samedi 13 juin 2026

NATURE, CAPITAL ET CATASTROPHES-par Matériaux Critiques

Jakob Pins, gravure sur bois « The Apocalyptic City » scène de terreur et destruction
« L'époque qui a tous les moyens techniques d'altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l'époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène - et vers quelle date - la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c'est à dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme.» Guy Debord, (1971)1
Le naturalisme de Marx
Il est devenu de plus en plus « tendance » d’accoupler le nom de Marx avec l’air du temps au détriment même de la totalité de sa praxis et d’en faire, en fonction des modes, un Marx « indigéniste », un Marx « décolonialiste», un Marx « féministe » … et, bien entendu, un Marx « écologiste »2. Il est évident pour toute lecture sérieuse, c’est-à-dire non idéologique, de Marx que celui-ci a toujours envisagé, depuis ses textes dits de « jeunesse » jusqu’à ceux de sa « maturité » dont les « Grundrisse » et le « Capital », le rapport indissociable de l’Homme et de la nature comme une des problématiques centrales de son matérialisme historique. « Chez Marx, nature et histoire sont intimement et indissolublement liées. »A. Schmidt, Le concept de nature chez Marx3. C’est pour cela qu’il est important d’indiquer que la démarche de Marx s’apparente à ce qu’on pourrait désigner comme un « naturalisme historique » car elle est déterminée par les rapports sociaux historiques qui transforment en profondeur les interactions entre nature et humanité.
« Dès 1844, Marx voit dans la relation entre l’être humain et la nature une question centrale de sa théorie de l’aliénation. Pour lui, la rupture radicale de l’unité primitive entre l’être humain et la nature est à l’origine de la vie aliénée moderne, et il lui oppose l’idée émancipatrice de la réunification de l’humanité et de la nature sous la formule ; « humanisme = naturalisme ». Kohei
Saïto, La nature contre le capital, Syllepse, Paris, 2021.
La définition même du concept de « nature » permet de différencier des puissances créatrices et d’engendrement extérieur à l’homme et à ses techniques. L’existence de la nature précède
1Debord, Guy, La planète malade, dans OEuvres, Gallimard, Paris, 2006.
2Par exemple l’ouvrage de Bellamy Foster, John, Marx écologiste, éditions Amsterdam, Paris, 2011 qui essaye de fonder un « écolo socialisme », alors que le marxisme de Marx est en lui-même une totalité organique.
3Cet ouvrage, publié en français en 1994 aux PUF, est un impeccable exposé des rapports entre Homme et nature du point de vue du « marxisme vivant ».
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donc celle de l’apparition de l’homme. Mais cette nature commence seulement à avoir une histoire lorsqu’elle est transformée par les activités humaines, elles aussi produites par cette « mère » nature.
« Parler de l’histoire sociale de la nature revient à défendre la coappartenance des pratiques humaines et de leur condition matérielle objective. » Paul Guillibert, Terre et capital, p.57, éditions Amsterdam, Paris, 2022.
Concomitamment, l’homme ne s’extrait de son animalité qu’au travers de la transformation de la nature par le travail, entendu ici comme activité productive, point de départ et base du processus d’hominisation.
« C’est précisément en façonnant le monde des objets que l’homme commence à s’affirmer comme être générique. […] Grâce à cette production, la nature lui apparaît comme son oeuvre et sa réalité. […] L’homme ne se recrée pas seulement d’une façon intellectuelle, dans sa conscience, mais activement, réellement, et il se contemple lui-même dans un monde de sa création. » K. Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1968.
La vision du monde de Marx correspond à une totalité d’interdépendances et de médiations réciproques entre la nature et les rapports sociaux humains qu’il conçoit comme un « métabolisme » de coévolution d’espèces distinctes et multiples. Sur le plan scientifique, cette approche peut être rapprochée des notions d’écosystème ou de biogéocénose, systèmes reposant sur un faisceau d’interactions entre des facteurs de différentes natures (biotiques, abiotiques) et des êtres vivants. En creux, elle dénote également d’un certain vitalisme. Le rapport nature-humanité est conçu comme l’expression de la dialectique d’un rapport réciproque entre des objets naturels ou des sujets objectivés. Pour respirer, un être a besoin d’air, c’est-à-dire d’un objet extérieur à lui. La nature est donc un ensemble de relations entre des êtres naturels organiques (vivants) et/ou inorganiques (minéraux, métaux).
