, en la faisant reculer d'un cran.
On a donc une nationalisation "douce" au Venezuela en 1976. Cette situation
apaisée entre les USA et le pays dure, avec des compagnies américaines toujours
présentes, jusqu'aux années 1990. En fait, la société nationale, PDVSA est devenue un
quasi instrument aux mains des compagnies américaines. Sur 100 dollars de profit fait
sur du pétrole, de 60 à 67 dollars revenaient aux compagnies, et donc seulement de 33 à
40 dollars seulement à l'Etat.
C'est cette situation que Chavez, élu en 1998, va bousculer., avec ce qu'il appelle
la Révolution bolivarienne. Il ne veut plus que l'essentiel du pétrole aille vers les seuls
USA, ce qui rend l'économie dépendante des Américains. Il ne veut plus que la société
nationale PDVSA continue d'investir aux Etats-Unis. Et, le plus important, ses réformes
vont tordre le bras aux compagnies américaines : sur 100 dollars de profits nets, l'Etat
doit en recevoir au moins 51 ; voire, sur certains secteurs plus stratégiques de 60 à 70
dollars.
Lorsque Chavez annonce sa loi, les cadres techniciens du pétrole, proches des
intérêts américains ou hostiles à son projet, font grève. Chavez va jusqu'à licencier
18000 cadres et techniciens. L'argent ainsi récupéré par l'Etat, Chavez le destine à des
programmes sociaux pour la population.
Une dizaine d'années de ce programme de Chavez va avoir un impact très
important pour la population : le taux de pauvreté passe de 49% en 1998 à 27% en 2012.
Le taux d'extrême pauvreté de 25% à 7,7%. Le taux de mortalité infantile est passé de
19/25 pour mille naissances à 10/13. Après des campagnes d'alphabétisation, le taux
d'analphabétisme est tombé à zéro en 2005. Le taux de scolarisation dans le secondaire
a augmenté de 20 points. Le nombre de repas scolaires est passé de quelques
centaines de milliers à 4 millions. Entre 2011 et 2017, un million de logements ont été
construits. L'accès à l'eau potable a progressé.

 Sur le plan international, Chavez a établi des relations avec des pays comme
l'Iran, Cuba, la Chine ou la Russie., profitant de son pétrole pour consolider les liens,
essentiellement pour chercher des aides techniques pour l'industrie pétrolière, comme
avec le russe Rosneft.
Les Etats-Unis, cette fois, ont donc réagi brutalement : plusieurs compagnies
pétrolières américains ont alors quitté le pays, comme Exxon et ConocoPhilipps ;
Chevron est resté, mais avec un rôle très limité. Des sanctions ont été prises contre
PDVSA : interdiction à toute entreprise américaine de faire aqaire avec elle.
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Chavez est mort d'un cancer en 2013. C'est Maduro, ancien chauqeur de bus, ex
ministre des Aqaires étrangères de Chavez, qui lui succède. Son élection de 2013, avec
moins de 51% des voix, est reconnue. Par contre, la suivante, en 2018, où il déclare 67%
des voix, ne l'est pas, par de nombreux pays. Et encore moins celle de 2024, notamment
par l'Europe, qui qualifie la présidence de Maduro comme une "usurpation de la
présidence". De fait, les résultats par bureau de vote ne sont pas publiés, ce qui
empêche toute vérification indépendante ; des opposants ont été arrêtés, il y a des
milliers de prisonniers politiques selon Human Rights Watch ; la justice et les médias
semblent eqectivement plus ou moins contraints.
C'est dans ce contexte que le Venezuela va de plus subir une chute des prix du
pétrole, fin 2014 et jusque 2016. Après 2017 et surtout 2019, les sanctions ont été
lourdement aggravées : coupure avec le système financier international, blocus naval
contre toute exportation du pétrole, cyberattaque contre PDVSA
La production pétrolière du pays s'est eqondrée, jusqu'à tourner à 1 million de
baris par jour récemment. Des millions de Vénézuéliens ont émigré pour fuir la crise
économique et politique.
On peut penser que le régime de Maduro a pris une direction un peu analogue
que celle qu'a pris en son temps celui de Castro : tendance à aller vers la dictature, pour
tenir face à des diqicultés venant de l'intérieur et en même temps de l'extérieur. Ce qui
prête évidemment le flanc aux critiques et attaques des impérialistes de tous poils, qui
se targuent de leur démocratie.
Mais ce n'est pas du tout un retour à plus de démocratie que vise aujourd'hui
Trump. C'est au renversement de Maduro, au profit d'un régime acceptant de revenir en
arrière pour oqrir plus de place aux compagnies pétrolières américaines. Peu importe le
régime qui acceptera de le faire.
le 21 decembre 2025

