mercredi 13 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 19-20-21-23-sur 26

 


Du temps de la colonisation française, l'Indochine comprenait le Vietnam, le Cambodge et le Laos. Les colonisateurs avait divisé le Vietnam en trois régions: le Tonkin au Nord, Bac Ky (pays du Nord), l'Annam au Centre, Trung Ky (pays du Centre) et la Cochinchine au Sud, Nam Ky (pays du Sud). Le Tonkin et l'Annam étaient des protectorats et la Cochinchine une colonie. Les Tonkinois et les Annamites appelés les « protégés français », administrés par les mandarins de la cour de Hué, sont soumis au régime juridique féodal (les peines comportent la bastonnade, la strangulation, la mort lente...), tandis que les Cochinchinois, appelés « sujets français », sont soumis à l'administration directe des Français, officiellement régie par le code pénal français modifié, non moins arbitraire. L'histoire du Vietnam avant 1945, c'est l'histoire de huit décennies de guerre des paysans contre le régime d'oppression et d’exploitation coloniale, révolte latente ou ouverte, spontanée ou sous l'égide de lettrés, de chefs religieux, de sociétés secrètes, et ceci dès la pénétration française.

Source essentielle des Repères: Vietnam, 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Ngo Van, L'insomniaque, Paris, 1995-1996, réédition Nautilus, Paris 2000.

Repères historiques

Dans le préambule à son livre Vietnam 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Ngo Van rappelle l'histoire de la conquête coloniale. il ra-conte la justification de l'entreprise coloniale par la « croisade catholique » lancée par Napoléon III. Et la prise de Saïgon en 1859. En fait, tout a commencé lorsqu'en 1615 des missionnaires jésuites français ont mis le pied en Cochinchine. Et les premiers forts, jalons de la colonisation proprement dite, même si, à l'époque, elle ne disait pas son nom, datent d'avant la révolution française: 1787. Arrivé en Cochinchine en 1767, Pigneau de Behaine, de la Société des missions étrangères de Paris, allait s'allier au le jeune Nguyen Anh survivant de la dynastie Nguyen, vaincue par les rebelles Tay son. Messager de Nguyen Anh, Pigneau de Behaine regagna la France pour demander à Louis XVI son aide militaire. C'était en 1787, l'année même où Nguyen van Nhac, le chef des Tay son, se proclamait empereur du Centre sous le nom de règne de Thai duc. Il vaut la peine de reproduire les arguments du missionnaire-guerrier utilisés pour convaincre Louis XVI d'intervenir (cf. l'encadré). Un traité d'alliance fut conclu entre « le roi .de Cochinchine » et le roi de France à Versailles le 28 novembre 1787: l'aide militaire française sera payée par la cession à la France du port principal Hoi nan (Tourane), la propriété de Poulo Condor, une entière liberté de commerce « pour les sujets du Roi Très Chrétien dans les États du Roi de Cochinchine, à l'exclusion de toutes autres nations européennes. [...] Les Français pourraient faire tous les établissements qu'ils jugeraient utiles, tant pour leur navigation et leur commerce que pour caréner leurs vaisseaux et pour en construire. » « Ainsi, Pigneau de Behaine, devenu évêque d'Adran, fut-il le précurseur de la

bourgeoisie dans l'entreprise coloniale qui allait prendre tout son essor sous le Second Empire et surtout sous la llle République. Il repartit de France en décembre avec des promesses. Il ne reçut aucune aide officielle, mais eut celle, très importante, des riches commerçants français de I'ile de France (aujourd'hui La Réunion), de I'ile de Bourbon (aujourd'hui Maurice) et de l'établissement français de Pondichéry. Le 24 juillet 1789, il débarquait au cap Saint-Jacques avec ses mercenaires, militaires déserteurs ou congédiés des vaisseaux du roi et "attirés par le goût des aventures" et suivi de nombreux bateaux français bien pourvus d'armes et de munitions... » Ngo Van Nguyen Anh, dès son entrée en vainqueur dans Hué le 12 juin 1801. Le 20 juillet 1802, il annexait le fief des Trinh, autre dynastie puissante du Vietnam. En 1806, il se proclama empereur du Vietnam, sous le nom de règne de Gia long. Gia long conçut son État comme Empire du Milieu au Sud, qui étendrait sa suzeraineté sur les royaumes cambodgien, laos, siamois, les tribus moï... Il promulgua un code moyenâgeux copié des Chinois et qui porte son nom, institua le culte de Confucius dans des Van mieu (Temples des lettres), ouvrit des écoles classiques pour la formation des mandarins. Tout cela au sein d'un peuple accablé, où un grand nombre de villageois abandonnait leurs terres, vu l'impossibilité de supporter les taxes et les corvées. On dénombra 73 révoltes de paysans sous le fondateur de la dynastie (1802-1819), 234 sous Minh mang (1820-1841) et 103 sous Tu duc (1847-1883), y compris celles des minorités ethniques. Elles étaient conduites par des chefs paysans, des lettrés, des princes Lê, des mandarins, des notables.