« La distinction entre corps organique et inorganique renvoie selon moi au naturalisme de Marx, c’est-à-dire à l’idée que tous les êtres naturels se définissent par le type de relation qu’ils entretiennent avec d’autres êtres objectifs sans lesquels ils ne peuvent exister. (…) Il s’agit plutôt d’une philosophie des discontinuités entre organique et inorganique dans une totalité naturelle constituée par leurs interactions objectives. » P. Guillibert, p.75.
La destruction de la nature c’est la destruction de ces relations et interactions ; sans air on ne respire plus.
« Le soleil est l’objet de la plante, un objet qui lui est indispensable et qui confirme sa vie, de même, la plante est l’objet du soleil, en tant qu’elle manifeste la force vivifiante du soleil, la force essentielle objective du soleil. Un être qui n’a pas sa nature en dehors de lui n’est pas un être naturel, il ne participe pas à l’être de la nature. Un être qui n’a aucun objet en dehors de lui n’est pas un être objectif. Un être qui n’est pas lui-même objet pour un troisième être n’a aucun être pour objet, c’est-à-dire ne se comporte pas de manière objective, son être n’est pas objectif.» K. Marx, Manuscrits de
1844, p. 137, Éditions sociales, Paris, 1972.
L’irruption du rapport social capitaliste
Mais ce qui importe le plus à Marx, c’est de comprendre en quoi le M.P.C a totalement rompu et perverti ce métabolisme pour en faire une monstruosité de catastrophes entrainant toutes les
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espèces organiques et inorganiques dans un procès de destruction. Avec la grande industrie mécanisée, il y a rupture de ces échanges de substances au profit d’une logique capitaliste aliénée qui transforme tout en marchandises. Dans la phase spécifiquement capitaliste se développent de plus en plus les troubles et pathologies dus à la rupture de ce métabolisme entre nature et humanité, en même temps que s’accélèrent les contradictions capitalistes. Ce processus d’accélération des contradictions est le moteur de l’augmentation de catastrophes de tous types qualifiées ou non de « naturelles ». Cela se traduit également par la séparation renforcée entre « villes et campagne » ; pôles géographiques de l’aliénation humaine. En effet, chez Marx, si nature et humanité se sont initialement engendrées mutuellement, c’est l’apparition du rapport social capitaliste qui introduit une séparation totale et délétère entre l’une et l’autre.
« Ce n’est pas l’unité des hommes vivants et actifs avec les conditions naturelles, inorganiques de leur échange de substance avec la nature ni, par conséquent, leur appropriation de la nature, qui demande à être expliquée ou qui est le résultat d’un procès historique, mais la séparation entre ces conditions inorganiques de l’existence humaine et cette existence active, séparation qui n’a été posée comme séparation totale que dans le rapport du travail salarié et du capital. » K. Marx, Manuscrits de 1857-58 dits « Grundrisse », p.448, éditions sociales, Paris, 2011.
De plus, ce que l’économie classique appelait encore il y a peu des « biens libres » (les fonds marins, l’air, l’eau, la lumière, l’espace…) sont en voie d’être définitivement appropriés et subsumés par le capital, et donc : dénaturés, pollués et militarisés. En cela, le capital poursuit son mouvement d’expansion. Sa tendance à repousser ainsi continuellement les limites de son emprise sur le plan des biens naturels rejoint à ce titre sa tendance à exercer son ascendant sur tous les aspects de la vie quotidienne.
Nature et propriété
C’est dès la rédaction d’un de ses premiers articles que Marx va envisager la question agraire, dont la propriété du sol et la rente foncière, pour polémiquer contre l’appropriation privative et destructrice des restes de propriété commune villageoise.4 En 1842-43, dans la « Gazette rhénane », Marx a dû en effet, comme il l’écrit, « pour la première fois dire mon mot sur ce qu’on appelle les intérêts matériels » à propos des débats à la Diète rhénane sur le vol du bois et la situation des vignerons de la Moselle.5 C’est particulièrement intéressant de constater qu’un des premiers combats politiques de Marx concernait justement la défense de ce droit coutumier ancestral permettant aux villageois pauvres de ramasser le bois mort tombé des arbres en contradiction avec la sacro-sainte législation défendant les propriétaires forestiers. De leur point de vue bourgeois, ce ramassage de bois mort constitue un vol puisqu’il intervient sur « leur » terrain mais concerne le processus naturel de la chute du bois morts, pouvant donc être l’objet d’une appropriation collective. Ce débat est on ne peut plus actuel puisqu’il oppose l’appropriation privative d’un bien dit libre devenu matière première d’une industrie en devenir. Il en va ainsi aujourd’hui de l’appropriation privative des fonds marins et
4Il s’agit là encore d’un très bon exemple de ce que le marxisme révolutionnaire s’est toujours intéressé à ces questions n’en déplaise au nouveau découvreur d’un Marx « écologiste ». Ainsi la revue Le fil du temps consacra trois numéros, 2, 6 et 7, dans la fin des années 60, début 70, à ce sujet sous le titre : « Le marxisme et la question agraire ».