vendredi 2 janvier 2026

TRAVAIL PRODUCTIF ET IMPRODUCTIF : UN ENJEU TOUJOURS ACTUEL


 Ci dessous un texte de "matériaux critique" avec lequel nous sommes en accord pour l' essentiel, sauf que nous ne reprenons pas le concept de "dictature du prolétariat" qui se résume à la dictature d'un parti voir d' un seul homme.

G.Bad

TRAVAIL PRODUCTIF ET IMPRODUCTIF : UN ENJEU TOUJOURS ACTUEL

 « La différence entre travail productif et improductif est essentielle pour l'accumulation, car seul l'échange contre le travail productif permet une retransformation de plus-value en capital. » K. Marx, Un chapitre inédit du Capital, p.240, 10/18, Paris, 1971.

La différenciation entre travail productif et travail improductif est une question politique essentielle car elle permet de mieux percevoir les répercussions effectives de la lutte ouvrière et d’élaborer la stratégie ue celle-ci doit promouvoir. Ces concepts provenant de l’économie classique (A. Smith) ont été largement utilisés et discutés par Marx tout au long de son élaboration théorique et se retrouvent principalement dans les ouvrages essentiels que sont « Le Capital », les « Théories sur la plus-value », les « Grundrisse » ainsi que dans « Un chapitre inédit du Capital ». Encore aujourd’hui, ils correspondent des enjeux politi ues importants et leur utilisation appropriée et opérationnelle ne se réduit pas à un point de discussion « marxologique ».

Il s’agit en effet de comprendre et d’évaluer la force d’impact de l’action ouvrière indépendante contre le capital ou, plus basiquement, « là où cela lui fait le plus mal ». Le désintérêt pour cette uestion stratégi ue est principalement l’oeuvre du syndicalisme et de ses rabatteurs ui ont comme fonction spécifi ue d’émousser la lutte ouvrière et de n’en faire u’un élément du nécessaire bouleversement dans l’agencement par le capital de ses« différents facteurs de production ». Pour la criti ue communiste, il s’agit, au contraire, d’objectiver le plus précisément les prati ues ouvrières ui entravent efficacement le procès de valorisation (valeur ui se valorise) immanent l’existence du M.P.C.

L’atta ue contre le travail productif, moteur de cette valorisation, s’inscrit ainsi prioritairement dans la perspective du refus du travail et de l’abolition du salariat. Cela passe également par la critique des interprétations vulgaires qui réduisent le travail productif au seul statut contractuel d’« ouvrier » et le travail improductif celui d’« employé », ou encore qui persistent, dans la même veine éculée, à considérer comme seul secteur productif celui lié à la production de marchandises (secteur secondaire, c’est-à-dire secteur de l’industrie 12


manufacturière). Pire encore, certains se contentent d’utiliser des catégories avariées telles que celles des « biens » (d’é uipements, de consommation finale,…) et des « services ». De telles détériorations conceptuelles renforcent l’indifférence de ceux ui considèrent u’il ne s’agit l ue d’un « distinguo superfétatoire » car tout ce ui existe sous le capital ne peut u’être son avantage. De cette manière, aucune situation concrète ne peut plus être matériellement analysée ni aucune stratégie énoncée. Il est donc primordial de revenir sur quelques éléments de la définition de Marx.

Essai de définition

Comme très souvent, la première approche de Marx est celle de la critique des principales conceptions ui l’ont précédé. En premier lieu, celles des physiocrates (Quesnay) ui estimaient ue seul le travail de la terre pouvait être considéré comme productif (l’agriculture comme source uni ue des richesses). Mais c’est avec sa criti ue de la vision classi ue d’Adam Smith ue Marx va entamer l’élaboration de sa propre vision, déterminante, du travail productif. Le premier point essentiel pour lui est ue le travail productif est d’abord le travail qui engendre de la survaleur :

« Là, le but déterminant de la production, c'est la plus-value. Donc, n'est censé productif que le travailleur qui rend une plus-value au capitaliste ou dont le travail féconde le capital. » K. Marx, Le Capital6. Cette définition se retrouve pres ue l’identi ue dans le VIe chapitre inédit du Capital.

6Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-16.htm

7Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/marx/works/186 7/Capital-inedit/kmcapI-6-2H.htm

«Comme le but immédiat et le produit spécifique de la production capitaliste sont la plus-value, seul est productif le travail ou le prestataire de force de travail, qui produit directement de la plus-value. Le seul travail qui soit productif, c'est donc celui qui est consommé directement dans le procès de production en vue de valoriser le capital. (…) Est productif l'ouvrier qui effectue un travail productif, le travail productif étant celui qui engendre directement de la plus-value, c'est-à-dire qui valorise le capital. » K. Marx, Un chapitre inédit du Capital7

L’adverbe « directement » prend ici tout son sens car il précise de fait que le travail improductif, comme celui ui s’effectue dans la circulation ou la consommation improductive, est bien évidement indispensable au procès global de la production capitaliste mais il ne représente ni le lieu, ni le moment spécifique de la production de la survaleur. De la même manière, la réalisation de la survaleur, permise par une consommation solvable, n’est pas sa production seulement permise grâce à la consommation productive de la force de travail.

Il ne s’agit pas de savoir dans l’absolu uel travail ou travailleur serait productif et uel autre improductif, mais bien d’envisager cette uestion par rapport au Mode de Production Capitaliste et en fonction non de la production d’une valeur d’usage (procès de travail) mais bien de la création d’une valeur nouvelle, c’est-à-dire par rapport au procès de valorisation. Tout travailleur productif est soumis l’esclavage salarié mais, tout salarié n’effectue pas nécessairement un travail productif. C’est très exactement ce ue dit Marx dans le chapitre 13


inédit : «tout travailleur productif est salarié, mais il ne s'ensuit pas que tout salarié soit un travailleur productif ».

« Il ne faut pas se laisser leurrer par la forme salariale. Ce n’est pas parce qu’un homme touche un salaire qu’il est- pour le capital- un travailleur productif. En effet, un travailleur est productif lorsque son travail s’objective immédiatement pendant le procès de production en tant que grandeur de valeur fluide (VI°, p.227). Il permet un procès de valorisation et donc le cycle A-M-A’ ». J. Camatte : Capital et Gemeinwesen, p.114-115, Spartacus, Paris, 1978.

Il faut donc que le produit du travail vivant de l’ouvrier soit vendu, indépendamment de sa forme concrète et c’est cela ui différencie le travail productif de celui, par exemple, fourni par un domestique et destiné à la consommation personnelle de son employeur et non à la vente. Il est par ailleurs important de noter u’avec la phase de subsomption réelle du travail sous le capital8 et les transformations substantielles que cette période apporte, il devient de plus en plus important de prendre en compte que le travail ouvrier perd son caractère individuel pour devenir chaque fois plus un travailleur collectif. Il se peut donc dans ce travail associé ue certains travaux soient productifs certains moments et ue, lors d’autres tâches, ils soient improductifs. Ce ui importe alors, c’est la consommation productive globale de la force de travail socialisée ui, engendrant de la valeur nouvelle, s’échange contre du capital.

8Sur cette phase spécifiquement capitaliste du M.P.C, nous renvoyons le lecteur à notre texte : « La périodisation non décadentiste du M.P.C. » dans notre revue Matériaux Critiques N°7 ainsi que sur notre site web : https://materiauxcritiques. wixsite.com/monsite/textes

9Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-inedit/kmcapI-6-2H.htm

« Avec le développement de la soumission réelle du travail au capital ou mode de production spécifiquement capitaliste, le véritable agent du procès de travail total n'est plus le travailleur individuel, mais une force de travail se combinant toujours plus socialement. Dans ces conditions, les nombreuses forces de travail, qui coopèrent et forment la machine productive totale, participent de la manière la plus diverse au procès immédiat de création des marchandises ou, mieux, des produits - les uns travaillant intellectuellement, les autres manuellement, les uns comme directeur, ingénieur, technicien ou comme surveillant, les autres, enfin, comme ouvrier manuel, voire simple auxiliaire. Un nombre croissant de fonctions de la force de travail prennent le caractère immédiat de travail productif, ceux qui les exécutent étant des ouvriers productifs directement exploités par le capital et soumis à son procès de production et de valorisation.

