lundi 11 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 5-6-7 sur 26

 


HOANG KHOA KHOI

Extraits d'un discours* de ce militant trotskiste vietnamien, en France depuis 1943, qui fut interprète dans les camps.

« Le Groupe trotskiste vietnamien en France a vu le jour en 1943, dans une France occupée par les nazis. A la Libération, Comités de lutte... Sur l'initiative du Groupe trotskiste, une association, la première en France, s'est créée entre d'un côté les trotskistes et, de l'autre, des intellectuels nationalistes et progressistes. Du côté nationaliste, on compte : Tran Duc Thao, Hoang Xuan Man, Nguyen van Thoai, Nguyen Dac Lo, Bui Thanh, Vo Quy Huan, Lê viêt Huong, Pham Quang Lê, (devenu Tran dai Nghia au Vietnam). Du côté trotskiste, il y a : Nguyen Duoc, Hoang Don Tri, Hoang Khoa Khoi, Tran van Long, Dao van Lê, etc. Cette association a abouti à un congrès à Avignon qui a élu une direction sous le nom de Délégation générale des Indochinois en France. En même temps, dans tous les camps ONS, des Comités des ouvriers et soldats ont été créés. Parmi ces Comités, les ONS sont les plus organisés et constitueront le pilier du mouvement...

Les ONS ont conscience que des activités en France sont localisées dans le temps, seule la lutte au Vietnam contre les colonialistes sera l'activité principale ; ainsi, dans les camps ONS sont apparues des mutuelles d'entraide aux niveaux communal et

provincial qui se transformeront en associations ouvriers-paysans communales et provinciales. Ces mutuelles d'entraide envisagent la lutte au Vietnam, une fois que ses membres seront rentrés au pays.

Le Groupe trotskiste vietnamien grandit rapidement grâce au développement de ces organisations. Il se composait au départ de cinq à sept personnes, et a atteint le nombre de 519 membres, en 1950 ; il espère former des cadres qui repartiront au Vietnam, rejoignant l'organisation trotskiste de Ta Thu Thau, pour former un parti politique d'envergure. Mais l'histoire a pris une autre tournure. L'administration coloniale s'est effondrée rapidement. La guerre au Vietnam a éclaté, la résistance qui dura trente ans a renversé toutes les données et les projets...

De 1945 à 1950, il n'y a pas un jour sans qu'il y ait une grève ou une manifestation contre la guerre au Vietnam. Il n'y a pas un jour sans que la police intervienne dans les camps de MOI (Main d'ceuvre indigène) pour réprimer sauvagement les ouvriers vietnamiens, pour le motif d'avoir affiché le drapeau vietnamien rouge frappé de l'étoile d'or, symbole de la résistance vietnamienne...

Ces combats politiques ont été évoqués par Dang van Long dans son livre de 611 pages intitulé Les Vietnamiens en France 1940-1950. Au début, la presse française sous le contrôle du gouvernement étouffait ces affaires, mais finit par donner l'information. Le gouvernement affolé donna l'ordre de dissoudre la Délégation générale des Vietnamiens en France et arrêta certains membres de la direction. En même temps, il multiplia les répressions contre les Comités des camps...

Il faut ajouter que ces mouvements se développent en dehors de l'influence du Vietminh et du parti communiste français. Le PCF, non seulement ne les soutient pas, mais encore il les boycotte et fait obstruction. D'une part parce qu'il n'arrive pas à les contrôler, d'autre part parce qu'il ne partage pas la politique des ONS qui réclament l'indépendance complète du Vietnam.

En 1946, O Hi Minh débarque en France, à l'occasion des pourparlers entre les gouvernements français et vietnamien. Il estime qu'il faut anéantir l'influence des trotskistes dans les milieux vietnamiens émigrés en France. La première mesure est de détruire l'union entre les intellectuels nationalistes et les trotskistes. Cet objectif a été rapidement réalisé : 90 % des nationalistes qui faisaient partie de la Délégation des Vietnamiens penchent vers le Vietminh. Certains reviennent au Vietnam et rejoignent la résistance. Mais peu d'entre eux ont un rôle important dans le parti communiste. Le parti les utilise comme de simples experts techniques ou scientifiques.

La deuxième mesure est de détruire l'union entre les ONS et les trotskistes; cet objectif n'a pas été atteint quand Ho Chi Minh devait rentrer au Vietnam. Il confie à M. Tran Ngoc Danh, son représentant en France, la tâche d'achever ce travail. Mais ce dernier a totalement échoué. La majorité des ONS qui a combattu ensemble avec les trotskistes et subi leur influence politique ne peut croire du jour au lendemain que les trotskistes sont des réactionnaires, des traîtres à la patrie, des agents payés par les impérialistes et les colonialistes, comme le prétendait M. Danh et ses partisans. Ces calomnies propagées par des groupuscules ont provoqué un contre-effet, une contre-propagande. Finalement, M. Danh a créé le conflit avec les comités d'ONS qui a abouti à un affrontement sanglant au camp de Mazargues, près de Marseille, le 15 mai 1948. Agissant au nom de Danh, un groupe de voyous a organisé des agressions contre des délégués ONS, provoquant des troubles dans le camp; ils ont rencontré la réaction violente de ses 1 000 travailleurs ONS. Ce qui a eu pour résultat 30 blessés et 6 morts, dont celle d'un responsable de la sécurité... •