5Pour une analyse détaillée de cette première ébauche d’analyse matérialiste, lire Lascoumes - Hatwig Zander, P., Marx, du « vol de bois » à la critique du droit, PUF, Paris, 1984.
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des richesses qu’ils détiennent : « Nickel, cuivre, manganèse et cobalt sont de plus en plus recherchés, notamment pour la production de batteries électriques, de panneaux solaires ou de smartphones. On les trouve dans des amas sulfurés, ou sous forme de nodules polymétalliques. »6.Ce sont maintenant les abysses7 qui sont en danger car ils sont encore considérés comme un espace commun appartenant à tout le monde et donc à personne.
La conquête de la nature par le capital est ainsi une condition de sa reproduction et l’expression de sa domination de classe. Ce type de problématique pourrait aujourd’hui être transposé quasi littéralement aux conflits qui opposent les populations de certains pays périphériques aux appétits capitalistes, par exemple sur la question de la ressource en eau. On pense notamment à celui qui opposa les habitants de Cochabamba à la multinationale Betchel lors de la fameuse « guerre de l’eau » de l’année 2000. Pour Marx, les ramasseurs de bois ne font eux qu’exécuter un jugement rendu par la nature indépendamment des règles de la propriété privée. C’est la même réalité contradictoire qui opposa lors de la colonisation, mais encore aujourd’hui, l’appropriation terrienne et minière par les capitalistes face aux indigènes amérindiens pour qui la terre comme le ciel étaient par essence non appropriables. Encore une fois, dans l’opposition entre les reliquats de droit coutumier et celui toujours plus envahissant du droit bourgeois, c’est le rapport de force armé qui trancha et tranche dans le sens de l’appropriation /destruction de la nature par le capital et ses représentations concurrentes (individus, sociétés, États).
Désagrégation des conditions naturelles
Si l’unité fondamentale entre nature et humanité a été définitivement brisée par le rapport social capitaliste qui en se développant, accroit chaque fois plus leur séparation, cette rupture est aussi génératrice de désagrégation et de destruction, à la fois de l’humanité et des conditions naturelles de son existence. En ce sens, les catastrophes dites écologiques ne sont qu’un moment du catastrophisme général du M.P.C., comme récemment le tremblement de terre bien prévisible du mois de février 2023 en Turquie qui n’a fait que révéler des failles sismiques bien connues en même temps que des constructions défaillantes dues à la corruption et au cynisme systémique de la course au profit. Il en va de même pour l’écroulement du viaduc Morandi à Gênes, en aout 2018, aveu du béton en tant qu’ «arme de destruction massive du capitalisme »8. Nous pouvons également citer les catastrophiques inondations qui ont ravagé la région de Valence (Espagne) en novembre 20249. In fine, qu’elles soient liées à des phénomènes connus et prévisibles tels que ceux-ci ou aux effets du
6France Culture, Au fond des océans, des richesses convoitées, juillet 2023, sur le site web :https://www.radiofrance.fr/ franceculture/podcasts/grand-reportage/grand-reportage-emission-du-vendredi-17-fevrier-20 23-9417242 7La science-fiction a déjà anticipé la fin catastrophique de l’humanité du fait de dommages irréparables causés aux abysses. Il s’agit du roman : « Abysses » de l'auteur allemand Frank Schätzing , paru en 2004 et dont la traduction française est disponible aux Presses de la Cité, où la nature déchaine les éléments contre l’avidité des hommes.