Si l'on considère le travailleur collectif qui forme l'atelier, son activité combinée s'exprime matériellement et directement dans un produit global, c'est-à-dire une masse totale de marchandises. Dès lors, il est parfaitement indifférent de déterminer si la fonction du travailleur individuel - simple maillon du travailleur collectif - consiste plus ou moins en travail manuel simple. L'activité de cette force de travail globale est directement consommée de manière productive par le capital dans le procès d'autovalorisation du capital : elle produit donc immédiatement de la plus-value ou mieux, comme nous le verrons par la suite, elle se transforme directement elle-même en capital.» K. Marx : Un chapitre inédit du Capital9

Le concept de travailleur collectif est une claire expression de la subsomption réelle du travail sous le capital, caractérisée par l’extorsion de la survaleur relative et permise par l’essor de la mécanisation augmentant la productivité du travail.

« En exacerbant la division manufacturière et sociale du travail, le capital se soumettant les forces 14


intellectuelles de la production, développe la force productive et sociale du travail, les différentes fonctions de cette force étant en même temps séparées et subsumées au sein du travailleur collectif productif capitaliste. Enfin il apparait clairement que tout accroissement de la productivité du travail s’accompagne d’un développement de ce travailleur collectif et d’une restructuration du salariat productif capitaliste. » H. Nadel : Marx et le salariat, p.181-182, Le Sycomore, Paris, 1983.

En complément de sa définition du travail productif, Marx va expliquer que le travail improductif l’est car il se situe l’extérieur de la sphère de la production mais est néanmoins nécessaire au capital.

« Toutes les fois que l’on achète le travail, non pour le substituer comme facteur vivant à la valeur du capital variable et l’incorporer au processus de la production capitaliste, mais pour le consommer comme valeur d’usage, comme service, le travail n’est pas du travail productif et le travailleur salarié n’est pas un travailleur productif. Son travail est alors consommé de manière improductive pour sa valeur d’usage, et non productivement, comme source de plus-value. » K. Marx : OEuvres, La Pléiade t.2 p.389, Gallimard, Paris, 1972.Ou encore : « Par là est établi aussi de façon absolue ce qu’est le travail improductif. C’est du travail qui ne s’échange pas contre du capital mais immédiatement contre du revenu, donc du salaire ou du profit. » K. Marx : Théories sur la plus-value, TI, p.167, éditions sociales, Paris, 1974.

C’est dans cette différenciation fondamentale ue réside la clé de la réelle capacité pour la classe ouvrière à entraver le processus de production de valeur et donc l’ xploitation capitaliste. C’est pour uoi aussi des structures d’encadrement comme les syndicats privilégient systématiquement des simulacres de lutte, principalement dans la sphère improductive, afin d’organiser le spectacle ritualisé de la fausse contestation tout en entravant le moins possible la production de valeur.

Comme le résume très justement I. Roubine, en 1928, « Marx rejette comme inutile la question de savoir quel type de travail est productif en général, dans toutes les époques historiques, indépendamment des rapports sociaux existants. Chaque système de rapports de production, chaque ordre économique, a son concept de travail productif. Marx limite son analyse à la question de savoir quel travail est productif du point de vue du capital, ou dans le système capitaliste d’économie. La réponse qu’il donne est la suivante : « Le travail productif est donc - dans le système de la production capitaliste - celui qui produit de la plus-value pour son employeur, ou qui transforme les conditions objectives du travail en capital et leur possesseur en capitaliste, donc le travail qui produit son propre produit en tant que capital » (ibid., p. 464).