En panique devant ces révoltes Minh mang, le successeur de Gia long, rompit avec la tolérance de son père pour la christianisation qui minait le fondement de l'ordre social confucéen traditionnel, ciment de l'autorité royale. En 1825, son premier édit dénonçait « la religion perverse des Européens qui corrompt le cœur des hommes et les bonnes coutumes ». De 1835 à 1838, neuf missionnaires (français ou espagnols) furent mis à mort; prêtres et fidèles annamites périrent également. Sous l'Empereur,

« Le roi légitime, détrôné par un usurpateur [...] m'a envoyé moi-même [avec son fils unique âgé de six ans] implorer l'assis-tance du roi de France [...]. La Cochinchine [...] est d'une richesse et d'une activité de production véritablement extraordinaires. [...] Les matières propres au commerce intérieur et extérieur sont : l'or, le poivre, la cannelle, la soie écrue, les soieries travaillées, le coton, l'indigo, le fer, le thé, la cire, l'ivoire, la gomme-gutte, le vernis, la laque, l'aloès, la casse, le bois de sapan, l'huile de bois, le bois d'aigle, le calambac, le bois de marqueterie, les arèques, le fil d'ananas, le riz sec, des bois de construction admirables, le brai, etc. En résumé, un établissement français à la Cochinchine donnerait le moyen certain de contrebalancer la grande influence de la nation anglaise dans tous les gouvernements de l'Inde [...1. La somme d'argent que l'on y consacrerait ne saurait, en tout cas, être mieux placée, puisqu'elle produirait les avantages véritables et importants que la France en retirerait à bref délai pour son influence politique et commerciale [...]. »

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      Tu duc qui lui succéda quatre missionnaires français et un évêque espagnol furent décapités en 1852. En janvier 1857, le missionnaire lazariste P. Huc suggéra à Napoléon III d'« établir sur des bases solides l'influence française dans l'Indochine » : « L'occupation de la Cochinchine, territoire auquel la France a un droit incontestable (sic), est la chose la plus facile du monde, écrit-il à l'empereur. La population [catholique] [...] gémit sous la plus abominable tyrannie. Elle nous accueillerait comme des libérateurs et des bienfaiteurs. »

 Napoléon III décida la « croisade catholique ». Saïgon est prise en 1859. Le port est ouvert aux navires marchands, les coffres français se remplissent, les exportations sont évaluées à 100000 tonnes de denrées. Le ler mars 1861, l'empereur Tu duc engage « le peuple à se soulever », met à prix la tête des Français, mais aussi des Annamites au service des Français. L'avance française en Cochinchine ne s'en poursuit pas moins malgré les révoltes qui embrasent la Cochinchine. Truong cong Dinh, le chef de la résistance militaire, fait afficher en plein marché de Mytho une proclamation appelant la population aux armes et met à prix la tête des "barbares occidentaux". En vain. La force militaire française l'emporte partout. « En 1864, quelque 5 000 lettrés réunis à Hué à l'occasion des concours mandarinaux, prenant connaissance du traité de 1862, conjurèrent l'empereur d’exterminer les catholiques qui faisaient cause commune avec les envahisseurs et menacèrent de boycotter les examens. Même réaction des lettrés à Namdinh. Cette agitation de l'intelligentsia augure la désintégration du ciment confucianiste qui unissait le souverain et le "peuple" et se concrétisera dans la révolte des Van than (littéralement lettrés notables). » Ngo Van 

    Dans toute la Cochinchine des révoltes éclatent, c'est l'état de guerre permanent. Au prix de massacres, les annexions françaises continuent. On peut ainsi dire sans exagérer que la guerre coloniale a en fait commencé à partir du moment où les premières troupes françaises ont mis le pied en Indochine en 1859. Le pouvoir colonial une fois établi dans le pays, a mené une guerre permanente contre la population paysanne et ouvrière en révolte latente ou ouverte, larvée ou insurrectionnelle. 

