Extrait de « Le collectivisme bureaucratique »
Les nationalisations
En Russie, la nationalisation des moyens de production représente le plus grand « atout » que les cavaliers d'Agramant ont jeté pour soutenir leur thèse de l'Etat ouvrier.
Suivant Trotski, le capitalisme d'Etat signifie le remplacement partiel de la propriété étatique par la propriété privée. Au contraire, par étatisme on entend l'intervention de l'Etat sur les bases de la propriété privée. Tandis que le premier représentait « un des symptômes indiquant que les forces productives du capitalisme surpassent le capitalisme même et l'amènent à se nier partiellement dans la pratique », le deuxième ne serait que le résultat économique de l'intervention de l'Etat bourgeois, forcé de sauver la propriété privée. Trotski ne nie pas que le capitalisme d'Etat et l'étatisme se touchent, mais, en tant que systèmes, il les considère en contradiction. Cette contradiction ne nous persuade pas. A notre avis, il ne s'agit que de deux manifestations différentes du même phénomène et, en quelque sorte, de la réaction intérieure ; une réaction presque naturelle de l'organisme social malade, laquelle nous indique, d'une manière précise, la forme collective que doit prendre la propriété et aussi l'introduction nécessaire d'une économie planifiée. L'étatisme entre en jeu pour sauver les forces productives. Il ne peut avoir un programme de développement puisqu'il représente une réaction inconsciente de l'organisme capitaliste. Mais du point de vue social il ne peut être envisagé comme ayant le but de « conserver la propriété privée au détriment des forces productives ». Tant que le médecin bureaucratique ou socialiste n'intervient pas, le malade se soigne lui-même.
A notre sens, capitalisme d'Etat et étatisme correspondent en miniature, et respectivement dans leur ensemble, à la nationalisation de la propriété et à l'économie planifiée. Tant qu'ils se tiennent dans une mesure à caractéristiques sociales propres à la qualité de l'économie où ils paraissent, mais lorsque le phénomène se généralise, c'est le type même de l'économie qui change du tout au tout. Alors, entre en scène la loi dialectique de la transformation de la quantité en qualité, et c'est à cause de l'ignorance de cette loi que quelques ultra-gauches ont bien retenu de taxer Trotski de l'épithète de « jongleur ».
A notre avis la faute de Trotski réside précisément dans le fait qu'il n'applique pas cette loi au phénomène fasciste ; par conséquent, si l'Etat bourgeois appartient seulement à la bureaucratie « en quelque sort » il doit arriver un certain moment où l'économie, à cause du développement progressif des étatisations et du capitalisme d'Etat n'est plus capitaliste, et l'Etat bourgeois n'appartient plus « en quelque sorte » à la bureaucratie fasciste. Cet Etat est devenu particulièrement fasciste et la bureaucratie représente la classe sur laquelle il se fonde socialement. En U.R.S.S., la « nationalisation » de la propriété est arrivée tout d'un coup à la suite de la révolution d'Octobre ; mais si en Russie le concept de nationalisation n'a aucune signification scientifique, en effet, on a procédé à généraliser d'un seul coup le capitalisme d'Etat et son frère de lait, l'Etatisme.
Qu'est devenue l'économie ? Est-elle devenue socialiste ? Non, dit Trotski. Est-elle encore capitaliste ? Non, disons-nous, et précisément à cause de la loi de la transformation de la quantité en qualité ; il s'agit du Collectivisme bureaucratique.
Léon Trotski pense qu'« on ne change pas les fondements de la société sans une révolution ou une contre-révolution » et nous sommes parfaitement d'accord. Toutefois nous voudrions demander : que représente la lutte que lui-même a menée et endurée ? Ne s'agirait-il pas de la lutte de classe entre le prolétariat et la bureaucratie en formation ? Et l'orage des crimes qui ensanglante la Russie, depuis quelques années, n'est-il pas, peut-être, la dernière phase de cette lutte ? Est-elle, bel et bien, une véritable guerre de classe, où la nouvelle classe dirigeante affermit son pouvoir ? Est-ce Trotski ne connaît pas la lutte entre la bourgeoisie italienne et le fascisme ?
