mardi 12 mai 2026

LES CAMPS DE TRAVAILLEURS VIETNAMIENS EN FRANCE (1939-1952) pages 10-11-12-13-14 sur 26

 


LES TRAVAILLEURS INDOCHINOIS EN FRANCE

de 1939 à 1948*

En 1939, au moment où la guerre éclata, Georges Mandel fixa deux objectifs à l'Indochine: « Mobiliser la totalité des forces matérielles et morales de l'Indochine à une double fin, c'est-à-dire en vue de pourvoir à sa défense en cas d'agression et d’élever au plus haut degré sa contribution à l'effort de guerre de la métropole. » Pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle 90000 travailleurs et tirailleurs indochinois avaient été déplacés en métropole pour pallier la pénurie de main-d’œuvre et de chair à canon, les entrepreneurs avaient déploré le manque d'organisation nuisible à la rentabilité de cette main d’œuvre transplantée.

Création de la MOI

C'est pourquoi que déjà en 1926, une instruction du ministère du Travail avait prévu la création en temps de guerre d'un service de main-d’œuvre indigène, nord-africaine et coloniale, la MOI. C'était à la MOI qu'incombait la charge de recruter, d'acheminer et d'administrer les travailleurs coloniaux. Le 24 juillet 1934, une instruction générale vint compléter celle de 1926; elle prévoyait l'acheminement dans la métropole des travailleurs des différents territoires de l'Empire et leur organisation : ils devaient constituer des compagnies, formations de base regroupées en légions et en inspections régionales. Le vote de la loi sur « l'organisation générale de la nation en temps de guerre », le 2 juillet 1938, allait permettre l'application de ces textes en autorisant la réquisition des travailleurs non combattants pour remplacer les soldats français du front et notamment les travailleurs coloniaux (article 14 de la loi). En avril 1939, deux décrets complétèrent ce dispositif législatif relatif au recrutement et à l'organisation des travailleurs coloniaux. Le ministère du Travail était responsable de la main-d’œuvre. Néanmoins, le régime fixé en 1938-1939 par voie légale et réglementaire était le résultat d'un accord entre le ministre des Colonies, le ministre du Travail et le ministre de la Défense nationale. L'appel à l'Indochine s'inscrit désormais dans un scénario solidement établi qui élimine les improvisations de la Première Guerre mondiale. Mais le dispositif législatif ne concerne la main-d’œuvre qu'une fois à pied d’œuvre en métropole. Le problème du recrutement dans les colonies était abandonné aux autorités sur place. Le 29 août 1939 un arrêté fixa l'ouverture du droit de réquisition sur tout le territoire de l'Indochine. Du 20 octobre 1939 au 14 mai 1940, date du dernier embarquement, quatorze bateaux ont acheminé 19362 Indochinois en direction de la métropole. Les Annamites constituèrent plus de la moitié des contingents indochinois, le

Tonkin fournit plus d'un quart des effectifs alors que la Cochinchine n'apporta qu'une maigre contribution avec un millier d'hommes réquisitionnés. Ce déséquilibre du recrutement entre les diverses régions est à mettre en relation avec les différents liens coloniaux entretenus par la France avec les pays d'Indochine. L'Union indochinoise à la veille de la Seconde Guerre mondiale constituait en effet un ensemble disparate, soudé par une armature administrative centralisée et dominée économiquement par une société coloniale cohérente, composée de trois catégories principales: les fonctionnaires, les militaires et les « colons ». Elle était formée par toute une hiérarchie de fonctionnaires qui venaient après le gouverneur de Cochinchine, et les résidents supérieurs du Tonkin, d'Annam, du Cambodge et du Laos. Parmi ces fonctionnaires, on trouvait les auxiliaires indigènes de l'administration française qui constituaient, après le règne des lettrés, une nouvelle génération de notables avec la bourgeoisie des propriétaires fonciers. Intermédiaires entre la société coloniale et la masse des Indochinois, d'origine rurale, ils furent les relais « naturel » du recrutement des travailleurs coloniaux en Indochine. Au moment de la déclaration de guerre, ordre fut donné par le général Catroux, le premier militaire à accéder au poste de gouverneur général de l'Union, aux résidents supérieurs et au gouverneur de Cochinchine, de recruter des travailleurs civils pour former des contingents d'ONS destinés à la métropole. On parla tout d'abord de requis volontaires, mais, très vite, le recrutement prit l'allure d'un enrôlement forcé appliqué par les notables et magistrats indigènes municipaux. Ces derniers fournissaient ensuite une liste des requis qui, sur ordre du résident supérieur ou du gouverneur, étaient incorporés au fur et à mesure des possibilités