 La llle République, proclamée le 4 septembre 1870, poursuivra la conquête. Le Mékong s'étant révélé impraticable pour le commerce avec la Chine, il fallait obtenir l'accord de la Cour d'Annam pour naviguer librement sur le Fleuve Rouge jusqu'au Yunnan. C'est dans ce but que le gouverneur de Cochinchine délégua Francis Garnier au Tonkin où le commerçant français Dupuis qui transportait des armes au mépris des mandarins était en difficulté avec eux. Le 20 novembre 1873, E Garnier lança ses 250 soldats à l'assaut de la citadelle de Hanoi.

Traité du 15 mars 1874 

     Des négociations avaient été entamées avec la Cour et aboutirent au « traité de paix,d'amitié et d'alliance perpétuelle entre la France et le royaume d’Annal », signé à Saïgon le 15 mars 1874. Ce traité arrachait à Tu duc la reconnaissance de la souveraineté française sur la Cochinchine, l'octroi de la liberté religieuse aux chrétiens avec leur admission à tous con-cours et emplois publics ainsi que l'ouverture du Fleuve Rouge au commerce de la France entre la Chine et les ports de Qui nhon, Hai-phong et Hanoi. Cependant, le Tonkin n'était pas soumis et sa conquête se poursuivit sous le gouvernement Jules Ferry (1883-1885). 

     Au lendemain de la Commune, Renan, maître à penser de Ferry avait diagnostiqué, dès 1871, dans sa Réforme intellectuelle et morale : « Un pays qui ne colonise pas est voué infailliblement au socialisme. » Ferry dit que« la paix sociale est une question de débouchés » et développe, à la Chambre le 28 juillet 1885, un cours d'économie politique et de morale :

 « La colonisation est fille de la politique industrielle. [...] l'exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique et le champ d'emploi des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l'étendue du marché étranger [...] L'Europe peut être considérée aujourd'hui comme une mai-son de commerce qui voit décroître son chiffre d'affaires. La consommation européenne est saturée; il faut faire surgir de nouvelles couches de consommateurs [...] Les colonies sont pour les pays riches le placement de capitaux le plus avantageux. [...] et au nom d'une idée de la civilisation « de la plus haute portée. [...] Il faut le dire ouvertement: les races supérieures ont un droit vis a vis des races inférieures » et pas seulement un droit, proclame-t-il noble-ment, « Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Et de jeter les troupes sur la Tunisie, sur Madagascar, le Congo, poursuivant la con-quête jusqu'au Tonkin.

 L'Indochine est une colonie non de peuplement, mais d'exploitation de matières premières (charbon, minerais, caoutchouc, riz, coton...) et de main d’œuvre bon marché. Il faut des coolies esclaves dans les mines de charbon, dans les plantations de caoutchouc, dans les domaines agricoles, les manufactures. Et le pays devient un marché exclusif pour les produits de l'industrie française. Dans leurs grandes lignes, les rapports des classes sociales sont les suivants. La paysannerie forme l'immense majorité de la population exploitée par les propriétaires terriens; un prolétariat agricole s'est développé dans les rizières, dans les concessions accordées aux grandes compagnies, plantations de caoutchouc et autres et les domaines de la Mission catholique, formant les trois quarts de la population indochinoise. D'un autre côté, émerge un prolétariat nouveau industriel (mines, grandes sociétés —dragages, travaux publics, électricité, ciment, distilleries, transports — en somme industries nouvelles). Ce prolétariat est durement exploité, n'ayant pas encore d'expérience de lutte. Et la bourgeoisie européenne et chinoise remorque la bourgeoisie indigène et domestique une partie de la petite bourgeoisie à l'aide d'un appareil militaire et administratif relative-ment important. 