* Discours prononcé le 26 septembre 2004 à l'occasion de la réception organisée par la Bibliothèque Nghiên Cuu.Page 5

ANH VANH

Extraits de son témoignage public dans Les Chroniques vietnamiennes. II fut de ces jeunes trotskistes vietnamiens qui sont intervenus dans le soutien aux travailleurs des camps...*

Un jour, a la sortie de la poudrerie d'Angouleme, j'ai vu ces travailleurs mal habilles, marchant pieds nus par rang de deux. Marcher pieds nus en Indochine, c’était chose courante. Mais marcher pieds nus, surtout par temps froid en France, c’était difficile a imaginer. Les chaussures destinées a eux par l'intendance militaire ont etc prises en route par les grades de camps qui les vendaient au marche noir...

Le commencement du reveil! Pendant des années, ces 15 000 a 20 000 travailleurs vivaient en France, mais isoles pratiquement de la population française qui les considérait comme des « indigènes », c'est-a-dire des hommes inférieurs pour qui on peut avoir de la « bonté », mais pas de l'« amitié ». Sauf pour un petit nombre

Quelques fragments d'une mémoire collective

de surveillants et d’interprètes. L’état d’analphabètes et la non-connaissance de la langue française ont contribue a faire de la plupart de ces surveillants et interprètes des gens puissants qui s'associaient souvent aux commandants pour exploiter ces travailleurs en perpétuelle sous-alimentation. Une minorité de ces interprètes cependant s’étaient mis du cote des travailleurs, prenaient leur défense et furent a l'origine du mouvement des travailleurs vietnamiens.

II faut dire que ce mouvement allait de pair avec la Résistance en France qui n'a pris vraiment de l'ampleur qu'a partir de 1942. En certains endroits, notamment en 1943 et 1944, des travailleurs vietnamiens part ici paient aux actions de guérilla a cote des partisans maquisards.

Pour comprendre les événements de cette période guerre-occupation, ut faut remarquer deux faits caractéristiques chez les Vietnamiens de France: les éléments politises a cette époque étaient d'une part des communistes lies au PCF et, d'autre part, des nationalistes et les trotskistes. Les staliniens vietnamiens lies au PCF obéissaient a la tactique « démocratie contre fascisme », de façon très simpliste.

« La France et l'Angleterre sont des démocraties, disaient-ils, qui sont en train de mener la lutte contre le fascisme représente par l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Nous sommes avec les démocraties contre le fascisme, donc pas question de soulever leurs problèmes coloniaux, dénoncer le colonialisme revient faire le jeu du fascisme. »

Or, l'immense masse des Vietnamiens et des coloniaux comprenaient bien ('oppression

coloniale française et anglaise qu'ils ont vécue. Ils n'ont pas vécu ('oppression allemande, italienne, japonaise et encore moins leur barbarie. Faire une propagande parmi les Vietnamiens sans dénoncer le colonialisme français dont ils ont tous souffert et qui les a tous humilies leur vie durant, n'aurait donne aucun résultat.

Les militants nationalistes, surtout parmi les étudiants d'enseignement supérieur, furent les éléments politiques les plus sérieux. Pour eux, l'ennemi était la France qui les colonise depuis quatre-vingts ans. Leur but étant l’indépendance du Vietnam et cette indépendance, selon eux, ne pouvait s'obtenir qu'avec l'aide des ennemis de la France.

Certains ont applique ('adage selon lequel « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». C'est ainsi qu'ils cherchaient l'aide de l'Allemagne et du Japon. Des 1942, ensemble avec Guyenne Khat et Nguyen khac Vien Ia plupart des étudiants vietnamiens nationalistes parmi les plus brillants (dont Hoang Xuan Nhi, actuellement I'un des thuriféraires du gouvernement de Hanoï, Le van Thiem, mathématicien, Nguyen Hoan, chimiste) ont accepte une bourse de Goebbels pour aller faire des études en Allemagne. Ils ont donc marche avec le nazisme et de la même façon que le leader indien Subhas Chandra Bose et le Grand Mufti de Jérusalem. 

 

Ainsi les deux courants politiques principaux de l’époque ne peuvent ou ne veulent s'occuper du sort des travailleurs vietnamiens en France qu'ils considèrent peut-être comme mineure. C’est dans ce contexte qu'un tout petit noyau trotskiste, forme de quelques jeunes inexpérimentés, surgit, arme seulement

de quelques idées de Trotsky et aide par les trotskistes français.

