lundi 16 février 2026

NATIONALISME IMPÉRIALISME- SOCIALISME DE CONSEIL-1959


 Ce document d' archive ronéoté m' à été confié par notre camarade Henri Simon, pour le publier il a fallu le scanner page par page, puis faire la correction de certains passages.  L'auteur de ce texte Daniel est sans doute Daniel Saint-James, à confirmer.

G.Bad

  • I -

    Raisons de cette brochure En I958 paraissait un numéro spécial 7/8 de la revue "Noir et Rouge" consacré entièrement au nationalisme. Un de nos camarades fut chargé de l'analyser et d'en profiter pour exprimer l'opinion de l'ensemble des camarades sur ce problème. Alors que l'on pouvait raisonnablement espérer que la "question nationale ne constituait plus un problème pour des socialistes, nous dûmes nous apercevoir qu'elle continuait à empoisonner de ses relents pestilentiels, non seulement une grande partie de l'avant-garde mais également, plus près de nous, certains de nos camarades. Il en résultât une discussion générale, fort utile, à notre avis, et que nous pensons nécessaire de faire connaître à un cercle aussi large que possible de camarades qui s'intéressent à ce problème et qui, comme nous, souhaitent sortir de la crise dans laquelle se débat depuis des années le mouvement ouvrier, Nous allons donc donner ci-après, l'essentiel de la discussion et des positions franchement antagonistes qui se sont cristallisées sur ce problème qui est, comme on le verra, à la base de tous les autres.

-2 -

Positions du camarade A. sur Noir & Rouge Pour les camarades de "Noir & Rouge", les nationalismes constituent une étape nécessaire vers la libération des peuples, et, par conséquent, un pas de plus vers l'anarchie. Une étape historique: car la cristallisation, même dans les petits pays d'une conscience nationale, ouvrira nécessaire-ment une période de luttes contre les pays exploiteurs et, en même temps un développement de la conscience de classe. Nous avons entendu mille fois dans milieux dits ouvriers les mêmes arguments, nous avons constaté le même sentimentalisme dans leur analyse. Les mouvements d' émancipation nationale sont progressifs dans la mesure où s'affaiblissent les impérialismes. De plus, la création de nouvelles nations aura des conséquences dans les rapports économiques et culturels, et, un nouvel équilibre des forces mondiales permettra à la classe ouvrière de comprendre son rôle historique . Telle est en gros la position de "Noir & Rouge".

Ils se défendent, il est vrai d'être nationalistes. La fédération des peuples librement consentie est leur but 'idéologique mais le nationalisme d'aujourd'hui constitue la pierre de touche de la politique mondiale; c'est dans cette mesure qu'ils sont favorables aux mouvements d'émancipation nationale

et coloniale. Ils n'apportent, comme nous le voyons, rien de nouveau. Leurs positions reposent, en partie, sur le mythe de la révolution des "peuples", contre d'autres peuples exploiteurs. Leurs analyses sont vagues et contradictoires, ils font souvent appel à l'histoire, sans tenir compte de la position sociale de ces peuples et des classes sociales qui provoquent ces mouvements de révolte. Le mythe national, même s'il est issu d'une révolte contre une autre nation qui opprime, a des causes essentiellement économiques et toujours en dehors de la partie consciente du peuple. La Révolution Française a donné au peuple français une conscience nationale plus grande que toutes les dynasties qui l'ont précédée mais la suite en fut une série

. 3 -

de guerres jusqu'à nos jours. Saint-Just rappelle que ce sont les ouvriers qui ont fait les plus grands sacrifices et ce sont eux les moins favorisés dans les révolutions et dans les guerres. Cet exemple se retrouve dans la Révolution Russe. Les guerres coloniales du XIXème siècle donnent naissance, après la chute de l'empire colonial espagnol à plus de vingt nations en Amérique, malgré l'affinité des langues et des cultures, ces nations n'apportent pas de solution humaine à leurs peuples. De nouvelles nations: Birmanie, Indonésie, Malaisie, Canada, Indes, Maroc, Tunisie et bien d'autres ont acquis leur "indépendance" en brandissant le drapeau du nationalisme. Ces nations ont la même structure que les anciennes nations dominatrices, car, une nation en gestation nourrit les mêmes vices que les autres États. La mystique nationaliste sera le moteur idéologique par quoi une classe en exploitera une autre car, créer une nouvelle nation signifie créer des lois, des administrations et des institutions en fonction d'intérêts de classes. Toutes ces institutions reposent sur des principes politiques et économiques bien définis.

Nous arrivons maintenant à la question la plus importante. Les anarchistes de "Noir et Rouge" devraient nous dire comment et pourquoi les nations sont des entités économiques, les facteurs et les raisons pour lesquels un peuple "choisit" une nouvelle identité. On ne peut pas définir le concept nationaliste sans préalablement choisir les principes économiques suivant lesquels les nouvelles nations seront administrées et selon lesquels le peuple développera son économie.

Les petites nations nouvellement crées auront besoin de l'aide des nations les plus puissantes, car on ne peut concevoir le développement moderne de ces petits pays sans l'intervention financière et technique des grandes nations. Les nations nouvelles sont donc dès le début accablées de dettes, sans parler de l'aspect politique: il n'y a guère prêts sans garantie ou intérêts. Nous connaissons depuis longtemps ces formes de financière. Nous devons


- 4-


tirer la conclusion que chaque nouvelle nation signifie pour les pays les plus développés de nouveaux débouchés, la création de nouveaux marchés, donnant par la suite naissance à des besoins de plus en plus grands. Loin d'affaiblir les impérialismes, l'apparition de nouvelles nations les renforce grâce à cet accroissement constant de nouveaux débouchés. C'est à cela que nous conduit la mystique du nationalisme. Nous pouvons dire en tant qu' européens que, malgré des siècles "d'indépendance" nationale notre économie est de plus en plus compromise: la pénétration financière des États-Unis en Europe s’accroît chaque jour et pourtant une grande partie de l'Europe est fortement industrialisée. Cette situation paradoxale plaçant certains pays hautement développés au même rang que certains pays nouvellement crées nous laisse perplexes devant la perspective nationaliste qui commence à s'ouvrir en face de la pénétration économique des États-Unis en Europe. Le marché commun est une preuve de la révolte de la vieille Europe. Un esprit nationaliste, voire européen, se développe en face des deux puissances qui dominent le monde. Nous voyons mal, en tant que travailleurs, comment nous associer à cet esprit nationaliste contre la tyrannie financière des États-Unis.

Notre libération sera économique et sociale et rien d'autre. Les problèmes des peuples d'Europe et d'Afrique sont, dans le fond, exactement les mêmes. Nous n'avons pas compris nos frères des pays arriérés parce que nous n'avons pas compris nos propres problèmes. L'histoire a pour nous un contenu social. Il ne faut pas confondre les nouveaux rapports de force mondiaux imposés par les armes depuis la dernière guerre, avec l'évolution des forces sociales qu'on empêche de se développer en jouant la carte nationale. Non, les nationalismes ne sont nullement un processus historique nécessaire au vingtième siècle comme l'affirme "Noir & Rouge".

L'indépendance nationale est un mot d'ordre confus parce que l'économie moderne a un caractère universel. De nouvelles frontières seront fixées mais, leurs économies


- 5-


graviteront dans l'orbite du dollar, de la livre ou du rouble. Nous aurons beau crier, nous Européens, qui avons soumis pendant des siècles d'autres peuples, notre indépendance.

Nous ne pouvons pas être favorables à l'indépendance nationale, parce que, dans toute nation, quelque soit le degré de son développement, il existe la dépendance de l'homme et la négation de l'être en tant qu'individu. Notre bataille doit être, sans distinction de race ni de couleur, la li- bération de l'individu contre le nationalisme qu'exalte la petitesse de l'homme en lui imposant un drapeau et d'autres devoirs patriotiques.

On ne peut pas affirmer, comme le fait "Noir & Rouge", que le vingtième siècle fermera l'ère nationaliste, que le monde aura terminé son développement économique et que s'ouvriront de nouvelles perspectives pour l'humanité. Il s'agit de savoir quelle est la valeur de telles perspectives car il se dégage, à travers leurs études, l'impression que les peuples n'auront rien compris s'ils n'ont pas traversé cette étape historique.

Devant une telle affirmation, on est obligé de rappeler que toute véritable révolte des peuples est terminée par des antagonismes d'intérêts entre classes. Tel est pour nous, révolutionnaires, le vrai sens de l'histoire. L'histoire est composée de faits sociaux antérieurs à la nation; de là, les différentes interprétations des faits historiques. Lier le développement de l'humanité à la notion nationaliste, c'est méconnaître les facteurs qui composent les nations en tant qu'entités économiques. Si les révolutionnaires ont existé à l'aube de la civilisation sociale de l'humanité, c'est parce que la lutte de classes date des temps les plus reculés de l'histoire. Les éléments qui composent une organisation sociale, même primitive, sont d'ordre économique. Chaque groupement humain, même sans frontière bien définie, constitue en puissance un État avec une technique plus ou moins rudimentaire de l'économie. La stratification des groupements humains est inconcevable sans l'autorité d'une aristocratie,d'un despote ou d'une bureaucratie.


- 6-


Même le troc, la forme la plus primitive du commerce, obéissait à un besoin social, nu profit d'une classe ou d'une aristocratie, au préjudice de ceux qui produisaient la richesse,

Depuis les plus anciennes formes de la civilisation, jusqu’ aux plus hautes formes de l'économie capitaliste moderne, ce sont toujours les producteurs qui supportent le poids de toutes les exigences sociales. Nous pouvons dire que la position de "Noir & Rouge" est purement émotive et sentimentale. La lutte pour la liberté d'un peuple, c'est la lutte contre les causes économiques qui provoquent les guerres, c'est la lutte pour la suppression des classes sociales et, à une échelle plus grande, la suppression des nations et des États.

- décembre 1958 -


-7-


Le Nationalisme au XXème siècle de l'ère chrétienne et les pays sous-développés


I- Problème du socialisme


La rectitude du jugement, celle de la pensée et par conséquent celle de l'action ne peuvent aller sans la rigueur des principes.

Pour l’œuvre scientifique la cohérence des hypothèses et des définitions et par conséquence interne des déductions est l'objectif premier. Par une tendance générale, on essaiera de réduire les hypothèses au minimum, l'optimum est atteint lorsque l'hypothèse se réduit à une, fondamentale, qui don- ne tout son sens scientifique du terme. Il va de soi que ces hypothèses doivent être confrontées à l'expérience, dernière instance pour juger de la rectitude de la théorie. Pour nous, cette hypothèse fondamentale, confirmée à nos yeux par 1'expérience quotidienne, c'est l'obligation pour l'humanité de réaliser le Socialisme ou de sombrer dans le chaos.