La masse de paysans pressurée, d'une part par les propriétaires fonciers, entre le bol de riz quotidien à peine assuré et la famine, d'autre part par le pouvoir colonial à travers l'impôt

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personnel — la capitation — que les pauvres arrivent difficilement à payer. Dans les plantations, les conditions étaient effroyables, du travail forcé d'esclave... Van a publié en annexe de son livre les résultats d'une enquête officielle aux plantations de caoutchouc de Mimot, des reportages sur les coolies des Charbonnages du Tonkin, sur la misère paysanne... A travers le rapport pourtant officiel de mars 1928 de l'inspecteur des affaires politiques Delamarre sur les plantations de Mimot, on découvre ceci : réveil à 3 heures du matin, rassemblement à 4 heures. Les coolies ne reviennent qu'à la nuit tombée. Le coolie est pour trois ans lié à la plantation par un contrat léonin qui lui interdit de travailler pour un autre employeur pendant cette durée. Les coolies engagés à 0,40 piastre par jour (au moment de la signature du contrat) ignoraient qu'avec les retenues pour la fourniture de riz, le remboursement des avances, les jours de repos non payés, et, en plus, les amendes, ils seraient loin de toucher 18 piastres par mois. Pour la ration alimentaire, on lit: « Les coolies employés sur les plantations de Mimot reçoivent de la société une ration de 1 sac de 100 kg de riz par quinzaine, au moment de la paye, pour huit personnes. Avant la désertion des 280 coolies, en février, on ne donnait que le même sac pour dix hommes... M. d'Ursel, que j'avais interrogé sur le pouvoir d'achat du salaire distribué à ses coolies, m'a simplement déclaré qu'ils touchaient suffisamment pour se procurer les "petites cochonneries" qu'ils ajoutaient à leur riz... « Les coolies, faute d'eau pour les ablutions auxquelles ils ne peuvent procéder qu'en se rendant à la source, en bas du mamelon, sont sales, atteints de gale et couverts de vermine, aussi bien sur la tête que sur le corps... D'autre part, les cas de dysenterie que j'ai constatés à Mimot permettent de se demander si l'eau de la source située en contrebas du cantonne-ment et que rien ne protège, n'est pas polluée par les excréments des nombreux coolies du camp qui ne disposent, pour satisfaire leurs besoins naturels, que de trous creusés sur les pentes conduisant à la source. » Sévices, punitions corporelles pleuvent: « L'ensemble de la main-d’œuvre est dirigé par M. Verhelst, Belge de 23 ans. Les dé-positions recueillies au cours de l'enquête menée sur les plantations de Mimot les 27 et 28 mars, ont permis d'établir les faits suivants: 1) Punition de 20 coups de rotin chacun, infligée à une douzaine de coolies. Le 21 mars, après l'appel du matin entre 4 heures et demie et 5 heures, une douzaine de coolies enfuis de la plantation ayant été rattrapés, ont été étendus devant les coolies rassemblés et, sur l'ordre de M. d'Ursel, directeur du Syndicat de Mimot, ont reçu chacun 20 coups de cadouille donnés par des caï et des surveillants. M.Verhelst a déclaré qu'il avait procédé à cette exécution par ordre, que d'ailleurs, les coolies avaient été avertis que tout déserteur recevrait 20 coups de rotin. 2) 26 coups de nerf de bœuf donnés .à Lê van Tao par M. Verhelst. La nuit même qui suivit cette exécution collective, trois autres coolies s'évadaient à nouveau. Seul, un nommé Lê van Tao, qui s'était en-gagé pour pouvoir envoyer des subsides à sa femme et à ses trois enfants restés au Tonkin, puisse être repris. Rattrapé immédiatement, il fut conduit à M.Verhelst vers 11 heures du soir. Celui-ci donna l'ordre de l'attacher à une colonne de la véranda en lui faisant passer les deux bras autour de la colonne et en lui réunissant les