8Nous reprenons cette expression de l’ouvrage intéressant d’A. Jappe : Béton, arme de construction massive du capitalisme, L’échappée, Paris, 2020, qui pour une fois nous vend moins la nouvelle idéologie de « Palim-psao » que nous avons déjà largement critiquée dans notre texte de la revue Matériaux Critiques N°5 : « La Sainte famille des gratteurs ou la critique de la critique de la valeur (Contre Kurz, Jappe et consorts) » disponible sur notre site web : https://materiauxcritiques.wixsite. com/monsite/textes
9Voir sur cette importante réaction prolétarienne : « Personne ne nous fera taire Nous parlerons au nom de nos morts » écrit par nos camarades du grupo Barbaria : https://barbaria.net/et publié en français dans notre revue Matériaux Critiques N°10 ainsi que sur le site web : https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes
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M.P.C. sur l’environnement (conséquences du dérèglement climatique, destruction des habitats, pollutions, introduction d’espèces particulièrement « invasives » dans de nouveaux habitats, surexploitation du milieu, etc.) l’ensemble de ces catastrophes s’explique par les rapports malsains entre les hommes et les choses engendrés par le principe capitaliste.
Fausses solutions et vraies opportunités
Bien évidemment, les reconstructions se feront dans les mêmes conditions, si pas encore elles aussi amplifiées et accélérées, produisant nécessairement les mêmes conséquences dramatiques. La destruction (dévalorisation) est la condition indispensable à la reconstruction permettant une nouvelle valorisation du capital10. Ces catastrophes sont, comme les guerres capitalistes, les moments privilégiés pour, par la reconstruction grâce à une nouvelle composition technique du capital, permettre l’augmentation du taux de profit et poursuivre le procès de valorisation. La tradition du marxisme révolutionnaire a, sur cette question aussi, maintenu la compréhension radicale d’un monde moderne courant vers sa destruction. Face au péril écologique, la variante « verte » de cette tendance générale revêt les habits de la bio-ingénierie ou d’autres formes de « techno - solutionnisme » comme réponses du capital aux catastrophes qu’il engendre et nouvelles modalités d’expansion du marché.
La commercialisation de ces techniques productives et autres inventions savantes et technologiques ne dépend nullement d’un pseudo caractère neutre ou moins nocif mais de leur profitabilité. La science, comme toutes les autres forces productives du capital, est totalement intégrée et subsumée par celui-ci. C’est l’oeuvre idéologique contre-révolutionnaire de la social-démocratie et du stalinisme que d’avoir prétendu les forces productives (du capital) comme socialement neutres et donc utilisables, en soi, dans une autre logique et par un autre mode de production. L’humanité, enfin débarrassée des classes sociales et du règne ignoble de la marchandise, qui aura été révolutionnée par la classe des prolétaires, des esclaves salariés, déterminera ce qui lui convient le mieux et convient donc à la nature dont elle est une partie intégrante. La production nécessaire des moyens de subsistance n’étant plus alors déterminée par le profit, comme sous le capitalisme, mais par les besoins réels des êtres humains, il est certain que les sciences et les forces productives actuelles subiront elles-mêmes de profonds bouleversements. Les tendances écologiques présentes, quelles qu’elles soient, ne proposent que des rapiéçages parce qu’elles s’inscrivent dans la logique du monde du Capital. Les communistes authentiques refusent cette logique et s’affrontent au système comme un tout. La catastrophe écologique ne pourra donc être éradiquée que par la transformation radicale de la société, par la révolution sociale à l’échelle planétaire. Tout ce qui ne va pas dans ce sens n’est que diversion nous empêchant de prendre le taureau par les cornes.
« De la contradiction entre forces productives et rapports de production, social-démocratie et stalinisme ont retenu ce dont ils avaient besoin : un projet (prétendu) rationnel de domination de la nature. Loin de faire une critique du capitalisme, ils l’ont accompagné autant dans l’exploitation des prolétaires que dans la destruction de l’environnement naturel. » Gilles Dauvé, Pommes de terre contre gratte-ciel, Entremonde, Genève/Paris, 2024.
10Sur cette question nous revoyons le lecteur à notre texte « Notes critiques sur valorisation/dévalorisation » dans notre revue Matériaux Critiques N°1, disponible sur notre site web https://materiauxcritiques.wixsite.com/monsite/textes
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Le culte de la religion du progrès commune à tous les défenseurs en la croyance en une possible issue rationnelle et optimiste justifie et renforce, de facto, l’accélération des catastrophes capitalistes, et ce même parmi les prétendus révolutionnaires11. « Il n’est de couillonade, si vaste soit-elle, que la technique moderne ne soit pas prête à avaliser et à recouvrir de plastique virginal, lorsque cela correspond à la pression irrésistible du capital et à ses sinistre appétits (...) L’âge capitaliste est plus chargé de superstitions que tous ceux qui l’ont précédé. L’histoire révolutionnaire ne le définira pas comme l’âge du rationnel, mais comme l’âge de la camelote. De toutes les idoles que l’homme a connues, c’est celle du progrès moderne de la technique qui tombera des autels avec le plus de fracas. » A. Bordiga, Politique et « construction », Prometeo, juillet 1952 : Espèce humaine et croûte terrestre, p.76-101, Payot, Paris, 1978. Marx productiviste ?