de transports, La collaboration des autorités indigènes a permis en peu de temps la mobilisation de milliers d'Indochinois. L'efficacité de l'application d'une politique coloniale en matière de main-d’œuvre indigène trouva son origine dans l'inféodation et le « loyalisme » des élites locales, une minorité qui tendait à se séparer du reste de la population. Leur rôle fut décisif, il explique en partie le déséquilibre dans le recrutement évoqué plus haut. Les responsables bouddhistes des pagodes ont joué aussi leur partie... « La main-d’œuvre cochinchinoise s'avérait également précieuse pour la prospérité de la colonie soumise à une administration directe. C'est également en Cochinchine que l'amélioration économique avait donné naissance à une bourgeoisie indigène politisée. Sa présence représentait un obstacle potentiel à une politique d'enrôlement. Celle-là, impopulaire, fut appliquée plus largement en Annam et au Tonkin, protectorats français plus pauvres, plus peuplés. La politique impériale pouvait là se retrancher derrière les autorités locales et indigènes puisque le recrutement s'opérait selon des modes de coercition fortement liés aux structures sociales et mentales traditionnelles. Même si l'appel aux volontaires n'y reçut pas un franc succès, l'enrôlement de force ne provoqua pas de résistance collective. Pourtant, 90 % des travailleurs déplacés furent recrutés de force dans la masse de la paysannerie pauvre. Arrachés brutalement à leurs rizières, les requis il-lettrés, non initiés au travail industriel vivaient jusqu'alors dans un univers traditionnel, coupé de la société coloniale. Les volontaires furent peu nombreux, un peu moins de 10 % des effectifs. Ils représen-

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* Principalement d'après un article de Liêm Khé Tran-Nu paru pour la première fois en 1989 dans le n° 10 (p. 5-21) du Bulletin du centre d'histoire de la France contemporaine publié à l'université de Nanterre (avec de larges extraits).

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taient cependant un maillon important dans le système d'organisation de déplacement de la main-d’œuvre indochinoise. La faiblesse relative des Français en Indochine, qui n'a jamais été une colonie de peuplement, exigeait le recours à ces volontaires pour former l’encadrement intermédiaire. Ceux-ci avaient tous le niveau d'études primaires. Ils furent immédiatement promus interprètes et surveillants (un surveillant pour 25 travailleurs). Leur engagement fut ressenti comme un signe de loyalisme. Une sorte de malentendu s'installa car, pour ces diplômés, l'engagement correspondait à un projet migratoire. Compte tenu de la faiblesse des bourses attribuées pour effectuer les études en métropole, il y avait dans cet engagement l'opportunité de faire un voyage en France, ce qui signifiait une possibilité d'élévation de leur niveau culturel et une chance de promotion sociale. Au rêve succéda rapidement le désenchantement. » Les notables et les autorités indigènes semblent avoir joué le jeu de la politique de transfert de la main-d’œuvre coloniale au profit de l'effort de guerre de la métropole. Parmi les enrôlés de force, certains (on ne connaît pas les chiffres) ont tenté de déserter, il y eut des suicides et des automutilations... Malgré la forte mobilisation des intermédiaires, l'objectif fixé n'a pas été atteint. Dès mars 1940, la MOI constate un déficit de 3 000 hommes sur l’effectif envisagé précédemment. Les réserves en hommes étaient inépuisables mais la question de l'encadrement et le problème des transports constituaient un palier difficile à franchir. Une note du cabinet de l'état-major constate que ces problèmes représentent « une limite a l'accroissement des effectifs allogènes que le souci de ménager le sang des Français souhaiterait plus considérables ». Au point de vue « qualitatif », les autorités industrielles ne sont pas satisfaites non plus.... Destinés à remplacer dans les industries de guerre les ouvriers français partis au front,les recrutés provenaient pour la quasi totalité d'entre eux des zones rurales pauvres de l’Indochine. Commentaire de la MOI qui envoya une circulaire relative à l'utilisation de la main-d’œuvre coloniale : « Les travailleurs indigènes ne sont pas interchangeables avec des ouvriers européens pas plus d'ailleurs qu'ils ne sont interchangeables entre eux quand ils appartiennent à des races différentes [...]. Les Indochinois ont pour les menus travaux des dispositions particulières [...]. Ils ont des facultés innées d'adaptation à des travaux d'exactitude, leur intelligence est assez éveillée [...] ils sont agiles et souples mais très sensibles au froid, il ne faut leur demander de travaux de force que tout à fait exceptionnellement... » La grande guerre avait fait naître un stéréotype de l'Indochinois qui s'impose désormais au début du nouveau conflit mondial.