mains avec des menottes dont la direction possède un certain nombre. Lê van Tao passa la nuit dans cette position. Le lendemain matin, 22 mars, M.Verhelst conduisit Lê van Tao, toujours menotté, devant les coolies rassemblés pour l'appel sur la place du campement. Il donna l'ordre au caï de l'équipe de Lê van Tao, nommé Lê van Toan, de le tenir par les pieds et à un autre Anna-mite, qui n'a pu être identifié — personne n'ayant voulu ou osé le dénoncer — de le tenir par les mains. De la déposition de Lê van Tao, ainsi que de nombreux autres témoins, il semble ressortir que Tao était ainsi tenu suspendu en l'air à environ 20 cm du sol, son pantalon lui ayant été retiré. Ainsi maintenu, Lê van Tao reçut de M. Verhelst, opérant lui-même, 26 coups de nerf de boeuf qui entamèrent la peau en provoquant des plaies qui suppuraient lorsque j'ai examiné ce coolie le 27 mars. Lê van Tao fut alors envoyé au travail et n'a pas été pansé. 3) Correction à coups de canne don-née par M. Verhelst à trois femmes, dont une enceinte... » Il y a des prisons et des cachots privés dans les plantations. Les maîtres ont le droit de vie et de mort sur les coolies...


De 1920 à 1945, les luttes... Si les guerres d'Indochine et du Viêt-Nam sont assez bien connues, il n'en est pas de même de la période qui a précédé, celle de 1920 à 1945, qui fut un moment de luttes intenses et d'un bouillonnement militant qui contribua de façon décisive aux futurs combats pour l'indépendance. Ces révolutionnaires se trouvaient donc engagés dans un combat sur

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« Y a des types qui sont fiers d'être Français !... Quand je vois les crimes que, nous le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent... Au Tonkin, par exemple, dans ce bon dieu de pays qu'on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités, Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pau-vres types se seraient bougrement passés de notre visite... Sales républicains de pa-cotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous qui rongez le populo plus que la vermine et l'abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d'humanité... Je vous ai vus, il y a dix-huit ans, votre gueule n'a pas changé : vous êtes restés Versaillais La férocité de chats tigres que vous avez foutue à martyriser les Communeux, vous l'employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois. » Le Père Peinard, 12 janvier 1890.

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deux fronts, contre la puissance coloniale française et contre le parti communiste aux ordres et aux méthodes de Staline. On comprend l'intérêt qu'a l'histoire officielle du Vietnam à passer sous silence, nier ou plus fréquemment calomnier les combattants révolutionnaires d'alors. Cette histoire officielle est reprise sans esprit critique pratiquement dans le monde entier et aussi en France. On ne saurait trop souligner l'incroyable servilité de ces historiens et journalistes à La Lacouture qui ont volé au secours de la victoire dans la sacralisation entres

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autres de Ho Chi Minh et du Vietcong et ainsi contribué à occulter tout un pan des lut-tes du passé d'autant plus facilement qu'il n'y avait pratiquement plus de survivants.


« Pour la période de 1920 à 1925, il faut rappeler l'existence du groupe dit des Cinq Dragons comme les appelaient leurs compatriotes, émigrés à Paris de 1920 à 1925. Il regroupe autour du vieil exilé Phan chau Trinh, Phan van Truong, Nguyen ai Quoc (le futur Ho Chi Minh), Nguyen the Truyen et Nguyen an Ninh. Leur dénonciation de l'abjection coloniale, leur projet de libération du pays pose les jalons de ce qu'on appellera la révolution indochinoise en 1930. » Ngo Va


Rentrés au Vietnam, en 1924-1926, Phan chau Trinh, Phan van Truong et Nguyen an Ninh affrontent directement le pouvoir colonial. Phan chau Trinh dans ses conférences exhorte la population à remplacer la morale nationale par la morale sociale. « Si nous voulons qu'un jour le Vietnam devienne indépendant, il faut propager l'idée de socialisme, de solidarité. Le livre de Phan van Truong, Une histoire de conspirateurs annamites à Paris, ou La Vérité sur l'Indochine, parue en 1928 à Saigon, eut une grande influence dans la prise de conscience historique des jeunes autochtones. (Il a été réédité par l'insomniaque.) Nguyen an Ninh publie en 1923 La Cloche Fêlée, journal semant la critique du pouvoir colonial. Sentant la situation bloquée au pays par un pouvoir aux aguets, il exhorte ceux qui le peuvent (des étudiants) à s'expatrier en France pour élargir leur horizon car, d'après lui, l'oppression vient de France, mais l'esprit de libération peut aussi venir de ce qui est aussi pour lui le pays de la Révolution française et de la Commune.