« Seul est productif le travail qui se transforme directement en capital, donc le travail qui constitue le capital variable comme variable » (ibid., p. 460). En d’autres termes, le travail productif est le « travail qui s’échange immédiatement contre le capital » (ibid., p. 167), c’est-à-dire le travail que le capitaliste achète comme capital variable dans le but de l’utiliser à la création de valeurs d’échange et de plus-value. Le travail improductif est « du travail qui ne s’échange pas contre du capital mais immédiatement contre les divers éléments, tels l’intérêt et les rentes, qui participent au profit du capitaliste, en qualité d’associés » (ibid., p. 167). » Isaac Roubine : Essais sur la théorie de la valeur de Marx10

10Sur le site web : https://www.marxists.org/francais/roubine/Chapitre2-19.html

Logistique et transport de marchandises

Une application opérationnelle de ces définitions marxistes nous permet d’envisager, contre la logique vulgaire, que la logistique et le transport de marchandises sont, par exemple, des 15


secteurs capitalistes d’une grande productivité et dont les travailleurs sont donc pour la plupart des travailleurs productifs. « Dans d’autres travaux industriels, le travail n’a nullement pour but de modifier la forme de l’objet, mais seulement de modifier sa détermination spatial ». K. Marx : Théories sur la plus-value, TI, p.185, éditions sociales, Paris, 1974. Il est également clair, en cette période de cours accéléré vers la guerre généralisée, ue l’empêchement et la paralysie du transport de marchandises et des routes commerciales sont de plus en plus utilisés comme stratégies militaires afin de pénaliser les puissances concurrentes et de mener tendanciellement des conflits de « basse intensité ». Là aussi le caractère productif et stratégi ue de ces secteurs s’en trouve ouvertement révélé.

En quelques mots, « la logistique peut être présentée comme étant la démarche par laquelle une entreprise met en oeuvre plusieurs leviers afin d’assurer le transit, le stockage, le conditionnement ainsi que la livraison de marchandises au destinataire final. »11.

11Transport en logistique : enjeux et spécificités du secteur, sur le site web : https://www.supplychaininfo.eu/dossier-logistique/qu-est-ce-logistique-transport/

Dans une vision déformée, il s’agirait de secteurs improductifs car la marchandise a déj été produite ; or il n’en n’est rien car chaque action de conditionnement, de gestion des flux, de stockage, de déplacement,… nécessite la consommation productive de la force de travail et génère ainsi de la plus-value. Il s’agit donc de secteurs éminemment productifs. De plus, il s’agit bien du transport de marchandises dans le but de les vendre. Ce qui différencie donc, en appliquant adéquatement les catégories de Marx, du transport de passagers considéré comme un « service » improductif, ces passagers n’étant pas vendus plus chers à leur arrivée. Ce que vend l’industrie des transports, c’est le transport lui-même ue l’on paye et ue l’on consomme.

« (…) le transport des marchandises du lieu de production au lieu de consommation est un acte productif, en tant qu’il exige du temps de travail humain. » A. Bordiga, Éléments de l’économie marxiste, p.31, éditions Programme, Lyon, 1996.

La thèse de Marx est dépourvue de toute ambiguïté : des « services » peuvent être productifs de plus-value, tout comme des travaux improductifs de survaleur peuvent se réaliser en objets matériels.

« Ce que vend l’industrie des transports, c’est le transfert lui-même et non le train, ni le wagon, ni la force de travail du mécanicien. La théorie de la production capitaliste dépasse donc d’emblée le cadre de la seule production d’objets matériels. » J. Bidet : Que faire du Capital, Klincksieck, p.100, Paris, 1985.

Une entreprise aussi célèbre internationalement u’ « Amazon » pourrait ainsi être considérée comme l’archétype du nouveau modèle de l’entreprise productive dans le transport et la gestion des marchandises u’elle produit elle-même (Kindle) ou u’elle achète afin de les reconditionner, de les transporter et de les distribuer. Ce ui fait sa force c’est u’elle développe simultanément la concentration et la centralisation du capital, phénomènes relatifs et non absolus caractéristiques des grandes entreprises multinationales. Les conditions de travail chez Amazon traduisent également le caractère précaire, mobile et intense de 16


l’exploitation moderne grâce l’utilisation de l’automation et de l’intelligence artificielle afin d’augmenter la productivité du travail.