Organisation et utilisation de la main-d’œuvre indochinoise

« Dépendant du ministère du Travail, les requis furent pris en charge par une administration, la MOI, qui, dans les faits, fonctionna de façon quasi autonome. Administration ci-vile, elle gérait une main-d’œuvre coloniale statutairement considérée comme une main-d’œuvre civile réquisitionnée pour le temps de guerre. Elle avait été conçue comme un service économique ayant pour objectif d'"employer économiquement la main-d’œuvre indochinoise" ». Son organisation interne, fixée par décret, comprenait en principe des services correspondant à tous les aspects de la vie quotidienne des travailleurs: section administrative et financière, section du personnel, section des œuvres sociales, inspection médicale... Le chef du service était désigné par le ministre parmi des hauts fonctionnaires du département du Travail. Il était assisté de plusieurs adjoints, officiers supérieurs ou administrateurs des colonies recrutés « dans la limite des crédits ouverts à cet effet » par le ministère. En novembre 1943, la MOI fut rattachée au Commissariat général à la main-d’œuvre, nouvellement créé. D'un strict point de vue administratif, l'organisation des travailleurs indochinois s'appuyait donc sur un service doté d'une armature solide et cohérente, peu entamée par les aléas de la guerre du fait de la souplesse des textes qui permettait une utilisation flexible de la main-d’œuvre coloniale.

Les travailleurs étaient organisés en compagnies et légions mis au service des industries de la Défense nationale dont les besoins en main-d’œuvre étaient centralisés par le ministère du Travail. Soumis à une discipline militaire, ces travailleurs étaient dirigés par des « cadres » indochinois, maintenus aux fonctions subalternes et jouant les intermédiaires vis-à-vis de l'encadrement français. Celui-ci était formé par les administrateurs, anciens administrateurs et élèves de l’École coloniale. Ils jouissaient d'une relative liberté d'action dans les camps, favorisés au demeurant, sous l'Occupation, par la désorganisation des services comme en témoigne le mauvais fonctionnement des services d'inspection prévus par la réglementation. La MOI constituait un monde particulier. Formée de travailleurs requis étrangers à la société civile et dotée d'un encadrement non sou-mis aux autorités militaires, elle ne connaissait aucune ingérence extérieure dans ses affaires. En son sein, les travailleurs coloniaux étaient organisés de façon étanche. La main-d’œuvre indochinoise relevait de services spécifiques. Dans ce contexte, une marge de manœuvre importante était laissée aux administrateurs. Les témoignages d'anciens requis sont unanimes pour dénoncer l'attitude brutale et arbitraire de l'encadrement français.