Le productivisme supposé et attribué à Marx, aujourd’hui « dénoncé » par les idéologies postmodernes, est en fait celui du scientisme et du progressisme bourgeois ; non l’apanage du marxisme vivant. Ce sont principalement la social-démocratie, avec son culte gradualiste du progrès, et le stalinisme, avec sa prétention mégalomaniaque à battre le capitalisme libéral par son étatisme sous-développé, qui sont les plus enthousiastes zélateurs du productivisme capitaliste. Et aujourd’hui, ce sont certains de leurs descendants idéologiques, enfants orphelins du stalinisme historique et criminel, qui inversent ce productivisme pour devenir les disciples béats d’un « décroissantisme » ne signifiant que toujours plus de misère…mais verte.
«Le défaut rédhibitoire du gradualisme n’est pas de prendre trop de temps, mais de conserver l’essentiel : il démocratise et adoucit capitalisme, entreprise et salariat, sans aller au-delà -d’ailleurs, son programme n’est pas de s’en débarrasser, mais de le modérer. » G. Dauvé, p.167, déjà cité p.5.
Marx n’a pas attendu la venue de nouveaux parodistes pour découvrir et étudier avec attention les travaux de Justus von Liebig12 sur les dommages irréversibles de l’épuisement des sols dus à l’agriculture industrielle et intensive. C’est ce qu’il déclare d’ailleurs clairement :
« L’un des immortels mérites de Liebig est d’avoir développé le côté négatif de l’agriculture moderne»(…) Comme dans l’industrie urbaine, l’augmentation de la force productive et le plus grand degré de fluidité du travail sont payés dans l’agriculture moderne au prix du délabrement et des maladies qui minent la force de travail proprement dite. Et tout progrès dans l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, comme par exemple les États- Unis d’Amériques, part de la grande industrie comme arrière-plan de son développement et plus ce processus de destruction est rapide. Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur. » K. Marx, Le Capital, Livre premier p.566-567, Messidor/éditions sociales, Paris, 1983.
C’est pourquoi certains auteurs (Malm, Haraway , Guillibert) ont parlé de « Capitalocène »
11Nous avons écrit sur cette importante critique un texte « En marge de la crise sanitaire : Pour une critique marxiste de la science » dans notre revue Matériaux Critiques N°4, disponible sur notre site web https://materiauxcritiques.wixsite.com/ monsite/textes
12Justus von Liebig (1803-1873) est un chimiste et agronome allemand considéré comme le fondateur de l’agriculture industrielle basée sur la chimie organique.
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pour caractériser la cause capitaliste des dérèglements climatiques et des dites catastrophes naturelles.
« Face à l’émergence du concept d’Anthropocène, une perspective critique a récemment émergé. Appuyant son raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme davantage que sur celle d’un « mauvais » Anthropos, Andreas Malm, doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède, propose le concept alternatif de Capitalocène. »13
Si cette caractérisation permet d’identifier nominalement le capitalisme comme cause fondamentale des catastrophes multiples, reste que ce néologisme ne donne aucune perspective quant à la résolution radicale de ces « dérèglements » et n’indique donc pas la nécessaire révolution communiste comme seule possibilité pour empêcher la course mortifère du système.
À quoi sert l’écologie ?
Comme toutes les sphères séparées de la connaissance, l’écologie représente bien la tentative réformiste et vouée à l’échec d’une adaptation de certaines de ses conséquences les plus néfastes à la logique capitaliste. Originellement, il s’agit de la « science de l’habitat » mise au point en 1866 par Ernst Haeckel, un biologiste darwinien, mais elle est rapidement devenue l’étude de l’homme et de son environnement. C’est à ce titre que l’écologie est, par la suite, devenue « politique » et prétend pouvoir résoudre les dysfonctionnements environnementaux et climatiques dont les pollutions industrielles dans l’ensemble de la biosphère.