Si on la rejette, si on admet qu'elle est démentie par les faits toute discussion ou recherche ultérieure devient inutile.

Le corps de définitions qui doit compléter cette hypothèse fondamentale, c'est celui qui concerne la société socialiste. Reconnaissons que les "théoriciens" se sont assez peu penchés sur le problème et que les définitions que l'on a données du socialisme sont surtout négatives.

Nous proposons la définition minimale suivante: Le socialisme,c' est la gestion, par les producteurs eux-mêmes libres et égaux,de la production .


Dans cette définition, nous avons introduit le mot gestion qui déjà nécessite une précision: Par gestion, il faut entendre l'organisation et la fixation du niveau de la production et également la répartition des produits. Une telle organisation une telle répartition ne peuvent se faire au hasard. Elles nécessitent une unité de mesure, une unité comptable. Il faut comprendre que


-8-


cette unité comptable est fondamentale car elle conditionne le calcul économique et, par conséquent, sans elle, toute "planification" est impossible.

Mais cette gestion doit être l’œuvre des producteurs, libres et égaux, cette gestion collective implique donc une unité sociale: cette unité est le temps de travail social moyen.

De la définition posée nous avons déduit un véritable théorème: Pour que la société socialiste existe il faut pou- voir définir un temps de travail social moyen. Remarquons que la définition que nous avons donné de la société socialiste contient les caractères que l'on s'accorde généralement à lui octroyer: suppression de l'exploitation de 1'homme par l'homme, disparition des classes sociales, etc... (Nous laissons évidemment de côté ici les problèmes moraux ou éthiques de libération totale ou de bonheur de l'homme qui sont sur le plan individuel, et qui bien que conditionnés par la réalisation de la société sans classe ne sont pas à aborder ici et sont à abandonner aux accoutumés de la propagande idéologique.).

La nouvelle unité comptable implique l'existence d'un type de travail qui permet sa définition et ceci avant même la réalisation de la société socialiste. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, et ce point est très important, apparaît un tel type de travail, collectif, étendu, social. C'est celui qui est exécuté dans l'ensemble des industries hautement développées de notre planète. Il entraîne progressivement dans son système l'ensemble de l'humanité. Ce système, c'est le système capitaliste.

Comme il est de bon ton de citer les autorités rappelons que Marx considérait que le "rôle historique » du capitalisme était la réalisation de cet état de choses. Une des conséquences principales du capitalisme est la création d'une classe qui effectue le travail social: le prolétariat.

Les conditions matérielles du passage au socialisme sont ainsi crées dès que le capitalisme est lui-même sur son déclin. Inéluctabilité de ce déclin doit faire partie de l'hypothèse


-9-


fondamentale (c'en est en fait la deuxième partie) mais celle ci admise, si les conditions citées sont nécessaires elles ne seront pas suffisantes car il faut que le prolétariat appelé à assumer la gestion de la nouvelle société mis en demeure de remplacer la société capitaliste, le veuille.

C'est là le rôle de la conscience de classe, qui n'a de sens qu'étendue à la collectivité. Dans cette perspective où la volonté dos hommes joue un rôle non négligeable le mot progrès perd tout son sens si on veut le borner au seul sens matériel.


On ne peut parler que de mouvements, de forces dont la résultante est la création d'une situation économique et sociale plus ou moins adéquate à la transition. Le but de cet article est justement une étude sommaire de ces mouvements contemporains et des perspectives qu'ils nous fournissent.

On voit bien par ce qui précède que le socialisme est ste considéré ici comme réalisable dans les seules sociétés industrielles douées d'un prolétariat. Cette position n'est pas défendue par tous. Une querelle célèbre a opposé marxistes et narodniks, sur la possibilité pour une société basée sur le communisme agraire primitif de passer directement au stade socialiste. On sait que Marx, malgré des sympathies évidentes pour les narodniks, s'est prononcé en fin de compte contre cette possibilité en Russie, arguant que le Mir (ou commune rurale) étant en voie de disparition: la Russie devait suivre le chemin de l'Angleterre sur la voie de la Capitalisation. L'histoire devait donner tort aux populistes et au docteur Charles Marx. La Commune rurale ne se transforme pas en com- munc socialiste et la Russie ne suivit pas le chemin de l'Angleterre réalisant son industrialisation selon une méthode propre. Nous envisagerons également le type de société capitaliste qui devait s'installer dans ce pays arriéré et également la situation des pays sous-développés dans la conjoncture mondiale.

2- Rôle et accomplissement du Capitalisme moderne. Le monde actuel est, disent les journaux et radio, divisé en deux blocs hostiles. En fait cette hostilité nous pouvons la laisser de côté pour l'analyse économico-sociale qui va suivre.


-10-

Aussitôt une différence fondamentale saute aux yeux, l'existence de pays industriels hautement développés (limités à 1'Europe y compris l'URSS, les États-Unis et le Japon) et les pays dits sous-développés. Nous commencerons par une étude rapide des premiers sans entrer dans trop de détails:


a) Les pays techniquement évolués


Tous présentent un caractère commun: l'existence d'une forte industrie y est accompagnée de celle d'un salariat hiérarchisé, c'est à dire d'un prolétariat, et de l'exploitation de l'homme par l'homme. Ils ressortissent donc tous au système capitaliste. Cependant, entre eux, dues à leur développement historique, existent des différences suffisamment importantes pour qu'on s'y arrête.

Le premier système capitaliste historiquement développé fut le capitalisme libéral ou concurrentiel. Il n'en reste guère à l'heure actuelle d'exemple pur. Il a été fortement contaminé par une nouvelle forme de capitalisme, le capitalisme d’État que nous examinerons.

Né en Europe Occidentale le capitalisme libéral connut un enfantement bruyant et sanglant. Celui de la révolution bourgeoise. Il amena avec lui la destruction de l'ancien Mode d'exploitation féodal, dont l'une des premières conséquences fut la destruction de l'ancienne propriété agricole.

En France, par exemple en 1789, la paysannerie fournit la masse de manœuvre de la révolution. A bien des égards celle-ci peut être regardée comme la première révolution paysanne de l'histoire. La paysannerie française en retira la création de la petite propriété agricole qui survit encore dans ce pays fortement traditionaliste. Mais la paysannerie ne saurait former à elle seule une classe dominante, l’Industrie devait bientôt se développer, basée sur l'entreprise individuelle et l'initiative privée du capitaliste directeur d’usine.


-11-

L'accumulation primitive du capital commençait avec son cortège d'exploitation accrue de sueur et de sang. La nouvelle classe possédante, la bourgeoisie se développait. Elle était bien différente des Jacobins qui avaient réalisé les conditions objectives de son avènement.

Son idéologie de liberté, d'égalité, de fraternité utilisée autrefois pour abattre le féodalisme autoritaire en en- traînant les masses paysannes, se transportait maintenant sur le plan plus immédiat de la liberté d'accumuler. La confrontation des entreprises se faisant par l'intermédiaire du mar- ché, sa conséquence politique fut la création du Parlement bourgeois. Consécration du régime il représentait le lieu d’accommodation des intérêts particuliers de telle ou telle catégorie de possédants.

Poussés par leur condition d'exploités, les ouvriers d'Europe Occidentale s'organisèrent en syndicats et en partis politiques distincts. La bourgeoisie à son tour fut contrainte à s'organiser, elle forma ses partis selon un mode propre.

Parallèlement le progrès technique devait renforcer cet- te tendance de la bourgeoisie à se structurer. La qualification, la hiérarchisation poussée du travail eurent pour conséquence une transformation du monde travailleur et une agglutination toujours plus poussée au système.

Très vite l’État et le parlement devaient abandonner leur rôle d'arbitre pour devenir un organe effectif de la direction de la société.

Après des intermèdes bonapartistes qui représentent le temps nécessaire à la bourgeoisie pour s'adapter à la nouvelle situation les oligarchies bourgeoises devaient venir au pouvoir dans l'ensemble du monde occidental.

Comme l'a dit Cousin (Cousin sur l’État) "la révolution bourgeoise avait séparé le bourgeois, type social surgissant du procès économique, du citoyen membre officiel d'une communauté nationale... L'homme de parti survint qui réunit en lui ces deux qualités... Les partis politiques donnèrent à la société bourgeoise la cohésion qui lui manquait".


- 12 -


Cette intervention de l’État à l'intérieur de l’Économie devait devenir de plus en plus importante. Prenant à son compte les parties les moins rentables de l'économie (énergie, recherche, industrie lourde) il introduisait son mode propre d'organisation: la bureaucratie. Mais dans la majorité des pays occidentaux celle-ci resta liée à la forme classique de la bourgeoisie et n'a que peu de poids dans la société même si elle constitue les exploiteurs directement perçus par les prolétaires, ou plus souvent l'écran de fumée qui empêche la crise de conscience de ceux-ci, entraînés qu'ils sont par l'apparente complexité du mouvement social, chloroformée par l'espoir de l'ascension dans la hiérarchie, et les résultats des conquêtes ouvrières.

Ce phénomène de l'intervention de l’État devait connaître des degrés dans les divers pays. Aux États-Unis par exemple, le capitalisme libéral garde un semblant d'existence mais, dominé par les trusts, l’État y Joue cependant un rôle régulateur important pour sa distribution du crédit et surtout par les commandes militaires qui dans ce pays représentent 60% du budget national, et son action sur le marché agricole. A l'autre extrémité au contraire, les pays scandinaves développèrent naturellement un capitalisme d’État intégral, celui du"socialisme ripoliné" comme on l'a spirituellement désigné. Entre les deux se placent l'Angleterre travailliste et la France des "conquêtes de la libération".

Il est tout à fait remarquable que politiquement la social-démocratie se soit trouvée la cheville ouvrière de la réalisation de cette transformation du capitalisme. C'est qu'idéologiquement elle avait développé déjà une théorie du système, le réformisme et que de plus son emprise sur les masses par l'intermédiaire des syndicats, lui permettait de jouer un rôle important dans le maintien de la paix sociale. "Loin d'être les fossoyeurs de la société capitaliste, dit Cousin, les prolétaires social-démocrates en furent les maçons".