Dès leur arrivée, les travailleurs étaient disséminés sur tout le territoire français, installés dans des bâtiments ou sur des terrains transformés en campement, réquisitionnés par l’État, à proximité des lieux où était employée cette main-d’œuvre. Le requis ne touchait pas directement son salaire qui était versé par l'employeur à la MO. Cette dernière devait assurer l'entretien complet du requis et lui donner une « solde ». Les entreprises privées et les services publics pouvaient employer les travailleurs indochinois après avoir accepté les clauses du cahier des charges et signé un contrat de travail. Le salaire du requis était, en général, plus bas que les salaires régionaux officiellement accordés aux ouvriers européens « compte tenu du moindre rendement de la main-d’œuvre indochinoise ». Les entreprises bénéficiaient d'un certain nombre d'avantages comme l'exonération des diverses indemnités sur les accidents du travail, du versement de la cotisation patronale pour les assurances sociales et du versement des sommes prévues par le régime d'allocations familiales obligatoires. Les salaires des requis semblent avoir été la seule ressource financière de la MOI. En tant qu'organisme civil, la MOI fonctionnait plus comme un service économique à la recherche de moyens financiers pour équilibrer son budget que comme un service gérant un budget de type service public. De fin 1939 à juin 1940, les travailleurs indochinois furent principalement affectés aux cartoucheries et aux poudreries (1 797 à la poudrerie de Bourges, 1 798 à celle d'Angoulême, 1 634 à celle de Bergerac, 2 327 à celle de Bordeaux, 1 490 à celle de Sorgues, 1 332 à celle de Toulouse...). Dans les usines, les requis étaient soumis à la discipline du travail à la chaîne et du

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travail posté. La nature même du travail répétitif ne nécessitait pas une formation technique, les travailleurs s'y adaptèrent rapidement. La dé-faite de 1940 entraîna une nouvelle affectation de ces requis. On peut distinguer ici la « période sylvestre » (septembre 1941-novembre 1942) où les requis furent employés dans la coupe de bois et dans les travaux agricoles, et la « période industrielle » (novembre 1942-1944) où ils furent à nouveau affectés dans les usines . Ce découpage correspond à la césure de fin 1942: le tournant de la guerre. La « période sylvestre » était celle où la main-d’œuvre indochinoise contribuait encore à l'économie française contrairement à la « période industrielle » qui marqua, avec l'invasion de la zone libre par l'armée allemande, l'utilisation de cette main-d’œuvre au service de l'effort de guerre. Dès lors, plus de 6000 Indochinois (soit 43 % de l'effectif global) travaillèrent directement ou indirectement pour les troupes allemandes d’occupation sans compter les tirailleurs indochinois employés dans l'organisation Todt, notamment dans la construction du mur de l'Atlantique. On peut douter que les requis aient ressenti cette césure. Certes, ils étaient au courant de la dé-faite mais leur encadrement n'avait pas varié.

Pour la plupart cette guerre n'était pas la leur et la seule chose pour laquelle ils militaient était leur rapatriement au pays. Cette utilisation d'une main-d’œuvre massive et non qualifiée était associée à l'idée d'un rendement collectif des travailleurs confrontés aux tâches répétitives mais aussi dangereuses comme dans la manipulation des poudres. Un élève administrateur de la MOI exposait ce postulat du rendement collectif: « On savait fort bien qu'il était pratiquement impossible d'ob-tenir un rendement individuel analogue à ce-lui des ouvriers européens et l'on se contentait d'affecter massivement cette main-d’œuvre à des entreprises importantes pour en obtenir les meilleurs résultats totaux possibles. » Cette expérience, tout en se reposant sur celle de l’utilisation massive de la main-d’œuvre immigrée lors de la Première Guerre mondiale et dans l'entre-deux-guerres, préfigurait la planification des déplacements de la main-d’œuvre originaire des colonies françaises pour la reconstitution de l'après-guerre selon les objectifs du plan Monet.