De temps de la naissance de leur mouvement, les Chemises Noires se sont libérées du prolétariat par quelques coups de gourdin. Ce qui suivit depuis ce fut une lutte acharnée, même dans l'ombre ; une lutte implacable entre la vieille classe dirigeante et la nouvelle, en formation. Une fois vaincue, il est bien difficile que la bourgeoisie ramasse encore les énergies nécessaires pour « s'opposer violemment », surtout « pour ne pas offrir une possibilité révolutionnaire aux travailleurs ».
« Mieux vaut le mal que le pire », dit le bourgeois italien et instinctivement les plus rusés envahissent l'Etat et ils se transforment en bureaucrates. Les frictions entre les fascistes de la première heure et les derniers arrivés tirent justement leur origine de ce phénomène.
Il est fondamentalement vrai que l'Etat fasciste est subordonné à la bureaucratie seulement « en quelque sorte » ; il ne lui appartient pas encore totalement, mais cela arrivera avec l'avènement complet de l'Etat totalitaire.
Puisque Trotski admet que la bureaucratie fasciste pourrait se transformer en une nouvelle classe, pourquoi n'admet-il pas que cela est déjà arrivé en Russie où l'Etat totalitaire est un phénomène acquis ? Il se fait encore des illusions s'il croit que Hitler et Mussolini, dans la tentative de nationaliser complètement la propriété, iront se heurter à l'opposition violente des capitalistes. On arriverait trop tard et pour avoir des renseignements, il suffit de s'adresser à Von Schleicher, à Amendola, à Nitti ou au sénateur Albertini.
Malheureusement, à l'étranger, et surtout dans le camp marxiste, on a bien peu compris le phénomène fasciste. D'abord on l'a défini phénomène petit-bourgeois, tandis qu'il a eu une poussée nettement capitaliste ; ensuite il tourna vers la petite bourgeoisie en organisant son affermissement en classe. Les marxistes ont vu le fascisme se ruer sur les organisations ouvrières : ils n'y voient qu'un phénomène social de réaction. Aveuglés par le binôme bourgeoisie-prolétariat, ils ne peuvent pas admettre qu'à cause de la d1sagrégation de l'économie capitaliste et de l'échec de la tentative de prise du pouvoir par le prolétariat, une autre classe se soit levée pour résoudre, du moins dans le domaine de la production, le grand antagonisme de la société capitaliste. Avec peu de bruit, comme d'ailleurs en Angleterre pendant la révolution bourgeoise précédant la française d'un siècle et demi, une poignée d'hommes décidés se sont imposés à la classe dirigeante de laquelle ils avaient reçu l'investiture momentanée du pouvoir. Ces hommes on tôt fait de comprendre que, pour rester au pouvoir, il fallait suivre une direction opposée à celle des immortels principes de l'économie libérale, et ils n'hésitèrent pas à la suivre.
On ne peut méconnaître que le fascisme est arrivé au pouvoir par un coup de force, même s'il y a eu l'assentiment de la Couronne. Il suffit de relire le Corriere della Sera de ces jours-là pour s'en persuader. Le grand journal de la bourgeoisie libérale n'était pas seulement antifasciste ; on aurait dit qu'il était rédigé par des révolutionnaires. L'affaire Matteotti même, sur le cadavre duquel on a fait une des plus immondes spéculations de l'Histoire, n'est qu'une des manifestations de la lutte entre les bourgeois et les fascistes. Cela ne compte pour rien qu'ils se trouvaient du côté de la bourgeoisie les soi-disant partis socialistes, car ces partis n'étaient qu'à la remorque de la vieille classe dirigeante. Le prolétariat n'avait d'autre voie à prendre que celle de descendre dans les rues pour se battre, mais il suivait une fausse direction et les divers Turati, Treves, Modigliani, Nenni, etc., lui conseiller de se tenir tranquille, de ne pas provoquer personne et d'avoir le courage de la lâcheté. Aujourd'hui, le fascisme a une telle force que la bourgeoisie est à sa merci. Il se peut que quelque sursaut se manifeste encore, mais la lutte est désormais finie depuis plusieurs années. Les « putsch » faits en leur temps contre Hitler avaient le même fond bourgeois, mais on les a étouffés dans le sang, ainsi que la Russie d'aujourd'hui étouffe dans le sang toute résistance à la domination de la bureaucratie soviétique.