Ainsi, par exemple, une travailleuse explique : « Entre 14H10 et 21H20, 12 je vais parcourir 15 km ce jour-là. Une seule pause de 35 minutes, dont 25 rémunérées. Un rythme que certains trouvent ici éprouvant, comme cette intérimaire rencontrée sur mon parcours : "On n'est plus toutes jeunes, on n'a plus 20 ans". Selon Amazon, huit salariés sur dix 13se disent satisfaits de leurs conditions de travail. Pourtant, un rapport de janvier 2021, commandé par les élus du personnel d'Amazon, dénonce une cadence de travail et "un taux d'absentéisme pour accident de travail et maladie qui progresse depuis deux ans". "Un taux particulièrement élevé à Amazon Lauwin-Planque dépassant, selon le rapport, le seuil d'alerte de 8% ».

7France Info : Rythme effréné, surveillance des salariés, pression... On s'est fait embaucher dans un entrepôt d'Amazon à la veille de Noël, 17.12.2021, Sur le site web : https://www.francetv info.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/sante-au-travail/rythme-effrene-surveillance-des-salaries-on-s-est-fait-embaucher-chez-amazon_4883859.html

8Capital : Arrêts maladie, turn over, dégradation des conditions de travail : ce rapport qui accable Amazon, Sur le site web : https://www.capital.fr/entreprises-marches/arrets-maladie-turn-over-degradation-des-conditions-de-travail-ce-rapport-qui-accable-amazon-1482245

8Capital : Arrêts maladie, turn over, dégradation des conditions de travail : ce rapport qui accable Amazon, Sur le site web : https://www.capital.fr/entreprises-marches/arrets-maladie-turn-over-degradation-des-conditions-de-travail-ce-rapport-qui-accable-amazon-1482245

Par ailleurs, il ressort de plusieurs constats «une forte augmentation des accidents du travail, un absentéisme «alarmant», un turn-over important : un rapport passe au crible les pratiques sociales dans les entrepôts d'Amazon France, tandis que les salariés évoquent pratiques illégales et culture de la «pression». De ce document - élaboré par le cabinet indépendant Progexa pour le CSE central d'Amazon et transmis en octobre -, un chiffre frappant ressort : le nombre d'accidents du travail avec arrêt a plus que doublé en 2022, soit 1.132 incidents contre 482 l'année précédente. L'étude porte sur les 8 entrepôts et le siège. »14

Ces différents témoignages pouvant se décliner l’infini attestent de la précarisation du travail salarié en lien avec la baisse de la valeur de la force de travail et l’augmentation de sa productivité (plus-value relative). Il y a une évidente relation entre les formes d’accumulation intensive et la subsomption réelle du travail sous le capital. Ce lien produit à la fois de la précarisation et des surnuméraires car le mode de production capitaliste doit se révolutionner en permanence pour rendre le travail productif social et abstrait, c’est-à-dire général et indépendant de la ualité propre de telle ou telle force de travail. C’est cette abstraction (travail social abstrait) qui permet l’autovalorisation du capital.

« Cette tendance prend racine dans la soumission réelle du travail au capital ; ici la mobilité du capital implique et produit celle de la force de travail par le biais de l’augmentation de la productivité, la domination du travail mort, la simplification et la parcellisation des tâches. La possibilité de cette simplification conditionne et renforce à son tour la centralisation du capital propre à sa phase d’accumulation intensive. » H. Nadel, Marx et le salariat, p.205, Le Sycomore, Paris, 1983.

Du point de vue de la lutte de classe, ces transformations soulignent antithétiquement la faiblesse du capitalisme moderne et technolâtre, car plus ses rouages sont sophistiqués (automatisation, robotique, cybernétique, intelligence artificielle,…) plus l’arme du sabotage reprend toute sa puissance historique.

« D‘ailleurs le « sabotage » n’est pas aussi nouveau qu’il parait : depuis toujours les travailleurs

l’ont pratiqué individuellement, quoique sans méthode. D’instinct, ils ont toujours ralenti leur 17


production quand le patron a augmenté ses exigences ; sans s’en rendre compte, ils ont appliqué la formule : A MAUVAISE PAYE, MAUVAIS TRAVAIL. »E. Pouget, Le sabotage15.