Ce qui ressort des témoignages, c'est que les travailleurs ont surtout souffert des cadences de travail qui leur étaient imposées. Le nombre des décès fut le plus élevé en 1943 et 1944 au moment où on exigeait d'eux un plus haut rendement: de 2,5 % en 1942, le taux de mortalité passa à 18 % en 1943 et 17,5 % en 1944. C'est également au cours de ces années que les difficultés matérielles atteignirent leur paroxysme. Liée à un contexte général où la crise du ravitaillement affectait l'ensemble de la population française, l'austérité fut d'autant plus forte pour les requis que la désorganisation de la MOI rendait ses services inefficaces. Les requis souffrirent de la dégradation des logements, de l'insuffisance vestimentaire et surtout de la restriction des vivres, volée la plu-part par les gradés et les cadres pour leur usage personnel ou en faire du marché noir. La plupart du temps, les requis durent alors trouver leurs propres moyens de ravitaillement. Les témoignages et les rapports sont unanimes: les Indochinois mangeaient ce qu'ils pouvaient trouver, des fruits, des herbes... Dans ce con-texte, les vols étaient fréquents aux alentours des camps. En septembre et octobre 1944, sur quinze condamnations, quatorze concernaient le vol et le trafic des tickets de pain.

Les Indochinois en France: « fils protégés » ou étrangers indésirables?

« Aux souffrances physiques, il faut ajouter une dégradation de la situation morale. Le prolongement du séjour avivait les plaies du déracinement. La réponse de Vichy au désespoir des « fils protégés de la France » prit la forme d'une politique d'assistance sociale et morale fondée sur l'exaltation du folklore traditionnel et les pratiques sportives. Au moyen de la propagande radiophonique (émissions coloniales) et par la presse écrite Công Binh, l'objectif était

de créer un esprit de corps chez les coloniaux. Au lendemain de la Libération, l'administration conserva les principaux traits de ce dispositif d'encadrement moral et de contrôle social pour préparer un retour et une réinsertion en bon ordre. Les résultats n'eurent qu'un effet douteux si l'on en juge par les réactions des requis qui refusèrent peu à peu de jouer le jeu pour prendre en charge leur propre « animation » culturelle hors de la tutelle constante de l'administration coloniale qui les soumettait à des rapports d'autorité et d'infantilisation. Parqués dans les camps, les requis vivaient de fait une situation d'exclusion et de particularisme qui empêchait tout mouvement d'échange et d'insertion. De fait, les relations avec la population civile furent difficiles. D'une manière générale, les réactions françaises étaient nourries de préjugés entretenus par l'encadrement et par la presse.

Les Indochinois étaient dépeints tantôt comme des « cannibales » dangereux, tantôt comme des enfants innocents, mais toujours comme des hypocrites et des voleurs potentiels. Dominait aussi l'idée selon laquelle les Indochinois ne ressemblaient pas culturellement aux Français, n'étaient pas des adultes et appelaient donc une surveillance particulière. De tels stéréotypes fournissaient des justifications à l'entreprise colonialiste et au traitement infligé par la MOI. aux travailleurs coloniaux. On pouvait lire, en 1972 encore, dans L'Echo du Vidourle, un journal de Montpellier, ces quelques lignes qui donnent la mesure de l'interprétation caricaturale et fantasmatique des mœurs indochinoises: « Leur séjour ne fut pas particulièrement apprécié de la gent féline et canine. Le ravitaillement étant plutôt déficient à cette époque, chats et chiens furent souvent victimes de la gourmandise asiatique »