Il s’agit par essence d’une vision partielle qui demande, pacifiquement ou non, à l’État du capital de se transformer pour éviter dans certains domaines les pires de ses « dérapages ». Cela fait des dizaines d’années que ces mouvements alertent l’opinion publique des dangers se déroulant sous nos yeux. Et il n’a pas fallu attendre 1972 et les avertissements du rapport « Halte à la croissance » du Club de Rome pour que l’alarme soit donnée. Pour João Bernardo, l’aura croissante dont bénéficiera l’écologie à partir des années 1970 reposerait en grande partie sur le reflux des luttes sociales qu’elle accompagne. Pour lui, la genèse de cette dernière entretiendrait un lien profond avec l’histoire et l’idéologie des fascismes14.
«Pour le capitalisme, toutes les ressources naturelles ont la couleur de l’or. Plus il les exploite rapidement, plus le flux d’or s’accélère. L’existence d’un secteur privé a pour effet que chaque individu essaie de faire le plus de profit possible sans même penser un seul instant à l’intérêt de l’ensemble, celui de l’humanité. Par conséquent, chaque animal sauvage ayant une valeur monétaire, toute plante poussant à l’état sauvage et dégageant du profit est immédiatement l’objet d’une course à l’extermination. (…) L’État peut certes faire beaucoup pour empêcher l’impitoyable extermination d’espèces rares. Mais l’État capitaliste n’est après tout qu’un triste représentant du bien commun (…) Le capitalisme (…) a remplacé le besoin local par le besoin mondial, créé des moyens techniques pour exploiter la nature. Il s’agit alors d’énormes masses de matière qui subissent des moyens de destruction colossaux et sont déplacées par de puissants moyens de transport. La société sous le capitalisme peut être comparée à la force gigantesque d’un corps dépourvu de raison. Alors 13«Anthropocène ou Capitalocène ? Quelques pistes de réflexion », L’esprit libre, juin 2017, sur le site web https://revue lespritlibre.org/anthropocene-ou-capitalocene-quelques-pistes-de-reflexion
14« J’ai montré, avec de nombreuses preuves, l’affiliation entre l’écologie et les régimes fascistes, et notamment entre l’agro-écologie et le national-socialisme allemand. », on pourra avec intérêt se reporter à la seconde partie de son texte https://mondialisme.org/IMG/pdf/J-bernardoledesertetlesmonstres.pdf ainsi qu’à son article : João Bernardo Écolos et antivax : https://www.npnf.eu/IMG/pdf/joaobernardoecolosetantivax.pdf
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que le capitalisme développe une puissance sans limite, il dévaste simultanément l’environnement dont il vit de façon insensée » A. Pannekoek, La destruction de la nature, juillet 190915.
Cette prévision d’un des principaux représentants du marxisme révolutionnaire au vingtième siècle anticipe déjà l’absurdité des mouvements écologistes dans leur croyance en un État qui pourrait gérer le capitalisme de manière équilibrée et respectueuse des hommes et de la nature. Quelle ironie de demander à l’instance principale de reproduction du système de veiller à celle-ci sans trop de dommages ou même de devenir le garant d’une décroissance…des profits. Le maximum du résultat de l’activisme écologiste a été que quasiment tous les partis de l’arc politique bourgeois se sont sentis forcés de glisser dans leurs programmes une touche verte, obligés en cela par les déferlements de catastrophes et la pression idéologique devenue dominante. Bien évidemment une fois aux affaires, tous, verts compris, sont contraints de s’adapter aux nécessités du développement et des exigences capitalistes comme dans l’exemple sidérant du retour au nucléaire (pacifique et militaire), ancienne ligne de démarcation de tous les écologistes d’opposition. De plus, outre le fait de dévier l’attention des exploités, l’écologie est devenue très rentable pour le capitalisme. Il n’y a rien que celui-ci ne transforme en valeur marchande.