L'argument de la nationalisation a déjà été traité par Engels aussi. En il disait d'une manière précise :
« Tout en les transformant en propriété d'Etat, cela ne prive pas les forces productives de leurs qualités de capital. L'Etat moderne n'est qu'une organisation que les sociétés bourgeoises se sont donnée pour maintenir les conditions générales étrangères à la manière de production capitaliste en face des travailleurs ainsi que des capitalistes isolés. L'Etat moderne, quelle que soit sa forme, est une machine essentiellement capitaliste ; l'Etat des capitalistes, c'est le capital collectif idéal. Plus il s'approprie de forces productives, plus il devient un vrai capitaliste collectif, plus encore il exploite les citoyens. Les travailleurs demeurent des salariés, des prolétaires, le capitalisme n'est pas supprimé, au contraire il est poussé à l'extrême. Mais, arrivé à ce point, il change de direction. L'Etat propriétaires des forces productives n'est pas la solution du conflit ; mais elle tient en lui le moyen même, la clef de la solution, c'est-à-dire du pouvoir de la part du prolétariat ». F. Engels , socialisme utopique et socialisme scientifique)
Les nationalisations des Chemins de fer, des Postes et Télégraphes ou des Tabacs, arrivant à la plus haute période du développement capitaliste, nous montrent la transformation inévitable et inéluctable de la propriété privée en propriété collective. Ces nationalisations ont commencé aussi ce processus d'involution de l'Etat, où le capitalisme s'est toujours enfoncé, un processus devenant spasmodique dans la phase actuelle de liquidation de la vieille société.
C'est bien une conséquence de la révolution prolétarienne manquée que ce processus d'involution et d'hypertrophie de l'Etat, mais les nationalisations dont, en 1878, Engels parle avec tant de prévoyance, prennent un aspect bien différent en cette période, qui n'est pas seulement une période de décadence, mais aussi de liquidation du capitalisme. En 1878, au comble du développement bourgeois, les nationalisations représentaient le « non plus ultra » de la création capitaliste, à savoir le « capitalisme collectif idéal », comme dit Engels. Les nationalisations d'aujourd'hui ne se bornent plus aux tabacs ou aux chemins de fer, mais elles investissent l'industrie, le commerce, les banques, les assurances, les échanges avec l'étranger et même la terre ; enfin ces nationalisations en « nationalisant » détruisent la propriété privée et, partant, pulvérisent la bourgeoisie en tant que classe.
Il nous semble qu'Engels entrevoit nettement le bouleversement social qui s'impose quand l'Etat pousse les nationalisations à la dernière limite. « Arrivé à ce point extrême, l'Etat change de direction. Ce n'est pas la solution du conflit que l'Etat propriétaire des forces productives. » Il change de direction, disons-nous aussi ; mais ce qui pour Engels était dissertation, aujourd'hui est une réalité sociale, dont il faut individualiser la nouvelle direction . On a toujours pensé que la clef de la solution, c'était la prise du pouvoir de la part du prolétariat, mais, en réalité, en U.R.S.S., le prolétariat en a été privé et, dans le reste du monde, il se trouva politiquement battu. En attendant, le phénomène se produit et si le prolétariat est absent, qui est-ce qui a pris le pouvoir ? La bureaucratie, répondons-nous.