- 13 -


Nous remarquerons que l'Allemagne venue relativement tard au capitalisme connut presqu' immédiatement une forme élevée de concentration. C'est que face à la concurrence mondiale (France et Angleterre) l’État Wilhelmien devait avoir une politique économique autoritaire pour l'extraction de la plus-value des masses et la transformation du pays. Le développement industriel s'accompagna d'une accentuation de l'industrie lourde plus poussée que dans les pays capitalistes plus d'Eu- anciens. La social-démocratie allemande, la plus forte rope, devait trouver dans cet état de choses sa vocation et se lança dans la collaboration éperdue avec la bourgeoisie naissante. Elle fut partie même de la bourgeoisie.

Nous avons volontairement laissé de côté le dernier venu des pays dans le concert de l'industrialisation: la Russie.

C'est que son cas ressortit davantage à celui des pays arriérés que nous envisageons plus loin. Face au monde capitaliste tout entier qui l'exploitait de façon semi-coloniale, ce vaste colosse aux pieds d'argile (la Russie tsariste), devait faire appel aux solutions les plus radicales. Elles ne pouvaient intervenir que dans une situation favorable, et celle-ci se trouva créée par la guerre mondiale de 1914/1918. Battue à l'extérieur, minée à l'intérieur par les mouvements ouvriers et paysans, la Russie tsariste s'écroula pour laisser la place à un régime qui, profitant des troubles à l'Ouest, pouvait établir sa domination.

La dictature sur le prolétariat était né et l'édification selon une formule célèbre du "socialisme dans un seul pays" pouvait commencer.

Là encore se trouvèrent des spécialistes de ces problèmes de la concentration étatique: les social-démocrates occidentaux des Lénine et Staline. Radicaux ils l'étaient et passèrent tout de suite à l'action concrète: Réorganisation de la production, formation de la nouvelle classe d'exploiteurs, la bureaucratie, qui réaliserait l'accumulation primitive. Cette bureaucratie nouvelle se recruta parmi les anciens ouvriers de la Russie tsariste. Parallèlement se réorganisait la condition paysanne avec la suppression de la


- 14 -


propriété individuelle et la collectivisation forcée accompagnée de la liquidation physique de millions de koulaks récalcitrants et de la transformation de nombreux paysans en ouvriers.

La nouvelle classe exploiteuse décide de la production, planifie, absorbe de la plus-value. Sa domination s'exerce sur un prolétariat industriel nouveau fortement encadré par des organisations dont le réformisme autoritaire n'est pas différent dans son essence de celui que nous connaissons ici.

La Russie du XXème siècle a réalisé ce que Rosa Luxembourg appelait le capitalisme intégral, celui où le possédant personnalisé a disparu pour laisser la place au possesseur anonyme, l’État.


b) les pays arriérés

Les grandes découvertes avaient amené à la connaissance et à l'activité des pays Européens l'ensemble du monde. L'industrie ne peut aller sans matière première, ni même sans débouchés pour ses produits. Pressés par la concurrence, les pays capitalistes du XIXème siècle devaient se lancer dans les conquêtes coloniales. L’Angleterre puis la France et enfin l'Allemagne s'y employèrent. Pour la France surtout qui connut la défaite de 1870 un coup d'arrêt fut porté à ses entreprises d'expansion européenne. Il lui fallait trouver autre chose: Elle se retourna vers l'Afrique et l'Asie ou avec l'Angleterre elle ouvrit de nouveaux et vastes territoires à la domination sanglante du capital et de la civilisation moderne" (Cousin op. cit.) Qu'est-ce qui attirait les capitalistes Européens vers ces pays? Bien entendu le moteur à toute entreprise capitaliste: le profit. C'est que les pays coloniaux permettaient une exploitation intensive et à bon marché de leurs richesses naturelles,

Renforçant ou créant de toutes pièces un féodalisme local, les conquérants se procuraient une main d’œuvre pratiquement esclave mais suffisante pour le travail qu'on lui demandait. Les colonisateurs se bornèrent en effet à la transformation en greniers à matières premières des nouveaux

-15-


pays sous leur domination. Ils y échouèrent également un certain nombre de leurs produits manufacturés. Les seules exploitations qu'aient connues ces pays au XIXème siècle furent soit 1'exploitation minière soit l'exploitation agricole...

Pour en passer quelques-uns en revue: les Indes ne furent pendant longtemps que les fournisseurs de coton tissé à Manchester. L’Amérique du Sud est encore de nos jours une vaste mine dont sont extraits les métaux les plus divers (étain, cuivre, etc...). Il en est de même pour l'Insulinde. Les pays arabes furent les fournisseurs de pétrole. Le cas de la Chine fut un peu différent, elle bénéficia du système des Compradoros, vastes organisations de gangsters qui mettaient en coupe réglée l'ensemble du pays dans le seul but de faire fructifier leurs comptes en banque. La pénétration occidentale se bornait, en Chine, presque uniquement aux comptoirs périphériques (Hong-Kong).

Il est vrai qu'après l'abolition de la monarchie la porte s'ouvrait grande à cette pénétration.

La guerre des Boxers avait placé l'Angleterre dans une position privilégiée. Mais la mode était passée des conquêtes militaires et surtout l'Angleterre tout comme la France connaissait des difficultés pour maintenir l'ordre dans ses vastes possessions et pour lutter contre la concurrence

allemande sur le continent.

Deux nouveaux venus devaient prendre la relève. L'un, les États-Unis tentèrent, selon la méthode qui leur est propre, le noyautage économique de la Chine, l'autre le Japon, voulut entreprendre la conquête coloniale. Après la Corée et la Mandchourie, il se lançait à l'assaut de l'Asie tout entière désireux d'apporter et matières premières et débouchés à son industrie assez paradoxalement installée dans ces îles perdues. On sait ce qu'il en advint.

Les puissances coloniales classiques France et Angleterre se trouvèrent affaiblies après les deux guerres mondiales (1914/1918 - 1939/1945) 1'heure était venue de la prise en main de l'exploitation économique par la plus forte puissance capitaliste du monde actuel: les États-Unis.

Par le jeu des trusts internationaux ils s'implantèrent ouvertement ou dans la coulisse dans les anciens domaines de leurs alliés. (Nous verrons que cette colonisation économique


-16 -


pure si dans son essence est semblable à son ancienne a pourtant des résultats un peu différents).


Dans tous les cas l'exploitation coloniale avait pour but la recherche du profit et une de ces conséquences était le maintien à un niveau anormalement élevé du taux de profit dans les pays capitalistes ce qui devait rendre, en principe, moins souvent nécessaire l'appel aux méthodes classiques mais dangereuses de lutte contre la baisse de celui-ci: les guerres et les crises économiques.

Nous avons vu ainsi le rôle des pays coloniaux et arriérés dans l'économie des pays avancés, mais il serait bon maintenant d'envisager la réciproque.

Les colonisants ne s'intéressent qu'aux matières premières et à bon marché, bouleversèrent complètement l'économie traditionnelle des pays conquis. En plus de l'exploitation minière, ils imposèrent souvent la monoculture (coton aux Indes , arachides en Afrique, etc...) sans souci de la disparition des moyens traditionnels de subsistance.

En Afrique Noire cette pratique liée à la déportation esclavagiste eut pour conséquence une baisse démographique.

Mais l'exploitation coloniale ne pouvait se maintenir longtemps à ce niveau primitif. Il devint bientôt nécessaire d'introduire une industrie de transformation simple pour les minerais. Elles s’avéraient moins coûteuses sur place. De plus les soubresauts du monde capitaliste (crises et guerres) de- mandaient un accroissement du potentiel industriel des belligérants et on commença de développer certaines industries dans les pays coloniaux. Ceci devait amener une nouvelle situation sociale. L'entretien même rudimentaire du troupeau des travailleurs est obligatoire pour le capitaliste qui n'a pas d’intérêt à l'usure rapide de la force de travail. L'introduction même très limitée de l'hygiène devait avoir des conséquences catastrophiques dans ces pays où la fécondité des unions est proverbiale. La poussée démographique qui résulte de la faible baisse de la mortalité infantile devait prendre une ampleur qui en fait un des problèmes cruciaux de ce temps.


- 17 -

Les anciennes structures sociales où féodalisme artificiellement maintenu ou créé ne pouvaient pas se perpétuer sans coercition. De nouvelles couches sociales se créent. Embryon d'un prolétariat dans les villes, création d'une "élite" de spécialistes "cultivés" qui s'élèvent au-dessus des masses tels furent les résultats finaux de l'introduction du capitalisme Européen.

Ces élites se trouvèrent bientôt en mauvaise posture, car elles ne pouvaient se fondre dans les colonisants qui les tiennent à bonne distance par la barrière du racisme ou de la xénophobie. Complètement inadaptées également aux anciennes conditions de leur pays, elles forment les déclassés, et l'intelligentsia doit, pour sortir de cette situation, proprement intenable, en venir aux solutions extrêmes.

Se sentant capables d'assurer la direction de leurs propres pays ils pressentent avec plus ou moins d'acuité que la situation historique leur est favorable. Leur possibilité d'action, le levier qui sert à lever les masses rurales, c'est le nationalisme compris comme le désir de chasser le coloni- sateur. Le paysan se sent pour la première fois entraîné sur un plan plus vaste que celui de la tribu ou du village, la connaissance du monde lui apparaît, idéologiquement ceci se traduit pour lui par le concept de la nation.

Il devient maintenant nécessaire de dégager les différences profondes qui existent entre ce nationalisme et le chauvinisme que nous connaissons dans les pays industriels. Ici, en effet, celui-ci a le caractère d'une défense d'un état de fait, du désir pour un capitalisme local d'un retour à une hégémonie perdue. Il sert à maintenir la classe ouvrière dans le carcan de la société.

Dans les pays arriérés, au contraire, la situation est mure pour une transformation radicale de la société, le nationalisme est le ciment qui agglomère l'ensemble de la population. Dans le processus de sécession qui se dessine il joue un rôle prépondérant et s'apparente alors de très près au nationalisme français de 1789 qui voulait imposer au monde des puissances féodales le nouvel ordre bourgeois.

-18-

Tout ce que nous avons dit ci-dessus s'applique également à la Russie du début du siècle. Malgré la non-présence d'occupants ou de colons étrangers elle était vassalisée par le capitalisme français et anglais. Il en résultât une industrialisation partielle du pays. Les déséquilibres que nous avons dégagés atteignirent une intensité intolérable, le vieil ordre tsariste s'écroula dès que la situation européenne le permit.

3- Les aboutissements: Les Révolutions nationalistes du XXème siècle.

Ainsi la situation crée dans les pays arriérés est explosive. Elle trouve, comme nous l'avons déjà signalé, son aboutissement logique, sa forme achevée dans les mouvements nationaux modernes. Mais ces mouvements sont sans devenir réel s'ils ne s'accompagnent pas d'une transformation pro- fonde du pays où ils se produisent. Nous devons maintenant examiner quelles transformations se réalisent et à quelles conditions.