Une Waffen SS Indochinoise? L'action commence exactement le 16 juillet 1942 au lendemain de la rafle des Juifs au Vélodrome d'Hiver avant leur déportation a Auschwitz. Des déserteurs militaires et des déserteurs des camps vietnamiens apportaient les renseignements sur les conditions de vie des soldats et travailleurs vietnamiens, aux conditions de vie souvent atroces. II s'agissait pour le petit noyau trotskiste de Paris de multiplier les contacts avec les camps (grâce aux déserteurs), de réveiller la conscience politique chez des gens issus surtout de la paysannerie œuvre du Vietnam de l’époque.

Vers la fin de 1942 et le début de l’année 1943, par suite des pertes sévères subies par les troupes allemandes sur le front de ('Est, l'Allemagne manquait d'hommes, aussi bien de combattants que de travailleurs. Les nazis, bien que racistes et en principe méprisants envers tous ceux qui ne sont pas blonds avec des yeux bleus, voulaient néanmoins utiliser a leur profit les peuples colonises par la France et D’Angleterre, contre ces métropoles. C'est ainsi qu'ils utilisaient le leader arabe, le Grand Mufti de Jérusalem pour lever des troupes indiennes et arabes contre l'Angleterre. En France, sans doute conseilles par les Japonais, baptises « aryens » bien que peuple jaune, les nazis voulaient utiliser les Indochinois, peut-être pas pour combattre sur le front de ('Est, mais pour les remplacer dans le rôle de troupes de répression contre la révolte dans les pays occupes par L’Allemagne hitlérienne. Goebbels

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voulait exploiter le ressentiment des colonisés indochinois contre la France colonisatrice et l'orgueil des peuples humiliés par les Blancs contre ceux-ci. Nous avons dit que la plupart des étudiants nationalistes vietnamiens ont accepté l'offre de Goebbels pour aller faire des études en Allemagne. En France, les services de Goebbels ont trouvé un aventurier nommé Dô duc Hô (qui sera condamné à la Libération à vingt ans de travaux forcés) pour créer une officine qui recrutait des Vietnamiens dans une sorte de Waffen SS sous uniforme allemand.

Non au fascisme ! Le premier travail du groupe trotskiste vietnamien (démarrant au lendemain du 16 juillet 1942, comme nous l'avons dit) consiste donc à contrecarrer la formation de ces divisions armées au profit de l'Allemagne hitlérienne. Grâce aux liaisons établies dans les camps des travailleurs vietnamiens et grâce à l'Amicale des Vietnamiens sise alors 11, rue Jean-de-Beauvais dans le 5' arrondissement de Paris, le groupe a pu diffuser un tract, le premier tract clandestin, où il est expliqué que la lutte anticolonialiste et la lutte antinazie est la même lutte, que l'oppression n'est pas le propre d'un pays, mais la barbarie, l'exploitation sauvage est le fait du fascisme qui existe, avec des propositions diverses, dans tous les pays.

Cette propagande de foi internationaliste a porté et créa une effervescence dans toutes les casernes et dans tous les camps de travailleurs vietnamiens. Nous avons apporté le bon message au bon moment. Malgré le « bas » niveau intellectuel de ces soldats et travailleurs vietnamiens, ils ont compris tout de suite que nous avons raison. Que les ennemis ne sont ni les Français, ni les Allemands mais les fascistes allemands ou français, les colonialistes anglais ou français. Les oppresseurs ne sont pas tous blancs, ils sont de toutes les couleurs. De même ceux qui travaillent, qui peinent, qui souffrent, qui sont exploités, qui sont nos frères, ils sont de tous les pays. Le mot de Marx « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » est tout de suite assimilé par cette masse qui a connu la misère et le malheur. Contrairement aux arguments des gens timorés qui disaient qu'il ne fallait pas aller trop vite ! Que les paysans « ignorants » ne peuvent pas assimiler le marxisme. En tout cas, les pauvres comprennent mieux que les riches la signification de la lutte de classes. De génération en génération, ils ont subi cette lutte de classes dans leur chair. Ce n'est pas pour eux de la théorie mais une réalité cruelle et quotidienne. C'est cette compréhension parmi les travailleurs et soldats vietnamiens qui a permis le succès de notre lutte contre le recrutement allemand.

Avec le recul du temps, le succès que nous avons remporté contre le projet des autorités de l'occupation allemande de recruter des Vietnamiens pour leurs services armés et de répression est presque du « miracle ». Étant donné le rapport des forces ! Les nazis avaient tout, la force, l'argent, des mercenaires, l'inertie des staliniens vietnamiens et le concours de certains nationalistes vietnamiens, et nous, nous n'avions rien, ni moyen matériel; ni organisation solide, ni expérience. Notre seule force résidait dans le mot d'ordre : « Non au fascisme, pire variante du colonialisme. » C'est cette assimilation du fascisme au colonialisme que -les travailleurs vietnamiens de l'époque avaient bien compris. •

  • Les intertitres sont de Anh Van


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