Mais l’important n’est pas seulement là ; par leur mobilisation importante et spectaculaire, ces mouvements citoyennistes donnent un complément indispensable de déculpabilisation à la fausse conscience consommatrice typique de la petite bourgeoisie. Consommer, certes, mais responsable, en circuits courts, et, pour ceux qui n’en n’ont pas les moyens, il y a toujours l’austérité verte et la seconde main « vintage ». De plus, les réformes réalisées au nom de l’écologie ne correspondent pas nécessairement aux bonnes intentions affichées pour sauver le monde du réchauffement ou de la pollution. Pour ne prendre qu’un exemple dans l’actualité brulante, envisageons les campagnes « éco responsables » de promotion de la voiture électrique au détriment de celle thermique ; outre l’évidence d’une redistribution des cartes industrielles dans la course concurrentielle à la voiture la plus vendue, celle thermique n’est pas moins « écologique » que celle électrique :
«Certains mettent en avant sa production, très gourmande en énergie tandis que d’autres disent que sa pollution dépend du pays où elle est rechargée et de sa production d’électricité. Le cabinet indépendant Carbone 4 a publié une étude afin d'y voir plus clair. Ce qu'elle montre, c’est que la production d’un véhicule électrique pollue plus que la production d’un véhicule thermique équivalent. C’est la fabrication de la batterie, le coeur du véhicule électrique, qui est très énergivore »16. « Si l'on veut comparer l'impact écologique de la voiture électrique avec celui des thermiques, essence ou diesel, tous les experts l'affirment : il faut tenir compte de l'ensemble du cycle de vie, de la fabrication au recyclage. Et là, le gagnant n'est pas toujours celui attendu. (…) Pour fabriquer la batterie qui l'alimente en électricité, explique Maxime Pasquier, chef adjoint du service transports et mobilité de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), il faut aller chercher les métaux parfois à l'autre bout du globe. Cobalt, graphite, manganèse, lithium, nickel… leur extraction demande une quantité phénoménale d'énergie. Sans compter l'eau et des adjuvants chimiques, extrêmement nocifs pour l'environnement » 17
15Pannekoek, Anton, « La destruction de la nature », dans Zeitungskorrespondenz N° 75, 10 Juillet 1909, https://www.marxists.org/francais/pannekoek/works/1909/07/pannekoek_19531108.htm
16« La voiture électrique est-elle vraiment moins polluante que la voiture thermique ? », novembre 2022, sur le site web : https://www.europe1.fr/societe/la-voiture-electrique-est-elle-vraiment-moins-polluante-que-la-voiture-thermique-4145186
17« Voiture électrique ou thermique : laquelle pollue le plus ? », Le Parisien, août 2019, sur le site web : https://www.leparisien.fr/automobile/voiture-electrique-ou-thermique-laquelle-pollue-le-plus-12-08-2019-8132190.php
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Le ripolinage écologiste et l’adaptation de sa misérable survie individuelle aux aléas environnementaux sont de plus englués dans une morale culpabilisatrice du plus charlatanesque effet ; comme si chaque petit geste additionné pouvait constituer la solution globale à ces catastrophes démultipliées. Cette croyance en des solutions graduelles de sommations d’actions individuelles (le fameux « Colibri » de Rabhi !) correspond bien au mythe citoyenniste de la responsabilité partagée afin de camoufler les causes réelles économiques, sociales et politiques de ces désastres. Ce réformisme avéré englobe toute l’écologie jusqu’au « municipalisme libertaire » d’un Murray Bookchin18.
« Tant va la croyance au progrès qu’à la fin elle se lasse…Ersatz bourgeois de la religion, l’idée d’un avenir meilleur garanti se décompose inexorablement, mais sur ce fumier poussent des fleurs monstrueuses : la nostalgie qui hante nos contemporains, et qui leur fait envisager sous un jour idyllique toutes les formes archaïques de survie et de conscience qui y sont liées, porte la marque indélébile de l’impuissance et de la puérilité. » Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, p.14, Novembre 1984, Paris, 2009.