Nous avons dit que certaines classes sont en embryon dans la société coloniale: le prolétariat et parallèlement la bureaucratie autochtone. A leurs côtés existe une "bourgeoisie" purement mercantile en général dont les intérêts sont liés aux colonisateurs (au sens large), et dont l'emprise sur les conditions économiques est purement extérieure et sans efficacité. Elle sera balayée au premier souffle révolutionnaire. La nouvelle classe dominante qui se forme, la bureaucratie, est un produit du capitalisme industriel et ses instruments de domination lui sont en retour fournis par l'industrialisation du pays. La situation économique et intellectuelle la pousse d'ailleurs dans cette voie.

La puissance mondiale se mesure directement au niveau du développèrent industriel, et, pour l'intelligentsia, le début d'une telle transformation laisse apparaître des lendemains glorieux. La forte densité en richesses naturelles, exploitées d'abord par les colonisateurs, fait bien augurer du développement. Il n'est que de voir la foi des nouveaux capitalistes en l'avenir économique de leur pays.


- 19 -

Elle n'est pas sans rappeler cette mystique de progrès illimité qui parcourut le 19ème siècle en Europe et aux États-Unis.

Cependant à côté des caractères favorables sur lesquels nous reviendrons, existent de grandes difficultés à la naissance des nouvelles nations capitalistes.

Les pays capitalistes évolués n'ont pas intérêt à voir disparaître leurs anciens greniers ou leurs marchés et ils font, en général, ce qu'ils peuvent pour freiner le mouvement. La méthode la plus brutale est le guerre coloniale répressive telle qu'elle est menée avec une certains constance par la France éternelle. Une autre méthode a cependant fait ses preuves qui est née du génie pratique et économe des anglo-saxons: elle consiste à faire mener la répression contre les masses paysannes par des potentats locaux dont on entretient les armées. On canalise ainsi le nationalisme dans le lit rassurant de la lutte chauvine d'une nation contre une autre. L'existence d’Israël n'a pas au fond d'autre effet sinon d'autre but, que de créer un abcès de fixation au sein du monde arabe.

A l'intérieur même des pays sous-développés opèrent également certains freins que nous appellerons intrinsèques.

Le premier se place sur le plan idéologique. Le religion est une barrière puissante surtout dans les pays où elle est directement inféodée à l'ancien ordre de choses. L'orthodoxie russe, le culte des morts chinois autant de dangers dont la bureaucratie a dès l'abord du sa débarrasser. L’islam joue un rôle différent en ce qu'il sert de ciment à l'ensemble du monde arabe qui cherche à faire son unité à travers lui, mais son caractère rétrograde ne saurait faire illusion et une bureaucratie radicale devrait le détruire ou du moins le réduire à l'état de vassal comme celà fut fait en Russie,

Le second frein se place sur le plan purement technique. L'absence de spécialistes pouvant faire fonctionner les rouages de la machine industrielle se fait cruellement sentir;

- 20 -

ces problèmes sont résolus dans la première phase par l'introduction des techniciens étrangers venus avec des contrats dorés. L'accent est rapidement mis sur l'enseignement, axé principalement sur les sciences et les techniques, la formation des ingénieurs. On voit le résultat de cette politique en Russie, dont la structure scientifique-industrielle fait pâlir de jalousie les intellectuels français presqu' autant que les hauts salaires de leurs homologues soviétiques.

Les problèmes de la surpopulation sont, nous l'avons dit, sociaux. Ils obligent à la transformation économique, car comme le souligne Germain, X dans "Quatrième Internationale", 1a surpopulation conduit à un sous-emploi chronique, une masse énorme de main d’œuvre attendent un travail. (Le paysan chinois ne travaillait qu'un tiers de l'année environ). Les spécialistes occidentaux ne se font pas faute de souligner que dans la mesure où la croissance de la production se trouve presqu' 'immédiatement absorbée par l'accroissement de la population le développement est illusoire, La nouvelle classe se préoccupe cependant que d'une manière incohérente de ce problème. (Il faut d'ailleurs remarquer ici que "l'amélioration du niveau de vie des masses travailleuses" n'est pas un des soucis dominants de la bureaucratie. S'il se fait rapidement tant mieux, sinon tant pis, l'essentiel c'est d’accumuler et en Chine par exemple où l'accroissement humain est particulièrement élevé, la politique officielle oscille perpétuellement entre l'encouragement et le frein mis à la production des hommes par les hommes.

Quoiqu'il on soit, dans la phase qui précède 1'"indépendance" ces questions ne sont même pas posées, marquées qu'elles sont par la forme première de l'exploitation 6conomique de l'étranger: l'impérialisme pour utiliser une formule consacrée.

_________________

  1. Il va sans dire que Germain envisage ce problème sous l'anglo troskiste. Nous ne saurions en aucune façon faire toutes ces conclusions ni surtout adopter son système de pensée et ses postulats.



- 21 -


Remarquons enfin pour terminer que le besoin d’industrialisation ne se fait pas sentir au moment où tous les produits manufacturés sont fournis par les colonisateurs.

A quelles conditions favorables le développement capitaliste "autonome" doit-il son départ?

Il est normal que celui-ci prenne place chaque fois que les freins mis en place cèdent. Ce fait apparaît quand les colonisateurs sont eux-mêmes en difficulté. La concurrence capitaliste et les contradictions internes se résolvent en guerres et en crises, Ce sont là les conditions idéales de la transformation des pays arriérés. Nous avons déjà fait remarquer qu'en cas de guerre les colonisateurs ont créé de nouvelles industries dans les pays arriérés, moins exposés aux aléas des batailles et parfois plus rentables.

Concurremment, certains freins purement matériels sont relâchés. Les explosions violentes peuvent alors se produire, elles éclatent dans ceux des pays où pour telle ou telle des raisons que nous avons exposées ci-dessus la situation est mûre. La guerre de 1914/1918 a eu comme résultat l'industrialisation de la Russie, tout comme celle de 1870/1871 celle de l'Allemagne, celle de 1939/1945 aura pour conséquence la transformation de la Chine et des démocraties populaires.

Dans la deuxième moitié du XXème siècle un phénomène nouveau accélère encore les possibilités de transformations. La Russie en effet veut se présenter comme une alliée des pays sous-développés. Sa production axée presqu' uniquement sur l'industrie lourde en fait une productrice presqu' exclusive de biens d'équipement. Son offre de troquer ceux-ci contre des matières premières, même si en partie elle ressortit à la propagande, a une forte résonance dans les pays arriérés, elle oblige les autres pays capitalistes à agir dans le même sens. Le point IV américain n'a pas que des côtés militaires. Chaque pays capitalistes se sent prêt à aider au développement des possessions coloniales des autres. La France par exemple n'a presque rien fait pour développer l'industrie dans ses colonies mais participe à l'équipement



-22 -

de l'Amérique du Sud colonie économique des États-Unis et de l'Angleterre, ceux-ci jouant par contre un rôle semblable au Maroc. Ce phénomène pourrait amener une révolution plus "pacifique" dans les pays arriérés.

Toutes ces causes en tous cas, montrent l'exactitude de cotte formule lapidaire: Dans la conjoncture actuelle pas d'échappatoire au capitalisme généralisé.

Ainsi dès que la situation devient favorable se produit dans les pays arriérés une révolution radicale. La masse de manœuvre étant la paysannerie, qui est de loin la classe la plus nombreuse, la révolution se présente sous la forme paysanne. La répartition des terres, la réforme agraire telle est sa première réalisation. En Russie les paysans avaient partagé les terres bien avant la bénédiction bolchevique. En Chine comme le dit P.Brune dans "Soubarbe", la révolution bureaucratique s'est donné la plus formidable armée paysanne de l'histoire.

Concurremment, dans un certain nombre de villes se trouve un prolétariat assez avancé dont les revendications peuvent être radicales. Dans l'atmosphère d'effondrement qui existe, où l'ancien Etat est détruit, ce prolétariat peut aller assez loin dans ses revendications et même aller sur le chemin des désirs socialistes. En Russie par exemple se forment des Soviets et dans une courte première période des essais de décentralisation et de gestion directe se font jour; Nul doute que nous trouvions de tels essais en Chine. En Espagne, dont nous avons montré le caractère spécial à propos du livre de Richards, les ouvriers des provinces reculées suivent l'exemple de leurs camarades barcelonais et vont même jusqu'à entraîner les paysans sur un chemin qui n'est pas traditionnellement le leur.

Ces "outrances" ouvrières n'ont pas à nous surprendre. Même s'il a exagéré en créant de toutes pièces un prolétariat imaginaire, Daniel Guérin a montré que les"bras nus "présentaient des revendications allant beaucoup plus loin que la révolution bourgeoise de 1789/1815 ne le voulait. On n'en



- 23-

conclut pas pour autant que la révolution française est une révolution prolétarienne qui a dégénéré !

Nous reviendrons sur ce point à plusieurs reprises. Mais très vite les premiers problèmes se posent: ce sont ceux de l'accumulation primitive. Une classe nouvelle joue le rôle de direction de l'économie: la bureaucratie. C'est que dans le contexte mondial, et local, le prolétariat noyé dans la masse paysanne est incapable de réaliser ce monstrueux accouplement: l'accumulation primitive socialiste.

On peut contester l'affirmation que l'accumulation primitive doive être réalisée par la bureaucratie et non par exemple par une bourgeoisie de type libéral classique. Nous allons donc examiner cette objection. Dans un article de la revue de Science financière (Jui/Sept.1958), M.Luc Bourcier de Carbon publie une étude intitulée: "Obstacles à la croissance et organisation des marchés en pays sous-développés". Tout est envisagé sous un angle de vue économico-capitaliste classique. Pour lui le développement capitaliste des pays européen était favorisé "par l'existence d'un capitalisme commercial et financier déjà vigoureux, par une large pratique de l'économie de marché mue par le calcul économique et le comportement rational du producteur comme du consommateur, un sens de l'épargne et du travail poussant à l'accumulation du capital, l'amélioration des moyens de transport incitent à l'esprit d'entreprise, enfin une évolution agricole conforme au besoin de la croissance industrielle... (illisible) de circonstances favorables dont ne bénéficient pas en tous points les pays sous-développés actuels"...

Les facteurs de blocage il souligne comme nous 1' avons dit "le jeu des marchés internationaux qui... ont maintenus un taux de croissance local à un taux inférieur aux pays sous-développés qu'une part dans le partage du gain". "Le producteur de matières premières isolé, démuni de réserves financières n'est guère on mesure de défendre ses positions dans le débat qui l’oppose aux acheteurs puis aux fournisseurs étrangers...