Les fonctionnaires et les techniciens, ceux qui accomplissent l'oeuvre, s'unissent et forment une nouvelle classe dirigeante. En U.R.S.S., la collectivisation des moyens de production est arrivée soudainement, c'était une collectivisation à tendances socialisatrices, mais l'arrêt de la révolution dans le monde a arrêté ce processus. Il reste seulement la forme collective de la propriété, qui, de l'égide de la dictature du prolétariat, a passé sous l'égide d'une nouvelle classe sociale, née à la suite de la désagrégation sociale.
Du reste ce n'est pas là un phénomène nouveau dans l'histoire, où il n'est pas nécessaire qu'une nouvelle classe dirigeante coïncide avec la classe exploitée. Il suffit que le programme économique soit, n'importe comment, progressif. Après la Révolution française aussi, ce ne fut pas le peuple qui prit le pouvoir avec ses sans-culottes, mais ce fut la bourgeoisie que Napoléon Bonaparte incarnait.
La restauration bourgeoise
La restauration bourgeoise, c'est la bête noire des marxistes orthodoxes scientifiques. Elle rôde telle qu'un fantôme dans le camp d'Agramant, dérange le sommeil de ces marxistes et remplit leurs songes d'angoisse. La crainte de voir reparaître la bourgeoisie à la suite d'une métamorphose de la bureaucratie, les obsède tous. C'est un argument excellent, propre comme un épouvantail à ceux qui n'entendent pas défendre l'U.R.S.S., tandis qu'il nous semble quelque peu difficile de soutenir, par le même argument, que le développement économique puisse revenir sur ses pas. Marx n'a jamais fait une allusion de ce genre et l'histoire enregistre un accroissement constant du volume de la production ; en même temps des organisations économiques progressives chassent les anciennes. Nos chevaliers déclarent que l'actuel système productif de l'U.R.S.S. est meilleur que le système bourgeois, mais continuent d'agiter leur fantôme.
Il est parfaitement inutile de faire une série de citations : toute leur littérature en est pleine, Trotski au premier rang. Toutefois Naville va plus loin et il faut le citer, même si nous regrettons de perdre du temps pour un argument si banal.
« La vague de terreur contre-révolutionnaire que la bureaucratie fait déferler sur les chemins de fer, usines et champs, en fusillant par centaines les ouvriers et fonctionnaires récalcitrants, est la conséquence de la nouvelle Constitution et de l'espérance qu'elle ouvre à une série de couches sociales derrière lesquelles se tient aux aguets le capitalisme mondial. La bureaucratie, écuyer de cette restauration, risque cependant de ne pas monter elle-même en selle. C'est cela qui révèle la fonction contradictoire et ambiguë de la bureaucratie soviétique, qui sape elle-même les fondements de son existence : la propriété étatique collective du sol, des moyens de production, de la grande industrie, des habitations et du commerce. »
Le capitalisme est aux aguets et la bureaucratie est en train de se faire harakiri ! Dors tranquille, ô preux chevalier, la bureaucratie a bien d'autres intentions ! Naville, plus loin, ajoute :
« La bureaucratie a fait voter une Constitution nouvelle, qui garantit une série de ses privilèges, elle a assassiné presque tous les anciens dirigeants bolcheviques dont la fidélité lui était suspecte ; elle a donné à la diplomatie de la S.D.N. des garanties inouïes : malgré tout cela, elle reste liée, non seulement par ses origines, mais aussi par son mode de fonctionnement, de recrutement, de reproduction, de consommation actuels, aux cadres de la propriété, définis au moment de la révolution d'Octobre. »
Il suffit seulement seulement de ces deux citations pour que n'importe quel modeste travailleur fasse la moue et refuse de risquer seulement l'ongle du doigt pour le pays de « la vie heureuse » ; mais les marxistes scientifiques sont durs à mourir. Ils se tiennent, debout et impassibles, sur une brèche postiche et ils sabrent l'air envahi de fantômes. La révolution d'Octobre a besoin d'une deuxième édition.
