lundi 11 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 3-4 sur 26

 


DANG VAN LONG

Nguoi Viêt o Phap 1940-1954 (Les Vietnamiens en France, 1940-1954), Paris, T.S.Nghien cuu, 1997*.

Dang van Long est l'un des vingt mille soldats-ouvriers originaires du Vietnam qui furent envoyés combattre en France à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L'engagement de l'auteur comme militant ouvrier dans la lutte pour l'indépendance et pour la révolution socialiste constitue un témoignage « de l'intérieur » de l'histoire si souvent occultée de la diaspora vietnamienne compte tenu du rôle des oppositionnels trotskistes au cours de cette période et du rapport qu'ils entretinrent avec les frères ennemis, les communistes staliniens.

Composé pour moitié de soldats (linh chiên) et de soldats-ouvriers (linh tho) le nombre des « requis » est estimé à 40 000 au commencement des hostilités. La rapidité de la campagne allemande a eu pour effet de stopper le mouvement migratoire, mais sans pour autant éviter pertes et blessures: quelque six à sept mille, morts et disparus sur le front de l'Est, un millier d'entre eux rapatriés d'urgence pour raison sanitaire. De sorte vingt-cinq mille Vietnamiens se sont retrouvés piégés en métropole dès 1941 car seuls 4426 soldats ont pu regagner le pays avant le blocus maritime.

Appelé encore ouvrier non spécialisé (ONS), le linh tho est un travailleur requis pour servir dans les entreprises de fabrication d'armement. Recruté par la Main-d’œuvre indigène, l'ONS fut soumis au régime militaire. Entre 1939 et 1940, la répartition entre trois régions vietnamiennes se compose de 10750 venant du Centre, 6800 du Nord et 1722 du Sud.

L'enrôlement

Dan van Long nous raconte l'histoire des milliers d'hommes brutalement déracinés de leurs terres ancestrales, quelques-uns fallacieusement séduits par les promesses d'une retraite confortable et honorable de l'ancien combattant revenu au village, les autres proprement enlevés par les autorités coloniales pour les besoins de la République, tous parqués pareillement dans des camps de transit, traités comme du bétail durant le long voyage vers l'exil, l'humiliation et le mépris de la part des gens qui se réclamaient, encore et toujours, du noble droit de 1 'homme et des peuples.

« Vers la fin de 1939, à travers les hameaux résonnèrent les tocsins annonçant l'enrôlement des soldats, des appels incitant à partir pour la France sont affichés dans toutes les rues des quartiers. Pendant un temps, même l'ordre monastique des pagodes participa à cette campagne. Les notables des villages exécutaient avec zèle les ordres venant de la hiérarchie des sous-préfets, préfets et chefs de province de l'administration coloniale. Les jeunes sont arrêtés en masse. »

« C'étaient dans leur immense majorité des paysans à l'exception d'un petit nombre d'ouvriers et de quelques intellectuels. Parmi les ONS, 80 % sont des illettrés. C'étaient des conscrits. Raison pour laquelle il y eut un écart d'âge considérable entre eux. Certains avaient à peine 16, 17 ans alors que d'autres dépassaient largement la quarantaine, ou frôlaient la cinquantaine. Il y en avait qui portaient le nom du frère qui s'est enfui. Il y avait des cas où le père enrôlé alors qu'il travaillait dans les plantations d'hévéas dans le Sud rencontra dans un camp d'ONS son fils vivant au Nord et rattrapé par le service militaire. Des cas semblables ne sont pas rares où l'on voit souvent l'oncle et le neveu cohabiter dans des mêmes casernes et camps dispersés à travers la France. »

Parmi eux, une centaine de cadres instruits bénéficiaient d'un statut supérieur grâce à la connaissance du français. Ce groupe de privilégiés n'est pas homogène: quelques titulaires du Bac, d'autres possèdent le brevet ou simplement le certificat d'enseignement primaire; quelques-uns enseignaient au Vietnam dans les écoles privées, d'autres travaillaient comme boy chez les Européens ou commis dans les magasins. Tous ces « gradés » de l'école coloniale devenaient surveillant ou « chef de groupe » responsable des unités de 25 ONS.