- 24 -

Cet état de fait freine l'investissement dans le secteur défavorisé considéré". Par ailleurs et toujours d'après B.d.C., "la construction des modèles utilisables pour l'action paraît très difficile" et le calcul économique classique impossible. Les pays sous-développés veulent une "planification qui se propose comme critère d'efficacité la maximation du rendement social à laquelle est assujetti le programme de la mise en valeur". "Les interventions de l'Etat se multiplient avec vigueur du côté de l'offre des capitaux". L'action de l'Etat et la coopération avec le secteur privé amène des atténua- tions notables aux difficultés du calcul économique. B.d.C. constate que l'entrepreneur "schumpéterien" n'a aucun avenir dans les pays sous-développés, en l'absence des conditions favorables citées plus haut". "La solidarité quasi-religieuse du groupe social exclut l'idée de compétition et soutient nu contraire le principe d'autorité". Dans l'organisation même du marché du travail on se heurte aux mêmes difficultés et B.d.C. va jusqu'à approuver Sekou Touré de s'être prononcé pour la restauration du travail forcé. Par la suite B.d; C. envisage longuement de quelle manière on doit agir pour favoriser tel ou tel investissement, sans exagérer l'intervention de l’État tout en gardant une place importante au secteur privé: la seule question qui se pose est/ Comment faire pour que tout en intervenant puissamment l’État "s'abstienne de donner à l'évolution économique un caractère de 'socialisation' systématique". Nous n'avons cité cet article que pour montrer qu'aux yeux des capitalistes occidentaux le seul désir est d'éviter une trop forte action de l'Etat dans l'économie nationale dans l'économie des pays sous-développés. Même si on l'assortit de considérations morales sur le niveau de vie comme le fait B.d.C. on sent le désir d'éviter la sé- cession brutale des pays sous-développés, de leur ménager une entrée progressive dans le concert de la concurrence internationale, de sauvegarder tant bien que mal certains privilèges coloniaux. Loin de ces préoccupations, nous pouvons ajouter à ce qu'il y a d'exact dans cette analyse une vue plus


- 25 -

proprement politique et sociale, que nous exons sur le changement même de structure de 1r. société. Pour nous la transformation économique et industrielle ne peut aller plus loin sans une transformation concomitante des classes sociales et ne sombre pas dans cette espèce de paternalisme bêtifiant que prône B.d;C.. In classe nouvelle qui apparaît c'est, nous l'avons dit, la bureaucratie et nous allons en observer l'action.

Pour asseoir sa domination la. bureaucratie utilisera ses organes propres de lutte. Son intelligentsia est en général groupée en un parti politique sévèrement contrôlé par un organe central puissent, image de la société de demain. Dans le contexte national, le "parti" est seul à avoir une vision historique du développement, il est révolutionnaire et prs seulement révolté. Il se placer à la tête du mouvement soit par un coup d’État comme en Russie, soit en encadrant la paysannerie comme on Chine. Une fois au pouvoir la bureaucratie se lance dans l'industrialisation. Elle le conçoit sous la forme de la planification centralisée. Désireuse de rassembler en ses mains l'ensemble de l'économie, elle créera un appareil d’État puissant, une police, renforcera encore l'emprise idéologique du parti. Nous voyons un bel exemple de bureaucratisation en Russie de 1918 et en Espagne de 1936, où, là, au nom du socialisme, ici du communisme Libertaire, on centralisa, on nationalisa, on légalisa.


La création d'une infrastructure industrielle doit se faire indépendamment de l'étranger en général hostile, elle oblige à se tourner vers l'industrie lourde. Il y a là un problème qui n'a été que peu envisagé et auquel nous ne pouvons donner que des réponses fragmentaires. Il ne peut en effet exister dans un monde fermé des industries légères de transformation sans un arrière plan d'industrie lourde. L’industrie lourde réalise la continuité logique de l’exploitation minière? Elle permet de transformer en contremaîtres, en chefs de chantiers, les anciens ouvriers de l'époque co- loniale, ainsi transformés, intégrés au système sous forme de bureaucrates inférieurs (stakhanovistes, autres activistes),

- 26 -

de faire entrer dans le processus de production les paysans transformés en ouvriers. Ce point de vue est renforcé si l'on remarque également l'accent mis sur les travaux publics (routes, barrages, etc...) qui en plus de leur rôle économique facilitent grandement la pénétration politique et idéologique. Concurremment doit se développer le réarrangement de la condition paysanne. Les agriculteurs se sentent peu enclins à participer à l'accumulation primitive lorsqu'ils viennent do se libérer des conditions féodales. Au fur et à mesure que se développe le système, les paysans freinent les livrai- sons des produits agricoles (phénomène des ciseaux) s'opposent à la transformation du pays. Leur caractère de petits propriétaires ne peut subsister longtemps à côté de la centralisation extrême de la bureaucratie. Après quelques périodes du style NEP on se lance dans la "collectivisation" agraire, les communes agricoles, euphémismes qui recouvrent comme le souligne Fejt 8, la concentration du capital. Vaste réservoir de main d’œuvre inemployée, le paysan doit être transformé amputé d'une grande partie de ses membres, qui deviennent des ouvriers, sont transformés en esclaves des camps de travail forcé, ou liquidés quand ils sont par trop résistants.

Ainsi se développe l'accumulation primitive. On n'insistera jamais assez sur son côté inhumain, terrible, sanglant. Le bureaucratie fait avancer son ordre nouveau en pataugeant dans le boue et le sang. De ce point de vue l'accumulation bureaucrate ressemble fort à ses grandes sœurs d'Europe et d'Amériques décrites par Buret. En Angleterre des milliers de paysans chassés par la famine durent se transformer en ouvriers, tandis que des lois draconiennes étaient dictées qui favorisaient ouvertement les capitalistes naissants en leur fournissent leur troupeau de travailleur humain.

L'accumulation en Angleterre était "libérale" ici elle autoritaire elle s'appuie sur son organe de coercition: 1'État. L'accumulation primitive "libérale" ne s'est pas, elle

- 27 -

non plus, faite sans heurts, de nombreuses entreprises périclitent, le marché jouait le role suprême de régulateur. Il sanctionnait les réussites et les échecs. Tel qui était à la tête d'une entreprise pouvait s'en trouvé frustré le lendemain. Dans le monde bureaucrate le marché classique a disparu, ce rôle est tenu par le plan auquel tout doit être subordonné. Là on éliminait les entrepreneurs malhabiles, ici on fusille en les accusant de sabotage les directeurs d'usines incapables ou réputés tels; là les crises ministérielles sanctionnaient la victoire de tel ou tel changement d'orientation dans le développement de la classe dominante. Tel qui était la veille ministre des affaires étrangères se réveille ambassadeur dans une obscure république, tel autre qui était un bureaucrate influent se transforme en espion et va faire fortune aux États-Unis avec un best-seller.

Dans l'article de P.Brune que nous avons cité, l'auteur dit que l'accumulation primitive réalisée par la bureaucratie chinoise est coûteuse, des milliards sont investis dans la construction de bureaux ou dans d'autres "erreurs" à ses yeux. Pour lui chez qui semble demeurer un soupçon de la théorie trotskito-chaulieusarde de la dégénérescence d'une révolution prolétarienne, une telle situation paraît monstrueuse (il ne va pas cependant jusqu'à donner des conseils de gestion à la bureaucratie comme la gauche française passe son temps à le faire pour son capitalisme national), c'est qu'il oublie que la nouvelle classe s'installe solidement et que ces bureaux sont le preuve même de son existence.

Il serait cependant aussi néfaste et sclérosent pour nos conceptions de ne voir ces côtés effroyables de la bureaucratie que de les nier en bloc comme le font certains de nos "cryptes". La création de la production industrielle étendue à de nouvelles et vastes populations (URSS et Chine= 1/3 du monde) entraîne les hommes dans un nouvel ordre social et mo- difio totalement leur horizon. Il n'y aura pas grand chose de commun entre l'ouvrier chinois des futurs grands combinats et le paysan du culte des morts. Sorti de son horizon borné à sa

- 28-

famille ou à son village, il atteint une vision littéralement planétaire. Ce changement de mentalité est si profond qu'il on a désarçonné les tenants de la Chine millénaire immuable comme on peut le voir dans les articles de R. Guillain. De ce point de vue on peut considérer comme un "progrès" ce qui correspond à un élargissement des conceptions des hommes. Nous devons remarquer également, et ceci rejoint ce que nous disions au début de cet article, que le calcul économique se développe que le temps de travail social moyen se créée, qu' en un mot la société fournit les possibilités que nous avions reconnues au capitalisme et en particulier qu' elle développe le prolétariat.

Dans les oppositions internes au régime nous pouvons remarquer des phénomènes prometteurs. Nous n'irons pas les chercher dans les oppositions paysannes dont nous avons parlé (quoiqu'il soit intéressant de remarquer que les vastes colonies de fourmis que sont les communes chinoises ont créé une race de paysans nouvelle qui dort le matin indifférente au retard de la moisson et qu'il faut faire lever à coup de sifflet, de trompette, voire de bâton), mais dans les oppositions ouvrières. Les désirs de celles-ci sont peut être vagues; dans une situation favorable, comme à Budapest, ils se traduisent par une sorte de Commune qui montre que les ouvriers veulent une situation plus aisée, désir qui ressortit à l'idéologie social-démocrate classique, ils peuvent se cristalliser dans des explosions à caractère plus franchement socialiste comme à Berlin-Est. (On trouve également un écho très affaibli en Chine ou selon P.Brune, pendant la compagne des Cent Fleurs on est allé chercher les mots d'ordre dans les "vieilleries anarchistes"). Dans tout mouvement humain peuvent coexister des aspects socialistes et des aspects réactionnaires, les premiers ne pouvant que dans des circonstances favorables comme par exemple l'extension du mouvement à toute la planète.

Beno Sarel et Daniel Guérin vont même jusqu'à conclure que les ouvriers du bloc russo-chinois, qui ont fait l'expérience



- 29 -

de la bureaucratie, sont idéologiquement plus proches de la révolution socialiste que ceux de l'Occident.

La classe dirigeante pour s'opposer à ces mouvements internes, à ces contradictions non contradictoires comme les appelle Mao, a recours aux méthodes classiques; coercition et réformisme.

Dans la première période de l'accumulation primitive c'est surtout la première qui est utilisée sous le nom de terreur révolutionnaire, mais dès que la domination bureaucrate est plus solidement assise elle se servira de l'armée réformiste classique. La déstalinisation, le Gomulkisme, la campagne des Cent-Fleurs en sont un exemple.