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Les sujets « protégés de la France », venus contribuer à la défense de la mère-patrie, demeurèrent des étrangers, des barbares. Dans ce contexte général, l'attitude de la classe ouvrière et celle des femmes méritent une attention particulière. On l'a déjà dit, leur encadrement ne favorisait guère les échanges avec la population locale. De plus, les barrières de la langue, l'espoir d'un rapatriement rapide n'encourageaient pas, du côté indochinois, les rencontres et les échanges. Si les relations furent limitées surtout aux cadres indochinois maîtrisant le Français, elles restèrent cordiales avec les travailleurs immigrés et les femmes. En vertu des stéréo-types, les Indochinois étaient souvent affectés dans les usines à des travaux minutieux (dans la fabrication de petites pièces par exemple) où ils côtoyaient une main-d’œuvre fortement féminisée. Les femmes, comme les Indochinois, étaient considérées par le patronat comme une main-d’œuvre appliquée, docile et silencieuse. Les conditions étaient donc réunies pour favoriser les liens d'affinité entre les Indochinois et les Françaises. Ils se sont effectivement tissés mal-gré les multiples avertissements professés par la MOI: « Les jeunes filles qui croiraient pouvoir épouser un Indochinois s'exposeraient à de ter-ribles déceptions...» Parmi le millier d'Indochinois qui ont opté pour une installation définitive en France, nombre d'entre eux se sont mariés avec une Française. [...I Mais ce phénomène de mariage mixte n'a concerné qu'une minorité de requis, les autres avaient, en effet, les yeux tournés vers l'Indochine où ils avaient laissé amis, famille, femmes et parfois enfants.

Un bras du Viet minh en métropole? Les résistances

Comme si la colère et les souffrances avaient été trop longtemps contenues, l'effervescence dans les camps des requis fut importante dès 1944. La Libération favorisa l'émergence de revendications pour une vie meilleure et suscita l'espoir d'un rapatriement rapide. A l'avant-garde du mouvement de revendication, on trouve des « cadres » indochinois. Partis volontairement dans l'espoir d'une promotion sociale et par attrait pour l'Occident, ils étaient cantonnés à des postes subalternes sous la haute surveillance des autorités françaises. Face à l'administration s'imposa une solidarité communautaire, interclassiste et en rupture avec l'ordre colonial représenté par l'administration MOI. Au sortir de la guerre, la rencontre avec la communauté étudiante indochinoise en France agit comme catalyseur du mouvement de revendication et d'auto-organisation. Cette communauté, implantée en France avant la guerre, avait déjà une identité communautaire forgée par une expérience politique acquise en métropole. Pour la plupart politisés, nationalistes ou marxistes convaincus, les étudiants et intellectuels indochinois trouvèrent dans les « cadres » indochinois d'indispensables et d'utiles relais pour la propagation de leurs idées et la politisation des requis. Isolés, les travailleurs y trouvèrent leur premier appui hors des camps. Le mouvement des travailleurs indochinois prit la forme d'un affrontement permanent avec l'administration. Il s'articulait autour de revendications sociales, économiques et poli-tiques. Les requis se lancèrent dans la bataille pour leur propre émancipation à l'égard de la MOI. Ils s'organisèrent dans les camps et rejoignirent les autres membres de leur communauté au Congrès des Indochinois de France qui se tint en Avignon, les 15, 16 et 17 décembre 1944, et réunit une centaine de délégués représentant les 25 000 Indochinois de France. Ce fut le congrès constitutif de la Délégation des Indochinois, désignée par ses membres comme « seul organisme représentant régulièrement la colonie indochinoise en France pour faire aboutir ses revendications sociales et politiques. La Délégation parlera au nom de l'Indochine toute entière... ». 