Après des longues semaines d'attente dans les camps de transit de Hai Phong, Vinh et de Saigon, une traversée effrayante les attendait. Un voyage en bateau de quatre à sept semaines, vivant entassés par milliers dans une promiscuité indescriptible, à fond de cale des bateaux, à proximité de l'emplacement réservé au bétail et aux W.C., se contentant d'une ration de misère. Il y eut plusieurs dizaines des morts pendant le voyage, on n'en connaît pas le nombre exact. Les survivants retrouvaient dès leur arrivée en France le visage trop familier de la réalité coloniale à

travers le comportement des agents du Service de la main-d’œuvre indigène (MOI) dont ils dépendaient désormais. Alors que leurs camarades combattants sont aussitôt envoyés rejoindre les unités sur le front de l'Est, eux ont été dirigés après un séjour à Mazargues (Marseille) vers les centres de fabrication d'armement du Sud-Ouest et du Sud-Est (Lodève, Bergerac, Sorgues, Toulouse et Marseille). Soldats et ouvriers de la misère, ils ont eu à subir, outre les rigueurs de la guerre et du climat, les mauvais traitements d'une administration abjecte ayant toutes les caractéristique coloniale, la MOI.

Lorsque l'armistice du 5 juin 1940 fut enfin signé, l'espoir de retour rapide fut de courte durée. Sur près de vingt mille, seul un quart d'entre eux, la plupart parce que malades et invalides, donc devenus inutilisables ont regagné le pays vers fin 1941. Et pour ces derniers, la route de retour ne fut pas de tout repos : sur onze bateaux qui les ramenèrent au pays un a dû rebrousser chemin à Dakar, un autre fut arraisonné par les Anglais et ses 488 soldats furent retenus à Durban (Afrique du Sud) avant d'être dispersés aux quatre vents. Une lettre de l'un d'eux décrit le voyage de 102 soldats-ouvriers évacués à Oran (Algérie) par le bateau Éridan.

« Les malades contagieux se mélangent avec les bien portants dans des cellules répugnantes, étroites, sans hublot ni éclairage. Loin de recevoir une ration supplémentaire, les malades n'ont eu droit qu'au quart de la ration qu'on avait eu à Marseille. Tous les jours, c'est la même soupe agrémentée de quelques miettes de lard qui flottent par-dessus. Certains sont tellement tiraillés par la faim qu'ils n'hésitèrent

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pas d'aller mendier le bol à la main. En y pensant, on ne peut s'empêcher d' avoir honte. Devant le mauvais traitement que la France nous a réservé, nous nous comparons à une orange qu'on jette après avoir servi. » (Témoignage de Bui Ai.) A partir de l'occupation allemande, les quinze mille restants de 74 compagnies ou escouades ont été détachés par la MOI pour travailler chez les particuliers dans les entreprises industrielles, les Eaux et Forêts, le secteur de santé... ; des détachements sont ainsi enrôlés dans la construction des fortifications allemandes à Saint-Malo. Il y avait nombre d'accidents au travail et aussi dus à la précarité des « logements ». En 1943, des compagnies entières sont envoyées au Maroc et en Corse pour travailler chez les colons agriculteurs. Le coucher et la nourriture sont abandonnés au bon vouloir de leurs maîtres...