L'idéologie nationaliste qui dans la période révolutionnaire avait servi de ciment à la lutte contre l'étranger et l'ancien ordre de choses, devient maintenant l'instrument de maintien de la société. Ce phénomène est classique. On a fait bien souvent remarquer que l'accent mis par Marx sur la néces- sité de développer les forces productives permettait d’utiliser à bon compte la théorie marxiste pour justifier au nom de ce développement, les "oublis" de l'idéal socialiste.

On a pu montrer également qu'ainsi comprise la "théorie" marxiste" s'appliquait particulièrement bien à la Russie (Cf. "Living Marxism, mars 1938; Paul Mattick: Rosa Luxembourg contre Lé- nine). La théorie léninienne de l’État est particulièrement bien adaptée au cas des pays arriérés. Lénine voyait en effet le socialisme sous la forme des Soviets plus l'électrification, l'accent étant bien entendu mis sur cette dernière. Khrouchtchev ne se fait pas faute de se référer à cette théorie, il va même jusqu'à resservir certaines "tartes à la crème" du socialisme utopique comme par exemple la nécessité de faire disparaître la différence entre le travail manuel et intellectuel, la question de la démocratie directe, la décentralisation. Peu importe s'il dénature l'esprit de la théorie marxienne ou de ses précurseurs utopiques, il sait en tout cas dégager le côté mystificateur et c'est celà qui importe.

-30-


De même que le parti radical français fait appel constamment aux immortels principes de 1789 la bureaucratie fera appel à l'idéologie de la révolution nationale. On comparera le niveau actuel à celui d'avant la révolution, le jeune bureaucrate pourra comparer son niveau de vie à celui de son père autrefois, etc...

La doctrine Wilsono-léninienne du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la lutte contre l'impérialisme, la solidarité avec les peuples coloniaux autant de mots d'ordre qui veulent entretenir dans les masses la croyance que ce socialisme dont on parle tant et que l'on construit quotidiennement n'est irréalisable que par suite d’événements extérieurs indépendants de la volonté des dirigeants.

Sans déterminer définitivement si les masses sont dupes de ces paroles on pourra remarquer en tous cas qu'elles suffisent à rassurer quelques intellectuels du type Sartre ou Péju quand leur conscience les démange un peu trop.

Il n'y a pas cependant de bon réformisme sans organe de coercition et de même que J.Moch faisait matraquer les ouvriers français, "la mort dans l’âme", imitant en cela ses prédécesseurs Lénine et Trotsky à Cronstadt, on passe à la répression brutale quand besoin est (Berlin, Budapest, etc...) La GPU et ses succédanés ne disparaissent pas pour autant.

Il n'y a pas de bonne idéologie nationaliste sans "ennemi héréditaire" on entretiendra donc quelques abcès de fixation du type Berlin ou Taipei qui justifierons le maintien sous les drapeaux d'une force armée considérable, qui, outre le rôle qu'elle joue dans la consommation de la production, peut servir à intervenir plus directement pour maintenir l'ordre" intérieur, comme à Budapest tandis que les pays occidentaux versent des larmes de crocodiles sur le sort des malheureux hongrois.

On pourrait s'étendre à l'infini sur le rôle mystificateur de l'idéologie nationaliste ou marxiste, on pourra en trouver un traitement plus complet dans des articles de Cousin et de Mattick que nous avons cités. J'espère cependant



- 31-


que nous avons montré suffisamment aux camarades que nous ne les soutenons en aucune façon, nécessaires au point de vue de la bureaucratie elles n'ont rien à voir avec le socialisme et doivent être combattues avec les dernières conséquences, mais sous prétexte qu'elles sont détestables il ne faut pas se voiler la face devant les réalités qu'elles nous fabriquent. Nous reviendrons sur ce point ultérieurement.

A partir du schéma précédent qui ne saurait être ni complot ni totalement exact dans tous ces détails, nous pouvons esquisser une caractérisation des mouvements nationaux du XXème siècle.

Un tel mouvement n'a de chances d'amener une transformation du pays, qui, nous espérons l'avoir montré, est inscrite dans le devenir historique, que s'il est radical. Nous pourrions ainsi classer ces mouvements selon leur degré de radicalisation voire de bolchevisation au sens large du terme. On pourrait nous reprocher de ne voir ce développement que par la bolchevisation intégrale des pays sous-développés, ce serait supposer une position théorique trop rigide. Certaines tendances peuvent aller à l'encontre de la bolchevisation totale, mais il y a un niveau minimal de bolchevisation qui ne saurait être dépassée. L’Ébat et par conséquent la bureaucratie doivent jouer un rôle prépondérant dans le développement. Qu'ici cette domination se fasse au nom du marxisme ici du panarabisme peu importe, ce qui est essentiel c'est de déterminer les infra-structures économico-sociales, communes à tous les pays sous-développés et qui nous éclairent sur le sens profond des idéologies mises en avant.

Dans tous les cas un mouvement nationaliste conscient doit dans sa première phase envisager la réforme agraire (on notera à ce propos combien la tactique léninienne qui consiste à faire unir contre le tsarisme paysans et ouvriers est bien dans la logique des pays arriérés). L’Inde ou l’Égypte de Gamal-abd-el-Nasser (le parfait esclave du Victorieux) n'avancent guère sur le chemin de l'industrialisation tant qu'elles ne seront pas attaquées sérieusement à ce problème.


- 32-

Le FLN, par contre, dont Leborde dans "Soubarbe" a montré la transformation de mouvement de chômeurs des villes en mouvement de paysans sans terres, est davantage dans le sens historique, etc, etc, .....

4.- Problèmes de la classe ouvrière des pays industriels.

Le capitalisme créée une nouvelle classe qui devra prendre en main la gestion de la société : c'est le prolétariat. Nous devons maintenant, et à la lumière de ce qui précède, envisager la situation de la classe ouvrière.

Le phénomène apparent de cet après-guerre, celui qui nous frappe immédiatement, c'est l’absence de réaction de la classe. Elle est on léthargie. Si on applique à le lettre le mot de Marx: le prolétariat est révolutionnaire ou n'est pas, le prolétariat n'existe pas.

D'où vient cette situation désastreuse? Tenter de l'expliquer revient à faire toute l'histoire critique du mouvement ouvrier. Nous ne pouvons ici que l'esquisser et nous demandons l'indulgence des camarades pour les simplifications qui vont en résulter.

Dans la période de l'accumulation primitive libérale où l'économie de marché jouait le rôle dominant, les crises, les calamités diverses, le chômage apparaissaient comme liés directement au caractère "anarchique" désordonné de la production. C'est surtout sur l'absurdité du système, plus que sur l'exploitation que les "scientifiques" mettaient l'accent. Il était normal que dans ces conditions les théoriciens conçurent le socialisme, la fin du capitalisme comme la rationalisation de la société. Si on faisait disparaître les absurdités, les travaux improductifs, le socialisme devrait s'en suivre de lui-même.

Pour Proudhon par exemple la suppression de la propriété privée suffirait à détruire cet état de fait, Marx eut beau jeu de montrer que la propriété privée était une étape du développement capitaliste, que la société par actions où la propriété classique a disparu était une forme comme idéale du capitalisme,


- 33 -

que 1a. concentration du capital qui ferait disparaître la petite propriété était inexorable. Marx pulvérisa également la conception économiste des Proudhon en montrant que la destruction du capitalisme ne pouvait que s’accompagner que de la prise du pouvoir politique par la classe nouvelle: le prolétariat.

Mais les conceptions marxiennes et marxistes du socialisme restaient marquées par ce désir de rationalisation que nous avons signalé et par celui de la destruction de 1a propriété, c'est pourquoi ils ne pouvaient imaginer la rationalisation du procès économique par la nationalisation, le prise en charge par l’État (cf. "Le Manifeste").

Le caractère socialiste de ces mesures était assuré par le fait que le prolétariat devenait la classe dominante. Marx et surtout Lénine ne se sont pas fait faute de prôner cette solution, le socialisme devenait contenu dans le terme vague de dictature du prolétariat et dans la rationalisation de la production. Pour les tenants de cette idéologie marxiste qui appuyaient vigoureusement la doctrine marxienne que 1'État est l'organe de coercition de la classe dominante, la tactique socialiste était de s'emparer de l’État puisque celui- ci deviendrait immédiatement alors l'organe de domination du prolétariat incarné dans son parti. Dès que l'installation du règne nouveau serait terminée l’État se devait de dépérir ne laissant la place qu'à l'organisme centralisateur organisateur de toutes choses.


Mais la praxis est exigeante et pour que "l’état prolétarien" puisse asseoir sa domination il faut lui fournir les instruments de sa puissance, les pouvoirs nécessaires. Les marxistes les lui accordèrent généreusement. Il ne devient plus alors apparent que dans ces conditions l’État formé se laisse dépérir quand il possède à sa tête et dans ses flancs une armée de bureaucrates, puissante, dotée de tous les pouvoirs et par conséquent de tous les privilèges.

On pu soutenir qu'une telle idéologie est en fait celle des techniciens, des ingénieurs qui voient la rationalisation

- 34-

sur le modèle militaire, et dans la nationalisation la disparition de la contrainte exercée par les actionnaires qui pour raison de rentabilité entravent le développement technique ou freinent certaines recherches jugées inutiles. Cette idéologie qui est fortement répandue en Russie est en fait celle de la bureaucratie, surtout quand elle atteint sa forme achevée comme chez V. Illitch.

Quoiqu'il en soit l'idée du socialisme universellement répandue de nos jours reste celle de la suppression de la propriété privée par l'étatisation, la direction de l'économie par un pouvoir central puissant. Avec de telles conceptions, mélange de Proudhon et de Marx, les social-démocrates ne pensaient qu'à une chose s'emparer de l’État, seules les méthodes préconisées différaient. Pour la social-démocratie occidentale d'ailleurs encouragée dans cette voie par le vieil Engels, cette conquête devait se faire pacifiquement par l'obtention de la majorité parlementaire. Pour les social- démocrates russes, talonnés par les conditions des pays arriérés, cette conquête devait être violente, se gagner dans la rue par les méthodes révolutionnaires.

Cette idéologie trouvait cependant une opposition dans maint secteur de la société ou des révolutionnaires.