Parmi les étudiants qui émigrent en France, le parti communiste français en envoie un certain nombre à Moscou pour être formés comme révolutionnaires professionnels.I1s de-viendront des cadres staliniens du futur parti communiste indochinois en 1930. Quelques-uns parmi ces émigrés qui n'iront pas à Moscou, se méfiant de l'URSS des années 20, déjà sous la poigne de Staline. Nguyên ai Quôc (le futur Hô Chi Minh), contrairement aux autres dragons qui sont rentrés au pays se rend en 1923 à Moscou. Sous l'égide de la Ille Internationale il fonde ensuite en 1925 à Canton, en Chine, le Thanh niên cach mang dông chi hôi (l'Association des Jeunes camarades révolutionnaires), qui regroupe des révoltés émigrés en Chine et accueille de nouveaux émigrés arrivés de tout le pays. Après quelques mois de formation, ces révolutionnaires professionnels rentrent au pays (mais pas Ho Chi Minh !) Rapidement le niên s'implante surtout dans la paysannerie du Nord au Sud du Viêt-Nam, à partir des années 1925-1926.


En 1927, à Hanoï, Nguyên thai Hoc, et ses camarades étudiants, inspirés des Trois principes de Sun Yat-sen, forment le Parti national du Vietnam (VNQDD Viêtnam quôc dân dang) dont le but est de chasser les Français de l'Indochine et de constituer une république bourgeoise-démocratique. Comme moyens, ils prônent la conspiration, le complot militaire et le terrorisme. En février 1930, le Parti national du Vietnam fomente l'insurrection des tirailleurs de Yen-bay (Nord Vietnam). Elle fut noyée dans le sang et le Parti national du Vietnam fut annihilé.

Le groupement nationaliste proto-boichevik, forgé par Nguyên ai Quôc, le futur Ho Chi Minh, à Canton fut réorganisé en parti communiste indochinois en février 1930. A partir du Premier Mai 1930, le parti communiste organise des marches de paysans vers les centres administratifs pour demander la diminution de l'impôt personnel et un sursis de paiement, le Premier Mai étant la date limite du recouvre-ment. Le mouvement se développe essentiellement en Cochinchine et en Annam, Le pou-voir colonial répond par des fusillades à ces manifestations pacifiques. Nombre de paysans et de militants tombèrent sous les balles.

Le Parti applique la stratégie dite du Komintern, qui analyse le système capitaliste mondial comme étant au terme de sa dégénérescence (la première période étant son développement, la deuxième sa stabilisation), il oriente le mouvement de revendications économiques vers l'insurrection, pour renverser l'impérialisme colonial, prendre le pouvoir et instaurer un régime soviétique, suivant les directives de Moscou.

Dans le Nord Annam, se forment « les Soviets » du Nghê Tinh en septembre 1930, début 1931. Dans le Centre Annam, des postes militaires sont attaqués par des formations de guérilleros. Dans le Sud, la jacquerie naissante exécute des notables policiers. Une répression sanglante aura raison du mouvement paysan. Des milliers de paysans tombèrent, massacrés, emprisonnés, envoyés au bagne. Le parti communiste est quasi détruit.

Deux groupes d'opposition de gauche communiste naissent à l'intérieur du parti, qui critiquent sa politique dirigée principalement par des révolutionnaires professionnels « retour de Moscou », la base, n'étant que masse de manœuvre. Le groupe de Cochinchine (Sud Vietnam) rejoindra le groupe Op-position communiste de gauche, inspirée des idées de Trotski, formé en novembre 1931 à Saïgon par des étudiants expulsés de France. En bref, les trotskistes revendiquaient l'indépendance et la révolution sociale, la terre aux paysans et les usines aux ouvriers, tandis que les staliniens voulaient l'indépendance d'abord avec le socialisme comme seconde étape. Ce mouvement oppositionnel fut démantelé par la Sûreté politique française en août 1932.