Les résistances s'organisent Le témoignage de Dang Van Long apporte un éclairage inédit sur les formes de lutte de la diaspora vietnamienne au sein d'une société déstabilisée par l'occupation allemande, le régime de Vichy et la résistance intérieure. Certes, il ne s'agit pas d'une fresque reconstituée par l'historien de métier, mais plutôt d'une vision intérieure subjective de militant engagé, acteur et témoin d'une histoire complexe, douloureuse et traumatisante, celle de la diaspora vietnamienne des années 40. Cette approche peut paraître a priori « déformante » tant le récit individuel se confond avec la mémoire collective d'une minorité agissante (les trotskistes vietnamiens), mais la « subjectivité objectivée » de l'autobiographie offre au moins cette distance qui nous préserve des connivences du professionnalisme universitaire. La présence sur le sol français d'une masse de vingt à trente mille personnes vivant dans des casernes et camps de travail rassemblant entre un et trois mille hommes soumis à la discipline militaire et aux rigueurs de l'état de guerre, le contact avec le monde industriel, dans une métropole vaincue et conquise les rapprochent mieux que ne l'avait fait la précédente guerre d'une population qui vivait l'effondrement de la République, le moralisme réactionnaire de Vichy, la décomposition de la partie de la classe dirigeante et la recomposition de la résistance intérieure dans laquelle les gaullistes et les communistes se disputaient le rôle majeur..., tous ces facteurs ont certainement contribué à l'accélération de la conscience politique et sociale du groupe. En l'espace de quelques années, l'ONS se découvre sous une double identité, un indigène (en l'occurrence: le vaincu du vaincu) et un ouvrier non spécialisé (ONS, c'est-à-dire la couche la plus maltraitée de la classe ouvrière). La vie quotidienne des camps, l'isolement social et culturel, la faim, les vexations infligées par les cadres leur rappelait sans cesse la lancinante réalité coloniale. Certains crurent trouver la solution dans l'aventure nazie en troquant leur tenue de petit soldat des colonies contre l'uniforme S.S. (voir le témoignage de Anh Van), d'autres s'éclipsèrent dans la nature pour revenir comme révolutionnaire professionnel, quelques-uns rejoignirent les maquis du sud (ceux notamment du Bataillon du Vietnam du capitaine Tran Ngoc Diep). Mais ces destins particuliers et minoritaires ne doivent pas cacher la trajectoire majoritaire d'un groupe conscient de son identité nationale, culturelle et sociale, et soucieux de préserver son autonomie. Avec l'appui de « cadres intellectuels » (surveillants, interprètes des compagnies) gagnés à la cause révolutionnaire, les soldats-ouvriers s'organisent pour défendre leurs intérêts et leur dignité. Peu à peu, les formes de solidarité traditionnelles (telles les mutualités villageoises ou provinciales), catégorielles ou politiques (cellule bolchevik-léniniste et les multiples variantes de la mouvance trotskiste) se transforment sous les effets de la lutte contre la hiérarchie du MOI en structures d'action revendicative plus durables. L'expérience acquise sur le terrain, la capacité de mobilisation de masse des comités représentant les détachements, compagnies et bataillons, l'encadrement ont permis aux ONS de jouer un rôle crucial et pionnier dans la formation à Avignon en décembre 1944 de la Délégation générale des Vietnamiens de France marquant ainsi un apogée de la diaspora vietnamienne. Ce rassemblement sans précédent n'aurait jamais abouti sans la masse, la force et la cohésion ouvrière et sa volonté de fusion avec les intellectuels en exil. « Dans l'histoire des Vietnamiens vivant en France, au milieu du XXe siècle, pour la première fois, un congrès rassemble des individus de toutes les couches sociales, de tous les courants de l'opinion politique pour réaliser un objectif commun : revendiquer les droits et intérêts matériels et exprimer l'aspiration de plus de vingt mille personnes d'échapper à la domination française. » Sur cette lancée, on a vu naître un genre d'université populaire (à Sorgues), des cours d'information marxiste ou des cours d'alphabétisation et de formation professionnelle continue organisées de 1946 à 1952 dans les camps à l'initiative des comités de compagnies. Le groupe La Lutte (réminiscence du groupement du même nom des années 30 à Saigon), né au moment de la Libération les mois de mars et d'avril 1944, joua au départ un rôle majeur dans toutes ces initiatives, jusqu'à sa dissolution en juin 1946. Ce groupe était

fortement imprégné par le marxisme transmis par la génération d'exilés des années 30 — celle de Ta thu Thau en particulier, militant trotskiste assassiné par les partisans d'Ho chi Minh, avec plusieurs de ses compagnons en 1945. (« En 1946 à Paris, Ho Chi Minh interrogé par Daniel Guérin sur la mort de Ta thu Thau, lui déclara : "Tous ceux qui ne suivent pas la ligne tracée par moi seront brisés." » Ngo Van, Au pays de la cloche fêlée)

Les partisans de Ho Chi Minh, renforcés aussi par le triomphalisme ambiant de leurs alliés de la gauche française communiste issue de la Résistance, ont tout fait, de gré ou de force, pour prendre le contrôle ou, faute d'y parvenir, pour décapiter les comités de lutte. Et pour cela, ne ménageant ni agressions verbales, ni calomnies et allant jusqu'au meurtre collectif (6 morts lors des « incidents » du 15 mai 1948) au camp de Mazargues (Marseille). Pour l'immense majorité des ONS réduits au lendemain de leur retour au pays à l'anonymat et l'isolement dans la lutte, et à l'impuissance en tout cas, l’amertume est immense: on les a frustrés d'un projet révolutionnaire de libération en le faisant passer au second plan derrière les enjeux internationaux et les intérêts stratégiques des blocs. •

* Pour rendre compte du témoignage de Dany van Long (son livre est uniquement accessible en vietnamien) les sources utilisées sont d'une part les notes inédites de Go Van sur cet ouvrage ainsi que les traductions qu'il avait faites de certains passages, d'autre part un article de Trinh van Thao, professeur d'Aix-en-Provence, sur ce même livre.

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