La petite bourgeoisie ne voyait pas d'un très bon œil la suppression de la propriété privée qu'elle se fasse par le canal de la cartellisation ou par celui de la nationalisation. Dans les deux cas artisans, petits entrepreneurs, etc.. réagirent avec vigueur et non sans succès contre la concentration quelque soit sa forme. (Un des effets des crises économiques n'est-il pas de détruire cette opposition à un moment ou de rétablir le domination du capital sur certains secteurs de l'économie: le capitalisme progresse aussi bien dans ses défaites que dans ses succès). Les réformistes (Bernstein en tête) voulaient gagner cette fraction de la société en mettant en veilleuse certaines positions trop radicales de la doctrine "socialiste" en essayant de se présenter comme défenseur de la liberté contre les trusts.



- 35-

La crise du réformisme n'eut pour résultat que de faire apparaître la décomposition interne de la social-démocratie des oppositions contre social-démocratie russe et s.d. occidentale, do montrer enfin que Rosa Luxembourg était incapable de se dégager de l'idéologie du parti. Il est tout à fait symptomatique que pour répondre aux réformistes elle se soit efforcée de découvrir une "erreur" dans l’œuvre de Marx, au lieu de s'attaquer aux prodromes de décomposition du parti. (Elle dovnit d'ailleurs tirer dans son ouvrage des conclusions au caractère révolutionnaire tranchant heureusement sur celui des œuvres de Lénine).

A l'opposé les anarchistes, hostiles par principe à celui de l'autorité, considéré comme source de tout le mal, critiquaient violemment Marx et la théorie marxistes. Bakounine qui avait beaucoup milité et dont on peut dire qu'il avait du nez, sentait très confusément que là n'était pas la voie du socialisme. Il se sépara des marxistes sur 1a question de 1'organisation, mais se critique resta. brouillonne et fumeuse tout comme l'étaient ses idées de paysan russe opposé au pouvoir central tsariste. Même chez Domela Niewenhuis dont la critique est étayée et convaincante et qui a prévu (et non prophétisé) le développement actuel du socialisme autoritaire, les vues positives sur le socialisme sont absentes et, de ce point de vue, le lecteur reste sur sa faim.

Cette absence de réflexion sur les problèmes fondamentaux du socialisme devait avoir une incidence catastrophique sur les mouvements révolutionnaires qui éclatèrent au début du siècle. Engluée dans leurs conceptions les dirigeants, mêmes sincères, firent tout es qu'ils purent pour éviter une prise de conscience par les masses. Ils se montrèrent tels qu'ils étaient réellement c'est à dire des bureaucrates se servant des masses pour leur domination.

Mais la première indication de réponse devait être fournie par la classe elle-même, lors de la Commune. Sans doute ces tentatives étaient-elles brouillonnes confuses timides mais elles montraient déjà que la théorie marxiste était à


-36-

rejeter. Marx lui-même, qui désirait sincèrement la révolution prolétarienne ne s'y trompa pas et alors que peu auparavant il exhortait encore les ouvriers français à oeuvrer pour rétablir la puissance française face à la Prusse, il abandonna pour un temps son schéma de la révolution permanente et malgré ses caractères fédéralistes et décentralisatrices opposés à sa doctrine ordinaire il soutint avec constance et vigueur l'action des communards. Mais dès que la tourmente fut passée, il revint à ses conceptions antérieures.

La révolution de 1917 on Russie et en Allemagne puis celle de 1936 en Espagne malgré leurs caractères ambigus devaient dégager les tendances de la révolution socialiste et rejeter définitivement l’idéologie marxiste dans le camp des ennemies de la classe ouvrière; les dirigeants eux ne devaient pas faire preuve des scrupules de Marx. Le mouvement des conseils, virtuellement gestionnaire, détruisait totalement l'idée du socialisme autoritaire, il faisait prévoir une réponse autre que celle brouillonne et confuse des anarchistes; La conscience ouvrière se développait indépendamment et contre les révolutionnaires de profession, mais ne pouvait atteindre la pleine maturation. C'est à nous d'en dégager les traits essentiels, les aspects fondamentaux, d'en montrer les principes. Lors d'une nouvelle poussée révolutionnaire on permettrait ainsi une cristallisation plus rapide de la classe autour d'une idée plus juste de socialisme. L'idée classique que nous avons exposée est en effet de nos jours complètement dépassée et par le niveau des forces productives et par la forme qu'à prise la lutte de classes dans les périodes d'extrême radicalisation. Cette nouvelle conception, même négative, nous devons la dégager par une théorique basée sur le développement du mouvement ouvrier, ainsi nous appuierons nos conceptions sur le réel. Ce n'est pas du tout apporter la conscience à la classe du dehors, mais c'est jouer le rôle de catalyseur, si nos conceptions correspondent à celles qu'élaborent la spontanéité des masses elles seront acceptées par elles, dans le cas inverse au


- 37 -

contraire elles seront rejetées. Ici peuvent se fondre nos désirs d'être des révolutionnaires et notre foi en li spontanéité des masses. Nous sommes sûrs qu'avec le et le développement de ln crise du capitalisme les manses secrète- ront leurs propres conceptions du socialisme, mais se dire révolutionnaire c'est vouloir accélérer le mouvement (et non on modifier le cours) et l'étude théorique des principes du socialisme nous est indispensable.

On peut se poser la question suivante: en supposent les masses victorieuses dans les pays avancés seraient -elles capables de mener de front la réalisation du socialisme et celui de la transformation des pays arriérés? Cette question n'a pas beaucoup de sens aujourd'hui où nous voyons le développement des pays arriérés se faire sans que notre avis soit sollicité, mis ceci nous permettra de revenir dans le sujet initial en montrant quel rôle joue la présence des pays arriérés dans le développement de la conscience ouvrière.

Les mouvements des conseils se sont en effet produits à des périodes où le capitalisme subissait des troubles et des soubresauts violents. Depuis la fin de la dernière guerre le capitalisme a repris un essor nouveau. Une sorte de rationalisation de la production, du marché, la destruction systématique des richesses par l'intermédiaire des armements et autres voyages dans la lune, ont rendu la marche du système moins chaotique. Les crises sont plus espacées et plus adoucies. L'intervention de l’État dans l'économie a créé une sorte de stabilisation. En Occident ceci a eu pour effet la disparition du prolétariat en tant que classe en soi, pour soi. Dans les périodes d'expansion du capitalisme la classe ouvrière est liée à celui-ci par l'espoir de l'amélioration du niveau de vie quotidien qui accompagnera l'augmentation de la productivité, par l'espoir de la promotion sociale par accession aux postes bureaucratiques plus élevés (il y a toujours dans les usines un ou deux bureaucrates sortis du rang, objet de la haine envieuse des autres ouvriers). Ceux qui ne réussissent pas développent ces sentiments de culpa-


- 38 -

bilité, ces complexes d'infériorité, ce fatalisme si commun aujourd'hui et qui s'exprime dans cette phrase: "Nous on est toujours couillonnés".

Sans doute syndicats, partis et toute la suite des luttes politiques passées sont-elles pour beaucoup dans le développement de cette mentalité mais le résultat en est que l'ouvrier n'a qu'une idée exploiter des autres. L'union harmonieuse de tous les prolétaires de tous les pays pour gagner un monde nouveau est bien loin des préoccupations ouvrières. Si on a la chance de posséder un lumpen prolétariat alors le prolétaire "supérieur"s 'ancrera encore plus dans le système. Nègres aux États-Unis, Jamaïcains en Angleterre, Nord-africains en France jouent ce rôle et sont maintenus dans un état de semi-esclavage, le but étant encore mieux atteint quand cette infériorité de fait s'accompagne d l'infériorité de droit qui s'attache aux "races inférieures" ou aux"étrangers".

Dans de telles conditions il ne faut pas s'étonner si la classe ouvrière se solidarise avec sa bourgeoisie nationale dans les luttes coloniales. Dans le cas particulier de la France, les ouvriers sentent implicitement que la guerre maintient un taux d'activité économique élevé, que 400.000 soldats hors de France suppriment autant de concurrents sur le marché du travail. Dans tout cela on voit que la classe ouvrière refuse de se solidariser avec les bureaucraties naissantes des pays arriérés comme 1(y exhortent les fanatiques de la révolution permanente mais non parce qu’elle sait qu' elle n'a pas à soutenir ces bureaucraties mais parce qu'elle est solidaire de sa bourgeoisie pour exploiter les pays coloniaux. En ce sens l'existence des pays arriérés est un frein puissant à la prise de conscience de la classe.

Dans tous les cas, le socialisme n'a lui-même plus aucun sens aux yeux des ouvriers, si on le confond avec le socialisme autoritaire russe il ne semble guère présenter d'attraits, s'il s'agit d'un "véritable socialisme", on est incompris tant il est regardé comme utopique. La lutte se borne à la lutte


- 39 -

au jour le jour pour le défense de privilèges acquis en des temps singulièrement plus violents et qui sont oubliés même inconnus des jeunes.

En Russie au contraire cette apathie est remplacée par le réformisme combattant. Les conditions sont différentes en ce sens que le prolétariat est maintenu en place par une bureaucratie qui termine l'accumulation primitive. L'idéologie nationaliste, celle de la lutte contre l' impérialisme, pour la libération des peuples coloniaux, sont les armes communément utilisées par le classe dirigeante (Nous avons montré que des impératifs économiques guident aussi cette idéologie). Il est très symptomatique que l'on soit amené à faire appel à toute cette artillerie et ceci peut éclairer les opinions de Guérin et Sorel.

En Occident tout au contraire la position ouvrière peut être résumée dans cette expression vulgaire et bien française: "Nous on s'en fout!".

5- La position des Théoriciens Prolétaires.

Nous avons montré ci-avant qu'il y avait des caractères positifs dans les mouvements nationalistes des pays arriérés: à savoir le développement des forces productives. Il n'en faut cependant pas conclure d'une manière lénino-trotskyste que l'on doit soutenir ces mouvements. La théorie de la révolution permanente, dans son premier stade (c'est à dire chez Marx et Engels) prônait le soutien de la bourgeoisie par le prolétariat dans sa lutte contre la féodalité. Au cours de cette lutte devait se produire le dépassement des buts de la bourgeoisie et la proclamation du socialisme conçu comme couronnement de la révolution bourgeoise. L'idée centrale était que la bourgeoisie ne pouvait se maintenir au pouvoir longtemps déchirée qu'elle était par ses propres contradictions et qu'elle devait laisser place à sa propre négation.

Dans son deuxième stade (trotskisto-léniniste) cette théorie se présente de façon légèrement modifiée en ce sens qu'elle continue d'englober le premier aspect mais en même temps elle suppose que du fait même que l'exploitation



- 40-

impérialiste est mise à bas ce n'est pas un système capitaliste stable mais un système nouveau, contradictoire, instable, transitoire qui doit succéder au féodalisme et préluder au socialisme. De plus la théorie soutient que les pays arriéré formant le maillon le plus faible de l'exploitation capitaliste et que de sa destruction partita la révolution qui s'étendra au monde "occidental". Cette idée repose sur les prémisses exactes que la classe ouvrière occidentale est amorphe car elle profite de l'exploitation coloniale.