15Sur le site web : https://www.cnt-f.org/cooperatives/emile-pouget-le-sabotage.html

16 Sur cette importante question nous renvoyons le lecteur à notre texte : « Lutter pour les salaires ou contre le salariat. » dans notre revue Matériaux Critiques N°9 ainsi que sur notre site web : https://materiauxcritiques.wix site.com/monsite/textes

V l’ b l l l f v l

C’est le rapport social du salariat qui implique la catégorie de travail productif en tant que moteur du procès de valorisation. Le travail improductif, principalement dans la circulation, constitue, lui, une entrave relative à cette valorisation ; ce sont « les faux frais » de la production du système dans sa totalité. L’importance stratégi ue du travail productif est vitale afin d’élaborer la stratégie ouvrière la plus efficiente et radicale dans son affrontement au M.P.C. C’est pour uoi la route ui mène l’abolition du salariat est celle du renforcement permanent au sein des luttes du refus du travail16 à fortiori celui productif.

« L’obligation de produire aliène la passion de créer. Le travail productif relève des procédés du maintien de l’ordre. Le temps de travail diminue à mesure que croit l’empire du conditionnement. » A. Chassagne & G. Montracher, La fin du travail, p.13, Stock, Paris, 1978.

Tout mouvement de classe se doit d’être clivant et le plus percutant possible car la durée est en général l’arme du patronat et de ses alliés syndicalistes afin d’essouffler la lutte et de démoraliser les travailleurs. C’est pour uoi le choix du terrain par une analyse concrète précise est très important. Par exemple, si l’entreprise est en surproduction et possède d’énormes stocks de marchandises, ces éléments doivent être pris en compte lors du déclenchement d’une grève afin ue celle-ci ne soit pas inefficace ou, pire, utilisée par le patron pour écouler son stock sur le dos des ouvriers grévistes. Cette situation a été notamment vécue en Belgique en 1997, lors du conflit à Renault-Vilvorde où les ouvriers soumis aux syndicats ne parvinrent presque jamais à utiliser (ou à détruire) les stocks pour en faire une arme de combat. Là aussi, le sabotage aurait pu être un élément constitutif d’une stratégie ouvrière réellement indépendante.

Le sabotage et le refus du travail, même diffus, sont les premières expressions- même inconscientes- de la lutte contre l’exploitation. Au sens rigoureux, l’exploitation capitaliste concerne singulièrement le travail productif car elle se définit du fait de l’extorsion de la survaleur alors que le travail improductif correspond, lui, au processus de circulation et d’optimisation des profits. Il n’empêche ue c’est le procès capitaliste dans son ensemble - procès de travail et de valorisation, de production et de circulation- u’il s’agit d’entraver et de détruire car, comme le note Marx :

« La production, la distribution, l’échange et la consommation constituent divers moments d’une totalité, des « différences au sein d’une unité » entre lesquelles s’exerce une action réciproque. » B. Chavance, Marx et le capitalisme, la dialecti ue d’un système, Nathan, p.13, Paris, 1996.

Le procès d’exploitation est spécifi ue au capitalisme et ne peut être confondu ou dilué dans d’autres types d’oppressions. Toute généralisation du concept histori ue d’exploitation 18


d’autres asservissements est abusive et provo ue de graves déviations politi ues. Il en va ainsi de l’utilisation erronée par certaines féministes (Delphy) de ce concept pour essayer de définir le travail domesti ue et gratuit au sein de la famille l’identi ue du travail salarié. Il en va de même avec l’oppression nationale ou religieuse qui ne peuvent nullement être assimilées à de l’exploitation. Celles-ci peuvent par ailleurs être cumulées d’autres « oppressions » de type sexuelles, ou « raciales » ; mais l’exploitation proprement parler est uni uement située dans la sphère de production et concerne donc spécifiquement le travail productif (collectif) salarié.

C’est pour uoi, chez Marx, le taux d’exploitation correspond au taux de plus-value, ce dernier étant le rapport entre la plus-value et le capital variable : PL/V. La rémunération du travail improductif est, elle, essentiellement une ponction (« les faux frais ») sur les profits.

« En tout cas, le travail domestique ne peut en aucun cas être considéré comme productif au sens de K. Marx : ce travail n’est pas payé par du capital- pour la bonne raison qu’il n’est pas payé du tout. »

C. Darmangeat : Le profit déchiffré, travail productif et improductif, p.145, la ville brûle, Paris, 201617.

17C. Darmangeat précise dans son ouvrage : « Le travail domestique présente toutefois une différence avec le travail du domestique : il n’est pas rémunéré par un salaire, mais uniquement en nature, sous la forme des valeurs d’usage achetées avec le salaire du mari. » p.145. Malheureusement, Darmangeat n’en tire pas la conclusion logi ue concernant l’usage strict du concept d’exploitation capitaliste et retombe dans une généralisation abusive du terme exploitation pour caractériser l’oppression des femmes dans le cadre classique de la famille bourgeoise.