Les procès de 21 militants de l'Opposition trotskiste le premier mai 1933, suivi de celui des 121 du parti communiste le 3 mai, marque la fin du mouvement souterrain, la plupart des militants sont en prison ou déportés dans les bagnes.

1933, c'est l'époque totalement insolite dans l'histoire d'un Front unique entre staliniens et trotskistes, qui s'est formé à l'occasion des élections municipales de Saïgon en avril 1933, autour de Nguyên an Ninh. A cette occasion, je crois qu'il faut évoquer la personnalité exceptionnelle de Nguyên an Ninh. A cette époque, les jeunes éveillés à la révolution étaient enthousiasmés par lui, ils n'ignoraient pas qu'à son retour de France en 1923, Nguyên an Ninh avait refusé un poste au barreau de Saïgon assorti d'une concession de terre que le gouverneur Cognacq lui avait offerts, méprisant ainsi d'intégrer la hiérarchie coloniale Le livre interdit En Maison centrale de Phan van Hùm paru en 1929, qui racontait sa vie et ses combats, circulait sous le manteau. C'est son charisme généreux et son influence qui permirent que les deux tendances communistes (staliniens et trotskistes) acceptent de former un front unique au sein du journal La Lutte en 1933. Elles firent ainsi cause commune de 1933 à 1937, phénomène unique dans l'histoire du mouvement communiste, mais d'une certain point de vue, pas trop étonnant car, sous le régime colonial, l'Indochine était une véritable prison et en réalité les prisonniers n'avaient parfois d'autre issue que de s'unir contre leurs garde-chiourme. Les deux tendances se sont entendues pour diffuser les idées de Marx, et pour s'abstenir de critiquer mutuellement leurs positions trotskiste

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ou stalinienne, afin de lutter ensemble contre le pouvoir colonial. En 1935, après le pacte Laval-Staline, des fissures apparaissent. Les staliniens du Viêt-Nam emboîtent le pas au parti communiste français, ne parlent plus d'abattre l'impérialisme français, se taisent sur la lutte des classes. Peu à peu, les staliniens publient dans La Lutte des documents de la 111e Internationale. Et ceci au moment du Front populaire qui était pour le maintien de l'Empire colonial, politique que les staliniens soutiennent et que les trotskistes combattent. La politique du parti communiste indochinois était sous l'influence directe du parti communiste français, qui prenait ses ordres à Moscou. Tout cela est contemporain des Procès de Moscou et des Journées de Barcelone en 1936-37. En mai 1937, sur ordre de Moscou, Gitton (cette sommité va plus tard collaborer avec les nazis) du bureau colonial du parti communiste français enjoint les staliniens vietnamiens de rompre avec les trotskistes. Les staliniens quittent le groupe La Lutte, et qualifient dans leur nouveau journal L'Avant-garde les trotskistes de « frères jumeaux du fascisme ». Il faut préciser que si l'influence des staliniens est enracinée chez les paysans, l'influence des trotskistes est prépondérante chez les ouvriers, coolies et journaliers des villes. En 1938-1939, le parti communiste indochinois se met à l'ombre du drapeau tricolore français. Il soutient la politique du gouvernement colonial pour la défense de l'Indochine contre la menace japonaise, allant jusqu'à sou-tenir le lancement d'un emprunt (préconisant des petites sommes pour que tous puissent participer à l'élan national) et le recrutement supplémentaire de tirailleurs annamites. C'est à cause de cette attitude impopulaire qu'ils furent vaincus dans leur coalition avec la bourgeoisie constitutionnaliste aux élections coloniales d'avril 1939, tandis que la liste trotskiste Ive Internationale de Ta thu Thau obtint trois élus (c'était une élection censitaire, mais les électeurs bourgeois et petit-bourgeois s'opposaient à la politique de défense nationale qui augmente impôts et taxes.) A ce moment-là, Ho chi Minh, qui était en Chine à Guilin, conseillent à ses camarades à Hanoi d'éliminer « politiquement » les trotskistes. (II sera écouté : ses partisans massacrèrent les trotskistes dès l'accession de Ho Chi Minh au pouvoir en 1945.) Mais, une fois élus, les trotskistes n'ont pu agir parce que, très vite, ce fut la répression à partir du 3 septembre 1939. Elle fait rage, elle est générale. Sont touchés les trotskistes, les staliniens, les nationalistes, les anciens con-damnés, tous sont arrêtés et envoyés au bagne ou dans les camps de concentration. De 1939 à 1940, lors du pacte Hitler-Staline, le parti communiste indochinois fit volte-face, considérant de nouveau l'impérialisme français comme l'ennemi : ils ne soutiennent plus le gouvernement colonial contre le Japon.(qui occupe l'Indochine en 1940 en laissant l'administration coloniale française exister sous son contrôle jusqu'au 9 mars 1945). C'est pourquoi après la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne, les staliniens déclenchent en novembre 1940, une insurrection paysanne en Cochinchine pour la prise du pouvoir. Cette stratégie en zigzag, ce brusque