Le premier état de la conception qui a déjà un siècle d'existence a également du plomb dans l'aile et l'on peut dire que l'histoire a tranché contre elle, car la bourgeoisie a prouvé qu'elle pouvait parfaitement se passer du prolétariat en tant que force politique dès que son pouvoir est suffisamment établi; elle l'y associera cependant par le canal des institutions parlementaires ou réformistes mais uniquement pour donner un caractère plus "pacifique" à son exploitation.

Le deuxième état de la conception de la révolution permanente amène à soutenir les révolutions bureaucratiques. Celles-ci n'ont sans doute pas besoin d'une manière absolue de l'aide des théoriciens mais l'histoire a montré que là où ces théoriciens existaient l'avancement de la bureaucratie en était d'autant facilité. C'est en effet une chose que d'observer un combat entre deux puissances exploiteuses d'en dégager les perspectives générales et de prévenir dans la mesure du possible la classe ouvrière d'y participer activement (défaitisme révolutionnaire) et une autre de pousser le prolétariat à s'associer au plus "progressiste" des deux antagonistes. Cette dernière conception a pour effet de doubler l'exploitation économique par l'exploitation politique de la classe ouvrière, d'accroître les pouvoirs matériels des classes exploiteuses, sans cesser en idéologie. Tous les efforts qui sont faits dans le cadre du marché capitaliste ne peuvent tendre qu'à l'aménagement de la force de travail et bénéficient essentiellement aux capitalistes. Il en va de même sur le plan politique.


- 41 -

Les efforts des révolutionnaires s'inscrivent dans une toute autre optique. In faillite des anciennes conceptions est avérée. Jusqu'ici les différentes critiques demeuraient dans des généralités vagues, souvent dangereuses, ne renonçant nu principe d'autorité que pour y revenir sous forme de menées conspiratives (Bakounine) ou ne parvenant pas à se dégager du principe du parti (R.Luxembourg).

L'intégration des pays-sous-développés au système capitaliste pose de nouveaux problèmes. L'apparition d'un prolétariat jeune, fortement concentré, plus nombreux que le prolétariat russe et occidental nous oblige à ouvrir nos conceptions. Il devient nécessaire de penser le socialisme mais cette fois à l'échelle mondiale d'envisager ses problèmes sans les borner au cadre de l'Europe. Le mouvement des conseils préfigure la réponse à ces questions. Il faut en dégager le sens. La critique révolutionnaire est au-delà des antagonismes internes dos sociétés bourgeoises, elle n’hésite pas à rejeter le passé transformé en idéologie, elle cherche enfin à définir les caractères du socialisme. Elle doit être collective, car elle est au-delà des capacités d'un seul homme, elle doit être internationale, car elle doit résoudre des problèmes étendus à l'ensemble du monde.

C'est l'apparition de cette critique, ce en fonction de quoi elle apparaît: la formation d'une constitution nouvelle de la classe qui confère à la doctrine marxiste de la révolution permanente, de la société transitoire, du parti politique ouvrier son caractère définitif d'idéologie mystificatrice. Jusqu'alors en effet, la critique révolutionnaire ne disposait que d'intuitions générales. Elle retardait sur l'évolution des forces productives (Owen, Proudhon, Bakounine) ou bien devenait un frein à la prise de conscience nouvelle (Marx). La tendance à la constitution du prolétariat en conseils de lutte virtuellement gestionnaire pose désormais la critique sous une forme réelle et par rapport au mouvement ouvrier réel non tel qu'il est dans la société capitaliste mais tel qu'il tend à se constituer lors de son action révolutionnaire.

- D-avril/mai 1959-


- 42 -

Remarques de L...

Est-ce une nécessité absolue, dans la 2ème moitié du 20ème siècle de favoriser l'universalisation du système capitaliste?

C'est la question que l'on est amené à se poser à la lecture du texte de Daniel.

Les forces productives existent actuellement et utilisées par le système capitaliste dans le but d'augmenter le profit qu'il en tire, donc d'assurer sa survie en tant que système, sont-elles à tel point insuffisantes pour assurer la survie biologique et le progrès de l'espèce humaine, que l'on se trouve dans l'obligation de considérer comme indispensable la "création" à jet continu d'un prolétariat industriel.

La prolétarisation étendue à l'ensemble de la planète, c'est à dire là où l'industrialisation est inexistante ou peu s'en fout, favorise-t-elle la prise de conscience chez les travailleurs? Ce n'est pas certain, si l'on juge par l'état, dans ce domaine, de la classe ouvrière des pays hautement industrialisés.

Ce postulat ne serait-il qu'un simple acte de foi?

Si effectivement la conscience est difficile à éveiller dons les pays dits arriérés, comment peut-on affirmer que l'industrialisation est le véhicule de la prise de conscience, alors que l'industrialisation réalisée par le capitalisme apporte une réponse négative (dans la 2ème moitié du 20ème siècle) en ce qui concerne les pays hautement industrialisés. L'aliénation de plus en plus grande de l'ouvrier par rapport à son travail, l'abrutissement et le "conditionnement" de la pensée le renforcement des forces répressives se relâcheront- ils par le fait que le système se sera. renforcé en exploitant davantage de salariés?

En fait nous nous trouvons devant une schématisation systématique des vieux postulats marxistes et léninistes et une



- 43 -

espèce de sublimation de l'industrialisation qui prend l’aspect du dieu dispensateur des prémisses du socialisme futur. Cette industrialisation ne serait réalisable que par le capitalisme, d'où découle ln nécessité, qu'on le veuille ou non, de considérer comme "progressif" chaque fois, que s'étendant un peu plus, il "secrète" du prolétariat. Il ne faut pas, sans doute, l'aider dans cette tâche, mais si vraiment, il est, malgré lui, en antithèse de ses intérêts, poussé vers cette "création de prolétaires" à jet continu, et que l'on considère la dite création comme nécessaire au but final: l'instauration du socialisme, doit-on vraiment lutter dès à présent contre lui, ne compromet-on pas le but final en le faisant? En un mot ne doit-on pas "l'aider" ne serait-ce que par la passivité? Est-ce que cela ne mérite pas une réponse explicitée?

Il est toujours dangereux de figer le mouvement, de l'orienter vers un devenir théorique sans se pencher sur ses soubresauts quotidiens. Car enfin, quels sont les aspects positifs de l'immense essor industriel que le monde a connu au lendemain de la 2ème guerre mondiale? Le nationalisme a repris de la vigueur dans les "vieux" pays industriels et un aspect exacerbé dans les pays arriérés.

Les travailleurs sont de plus en plus "incorporés" dans le régime. Quelle est donc la valeur de l'affirmation que le mouvement des conseils est une réponse aux questions que se posent les révolutionnaires, puisque cette réponse restera théorique tant que la conscience n'aura pas commencé à percer, après l'industrialisation de toute la planète. Ne faut- il pas plutôt, l'enfouir dans un coffre avec la mention: à n'ouvrir qu'en 2.059?

Parmi d'autres, les questions suivantes réclament une réponse: Le potentiel industriel mondial est-il suffisant pour les besoins de la planète? Si non est-il démontré que ces besoins requièrent l'industrialisation "totale".

A partir de quel degré de "prolétarisation" sur le plan mondial doit-on attendre l'apparition de la conscience?

- 44 -

Comment peut-on concilier une attitude hostile au capitalisme avec la certitude que son développement planétaire est le seul véhicule du socialisme?

EST-IL PENSABLE EN VERITE QUE LES REVOLUTIONNAIRES N'AIENT RIEN D'AUTRE A PROPOSER QUE LA GENERALISATION DES BAGNES INDUSTRIELS COMME MOYEN DE S'EN AFFRANCHIR?

  1. 12 Avril 1959

A suivre pages 45 a 72 et 73 a 84

En annexe : 1 -position des camarades de Noir et Rouge

2- Articles de Paul Mattick.

 

SAINT-JAMES Daniel

Né le 11 juillet 1927 à Lisieux (Calvados), mort le 8 mai 2019 à Suresnes (Hauts-de-Seine) ; professeur de physique à École supérieure de physique et chimie industrielles de la ville de Paris ; professeur de physique à Paris VII Jussieu, à l’École normale supérieure à partir de 1967 ; physicien membre du Commissariat à l’énergie atomique, spécialiste en résonance magnétique nucléaire, physique des solides ; chercheur au Collège de France depuis la fin des années 1970 jusqu’à sa retraite ; communiste des conseils.

Fils d’un enseignant, Daniel Saint-James se passionna pour la science et fit des études d’ingénieur en physique.

Surtout connu par sa notoriété de physicien et ses recherches sur la supraconductivité menées en commun avec Pierre-Gilles de Gennes (1932-2007) [prix Nobel de physique 1991], Daniel Saint-James s’intéressa très jeune aux positions du communisme des conseils propagé par Henk Canne-Meyer et Anton Pannekoek. Il les avait personnellement connus par l’intermédiaire de sa femme Rina, fille de Laroche (Szajko Schönberg), ancien membre du groupe Union communiste fondé par Henry Chazé (Gaston Davoust).

Proche du groupe Internationalisme, à la fin des années 1940, où il se lia avec Serge Bricianer, il s’intégra vers le milieu des années 1950 au groupe de discussion de Maximilien Rubel ; puis à partir de 1963 aux Cahiers d’étude du socialisme des conseils jusqu’en 1968.
Saint-James fut également membre des groupes Informations et liaisons ouvrières (ILO) puis Informations et correspondances ouvrières (ICO).

En mai 68, il fit partie du comité de grève de l’université de Jussieu.

À partir des années 1970, Daniel Saint-James se consacra politiquement à l’édition de textes du communisme des conseils ; il resta en contact de façon informelle avec ses anciens camarades politiques, en particulier avec Serge Bricianer et Henri Simon. Il prit part aux activités des éditions Spartacus aux côtés de René Lefeuvre.
En 1977, il participa à la création du comité anti-amiante de Jussieu. De 1991 à 1993, il fut membre du collectif qui publiait les Cahiers du Cercle Berneri.


 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

NATIONALISME IMPÉRIALISME- SOCIALISME DE CONSEIL-1959

 Ce document d' archive ronéoté m' à été confié par notre camarade Henri Simon, pour le publier il a fallu le scanner page par page,...