La prévoyance de Naville arrive au point de préciser l'économie à la suite de la restauration :
« Etant donné la différence fondamentale qui existe entre l'industrie étatique de l'U.R.S.S. et le capitalisme de monopole dans le système de l'impérialisme, il est évident que pour revenir au capitalisme privé dans les branches fondamentales de la production, il faudrait aussi que la bureaucratie se décompose : on verrait alors surgir en U.R.S.S. des classes sociales qui, par tout leur mode d'existence économique, seraient les frères de sang de la bourgeoisie, et même du fascisme européen. »
La bureaucratie, à cause de ses modes d'existence économique, est déjà un descendant de la bourgeoisie et le fascisme n'est rien autre que son jumeau. Tranquillisez-vous, M. Naville, la bureaucratie soviétique ne se décomposera jamais, surtout dans les monopoles. Outre ceux-ci, on est déjà arrivé, depuis longtemps, au capitalisme d'Etat appliqué plus ou moins largement dans tous les pays, mais cette application augmente toujours plus. Il ne nous semble pas logique qu'on doive revenir aux monopoles, ce sont là des formes économiques capitalistes antérieures au capitalisme d'Etat même !
Trotski nous a appris que la bureaucratie soviétique est le commis de l'impérialisme, mais les élèves vont encore plus loin dans leur marche à rebours de l'Histoire : ils arrivent aux monopoles !
Même si l'U.R.S.S. était disloquée par l'anti-komintern, on ne comprendrait pas la raison pour laquelle les conquérants devraient détruire un système économique qui est en construction précisément chez eux, au prix de sacrifices énormes, dans le champ national et international. Outre cela, ce système nous explique précisément leur apparition dans l'histoire, et leur succès, à ces conquérants. Si les Etats totalitaires disloquaient l'U.R.S.S., nous estimons que la forme politique serait maintenue et cette fois la bureaucratie soviétique deviendrait vraiment le « commis » nippo-italo-allemand.
Est-ce que le féodalisme a jamais eu l'intention de revenir à l'esclavagisme ? Est-ce que le capitalisme a jamais eu quelque nostalgie féodale ? Et la célèbre Restauration française n'a-t-elle pas, par hasard, fixé la domination incontestée de la bourgeoisie ? Cela fut précisément la raison de son existence, ce fut sa tâche historique. Napoléon en fit profiter ses projets insensés de mégalomanie, mais tout en se conservant le défenseur et le propagandiste des « Principes Immortels ».
Toute l'analogie que Trotski établit entre les régimes autoritaires d'aujourd'hui et les régimes bonapartistes, n'est pas très propre au but qu'il se propose d'atteindre. Les phénomènes bonapartistes du XIXe siècle n'ont rien à voir avec ce qui arrive en Russie, en Allemagne et en Italie. Le bonapartisme de Napoléon Ier et de Napoléon III laissa la base économique sociale intacte, tandis que les prétendus bonapartismes du XXe siècle bouleversent précisément les tréfonds du tissu connectif de la société, L'U.R.S.S. bureaucratique trouva la nationalisation de la propriété déjà accomplie et, à présent, elle la maintient ; or, si l'on qualifie avec mépris de bonapartisme tout cela, on court le danger de justifier historiquement le phénomène staliniste.