retournement a eu des conséquences tragiques. L'insurrection fut noyée dans le sang. Il y aura des milliers de tués et de prisonniers et des centaines de condamnés à mort. De 1940 à 1945, ce fut l'absence de toute opposition contre l'administration française, sous la botte des Japonais. Tous les subversifs sont en prison, au bagne ou dans les camps de travail. En 1941, Nguyên ai Quoc, devenu Ho Chi Minh, met sous le boisseau l'étiquette communiste et crée le Viet minh (abrégé de Viet nam doc lap dong minh hoi, Front pour l'indé-pendance du Viêt-Nam). De son programme sont exclues la lutte de classes et la révolution agraire, pour ne pas effrayer bourgeois et propriétaires fonciers qu'il voulait rallier. Le Viet minh se consacre à l'organisation d'un réseau clandestin dans le Haut Tonkin et, dès novembre 1941, un premier groupe de guérilleros, embryon de la future était mis sur pied. L'organisation du Viet minh était pyramidale et autoritaire comme l'était celle du parti communiste indochinois et de son ancêtre le Thanh nien. Ses membres ne sont plus rassemblés dans des syndicats et unions paysannes... mais dans des cellules de base. En réalité, le Viet minh, c'est le parti communiste indochinois travesti. 1944. Ho chi Minh demande de l'aide aux fameux services secrets de l'OSS (Office of Strategic Service américain) qui lui fournit des armes et des instructeurs. Tran van Giàu, son homme lige du Sud, se met en rapport secret avec la Sûreté française gaulliste à Saïgon. 15 août 1945: capitulation japonaise. Les Alliés décident que le ViêtNam sera occupé au Nord du 16e parallèle par les troupes chi-noises de Tchang Kai Shek et au Sud par les troupes anglaises. Avant l'arrivée des troupes d'occupation, profitant d'un vide politique, et devant l'indifférence des Japonais vaincus, Ho

chi Minh prend le pouvoir à Hanoi, tandis que ses partisans prennent le pouvoir dans le Sud. Les troupes anglaises réarment les Français qui entreprennent la reconquête du Sud. C'est alors qu'éclate l'insurrection de Saïgon le 23 septembre 1945. Toutes les forces armées qui étaient contre le retour des Français dans le Sud — les sectes religieuses Cao dai et Hoa Hao, les différents groupes armés, dont les groupes trotskistes qui avaient tous affronté sur le terrain les troupes coloniales anglo-françaises — tous ont été ensuite détruits, physiquement éliminés par le Vietminh. Cela a commencé par l'assassinat des trotskistes et ensuite des chefs des autres formations, pour installer le pouvoir absolu du Viet minh dans la conduite de la résistance. Dans le Nord, Ho Chi Minh avait réussi à s'entendre avec les Chinois des troupes d'occupation pour se maintenir au pouvoir, jusqu'à l'arrivée du corps expéditionnaire français, qui les Chinois partis, entame la reconquête en décembre 1946. Comme dans le Sud, Ho Chi Minh avait fait assassiner tous les trotskistes, dès son avènement au pouvoir et détruits après le départ des Chinois les autres mouve-ments nationalistes de libération. Ainsi le Viet minh, qui était le mieux organisé, le plus implanté a réussi à supprimer toutes les autres tendances pour garder l'hégémonie absolue du pouvoir et de la conduite de la guerre. Nous voici au seuil de la guerre de trente ans.

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