     Ce désir d'émancipation et cette volonté de se considérer comme citoyens libres à égalité avec les citoyens français était perceptible dès 1943, mais il s'accentua surtout début 1944...A la Libération, la MOI envisagea un moment la mobilisation militaire pour résoudre le problème du statut des requis coloniaux. Cette éventualité se heurta immédiatement à la volonté des Vietnamiens qui, en attendant leur rapatriement, désiraient être démobilisés et reconnus comme des travailleurs libres. Les revendications pour l'égalité des droits s'associèrent à une demande de formation professionnelle et de liberté syndicale. La première fut pour les uns un moyen d'insertion dans le monde du travail en France et pour les autres une promotion sociale assurée à leur retour. Pour tous, il s'agissait de réclamer leur dû à l'administration coloniale et à la France pour laquelle ils avaient, estimaient-ils, payé assez cher le prix du déracinement et leur contribution à l'effort de guerre. Sur le plan syndical, la MOI se trouva devant une situation de fait; de nombreux travailleurs étaient déjà affiliés à la CG. comme les 2 500 requis des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse syndiqués dès novembre 1944 Contrairement à une certaine mythologie ancrée dans la classe ouvrière française qui dé-signe l'Asiatique comme un briseur de grève (d'où le terme « jaune »), les requis indochinois firent preuve d'une grande combativité. Les relations entre les travailleurs indochinois, le PCF et la CGT s'intensifièrent à partir de l'automne 1945. Quand la ligne politique du PCF, à la suite de la « révolution » d'août, s'éloigna de la politique indochinoise du gouvernement provisoire... Le PCF concurrençait ainsi les trotskistes dans le domaine de l'inter-nationalisme, et cela à un moment où ces derniers connaissaient une influence importante chez les requis indochinois, grâce au travail effectué depuis la fin 1943 par le Groupe bolchevique-léniniste indochinois, formation de la IVe Internationale. Les trotskistes avaient été les premiers à s'interesser au sort des travailleurs indochinois en France... Le journal qu'ils animaient, Tranh Dau, était largement connu et lu dans les camps a partir de 1944-1945... Cependant le Viet minh de Ho Chi Minh veillait, qui voulait faire du combat contre la MOI, le bras armé du Vietminh en métropole. Les grèves se multiplièrent à chaque envoi du corps expéditionnaire, à chaque exaction du gouvernement français. Les meetings et manifestations étaient autant d'occasions pour interpeller l'opinion française. Parallèlement, les requis poursuivirent une politique de désobéissance civile dans les camps. Les travailleurs vietnamiens devenaient plus que jamais indésirables, tant en métropole que dans la colonie ou ils devaient repartir. 

La majorité des rapatriés fut formée par des ouvriers destinés à retrouver leur condition sociale d'avant leur départ. Cette situation fut d'autant plus douloureuse pour les requis que le retour en Indochine, après dix ans d'absence — avec tout ce que cela pouvait comporter de ruptures affectives —, leur laissait présager un sombre avenir. Le retour s'effectuait dans la peur et la honte, sans fanfare et sans honneur — quand il ne prenait pas l'allure d'une déportation politique. 

Déjà dès l'été 1944, le ministre des Colonies avait exprimé cette crainte: « Dans les conditions difficiles où nous rentrerons en Indochine, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser chacun de ces Indochinois se transformer

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en autant de propagandistes hostiles à la cause française. » A partir de 1946, en effet, le ministère de l'Intérieur et les préfets des départements où séjournaient les requis intervinrent avec insistance pour accélérer le rapatriement des requis dont la présence était ressentie comme une menace pour l'ordre public. On craignait, de plus, des heurts avec les rapatriés d'Indochine. Dès lors, les Indochinois furent consignés dans les camps et il fut hors de question de tolérer la propagande pour l'indépendance du Vietnam. La ligne de conduite des autorités ne pouvait dévier des principes généraux adoptés pour la politique indochinoise. Un décret du 18 octobre 1945, pris en Conseil des ministres, prononça la dissolution de la Délégation générale des Indochinois, qui continua néanmoins à exercer clandestinement ses activités. Parallèlement à cette décision, le gouvernement procéda à une série d'arrestations. Des membres de la Délégation furent mis aux arrêts, dont Tran Duc Thao, responsable de la Délégation, en vertu de l'article 80 du Code pénal: atteinte à l'intégrité du territoire français et à l'autorité de la France. L'administration cherchait à décapiter le mouvement. Elle en mesurait mal la profondeur car ses tentatives ne firent qu'aviver les tensions dans les camps. La politique d'isolement des «meneurs» et des «agitateurs» culmina en 1948 avec des arrestations en masse et l'internement des éléments jugés subversifs. En février 1948, plus de 120 travailleurs furent arrêtés, dirigés sur le camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne, et embarqués aussitôt en direction de la colonie. En juillet, le même scénario se reproduisit pour 300 autres travailleurs. A partir de 1948, avec la répression et les rapatriements, le mouvement s'essouffla. Les rapatriements prirent fin en 1952. Au total, sur les 20 000 requis, un millier choisirent l'installation définitive.

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