Trotski a toujours eu la main heureuse dans le choix des « slogans » ; il a un art inné et le succès lui est favorable même quand cet art engendre de la confusion. On a trouvé une analogie exhilarante afin de donner une explication de la qualification d'« Etat Ouvrier » qu'on flanque encore au collectivisme bureaucratique de Staline. La voici :
« L'U.R.S.S. est-elle un Etat ouvrier ? L'U.R.S.S. est un Etat qui s'appuie sur des rapports de propriété créés par la révolution prolétarienne et qui est dirigée par une bureaucratie ouvrière dans l'intérêt de nouvelles couches privilégiées. L'U.R.S.S. peut être appelée un Etat ouvrier, dans le même sens à peu près - malgré l'énorme différence des échelles - qu'un syndicat dirigé et trahi par des opportunistes, c'est-à-dire par des agents du capital, peut être appelé une organisation ouvrière. »
Ainsi il s'ensuit qu'une bureaucratie ouvrière exploite économiquement ses maîtres, c'est un cas qui n'est jamais arrivé sous la voûte des cieux, et pour donner du corps aux fantômes on a eu recours précisément à un de ces « glapissements perçants » dont Trotski a grand horreur, c'est-à-dire qu'on a comparé l'Etat à un syndicat ! Il nous arrive de penser à ce raciste, dont nous ne rappelons pas bien le nom, qui, pour empêcher le croisement des Aryens et des Sémites, nous raconte que le chien fait l'amour à une chienne, le chat à une chatte, le lion à une lionne, partant…
Dans tout son exposé, Craipeau s'indigne avec raison et il ronge son frein. Cela a été pour nous un plaisir que de découvrir ce mouton à cinq pattes, un plaisir comparable à celui qu'éprouva Robinson quand il trouva finalement un compagnon. Toutefois nous pensons que sa conception de la bourgeoisie soviétique sent trop le « bourgeois ». Il est logique que la nouvelle classe s'abandonne à tous les plaisirs, puisque cela se trouve dans le programme de toutes les classes dominantes et exploiteuses. Mais Craipeau ne doit pas craindre l'accumulation des richesses ni leur nature héréditaire : il s'agit d'une propriété des moyens de consommation et non de production.
La bureaucratie n'a pas la nature de chaque propriétaire bourgeois. Celui-ci étalait ses biens ; mais aujourd'hui la propriété est si proche de la socialisation (dans l'évolution historique), c'est-à-dire de sa disparition en tant que propriété circonscrite, tout en conservant seulement le caractère d'un moyen de production que, outre d'avoir pris une forme collective, elle est aussi cachée et niée par les possesseurs actuels. Ce qui importe au bureaucrate, c'est surtout la plus-value ; mais il est obligé de la consommer en cachette !
Et pourquoi Craipeau, lui, pense-t-il au retour de la bourgeoisie ? Puisqu'il admet l'existence d'une classe nouvelle non-bourgeoise, du moins il ne la croit encore telle, pourquoi veut-il qu'elle se transforme tout de suite et à nouveau en bourgeoisie ? Si une classe nouvelle s'est formée, c'est parce que, historiquement ou incidemment, il lui appartient de développer un rôle dans l'ascension historique de l'humanité. Notre conclusion sur ce point c'est que la bureaucratie a la tâche, ou bien elle s'en chargée, d'organiser la production sur les bases de la propriété collective en planifiant l'économie dans le cadre de l'Etat, tandis qu'il ne resterait au socialisme que la « nationalisation » internationale, et le problème de la distribution socialiste des produits.
Craipeau juge erronément aussi l'essence du fascisme. Le fascisme a été en fonction de la bourgeoisie et il a aussi essayé de continuer pat l'économie capitaliste, mais, dans les nécessités du développement économique, il a trouvé des conditions encore plus autoritaires que son mouvement politique même, lesquelles l'ont obligé à prendre rapidement la voie de l'Etat totalitaire.
C'est atteindre le but contraire que de craindre ces constatations ; on fait le jeu d'autrui, on tourne le film du réformisme à l'envers. Puisque vous l'avez remarqué exactement chez Trotski, pourquoi ne le feriez-vous pas pour vous-même ? L'hypothèse de La Révolution trahie que vous avez citée a-t-elle réellement un sens historique ? Si, en effet, l'auteur a fait suivre cette hypothèse des phrases suivantes : « Mais cette hypothèse est encore prématurée » ; « Le prolétariat n'a pas encore dire sa dernière parole. » (C'est nous qui avons souligné le mot prématurée .)
L'existence d'une classe nouvelle en U.R.S.S. admise, des gouffres béants s'ouvrent devant la mentalité marxiste, mais on n'évite pas ces gouffres en fermant les yeux. Il faut boire le calice d'amertume jusqu'à la lie, ensuite seulement il est possible de reprendre le fil et de le dévider par le bon côté.
Extrait de « Le collectivisme bureaucratique »
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