Par ces manifestations et actions spectaculaires, l’écologie permet, à l’instar de la confession catholique, de fournir temporairement et à peu de frais une bonne et fausse conscience. Les piaillements de Greta Thunberg et de ses avatars ne sont que l’expression de l’impuissance érigée en politique de la déculpabilisation et en déculpabilisation de la politique. Cette nouvelle idéologie n’étant malheureusement pas biodégradable, elle nécessite une critique radicale de ses effets soporifiques qui renforcent d’autant la chape contre-révolutionnaire typique de cette période. C’est à ce titre que Slavoj Žižek peut concevoir l’écologie politique comme l’un des principaux champs d’expression de l’idéologie, entendue comme vision déformée de la réalité. Pour Žižek19, l’écologie est un avatar moderne de la pensée religieuse qui permet à ses adeptes d’apprivoiser la terrifiante réalité des conséquences du M.P.C. en se présentant comme une réalité indiscutable et, par là même, rassurante. La prévision de Bordiga en 1951 est, ici, bonne à rappeler : « S’il est vrai que le potentiel industriel et économique du monde capitaliste est en augmentation et non en baisse, il est vrai que plus il se développe, et plus les conditions de vie de la masse humaine face aux cataclysmes naturels et historiques empirent. A la différence de la crue périodique des fleuves, la crue de l’accumulation frénétique du capitalisme n’a pas pour perspective une « décrue » semblable à la courbe descendante que l’on peut lire sur l’hydromètre, mais la catastrophe de la rupture. » Amadeo Bordiga, « Crue et rupture de la civilisation bourgeoise », Espèce humaine et croûte terrestre, p.29-30. Cette « catastrophe de la rupture » sera soit celle, capitaliste, de la destruction de la terre et de l’humanité, soit celle, révolutionnaire, de leur émancipation par la révolution communiste. « Ce que l’homme a créé, il peut le détruire. Ce que l’homme peut détruire, il peut aussi le refaire de toute autre façon. » Lewis Mumford : Technique et Civilisation20 2025 : Fj, Eu, Ms & Mm.
18C’est ce libertaire qui permit le blanchissement idéologique du très militariste et mafieux chef du PKK Abdullah Öcalan et la construction d’un mythique État communaliste et clanique au Rojava. Bookchin est l’un des « pères fondateurs » d’une écologie libertaire non révolutionnaire et tournée vers la constitution de petites communautés autonomes et autogérées (communalisme).
19Si nous reprenons certaines parties pertinentes de l’analyse de ce philosophe, c’est, comme dans le cas d’H. Lefebvre, en même temps pour nous différencier totalement de ses analyses politiques contre-révolutionnaires dans la tradition stalinienne du révisionnisme structuraliste et lacanien.
20Cité par l’Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, p.14.
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Illustration musicale : Steppenwolf : «Born To Be Wild» https://youtu.be/YwLmmXGEEps?si=SE85 6X03RL1MZwhs
Bibliographie
Livres
 Bellamy Foster, John, Marx écologiste, éditions Amsterdam, Paris, 2011.
 Bordiga, Amadeo, Espèce humaine et croute terrestre, Payot, Paris, 1978.
 Debord, Guy, La planète malade, dans OEuvres, Gallimard, Paris, 2006.
 Dauvé, Gilles, Pommes de terre contre gratte-ciel, Entremonde, Genève/Paris, 2024.
 Guilibert, Paul, Terre et capital, éditions Amsterdam, Paris, 2022.
 Lascoumes-Hatwig Zander, P., Marx : du « vol de bois » à la critique du droit, PUF, Paris, 1984.
 Marx, Karl, Le Capital, Livre premier, Messidor/éditions sociales, Paris, 1983.
 Marx, Karl, Manuscrits de 1857-58 dits « Grundrisse », éditions sociales, Paris, 2011.
 Marx, Karl, Manuscrits de 1844, Éditions sociales, Paris, 1972.
 Saïto, Kohei, La nature contre le capital, Syllepse, Paris, 2021.
 Schmidt, Alfred., Le concept de nature chez Marx, PUF, Paris, 1994.
Articles
- Pannekoek, Anton, « La destruction de la nature », dans Zeitungskorrespondenz N° 75, 10 Juillet 1909, https://www.marxists.org/francais/pannekoek/works/ 1909/07/panne koek_19531108.htm
- Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, Novembre 1984, Paris, 2009.
Sites Web :
- Europe 1 « La voiture électrique est-elle vraiment moins polluante que la voiture thermique ? », novembre 2022 : https://www.europe1.fr/societe/la-voiture-electrique-est-elle-vraiment-moins-polluante-que-la-voiture-thermique -4145186
- France Culture, « Au fond des océans, des richesses convoitées », juillet 2023 : https://www.radiofrance.fr/
franceculture/podcasts/grand-reportage/grand-reportage-emission-du-vendredi-17-fevrier-2023-9417242
- L’Esprit Libre « Anthropocène ou Capitalocène ? Quelques pistes de réflexion », L’esprit libre, juin 2017 : https://revuelespritlibre.org/anthropocene-ou-capitalocene-quelques-pistes-de-reflexion
- Le Parisien : « Voiture électrique ou thermique : laquelle pollue le plus ? », Le Parisien, août 2019 : https://www.leparisien.fr/automobile/voiture-electrique-ou-thermique-laquelle-pollue-le-plus-12-08-2019-81321 90.php

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