C’est également pour uoi, dans le Capital, Marx analyse pres ue exclusivement le salariat du travailleur productif. La dictature du prolétariat pour l’abolition du travail salarié impli ue donc d’abord la diminution drasti ue du taux d’exploitation par des mesures immédiates tendant diminuer impérativement le temps de travail de l’ouvrier en le remplaçant par la mesure sociale du temps libéré. Une société émancipée de l’esclavage salarié fera ipso facto disparaître la distinction entre travail productif et improductif grâce à une production planifiée qui répondra aux besoins sociaux et abolira progressivement le travail lui-même. Le refus du travail est donc un élément obligatoire du marxisme vivant.

La dictature du prolétariat doit immédiatement tendre cela l’endroit géographi ue où elle s’imposera, en vue de l’internationalisation de la révolution, et non attendre cette extension pour commencer à le faire. Cette dernière position débouche irrémédiablement sur la contre-révolution immédiate de l’intérieur même de la révolution.

« En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparait nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. » K. Marx, Manuscrits de 1844, p.60, éditions sociales, Paris, 1972.

« Rien ne sert d’être vivant, s’il faut que l’on travaille. » André Breton, Nadja (1928).

Fj, Ms & Mm. 19


Bibliographie

Ouvrages :

-J. Bidet, Que faire du Capital, Klincksieck, Paris, 1985.

-A. Bordiga, Éléments de l’économie marxiste, éditions Programme, Lyon, 1996.

-J. Camatte, Capital et Gemeinwesen, Spartacus, Paris, 1978.

-A. Chassagne & G. Montrache, La fin du travail, Stock, Paris, 1978.

-B. Chavance, Marx et le capitalisme, Nathan, Paris, 1996.

-C. Darmangeat, Le profit déchiffré, la ville brûle, Paris, 2016.

-K. Marx, OEuvres, La Pléiade t.2, Gallimard, Paris, 1972.

-K. Marx, Théorie sur la plus-value, TI, éditions sociales, Paris, 1974.

-K. Marx, Un chapitre inédit du Capital, 10/18, Paris, 1971.

-K. Marx, Manuscrits de 1844, éditions sociales, Paris, 1972.

-K. Marx, Le capital, sur : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-16.htm

-H. Nadel, Marx et le salariat, Le Sycomore, Paris, 1983.

-E. Pouget, Le sabotage, sur : https://www.cnt-f.org/cooperatives/emile-pouget-le-sabotage.html

-I. Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, sur : https://www.marxists.org/francais/roubine/Chapitre2-19.h tml

Articles, brochures et revues :

-« Travail productif et improductif : de quoi parle-t-on ? » Robin Goodfellow, 2008 https://www.robin goodfellow.info/

-France Info : Rythme effréné, surveillance des salariés, pression... On s'est fait embaucher dans un entrepôt d'Amazon à la veille de Noël, 17.12.2021, sur le site web : https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/ sante-au-travail/rythme-effrene-surveillance-des-salaries-on-s-est-fait-embaucher-chez-amaz on_4883859.html

-Capital : Arrêts maladie, turn-over, dégradation des conditions de travail : ce rapport qui accable Amazon, sur le site web : https://www.capital.fr/entreprises-marches/arrets-maladie-turn-over-degra dation-des-conditio ns-de-travail-ce-rapport-qui-accable-amazon-1482245

-« Lutter pour les salaires ou contre le salariat. » : Matériaux Critiques N°9 et sur : https://materiauxcritiques.wixsite.com/ monsite/textes

-« La périodisation non décadentiste du M.P.C. » : Matériaux Critiques N°7 et sur : https://materiauxcritiques.wixsite.com/ monsite/textes

Ruines et vertiges de l’illusion religieuse

Ce texte est paru dans Echanges n° 155 (printemps 2016).   Les religions empoisonnent l’humanité depuis des millénaires. Non seulement l...